‹ Encyclopédie des sciences religieuses;Chapitre 154 sur 158 · VL\ET · texte numérisé non relu

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être s'émousse et (hn ient làclic. La solitude et l'intlépendancc où j'ai vécu m'ont été utiles, et me sont encore bien douces, toujours plus douces; mais c'est cette douceur qui m'effraie. J ai besoin, s'il en est temps enGoire, d*une responsabilité plus sentie, d*un contact plus fréquent et pins froissant avec les choses et les hommes, d'une position entière d'homme, de plus de périls intellectuels et moraux, de circonstances enfin qui me secouent et me réveillent. Je sens le besoin d'être enchaîné par des devoirs positifs, par des obligations journalières à des habitudes chri-tieMiies de la pensée et do la vie. » Vinet, toutefois, ne se sentait pas de vocation pour le pastoral. >< .Vprès m'être laissé consacrer, comme tant d'autres, à la légi3iB, écrit-il en 1829, Je ne veux pas, coniine quelques antres, me charger à la légère d'une paroisse. » D*nn antre eôté, cet homme distingué qui aurait pu se créer une brillante carrière en se consacrant à la littérature ou à la philosophie, tenait, comme un autre grand esprit, son ai né, Schleierroacher, à demeurer théologien. « Je désirerais, écrit-il en 1833. une carri^re qui ne fnf pas plus encore, que celle où je suis, éloignée de INeuvre du ministère ciirétien. » — Ces considérations devaient le guider dans les réponses qu'il avait à faire aux appels venant tour à tour de Genève et de Montauban, de Paris, de Àanefort et de Berne, sans parler de Lausanne. Bàle, de son càté, B*apercevant un peu tard du danger qui la menaçait, offrait la bourgeoisie au jeune professeur dont la renommée allait tous les jours grandis* sant. Un autre foit, la petite idée que Vinet avait de lui-même et de ses capacités, rendait une décision plus difficile encore. « Le malheur est, écrit-il en 1833, que je ne suis complètement propre à rien... singulière position que la miennr, qui nie relire peu à peu de tout, qui sait si vous ne me verrez pas [dus tard absorbé dans des abécédaires?... 11 m'est avis quelquefois que j'ai quatre-vingts ans. Eu me transpiaulant on m'effeuillerait, et l'on serait tout désappointé, an moment de me transplanter, de n'avoir entre les mains qu'un arbre tout sec. » Gomme on insiste encore pour lui faire accepter la chaire de théologie systématique, il refuse catégoriquement, a La réputation n'est rien sans la conscience, dit-il, ni l'ombre sans le corps; et je ne suis ni savant ni en état de le devenir, ni. je dois vous l'avou-'r, disposé à enseigner la dogmatique. Il y a longtt^mps, sans cela, que je serais pasteur » {Ep's., 'i83, 1861). Ce n'est qu'à la suite d'obsessions, qui allèrent se renouvelant pendant près de dix ans, que les amis de Vinet réussirent à lui faire accepter, en 1837, la chaire de théologie pratique à l'Académie de Lausanne, la seule dont sa modestie pût s'accommodçr. — Vinet était à peine installé comme professeur à Lausanne qu'il en était déjà aux regrets. Ce (jui lui pesait, ce n'était pas le lieu mais les fonctions [Lelt., 1831)). Il eut d'abord une idée assez étrange qui faisait à juste titre frémir M'"^ Vinet: il voulait professer gratuitement. Tout ce qu'il put arracher au bon sens de ses amis et des autorités, c'est que ses honoraires, que Ton avait maintenus au même taux que ceux de Bàle, seraient ni plus ni moins exactement les mêmes que ceux de ses nouveaux collègues. Cette difficulté à peine aplanie, d'autres allaient sur^r. Maintenant qu'il était dans son canton, Vinet allait être conduit

à jouer un rôle actif dans les questions ecclésiastiques et dogmatiques qui divisaient le public religieux. Bien qu'il fût déjà décidé pour la séparation (le l'Eglise ri Je l'Etat, il se montra un opportuni?to do bonne foi, cVfît-à-(iiro (jn'accpptant rEf,dis(' nationalo comme un fait, tout on la rondainnantcn principe, il cliciTlia, au plus pn''< de sa conscionce, à en tiror le meilleur parti possilde. en travaillant à introduire toutes les améliorations qui pouvaient la faire durer. C'est ainsi qu'il se prononça en &veur de rintroduction des laïques qui, en tirant le clergé de son isolement, aurait pu éviter la démission de 1845. Par contre, un homme excellent, à tous égards différent de Vinri, M. Bauty, représentant naïf malgré tout son esprit du supranaturalisme oml^agonx de la vieille école de To- Mngiie (dans lequel il a vu jusqu'à sa innrt l'expression définitive et adéquate du rliristianisiue). plus catholi(}ue tjue protestant . national intransigeant, devint le mauvais génie de l'Eglise qu'il prétendait défendre, en amenant malgré lui, par sa raideur, son opposition systématique aux réformes les plus opportunes, la scission des démissionnaires dont il fit partie. — 'Vinet, lui, avait donné sa démission de membre du clergé déjà en 18i0, lorsque les pasteurs avaient eu la l'aihlesse de se laisser enlever par l'Etat la confession helvéti(|ue, bien que, la grande majorité d'entre eux se fût proiinucée en faveur de ce symbole. Quatre ans plus tard, il crut devoir abandonner sa place de professeur de théologie, toujours par suite de ses idées bien connues sur la séparation de l'Eglise et de l'Btat. GrAce à l'intervention de ses amis, cette démission ne devint eflfective qu'en i8io, à la suite de la révolution vaudoise. Tandis que des appels pressants arrivaient de divers cotés et que Vinet, qui ne voiilut pas quitter Lausanne, se dispusait à briguer nue j)lace inférieure (celle de maître de langue traneaiscau enllëge etau gymnase . le nouveau vernement le nomma professeur de littérature française, vocation fcnJoc « sur la réputation européenne qu'il s'est acquise par ses écrite et parson enseignement» (24 juin 1845). Dix-huit mois plus tard (3 décembre iB46) à la suite d'agitations politiques et ecclésiastiques dont Vinet était plus que personne innocent, il fut destitué pour avoir fréquenté d'autre? asseiublées religieuses que celles de l'Eglise nationale. Durant cette période agitée, Vinet l'ut tour à tour ]>rnresseur de lhéol(>;^Mr' pratique, suppléant de Monnard comme professeur de littérature française et cnlin titulaire de cette dernière chaire pendant dix-huit mois. Un homme dei mieux placés pour en juger nous a fait connaître l'impression que Viaet produisait comme professeur. Il s a[^ssait de Bourdaloue. « J'entendis, dit Sainte-Beuve, une leeiui pénétrante, élevée, une éloquence de réll.xion et de conscience. Dans un langage lin et serré, grave à la fois et intérieurement ému. l'àine nidrale ouvrait ses trésors. Quelle impression profonde, intime, toute chrétienne d'un christianisme tout réel et spiritmell Quel contraste au sortir des pompes du 'Vatican (l'auteur de Pori- Royal revenait de Rome), à moins de huit jours de distance ! Jamais je n'ai goûté autant la sobre et pure jouissance de l'esprit et plus vifleicntiment moral de la pensée. » — Ce n'est cependant que sur les hommes compétents, toujours rares, que ces lernns si remanjuables produisaient cet effet. MM. les étudiants de Lausanne paraissent avoir moins. goûté

Oigitized Cou

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« le sentiment inoral de la pensée » que les beaux sites et la vue des

Alpes, tandis que Vinet faisait devant des bancs assez déserts ces leçons que l'on admirait phis tard dans le Semeur. Rien d'étonnant donc qu'aujourd'hui plus d'un t'-tudiant de 1837 à 1846, tout en conliiniant de proclamer une haute admiration traditionnelle pour le professeur dontilestfier d'avoir été rélève, brille au premier rang de ceux pour lesquels 'Vinet n'existe ni comme théologien et publiciste, ni même comme littérateur. Les jeunes étudiants ne paniissent pas avoir été Ira seuls à méconnaître la iiaute portée liu ;'rand initiateur, tout on entourant d'ailleurs sa |)ers<*mi(> d'affection et <lo respect. Il y eut entre lui et un de ses amis les plus intimes, M. Al. Forel. tout un échaiifrc i]r lettres qui, malgré son caractère énigmatique, laisse beaucoup à penser pour ceux qui savent lire entre les lignes. Il s'agit d'idées socialistes qui faisaient, en 1845, beaucoup de bruit tant dans le pays de "Vinet qu'ailleurs. Deux faits méritent d'être rappelés oonimc servant de commentaire A ce passage obscur. Un jour, dans un salon bien pensant, on tomba à bras raccourcis sur les socialistes. Vinet ne se mêla pas d'abord à la conversation, jusqu'à ce que, n'y tenant plus, il se mit à son tour à passer en revue les principes, les faits et gestes, les sentiments (]o ceux qui se proclamaient les défenseurs exclusifs de l'ordre social. Le coup de théâtre fut saisissant; chacun subit, sans mot dire et téte baissée, les flots d'une éloquence que les intimes ont seuls connue et qui différait beaueovp dn genre contenu que Vinet portait en chaire. Ce fut quelque chose comme la scène des docteurs accusant la femme adultère, njouta la personnede (|ui nous tenntiscesouvenir. —Qu'on nous passe uii paradoxe qui n'existe d'ailleurs que dans les mots. Vinet parait avoir été un socialiste-individualiste, c'est-à-dire qu'en repoussant plus fortement que personne les théories païennes sur l'Etat, au moyen desquelles on prétendait porter remède aux maux de la société, il n'en reconnaissait pas moins la légitimité du but que l'on se proposait d'atteindre. Vinet fut du peuple, i! resta toujours peuple; il était de plus profondément chrétien, aimant et charitable. Quoi d'étonnant que cet ouvrier de la pensée, qui n'avait jamais pu arriver jieut-étre à une modeste aisance, malgré uu travail opiniâtre toujours entravé par la maladie, n'ait pas considéré comme faite avec la dernière équité la part entre ceux qui, dans le monde, ont pour mission spéciale de produire et ceux qui n'ont guëre qu'à se donner la peine de joujr? Il n'est plus permis de se deniander de quel .côté étaient ses sympathies les plus profondes; Vinet les a laissées percer à la lin du charmant article sur /{ohinson dans lequel il voit un type, le plus simple, non le moins saisissant, des infortunes humaines, de l'homme de douleur, c Lu solidarité de tous à l'égard de tous, cette idée chrétienne que certaines sectes parodient grossièrement, pénètre peu à peu dans les consciences et quand la conviction, quand la bonne volonté seront là. les moyens pourront-ils manquer toujours?... Rohiusou peut déjà voir blanchir à l'horizon les voiles du navire (jui vient le tirer de son désert. Hohinson, mon frère, homme de lahi'iir. sans loisir, sans liberté, pres([ue sans relations sociales, que ne puis-je des yeux de ma chair voir le navire jeter 1 ancre et toi-môme y monter avec joie pour

retourner au soin <le la société, nVinporlant avec toi qui' qupli]ue? lamboniix (ÎP Ion o\il pour tp «iiuvciiir du t^'iiips où tu étais solitaire. » KvidouiuKMit \i\iL'[ était radical, le plus jjrand d(>? radicaux au sens du chrislianisnie et non dans l'acroptiua que ce luolpeut avoir reçue à l'ombre de tel on tel cloclier. Il appartenait par toutes ses aspirations à la sociéte, nouvelle à beaucoup d'égards, qui a tant de peine à se dégager de l'ancienne. Il est permis de se demander si l'accueil emiiressé, bienveillant que sa personne a rocu dans nn monde transi, raido, à vues courtes et timides, n'a pas nui au triomphe de ses idées du moins dans son pays. — 11 semble avoir senti l'isolement à Lausanne conmie à Itillc, ret imlividualisto intransigeant qui ne péchait d'ailleurs que par excès d'humilité, d'abnégation et de modestie. « Chacun, dit-il, sauf quelques grandes individualités, appartient à un tourbillon avee lequel il tourne. Il &ut être loi; mais quoi! l'être au point d'àtre isolé, in a -tif, étranger à toute communauté, toujours critique né frat if, jamais actif et sympathique! C'est racheter bien cher son indiviilualitt>. »> C'est plus qu'un gémisseniont d-ntenu, car le point d'exclamation ne fait pas défaut. Nous verrons ailleiU"? que le penseur fut encore plus isolé que l'homme. Celui-ci fut coDstamment entouré d'égards et de bienveillance. Toutefois nous nous sommes laissé dire que la société dont ses talento lui ouvraient largement les portes, recrutée depcrsonnesfortbien nées qui s' [u iuaientd'avoir,8inoii toujours de l'esprit et du cœur, du moins ce qu'il faut pour discerner les grandeurs intellectuelles des «rrandours charnelles, n'aurait pas été sans lui causer (|u<>l(îuo chagrin. Ou n'y songeait certes pas quand il s'agissait de lui. mais on aurait laissé voir à l'occasion à ceux qui tenaient de plus près à Yinet qu'on ne savait pas toujours oublier que le grand homme était le fils de l'austei» péager d'Ouchy. — Depuis son arrivée à Lausanne, la santé de Vinet, qui n'avait jamais été bonne, s'était rapidement altérée. Sa destitution, bien loin de lui créer îles h»isirs, lui avait imposé des devoirs nouveaux; outre ses leçons, la fondation <le l'Eglise libre réclamait son concours le plus actif. II paraît avuir eu, dès le commencement de l'année i8i7, le presseutiment de sa tiii prochaine^ à en juger par ces mots trouvés en téte de son agenda: « S'exercer à mourir, nul ne meurt bien si d*avance il n'est mort, t A partir de ce moment ses leçons et ses prédications revêtent un ton particulier et solennel qui frappe tout le monde. Cependant Vioet travaillait toujours pour plusieurs journaux. Le ;} mars il expédiait encore, au S*'ni>'ui\ un article sur le tome sixième de Ylllstoire de. France de Michelet où î se trouve un portrait remarquable de Louis XI; ses forces le trahirent quand il .voulut entreprendre la lecture des Gironitm de Lamartine. Il fallut, vers la fin d'avril, le transporter à grand peine à Glarens dans l'espoir qu'un .changement d'air lui apporterait quelque soulag^ement. Un retour offensif de l'hiver renvona les dernières espérances de ses amis. Sa fin approchait h çrrands pas. « îl lui fallut nu certain etl'ort pour renoncer joyeusement à tous les projets qu'il avait cjiressés, à ce rôve d'un séjour à Clarens sous d'autres auspices, à ces travaux qu'il avait hâte d'achever; mais quand il n'y eut plus de doute à ses yeux, quand il vit que telle était la volonte de Dieu, il

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se soumit sans murmure » (Uambcrt 012). Vinrta des mots aimables pour tous ceux qui entourent son lit de souflrance; tout à coup, s'apercevant qu'on écrit ses paroles, « c'est assez, dit-il, jie parlons plus. » 11 craignait peut-être qu'on n'enregistrât ses paroles pour en fiiire liruît au dehors. Après la lecture qu'on lui fait pour la demiâre fois de la prière sacerdotale, il répond au pasteur qui lui propose de prier : « Demandez pour moi toutes les grâces, même les plus élémentaires. » Q avait déjà demandé pardon à Dieu et aux hommes « de?; nombreux scandales que j*ai donnés principalement à mes entours par mos impalioncos ol mes intolérances. » « Priez pour moi comme pour la plus indijrne des créatures,» avait-il dit à son ami d'enfance, Lcresche, accouru pour les suprêmes adieux. La plus caractéristique d'entre ses paroles des derniers jours Ait sans contredit celle-ci : « Demandez à Dieu que je vive afin de me convertir. » On ne peut mieux exprimer une pensée qui lui fut toujours chère: a La conversion n'est rien sans la sanctification qui la continue. » «Oh, mon Dieu! aie pitié de moi, » s'écria-t-il mainte fois. Ce furent ses dernières paroles. C'était le mardi A mai I8'i7. — On voudrait pouvoir s'arrêter ici : le scalpel de l'analyse vous toml)e des mains, quand il est question de se rendre compte d'une personnalité si riche ; reculant devant une pareille profanation, on se sent plutôt disposé à répéter le témoignage ému d'un critique perspicace qui ne pèche pas ordinairement par excès d'indulgence. « La personne de Vinet est Tune de celles qui restent dans la mémoire des hommes comtae ayant reflété d'une manière toute particulière l'auguste image du Maître : son œuvre a moins consisté dan? ce qu'il a dit et dans ci- qu'il a fail, que dans ce qu'il a été. Le voir c'était déjà une lumièrect un appel. L'avoir connu est une ])énédiction dont on doit reconnaissance à Dieu * (Scherer, p. 201). Il faut toutefois essayer de reproduire les traits saillants de ce caractère remarquable, signaler la qualité maltresse qui donne de l'unité à cette per^ sonnalité si bienfaisante. Bien que Vinei ne se livrAt guère, notre tâche ne sera pas trop difficile : la théorie et la pratique se pénétraient en effet de la manière la plus intime chez ce défenseur de la sincérité en toutes choses, réfract;)ire à la moindre fiction. Du reste, nous le laisserons le plus souvent s»; peindre lui-même, en le plaçant au bénéfice do la pensée suivante qui ert de lui : '< Se juger soi-même, c'est s'élever audessus de soi-même. » — Les déclarations en faveur de la sincérité ont toujours abondé sous sa plume, et cela de fort bonne heure. « Je me persuade toujours plus, écrit-il déjà en 1824, que ce que Dieu demande avant tout, c'est la sincérité, n II cite à ce propos le célèbre passage de saint Jean sur l'homme qui trouve dans sa résolution à faire la volonté du Père qu'il connaît la méthode in£ûUible pour arriver à découvrir celle qu'il ignore encore. « Toute erreur est excusable où l'on est tombé de bonne foi ; la sincérité est la première chose qui nous est demandée, comme elle est aussi le seul moyen d'arriver à la vérité. Mais cette sincérité est quelque chose de positif, d'agissant, c'est le désir, c'est la recherche de la vérité. » Vinet va même jusqu'à dire : « C'est avoir trouvé la volonté de Dieu que de l'avoûr cherchée, et à celui qui a tout tait pour s'éclairer, rerreur est imputée comme vérité. » « Uy a telle manière d'être dans

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la vérité qui ne vaut pas' sa manière d'être dans renreuTt dit-il, versk même époque d*im de ses amis intimes. » II faut se souvenir qoe tout

vaut mieux, en matière de rclip^ion, que les cétic^nces et la fictioQ légale et qu'attaquor la v»^rit»'' fst onrorc une manière de l'annoncer. «La v/'rité do carartt're est. aux vi'uxde tout le monde, une vertu fnmla- ,mentale vi Ir lien de toutes les autres vertus. Et si l'on «leniinul iit. nou à tel individu, mais à l'humanité, jusqu'où s'étend, jusqu'où sVlèvc Tobligation d*étre vrai, elle n*y mettrait point de limites » [E.p.y 217, 218, 1, II, I, 87 ; let. I, 79). lî va sans dire que la manière d'écrire ds Yiiiel se ressentait fortement de ce l esoin absolu de sincérité; aucun écrivain n'a mieux réussi que lui à mettre l'expression toujours en parfait accord avec la pensce. Ce fait explique les défauts «pie l'an reprodie à son stylo qui n [m'-rifi; d'ailleurs le litre de st yle-foii<cieni'e. Semblable à ujie lampe d alljàtre éclairée par une lumière intérieure il laisse passer de toute part et se répandre à travers sa lobstanee la flamme divine qui brôle au dedans (£'«p.,préf.,LXVIII). La erainte de ne pas paraître toujours tel qu'il était semble avoir constamment poursuivi Vinet. Malade, il se surmène pour corriger une réplique parce que son adversaire est sur le point de partir, et qu'il aurait paru avoir attendu son départ pourratta(juer A^/)/,, 1S.-)!),771. — On c(»mprend qu iin homme, possédé à tel point de la passion delà sincérité, ne risquera pas de péeber par trop d'indulgence quand il se jugera lui-même. « Je ittls très superficiellement instruit; écrit-il en 1834. Des branches qu'il faudrait absolument connaître me sont restées entièrement étiangèiei. Mon ignorance sur certains points vous ferait peur si je vous en faisais confidence. J/» ne puis songer fans effroi aux occasions fréquentes oii mon incapacité se dévoilerait... J'ai fiit de la grammaire française duns ma classe et de la demi-théologie dans mon cabinet. » En signalant ainsi ces lacunes pour repousser les appels qui lui venaient de Lausanne, notre auteur avait soin de confesser certains défauts de caractère qui os devaient pas le rendre moins impropre à sa place : « Il vous faut de plus un homme pratique^ un homme de téte, d'ordre, d'action, précisément ce que je ne suis pas: un homme ferme, et je suis timide; un homme décidé, et je suis éuuiieniinenl sceptique ; un houHue qui connaisse le monde, et je ne le connais point. Le moindre tête-à-téte me trouble, un visage inconnu me déconcerte. Je n'ai d'audace que dans niaphaire.s En cédant à la manie des antitlièses il force évidemment la note. Cet intrépide et infatigable travailleur trouve même moyen de se reprocher, au moins une fois, sa paresse, par laquelle il se sent quelquefois envahi, éerit-il, h force d'avoir trop à faire et trop à penser. C'est \Taiment trop fort. Qu'on en juge par l'emploi d une <le ses journées : « Lu deux ou trois discours de Massillon, deux de Sailer, cinq ou six pages en grec de Ghrysostome, quatre journaux, une partie de YEeole des PèreM, de Piron, bien des feuilletons de Geoffroy, quelque chose de la vie de Frédéric II, par lord Dower, etc. n Et ce jour pendant lequel, comme il le dit lui-même, il a été en fait de lecture une véritable autruche, a été passé an lit, par suite de maladie! On voit !a foi qu'il faut aji»uter aux paroles de Yinet quand il se critique lui-même. Sans doute il lut

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maladif, malad*^ même, mais il semble s ôtredit de boane liourn, comme Schleiermacher, qu'il ii*avait pas le temps d*être malade. — On aurait égalfiment trop insisté sur son caractère triste et niélaneolique si Ton avait fait méconnaître qu*il était d*nn tempérament éminemment vif

et ^ni. Dans les abords de l'antique cliAteau du Chafolard , faisant pendant à une construction moderno du même style, où M. Gambetta va parfois, sur la fin de l'automne, jouer aux quilles avec les vifrncrons de Montrcux, on ontendait souvnut ]es accents vibrants d'une voix forte et pleine; c'était celle de Vinet en séjour cliez son ami Marquis. Vinet ne chantait pas seulement à gorge déployée ; aimable et gracieux, il sa^t rire : ne réussissant pas toujours à contenir sa malice naturelle, il lui arrivait d*avoir des accès de fou-rire, même à ses leçons. « Je ue suis pas un docteur; je ne suis pas même un chrétien d'expérience, dit-il, en 1839; je n^^ suis qu'un pauvre cœur bien faible, bien brisé, mais quclquo prtit pt insuffisant téinoiirnnïjr^ qiie j'nio h rendre, ne dois-je pas le rendre? VA no dois-je pas compte de ma lu<Mir comme un autre de sa lumière?» Encore en tSi2, il seprésente a connue un pauvre et indigne frère qui halète sous le poids, et qui en môme temps regarderait comme un grand malheur de s*y accoutumer. » Yinet revient souvent sur son peu d*attrait pour la société qu'il fuyait. Lorsqu'on veut le faire sortir de son obscurité, il répond : « Quand on se trouve -si bien de n'être pas connu, de n'être pas vu de près, qu'a-t-on de mieux à faire que de rester loin? Y a-t-i! rien de plus effrayant que tant de iMenvcillance?» A'inet poussait la pud'-nr jusqu'à ne pas oser confier au papier « des pensées de dcirici-e la tète, comme dit Pascal, que, sans être ni dissimulé ni faux, on n'aime pas h dire à tout le monde. En i8i3 il presse en conséquence son ami Secretan de faire le voyage de Lausanne à Bàle c pour pénétrer ensemble dans des profondeurs où Ton ne descend pas avec chacun, » pour entendre soulever de ces problèmes « qu*on ne peut discrètement proposer au premier venu. » Quand il lui arrivait d'aller en société, non seulement Vinet ne s'imposait pas, mais il ne semble pas même avoir croulé une conversation tjénérale. « Si Ton ne trouve pas en moi (\n'\ entendre, on trouve eu moi à qui parler, » écrivait-il eu 1S3(), — Co talent, ce besoin d'écouter était à la veille de recevoir la plus vive, la plus variée des satisfactions. On assure que Yinet goûtait fort le récit plus on moins édifiant que le futur auteur des Lundis prenait plaisir à lui faire, en tdte-à-téte, de toutes les anecdotes ayant cours dans le monde littéraire de Paris et que Ton était heureux d'ignorer à Lausanne. Mais ce ne fut que tard, et pour un instant seulement, que cette fenêtre s'ouvrit sur les cercles littéraires dont Yinet était appelé à apprécier journellement les travaux. Pour l'ordinaire la source de ses jouissances est ailleurs. 11 se dépeint lui-même « heureux d'un commerce intime, farouche hors de ce cercle, et ne pouvant, faible que je suis, sauver Tindépendance et la naïveté de ma pensée qu'au prix d'un bien grand sacrifice, celui des lumières et de l'excitation intellectuelle que me rendrait un commerce plus étendu et plus varié. Le chaud giron des vieilles amitiés, et la solitude, voilà mes éléments, vpilàoù je vis; ailleurs, la téte me tourne; et j'assiste au jeu social

moins comme à une scène réelle que comme à une représentation dn> matlque » {Let., II« 17). C'est bien là le caractère du véritable indmdaaliste, même ches les stoïciens : se livrer tout entier aveo délices àcen qui peuvent vous comprendre et fermer soigneusement la pitrlp <h s^ju cœur à la curiosité inintelligonto des profanes. n'était égaloiiient que dans rintiniité. paraît-il, que Vin<'t laissait voir tout ce qu'il pouvait être, même comme critique littéraire. Il se livrait alors sans réserve. Avec quelle abondance sa malice mordante, sa verve satirique même, se donnait carrifere, lorsque, assis au coin de son feu, il lisait en fiimille quelque livre nouveau. C'est alors que Ton sentait tout le bien fondé du jugement suivant qu'il porte sur lui-même : « Il y a en moi uh fonds de malignité prêt à so soulovor comnio uno fine poussiôre an plu'^ légrr soufllt', pour se répandre sur ti>nt ce qui m'entoure. >• — I n houune ([uia eu le privilège de vivre assez longtemps sous le toit de Vinet (le professeur de théologie Viguet, trop tôt enlevé à l'Eglise nationale vaudoise) nous a souvent raconté qu'après avoir été témoin, dans Tintimité, de l'exécution d'un livre, on était .assez surpris en parcourant Tartiele que quelques semaines plus tard, Viuet lui conçacraitdans le Semeur ou ailleurs. Tl n'y avait pas prérisénjpnl contradiction, mais les proportions étaient tcllcMuent changéos (jnc l'on avait quelquo peine à se roconiiaitn'. Ce n'est pas à ilire que la critique fit précisément d/faut, niais elle consistait moins dans ce que Vinet disait qu'en ce qu'il ne disait pas. Bref, la bienveillance, Téloge ou du moins l'encouragement et les suggestions charitables prenaient une assez grande place pour que, l'amour-propre s'en mêlant tant soit peu, l'auteur se bornât à admirer tout ce que ViiMt parvenait à découvrir dans son livre sans songer même aux larnnesque tous ces compliments impliquaient. C'est l'absence de cet élément négatif qui a donné le change à bien du monde. Des adversaires systématiques de la polémique (par la raison qu'ils n'ont rien à défendre et beaucoup à se faire pardonner) ont voulu voir dans 'Vinet le type du publieiste suivant leur goût. On se prévaut de son autorité pour présenter l'écrit comme une suggestion du malin, tandis que Ton admire la prose entortillée et énionssée, sans sel, sans vigueur, tout au plus aigre-douce, comme nn langage consacré que les anges auraient apporté du ciel- à l'usage des dévols. « Une religion, dit-il, au-dessus ou au-dessous de la contooverse,est une religion sans conséquence.» — Vinet ne se borne pas à proférer la controverse, qui ne peut troubler que les amitiés siiporfieielles, à la réserve, qui ne permet pas même à l'amitié de nuitre ou qui finit infailliblement par réUnifTer, mais il a l'air d'en justifier jusqu'aux écarts le jour oii il écrit : « Quand il s'agil <le ramener au devoir un insoleni ou de maintenir une autorité menacée, on n'a pa? toujours le choix du langage. » Comment imaginer une polémique plus impitoyable que celle dont ce grand modèle de débonnaireté a formulé le code en ces termes : « L'intelligence n'ayant à faire qu'avec des idées, choses abstraites et insensibles, n'a point de charité à exercer. La charité dans cette application serait un suicide. L'intelligence, qui vit de vérité, ne peut se refuser cette nourriture sans mourir. » Voici une autre maxime où Ton rcconuail l'auteur de la Manifestation des convictions :

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« Amour d'une fausse paix, lâcheté véritablo ! Il faut savoir 5^* faire des nffnirex, et le vrai homme de \no\\ sVri fait Imijoiir*:.... Etro bon aux nu'chanf«5, cV?t Hve méchant. » Et (jue diro de colle rpuianîtie : « Les grandes (jueshons ont aujourd'hui le sort dos preiniers ciiroticns : oa les livre aux b«^tps î » Voici un mot plus frappant encore : « Les sophismes que J'utta<iue sont si misérables que le mépris m'a gardé de la colère» (/>r., 1, 192; Etp, II, 137). Godant à un mouvement d'impatience, Yinet paraît se mettre ouvertement en désaccord avec les maximes qu'il professe hautement ailleurs; on voit reparaître ici le vieil homme. — La critique doit onro;j;i<lror avec soin cos cas excessivement rares, non pas simplement par pur iult-nM artiiîticiue. on vue de rompro la monotonie dos ôinges. mais [)()iir doinouror strictoinnit fidolo à l'osprit de Vinet. Ils no sauraient donc invoquer l'autorité de notre écrivain on leur &veur, ces prétendus représentants d'une piété biblique, alors que, tout en maudissant les discussions, ils présentent un peu trop exclusivement comme étant de droit divin des documents sacrés qui sont pour la plupart des traités de controverse. Et il ne sert à rien d'invo([uer les droits de la charité. Car. comment réussir à défondre ceux do la vérité, non moin« rosporlaldos, ou face d'adversaires nnd)ra};oux. s imaginant à tel point être les dépositaires exclusifs dos oraclos divins que toute mise en question do leurs idées favorites leur produit l'impression d'un fait personnel ? Au fond « deux adversaires, également épris de la vérité, sont moins des adversaires que des alliés. » Du reste, à quoi bon plaider les circonstances atténuantes? L'ardeur, le feu est, d*après Vinet, indispensable dans la discussion comme en toutes choses. « L'indignation aussi, dit-il, est une belle chose; elle est l'explosion des plu& nobles instincts do Tâme. Si le jot est impétueux, la source en reste limpide et pure )) [Esp., î, yyï . Il ost possible que parfois la grando bienveillance de notro auN ur ait suhnriiô son énorjiio, mais si la pratique laisse à désirer, sa tliourie demeure irréprochable. Il faut on prendre son parti; Vinet n'est pas de ces hommes auxquels n'échappe jamais un mot repréhensible, parce qu'ils n'aiment point la vérité avec suCftsamment de passion pour détester l'erreur d'une haine correspondante. Le polémiste, qui avait brillé do tout son éclat, de toute sa vcrvo do jeunesse dans les premiers débats sur la liberté religieuse (I824-183.j). s'est tout à coup redressé plus vigoureux que jamais sur son séant, au lit do uiort. Jamais Vinet, n'a écrit un article plus virulent, d'une ironie plus poignante, ^ étrange chant du cygne chez un panril homme ! que celui (jue, dans les dernières semaines de sa vie, s'attira un vénérable collègue, un professeur de théologie, qui s'était avisé d'invoquer l'autorité de Machiavel pour nous apprendre que l'empire du monde appartient aux flegmatiques, oubliant un peu trop qu'un Maître qu'il devait connaître a déclaré que le royaume des cieuxappartient'aux violents qui le ravissent. — Pourquoi le dissimulerions-nous? 'Nous éprouvons un grand faible pour ces accents énergiqm'S, indignés, inarques d'une nature saine et complète, qui risquent de passer pour autant d'échos du vieil homme, aux yeux d'une piété énervée, souffreteuse, née sous cloche et condamnée à végéter en serre chaude. Il nous plall singulièrement d'entendre Vinet se

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taire un reproche auquel un ne s'ullendait ^^uère : « Je suis trop encliu à me laisser outrer le cœur, écrit-il, et je vous l'avoue, toul en vous Mtthaitant plus de résignation au mal qui se fait» je tous aime pour cette colère même que je cherche à tempérer. » Un tel aveu sied bien an critique qui goûtait la mâle poésie de Corneille. On aime à lui voir signaler un des éléments indispensables de l'éloquence, quand il sV-crie : « La haine du mal, et j»ar conséquent un peu d'amertuuu\ « st une condition de raiut)ur du bien, et \q jecur autant que le /irchis Lut l'homme éloquent » {Let., II, 24). — Pourquoi cuite note fait-elle un peu défaut vers le milieu de la seconde période de la carrière de Vinet? Nous tenons sans doute que Tolivier franc doit faire oublia le sauvageon, mais à condition d*en transformer la sève sans en ralentir le cours. Or, la seule garantie que nous puissions avoir ipie la suture s'est efl'ectuée dans des conditions normales, c'est de voir reparaître, de temps à autre, quelijues rejetons liuunuanls du sauvageon, pour établir que la sève primitive continue à aflluer. Lorsqu'il s'agit de planter un arbre grell'é en feute dès le bas de la tige, tout jardinier entendu vous recoUtoande une précaution qui est de rigueur : Plantes profond» mais pas trop, de peur que Tente trop enfoncée en terre prenant racine, ne fasse périr le sauvageon et alors adieu les fruits pour plusieurs années, si tant est qu'il en vienne jamais. Y aurait-il eu peut-ètn- (juelque morlification indue quand le nouvel liomnie et le vieil homme se pénétrèrent chez Vinet? L'n sacrifice contre nature otl'crt aux faux dieux? Ainsi s'expliquerait un lait que M. Rambert constate sans entreprendre d*en rendre compte : Vinet a été progressant en tout, sauf dans la poésie, pour laquelle cependant il montra des aptitudes précoces. Nous avons été assez désappointé de ne pas trouver dans ses Lettres des renseignements de nature à élucider ce point d'une manière 'Satisfaisante. Nous craignons fort, au contraire, que ces di'ux hejux volumes ne confirment à certains égards la manière de considérer Vinet, qui est la plus répandue sans être la vraie. — Pourquoi ne nous a-t-on pas donné un plus grand nombre de lettres, du genre des premières, adressées à ses amis intimes, où Ton sent bouillonner toute la sève de la jeunesse avant que Tarbre ait été émondé? Les lettres de l'homme naturel auraient servi d'introduction, de correctif au besoin, à celles du ntmvel homme, toujours solennelles, d'un style correct, contenu, tendu, didactique. Pour la première fois, nous voyons apparaître, avec quelque surprise, un Vinet prêcheur, directeur de couscience, j'ai presque dit moins un homme qu'un religieux, en un mot ce qu'il n'eût jamais voulu être, ni paraître. L'imprévu, Tabandon, le dé« cousu, qui constituent Tattrait du style épistolaire, manquent entièrement dans ses irréprochables chefs-d'oMivre développant un thème voulu, saîis digression, ni épisodes d'aucun genre. La couleur locale n'est pas seul»' à faire défaut, Vinet a presque l'air d'exposer constannnent, comme la grande tragédie, sous forme classique, de ces vérités éternelles et générales, qui demeurent les mêmes dans tous les temps et dans tous lei lieux. On aimerait pouvoir pousser Vinet du coude pour obtenir ne fûirce qu'une distraction, sinon un solécisme, quelque expression insolite ea vue d'établir à sa gloire que, bien loin d'être un Bufibn chrétien, il sa*

Digilized by

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mi

vait, lui, rhomme nerveux et plein de malice, enlever une Ipttre au style priniesautifT et décousu. Qu'on nous le pardonne (une pareille perspective aurait à jamais brisé sa plume) le lecteur, qui ne conoattiait pas Yiuet, pourrait se demander si, en burinant ces morceaux constamment irréproehables de style et de ton, il n*avait pas la publication en vue. En tout cas, il parait avoir fait un brouillon de ses lettres, à en juger d'après l'anecdote suivante : La jeunesse académique fut un jour très surprise lorsqu'un étudiant exhiba un papier trouvi^ dans les

escaliers de la maison df Yinet. C'était la minute d'un Itillet écrit à

un de leurs condisciples ! Faut-il mettre en cause les sages et discrets éditeurs qui auraient eu trop exclusivement en vue les goûts et les habitudes d'un publie assez particulier, devant lequel il n'aurait pas été séant de produire Vinet en déshabillé? N'y avait-il pas des lettres d*un souffle différent, plus libres d'allures, qui, entremêlées à celles qu'on nous a données, en aurnionf houroiisomenl rompu la monotonie? Ce pourrait l)îen (Hiv aussi la faule, en partie du moins, de l'èpistolaire lui-même. M™*' Vinel noub a répété plus d une l'ois (jue son mari n'aimait pas à écrire des lettres ; que c'était toujours pour lui une affaire ; qu'il renvoyait volontiers l'accomplissement de cette tftcbe; de sorte que, quand il s'exécutait, il s'excusait trop fréquemment de ne pas mieux s'acquitter de ce devoir. Elle ajoutait même que les lettres de Eon mari causeraient un certain désappointement. — Mais il est grand temps de s'arrêter. 11 y aurait de l'impertinence à prétendre ju'pM'r un homme sur deux cents lettres, alors qu'il y en a plus de mille de recueiihes, sans parler de beaucoup d'autres qui pourront rentrer plus tard. Il est des admirateurs qui, si compétents que puissent être les photographes, n'en admettront «l'aucun genre entre le public et le portrait de Vinet, tel qu'il doit se dégager un jour de sa correspondance. Ils tiendraient à le voir, non de profil ou de côté, mais de face, avec les blancs trop éclatants (|ai prennent l'œil, les ombres <|ui paraissent trop sombres, alors qu'un artiste, ne connaissant pas son métier, a négligé de rentrer les parties naturellement trop saillantes plutôt que de faire poser tant soit peu un honmie qui ne posa jamais. Le vœu indiscret que nous nous permettons de risquer ne pourra être réalisé que lorsque ce choix de lettres aura été complété par la publication de la correspondance entière, qui seule aura une valeur définitive, scientifique. Il n'est que justice d'appliquer à Vinet lui-même ses projires jtrincipes en lait de biugrai)liies. « Pour qu'elles oifrent un véritable mtérêt religieux, il faut surtout, dit-il. qu'elles soient vraies, c'est-à-dire qu'elles soient complètes. » Ilépondant à ceux qui prétendent que l'on nuit à la mémoire d'un grand homme en publiant toutes ses paperasses : « Que mimporte, dit-il ? Je le cherche partout où il est. Et le trouverai-je moins dans ses lettres que dans ses autres écrits?... J'ai bien alfaire de gloire ! Pour le connaître, lui, et par lui l'humanité, i> En attendant (]ue Vinet soit un jour traité suivant toutes les rigueurs de la lui du talion, il ne faut pas négliger, pour achever de lixer su physionomie, de grouper les traits épais que nous ofl^rent les deux volumes déjà publiés. ' — En signalant le culte de notre auteur pour la sincérité, nous avons déjà abordé le cha-

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pitre de son humilitH ot do sa modestie, ce reflet de l'humilité, comme il l'appollo, qui avaient quelque chose de fort gt^nant pour les autres et mùinc d'un peu maladif. Il fallait déjà bien conuaitre Viuot pour ne pas souptj'ouner une saui^^laulc ironie, lorsqu'étant allé consulter cet homme excellent, plus fait pour écouter que pour parler, oo s'en retournait tout confus après avoir été chaleureusement remercié du bien qu*oa lui avait fait et de tout ce qu'on lui avait appris. Que si l'on se risquait à lui témoigner de son mieux sa reconnaissance pour le bien que l'on avait re»^udeses écrits, alors tout changeait de tounuirt^ « J'espÏTO que vous ne voulez pas me faire de la peine? » dit-il un ji iir solfonellemeat à un jeune téméraire qui s'était exprimé sur un luu a soa gré trop laudatif et reconnaissant. « Eh bien ne me parlez jamais de pep reilles choses. » L'étourdi et le dévot qui seraient venus lui apporter quelque répréhension auraient reçu un accueil plus empressé. Sa complaisance, sa patience, sa disposition à s'employer pour autrui étaient quelque chose de proverbial. Cet hommo si occupe no trouva-t-il pas moyon un jour do corriger le stylo d'un gros volume d'agriculture ! — L'ancien uiailrc de français à liàie avait conservé un faible pour les corrections de ce genre, s'il &ttt en croire l'opinion de Vinet, sa sœur, qui proposa un jour de faire bénéficier un jeune étudiant de cette manie on faveur d'uue thèse maïuisi rite sur la séparation de l*E0ise et de TËtat. Qui dira les heures précieuses qui ont été ravies au penseur par ces nomades oisifs, les touristes, qui touchaient barre à Lausanne, dans It uis (•(>n^tanteg pérégrinations! Plusieurs auraient cru «îéroger s'ils n avaieat Uuuvé moyen de pénétrer jusqu à Vinet. La plupart le traitaient comme un agent de placements pour précepteurs, bonnes et maltresses de français. Une année même, 'Vinet fit à l'usage d'un piinoe russe une longue étude de plusieurs livres du Nouveau Testament. On nous dit que ce ne fut pas sans édification pour lui-niérac, mais on nous laisse ignorer s'il y eut l'cdlrc d'une rémunération de son temps et de SOS peines, <iu"il aurait du reste pn diablement refusée. J'ai connu, dit M. Humbert, des jeunes gens de la Suisse allemande qui, uon cuutents de suivre ses cours à l'Académie, lui apportaient chaque semaine dans un pli une composition nouvelle sur un sujet quelconque et recevaient chaque semaine la composition précédente corrigée et annotée par lui, parfois pres([ue refuite. Les choses allèrent si loin, qu'un collègue et ann, M. S. Chappuis, dut faire do sérii'us.'s représentations à Yinet sur le dovf»ir do ne pas se laisser envahir par ces importunités dont son œuvre et le public avaient à souilrir. C'est peut-éire à la suite de cette semonce amicale que Ton vit à la porte de Vinet une carte qui invitait les visiteurs à ne heurter qu'à certaines heures. Cependant, sa bout de quelques semaines, Vinet enleva l'écriteau, se reprochant lei henres mises en réserve comme nne prétention déplacée et un manque de charité. Du reste, peu importe que la carto y fût un n'y fût pas. On raconte que, même sous le régime de l'écriteau, Vinet quitta son cabinet d'étude pour rappeler lui-même le fâcheux que Ton avait essayé de congédier confonnément à la consigne. On comprend maintenant tout ce qu'avait de saisissant Texclamation d'un de ses amis. H* Forel, lui

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écrivant un jour : «Vous serez donc toujours victime de votre bonté. » — Viiiet était le premier u reconnuitre ce travers. Déjà, en 1824, à Ja suite d'une saison passée à Badeo, il avoue que sa pauvre santé est moins bonne qu*avant son séjour aux bains, non point que les eaux lui aient ikit de mal, ajouta-t-il, au contraire, mais « des imprudences, de fatales imprudences, causées par une excessive peur de désobliger en ont détruit l'effet, » Bien que le mal fût ancicu et senti, Vinet n'avait pas réussi à s'en guérir à la fin do sa vie. En 1838, lorsiju'il est question de prendre part au banquet académique qui suivra 1 installation d'Olivier, Yinet éprouve une grande difficulté physique et morale à y assister ; toutefois, écrit-il : « la plus faible considération de convenance et d'amitié remporterait sur tuutc la peur qu'un banquet peut me &ire dans ce momt-nt » [Epis., G(X), 18G1 ; Let. I, 70). Pour en finir sur ce sujet intarissable, citons un cas où la naïve bonté de cet homme de bien se montre dans tout son jour. Il raconte qu'un cocher maladroit ou imprudent, conduisant un cheval-héros, qui va comme le vent, l a tout simplement jeté dans le fossé ; le tout est jolimmt tourné avee assaisonnement de réminiscences classiques et des plaisanteries les plus innocentes. Mais cette courte lettre n*est pas terminée que l'auteur est déjà pris de remords. Dans un posf-.scn'ptum, que l'on pourrait appeler comique s'il n'en disait lon^^ sur le caractère de notre correspondant, Vmet s'accuse de témérité et réhabilite la mémoire « do ce brave et honnête homme, m dont il a été fort content. — Tellut le caractère de cet apôtre de Tindividualisme intransigeant, de ce nominaliste intrépide qui voit, comme Âristote, la réalité dans les individus et non dans l'espèce, dans le genre. Tandis que bien des défenseurs «Vun réalisme fantastique, l'estimant indisp. nsable pour expliquer, pour justifier même le sentiment de la solidarité, fout preuve d'un personnalisme révoltant, étalent avec complaisance un utilitarisme naïf, un éfrutisme ridicule, pour ne pas dire un éguïsme âpre et sans vergogne, quand ils De vont pas jusqu'à foire damner a pnori et de toute éternité, pour la plus grande gloire de Dieu, la majeure portion de Thuroanité dont ils se déclarent partie intégrante, le père de l'individualisme chri'ticn, lui, s'ingénie à s'anéantir lui-môme. Le caractère de Vinet offrirait toutefois une lacune grave qui changerait du tout au tout l'idée qu'il conviendrait de so faire de lui ou, pour mieux dire, il n'aurait pas été un homme de caractère. C'est un compatriote de notre auteur, professant du reste pour lui la plus haute estime, qui a fait cette découverte originale. S*emparant d'une lettre de 1819, dans laquelle le père de "Vinet recommande au jeune homme de vingt-deu.x ans de ne pas se constituer lui -môme un théologien, de ne point substituer ses opinions particulières à la doitrine reçue et enseignée dans rE-^li-fe du canton, M. Fréd. rdiavanne> m coiii lut que, paralysé à tout jamais par cette aduioneslutiun paternelle d'une part et par l'enseignement conforme d*un de ses professeurs, le doyen Gurtat, de l'autre, notre penseur ne se serait jamais émancipé. « Vinet a sans doute réagi contre ces principes autoritaires, mais sa réaction, nous assure-t-on, a toujours été partielle et insuffisante. » Voilà certes un fils bien docile xtt e9

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et douf^ d'uno robuste mémoire. Toute sa vie durant, ce prétendu individualiste n aurait été qu'un simple avocat, occupé, tout en ayant l'air de regimber tant soit peu, à plaider la cause, bonne ou mauvaise, que son digpie père et le non moins redoutable doyen Gurtat lui auraient confiée de concert. Nous ne rappellerons pas à M. Fréd. Chavanaes qu'il voyait autrefois le^; choses un peu autrement, témoin le jour où, dans une notice précédoiito, il nous présentait Yinet dans un piquant contraste avec son professeur : «< Vinel a aussi connu les tentations delà pensée et les vertiges du doute, Yinet a senti les eaux du siècle se lever et peut-être pendant un temps il a perdu pied. Mais Vmet n*A pas reculé devant sa pentée, il en a poursuivi la direction avec un indmnptahU cotirnrff, et si, comme son maître vénéré, il a retrouvé un fond solide, c'était de l'autre côté dn torrent. » Voilà qui nc sent pas trop mal l'émancipation. Mais nou!^ n'entendons pas nous prévaloir de colle déclaration; notre adversaire nous répondrait que tout est relatif dans ce monde, et que, quand il s'exprimait ainsi, lui, M. Ghavannes. n avaitpas encore passé le torrent. Quoi de surprenant que, se ressentant letoot premier de la captivité d*Egypte, il jugeât à la même mesure un de ses compagnons de service. Mous ne chercherons pas davantage à mettre Vinelau liéuéfire d'une parole caractéristique prononcée par lui-même : « Ce qu'on a le moins dans les années de la première jeunesse, c'ost xwv pensée à soi. On vit do la vie de tout le monde; on a l'esprit de son temps, de son parti, de son école; et quoiqu'on ait, plus qu'on ne l'aura jamais, Tagréable sentiment de ne relever que de soi, il est certain que cet âge n'est pas celui des inspirations personnelles. » N'est-ce pas là le langage d'un homme qui sait assez bien ce <]ue cV^;t ({ue 8*émanciper et qui n'a pas été sans se rendre compte de la chose? Nous ne citerons non plus aucune des innombrables maximes de Yinet qui st^ pré>i'iit»>iit en foule à l'esprit de tout le monde pour proclamer que toute sa vje il n'a pas été l'homme frappé de terreur par la lettre de sou père et le souvenir du doyen Gurtat, agissant sur lui comme la téte de Méduse. 'M. F. Ghavannes nous répondrait qu*il n'est pas de maximes, si eieeilentes soient-elles, qui puissent prévaloir contre des fiits. Eh bien! passons aux faits qui abondent. Il en est un d'abord tout {général qui ditniine ce débat. Nous lisons dans une lettre de 18iU, de Vinet à Monnard : «> Après m'ètre laissé consacrer, comme tant d'autres n hi lèi/ert, je ne veux pas, comme quelques autres, me charger à la légère d'une paroisse» {Epis., 439, 1861). Neserait-il pas étrange que Vineteûtpns toute sa vie au tragique les prétendues conséquences d'une consécittion, qu'il aurait reçue comme tant dtnttrts à la légère pour se conformer ji l'habitude et à rusa<,n'? Il y a mieux. La fameuse épîtn' paternelle, dont le souvenir doit avoir accompagné Yinet sa vie durant, c>l du i avril 1819, c'est-à-dire antérieure à la consécration du j»'une candidat. Et cependant l'impression capitale, décisive, qui doit avuir imprimé son cachet à sa vie entière, n'empêche pas, vers la fin de la même année, alors donc qu*elle est le plus vive, n'empêche pas le jeune homme de se laisser consacrer à la légère, comme tant d^autres. Yinet, évidemment, n'en était pas encore à prendre les questions religieuses

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an tragique. En 1820, juste une année onviron après cette admonestation mémorable, Vinet déclare que, s'il difT^re d'entrer dans la vie pratique, c'est jnsqn'ii ce que les années l'y aient rendu propre, jusqu'à ce qu'elles lui aient communiqué tout ce qu'il faut pour exercer le ministère avec ludi'pendancc {Let., 1, 17). Elle demeure dune 1 idéal de rigueur cette précieuse iadépendance d'esprit dont la fameuse épitre devait lui avoir à tout jamais fait perdre le goût I — Ne nous en étonnons pas trop ; M. F. Ghavannes, toujours dans sa première notice, a soin de nous avertir que ces événements sont antérieurs à la conversion de Vinet. Voyons donc si, après s'être converti, il serait devenu un autoritaire incurable, à tout jamai? inféodé au terrible doyen. Déjà, en 1831, le point de vue auttjritaire exelusivement objectif de son vénérable professeur, fait sourire Vinet. Parlaut à Moiniard du travail théologique qui s'accomplit en lui, Vinci glisse en parenthèse une innocente malice à l'adresse du célèbre doyen «pardon, M. Gurtat, j'ai cftf me$ doctrines, au pluriel » [Kph,., i% 186). Dix ans plus tdt, en 18S0, Vinet avait écrit à son ami Leresche : « Quoique naturellement &ible, tout mon ccBur se soulève à l'idée d'être dominé surtout par Tautorité ecclésiastique qui a partout, et chez nous comme ailleurs, quelque chose d'exclusif et d'int<dérant. •> Et Vinet s'exprime ainsi encore du vivant de son père, un peu plus d'une année après la fameuse lettre I Décidément la leçon n'avait pas profilé. Le jeune honime n'avait pas su y découNTir ce sens profond dont on nous a parlé. Mémo sous l'aile pater» nelle, il n'était pas ce caractère effacé, soumis, qu'on nous dit. Gomment en serions-nous surpris? Vinet nous apprend lui-même que la forte éducation que son père lui donnait visait à tremper son caractère, o Sans la nullité des études académiques, dit-il, l'esprit libre et pensant -démon sa^e père m'aurait imprimé l'esprit d'indépendance... Il m'encourageait de snii courage, il communiquait à mon caractère naturellement faible ([uelque choae de la virilité du sien » {Let.^ I, p. 17-78; £p.^ 601, 1861). Aussi, loin d'avoir été écrasé par son père, Vinet constate-t-il, en 1830, qu'il était dans sa première jeunesse « d'une viva-* cité et d'une pétulance dans la discussion, que mille expériences qu'il avait faites ne l'avaient pas dompté I, 312). » M. Ghavannes aurait donc fait mourir Vinet intellectuellement, avant même qu'il eût eu le temps de naître. — Dira-t-on peut-être que rinfluence du doyen ne se fit sentir que vers la fin de la carrière de Vinet? Kxaiiiinons cette dernière hypothèse, ou iiiieux, renversons-la d'un mot. Nous souimes en 1844. L'Eglise du doyen Gurtal et de Vinet père a subi une révolution radicale : la confession de foi helvétique est abolie depuis 1839 ; l'établissement officiel ne professant plus aucune doctrine est livré à toutes les entreprises du sens individuel. Voilà Vinet bien délié d'un engagement qu'il aurait pris envers «on père et le doyen Gurtat et qui, selon M. Cha- -vannes, l'aurait toute sa vie poursuivi comme un cauchemar. Il le voudrait qu'il ne pourrait plus faire ce (pi on lui aurait jadis imposé. « Sur plusieurs sujets qui sont tenus pour iiii[)ortants. écrit Vinet. qui le sont |ieutôtrc, je ne puis pas parler connue l'Eglise, il est vrai que je n'y suis pas obligé. » Voilà certes un homme qui su sent émancipé, qui possède le

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précieux sentiment do sa librrté. Qiio fait notre penseur? Il doane sa démission! Son scrupule tit nt à l'existence d'une confession de lA tacite, implicite, Iiien (jiie non onkielle. Appelé à diriger dos oxercicPS de catéchisalioii , il devrait exposer uoe dogmatique « plus serrt'o que celle des savants et ne comportant aucune innovation ; ce qui m'expose à dire ou à laisser dire dies choses que je ne crois pas. >» En dépit des enseignements du doyen Curtat et de la fameuse lettre de son père, Vinet est donc émancipé, il lo proclamo. Il pousse môme la délicatesse jusqu'à donner sa déniissujii de professeur de théologie, dans le sein d'une Eglise sans doctrine olliciellc, où chacun a le droit d"ens»'igDef ce qu'il veut, simplement pour ne pas laisser croii'e qu'il se donne les airs de partager les idées qui n*y régnent que tacitement. Es^ce là Tat» titude d'un homme qui n'aurait jamais secoué le joug autoritaire qu'on lui aurait fait porter dans sa jeunesse? — Peut-être trouver a-t-<>n que nous nous sommes attardé trop longtemps autour de cette idée de M. F. Chavaiines, (jui no manque certes pas d'originalité ; mais il iiiiportait de ne pas laisser aceréditer cette légende nous présentant l'apôtre de l'individualisme chrétien comme un véritable esclave, un ûls craignant la férule jusc^ue sous ses cheveux blancs, et n'ayant jamais secoué le joug de son père et du doyen Curtat. 'Vinet a dit expressément le contraire. Et cependant dans cette légende (IStrauss aurait dit dans ce mythe philosophique) il y a comme toujours im prétexte vrai qui lui a servi de point de départ. M. F. Chavannos n'a pas donné la bonne explication, mais il y a bien un fait incontestable sur lequel nuus aurons à revenir après avoir terminé la seconde partie de notre étude : l'exposition du développement religieux et théologique de 'Vinet.

Sa vie religieuse et intellectuelle est marquée par trois grandes époques : pendant la première période, la plus courte, il se montre hostile au lléveil ; pendant la seconde, il est séduit, fasciné par lui : dans la troisième, N'inet, qui s'est reconquis lui-inéine. devient l'initiateur d'uut» nouvelle théologie. Ce qu'il y a de particulièrement intéressant à remarquer, c'est que, dans la toute première phase de la prenuère période, dès l'entrée dans la carrière, notre auteur se montre déjà en germe tel que nous le verrons sur le soir, an pleine et entière possession de son talent. Nous lisons en efTot, dans une lettre du 24 juillet 1818, ces paroles signifieatives : « Je dois l'avouer, en môme temps que je vois avec plaisir mes idées se développer par l'éludt!. je sens avec cha^riu que bien des notions se luMuillent et se combattent, et sur beaucoup d'objets je suis exposé au plus pénible septicisme. A vrai dire, j'en souffre plus que je ne m'en alarme... Peut-être tout comme il y a un âge pour le tumulte naissant des passions, il y a une époque pour le bouillonnement des idées et des doctrines. L'àme a son enfance tout comme les sens. Apr^s avoir dormi lon^^îemps sur l'oreiller tranijuille des préjugés ou des opinions ftiifrs, il faut bien qu'on s'éveille et qu'on discute. Est-ce un mal? Je ne puis le croire. Si cet examen nouveau renverse bien des idoles, U conserve nos anciens hommages à de justes divinités ; il nous les fait aimer davantage, il prévient Tindiflérence o& aurait pu nous entraîner une paresseuse et lâche confiance. Peut-être il

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m est des vérités qui nous ont été imposées comme d'une épouse que

nous n'avons pas choisie. S'il en est de sacrées qui puissent courir quelque danger dans ce conflit nouveau, le si'ntiwnt les ffarantit et les conserve. J(> suis bien aise, nionsipur, de pnuvnir vous diro qu'il y en a pour niûi plusieurs qui n'ont rien à craindre de la discussion, parce quotités te sont réfugiées dans mon eoBur, Telles sont la religion et Taniour de la patrie. Et pourquoi me faudrait-il les appuyer du raisonnement ? Si Dieu les a placées dans mon cœur comme dans un asile vénérable où il veut les défendre contre moi-même, n'y aurait-il pas une grave inconséquence « les attaquer, tout comme à les éfayer d'appuis ctraurjers ? fiatl-îl fias, eu beaucoup (le cas, se //''/• au soithnent comme à la raison ? >i {Epis., 10, 1801). — Tout leViin't des plus belles années est déjà là! On voit poindre spontanément, mais non sans quelque surprise, cette mystique religieuse avec les méthodes dont Yinet sera plus tard Tardent champion. Le sentiment est le siège de la religion, il faut se fier au sentiment autant qu'à la raison; il est des vérités qui, ayant leur valeur intrinsèque, se rocommandent d*e]lcs-mémes ; dès que la pensée du jeune homme s'éveille, son cœur s'ouvre pour donner asile à ces vt rités sam'os, que Dieu lui-iiiéine se charge d'y placer; il serait é^^aleuicnt téméraire de prétendre les alta<[ner et les étayer par des appuis étrangers. Ces déclarations sont d'autant plus caractéristiques qu'elles datent d'une période que Yinet déclare avoir été la moins sérieuse de sa vie. Il parait avoir été conduit à considérer ainsi la religion spontanément, par un simple effet de l'éducation qui aurait développé en lui un cœur éminemment moral, naturellement religieux, j'ai presque dit chrétien. Quatre ans plus tard, Yinet nous apprend les eirets qu'ont produits les discussions religieuses sur son âme « imbue <lés l'enfance d'une reli«^ion douce et tendre. » 11 v a perdu une partie de ce sentiment (jui le rendait si iieureux. « Mon esprit a été douloureusement trappé de ces querelles, et tandis qu aujiaravant je me fiiisais des idées religieuses un tranquille paradis où j 'aimais à me retirer, j'y vois un champ de guerre où l'on me dispute mes sentiments, où Ton veut régler ma piété et me prescrire impérieusement des émotions que mon cœur éprouvait sans effort. Il me semblait autrefois que Dieu était à moi, je voyais en lui un ami particulier, intime, aujounThui toute la théologie polémi(jue vient se placer entre lui et moi» [Epis.., 10, 18GI; Let..], :20). — On comprend que \"in< t étant animé de ces dispositions qu'entretient une religion avant tout pratique, morale et religieuse, son premier choc avec la tendance la plus dogmatique du Réveil avait été violent. Blessé par Tintellectualisme, le jeune professeur, généralisant, repousse les doctrines nouvelles comme un « curieux mélange d'humilité et d'orgueil. » CSe premier conflit est d'autant plus remarquable iju il eut lieu entre ce qu'on pourrait appeler l'hoinme naturel chez Yinet et les représentants de l'ultraciilyiin^'iue {Lettre aux Jeniirs /ainistr<-s, 1821':. C'est en effet seulement de 1823 qu'il fait dater sa première conversion, a Depuis un certain temps, et encore plus depuis ma maladie, écrit-il le 19 décembre, je suis devenu plus sérieux. » G*est bien première conversion qu'il faut

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dire, parce qu'elle eut an caractère esdusivement religieux, monl. fort peu dogmatique. Ou peut en juger par une piëce de vers queVinel dicta alors à un de ses amis pour conserver le souvenir de cet événement. On cherche en vain la moindre trace des idées favorites du

Révfiil (l.ins ces strophes qui renrorinont cependant la promesse «l'iine entière consécration à Dien. Non seultMucrit rcftc conversion ne lut pas dogmatique, mais elle parait avoir été préparée par le plus grand développement que prit alors cet élément mystique dont nous venons de constater la présence déjà chez Thomme naturel. C'est en eifet cette ^ même année, le 27 avril 1833, que Yinet écrivait au Journal de la morale chrétifnnf une lettre remarquable, dans laquelle il présente l'union essentielle du dogme et de la morale comme le trait caractéristique du clirifctianismc. La luor.ilc et le dopino ne >ont à ses yeux qu'une seule et même chose, un seul et même lait considéré de deux points de vue* « Il est également impossible, dit-il, de croire sans putiquer et de pratiquer sans croire. » Ce qui prouve bien que Vinet se convertit à la vie religieuse du Réveil, sans en accepter la dogmatique qu'il ignorait encore, c'est que, en 1822, il délivre à de Wette un certificat M d'orthoditxie pure et nette.» — Vinet, é\idemmeiit, n'était pas au clair sur ce (ju'on entendait par orthodoxie dans le Révt il ; s'il eût accepté à cette époque suit la dogmatique des Genevois convertis par les Ecossais, soit celle du public religieux en général, il n'eût pas employé, en parlant du célèbre critique, un langage particulièrement compromettant pour Tun et pour l'autre. Au surplus, dans la même lettre où il annonce sa conversion à son ami Leresche, Vinet marque bien le point jusqu'où il s'est avancé : « .Te vois une ferveur, une sensibilité qui me charme, une ndigion en action, en application, qui me gagne: mais un regard porté plus avant me [ail apercevoir de singulières illusioijs, une raideur syttimatique et eaBclutive, et eouvent une logique très défeetueme. » Vinet est attiré par le côté pratique et religieux du movve* nient, mais il signale de bonne heure les dangers du dogmatisme exclusif devant lequel il n'entend pas abdiquer. Par contre, avec quel enthousiasme sans réserve notre jeune penseur parle d'un homme animé d un tout autre esprit, de l'Ecossais Erskine, dont il vient de lire les lié/lexians sur iévideace intrinsèque du christianàtne. « Quelle siûcérité, quelle conviction, quelle vraie chaleur! Quels aperçus nouveaux et intéressants t Si je ne haïssais par principe ces expressions : «Je suis » d'Âpollos ou de Céphas, » je nie laisserais aller volontiers à dire: je suis d'Erskine. » Jamais enthousiasme ne fut mieux à sa place : c'«*t Vinet admirant du Vinet avant Vinet. L'auteur écossais s'est b»>ru»'' à exprimer avec chaleur et fui le point de vue que son émule développa plus lard avec toute les ressources du talent et du génie. — Quand eut h<*u la seconde conversion de Vinet? C'est-à-dire, quand et comment, après avoir adopté la religion du Réveil, en adoptc-t-il plus ou moins la théologie? Il est impossible de fixer une date précise. L'évolution fut lente, successive et pénible, et d'autant plus insensible, que, dans cette phase de son développement, Vinet ne parait pas encore soupçonner la distinction loudamentale entre la religion et la dogmatique, entre la foi et la

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théologie. Cependant, à sa manière d'apprécier les lionimcs et les choses, on voit les pas qu'il lait dans la direction du piétistue, alors en ascendant soit autour de lui à Bàle, soit dans la Suisse française, sans arriver toutefois à laccepter d'une manière complète et sans réserve. A peine arrivé à B;\le, le 7 septembre 1817, Yinet se livre à une appréciation assez leste des piétistcs, dont la bonne ville est remplie, et « qu'on reconnaît à vingt pas. Ces piétistes ont dans leur chambre un crucifix en bois ; là, dans leurs moments d'extase, ils se prosternent et méditent sar la grâce efUcace. Tout cela est fort bien ; mais si jamais j'avais im pouvoir quelconque, moral ou extérieur (!!), je n'épargnerais rien pour dissiper cette secte, ces orgueilleux qui trouvent au-dessous d'eux d'être chrétiens simplement, et qui ne parviennent qu'à se remplir la téte de faux my?(irisnie?, et à détourner de la religion du Christ ceux qui sont disposés à y chercher nnc nourriture saine et solide, qu'elle nous donne en abondance » (Uambert, p. 31) . Eu 1820, il n'habille pas moins bien, « certains fous ambulants, connus sous le nom de méthodistes, et tous citoyens de notre bonne Suisse, qui devient un nid de sectes, grâce à rinfiuence de l'Angleterre. » — Les reproches que Yinet adresse auxcon* vertisseurs sont caractéristiques : ils se donnent beaucoup de peine pour amener les gens à leurs vues, tout en proclamant que la régénération est une opération purement divine qu'on n'accélère et cju on n'empêche par aucun effort..., que les hommes qui ont vécu avant Jésus-Christ sont tous exclus du salut, parce qu'ils n'ont pas exercé leurs vertus sous l'inQuence de la révélation (qui ne leur avait pas été manifestée) ; qu'outre le poids de leurs péchés proprement dits, ils ont le poids de leurs vertus, qui étaient tontes des vices; que Bourdaloue, Saurin, etc., n'ont pas connu la fin du christianisme; que ces gens-là ont eu la bonbonne de prêcher la ninrah". cl qu'il ne faut jamais prêcher (jue le dogme; que, du reste, li laut pour être chrétien abjurer entièrement lu raison, l'intelligence et le bon sens (je cite leurs propres paroles, qui ont fait dire à quelqu'un : a Je voudrais savoir par où ils croient ») ; que les sciences humaines et l'art de bien dire doivent être repoussés par tout bon ecclésiastique, et qu'il {sic) doit se borner à une certaine science du cœur qu'ils ont inventée. » On le vnit, ce n'est pas à l'Evangile que Vinet s'en prend, mais aux raisonnements les plus risqués que les hommes ont jugé bon de faire à son occasion. Dès le déltut, notre auteur n*a pas mal saisi les travers de ce calvinisme, plutôt syllogistique et populaire que religieux, que nous avons vu depuis lor^ s'étaler avec complaisance et qui a dit son dernier mot daos le darbysme. « Je ne finirais pas si je voulais te narrer toutes leurs sottises. » poursuit Yinet. Et après avoir cité le cas d'une de leurs conversions subites, il termine par ce vœu : <■ Dieu veuilh» que ce mysticlHiie ne gagne pas chez nous !» — Vient ensuite, le G mars i82l„le tour de la maison des missions de Bàle, dont le but est sans contredit des plus beaux. Mais « on peut bien appder fiinatisme et intolérance l'importance exclusive qu'ils assignent à cet institut. D'ailleurs la grande c<*nnexité de Tiustitut avec nos piétistes ne me fait pas bien augurer de la doctrine ; ce sont des gens toujours furieux contre la raison, toujours prêchant la foi aveugle.

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la soumission subite; je ne veux rien de tout cela dans maTeligion, la loi du Christ est une loi de lumiàie, et les apôtres n'étaient pas des piétistes » {ib., 75). Yiuet cependant avait, en 1817, terminé une de ses plus fortes tirades contre le piétisine par cette réserve :

« Ccf piétistr's ont aussi du bon, je reviendrai là-defsus. » Après sa convorsion, en IHû'.i, Vinot revient on effet sur le sujet. Et ce qu'il trouve de boa ciiez les piétistes, c'est justement la vie chrétieoae, subsistant en dépit des travers qu'il a •relevés, cette vie chrétienne, immédiate, spontanée et non réfléchie qui disait le fond de sa religion à lui. Dans la lettre de 1823, où il annonce à un ami qu'il est devenu plus sérieux, Vinet distingue déjà entre lepiétisme bàlois, plus modéré, plus serein, plus ealme, du moins dans ses manifestations, et le piétismc de la Suisse fram aise, qui va tout exagérant, gn\ce à rintlumce des scolastiques anglais qui sont venus le rendre sombre, raide et raisonneur. Vinet est allé visiter Tinstitut de Béle. n en déclare les doctrines évangéliques, hien qu'elles ne soient pas exemptes de quelques exagérations dans les principes et de quelque exaltation dans la doctrine qui s'expliquent fort aisément. Et après avoir fait une description sympathique du culte du soir auquel il a assisté, le eorrespnndant termine en disant : « Tout est paisible, si»lt luu 1. simple t nimne l Evangile; c'est un tableau digne de la primitive Eglise, et les solennités cîilbûliques sont, sans doute, petites auprès de cette magnificence qui vient toute de Téme. » — Nous allons trouver dans Tattitude que Vinet prend à Tégard de de Wette, justement la contre-partie <le ce qu'il dit h VoccBr sion des piétistes. A mesure qu'il se rapproche de ceu\-<M il s'éloigne du critique redouté qu'ils dénoncent. En 1823, avant Tarrivén du théo logien allemand. Vinet se l'ait le colporteur des bruit- iiialvt illaiiîs qui courent sur le compte de de Wette, sur un ton un peu ironique, il est vrai, à l'adresse des hons bourgeois de la ville universitaire par trop alarmés. Le professeur allemand n'est pas toujours sérieux; il piédie deux doctrines, Tune à Tusage du grand public, l'autre, plus libre, pour les seuls initiés. Bref, il ne s'agit de rien moins que de la venue de l'antéclirist, « s'il faut en croire les coupeurs de bois, causant doginati(}ue dans les rues de la ville, n De Wftle n'est pas plus tôt arrivé que Yiuet suit ses leçons pendant si.\ mois, après quoi il le proclame orthodoxe et traduit en français un de ses discours* La traduction de la morale du professeur allemand était déjà commencée, lorsque Vinet éprouva des scrupules qui l'obligèrent à renoncer à ce projet. Nous sommes en avril 1823; nous toucbons au moment de la conversiim de Vinet. L'incident de la traduction de la morale paraît avoir provoqué, non pas une rupture, mais une certaine réserve dans les relations entre les deux professeurs. Au plus fort du zèle du premier amour, Vinet n'aurait pas éprouvé le besoin de se rapprocher de.de Wette, si même la conntis^ sauce un peu plus attentive de l'homme et de ses tendances ne Teifin^^ pas. ^ Une lettre de 1825 nous montre le chemin parcouru par Vinet; il est revenu en arriére; il est manifeste qu'il se ravise pour prendre décidément le parti des piétistes contre le grand critique profuiKléinent chrétien. Vinet déplore la nomination de Uagenbacli comme professeur à

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Bàle, parce qu'il représeiitft la même tendance que de Wette. a A mon avis et humainement pariant, c'est une chose mal pensée que de donner pour pendant à un néologue un' autre néologue. H. Hagenbach

n'est que Técho do de Wette ; mais s'il y a des difTérences entre eux, elles sont toutes à l'avantage du dernier. En quoi ils se ressemblent, c*est dans la tendance négative de leur enscigniMnnnt ; ils démolisseirt à merveille; personne ne s'aperroit qu'ils f-d'tfn'iit. S'ils visiMit à la gloire, c'est encore un mauvais calcul : heu ne reste de ces démolisseurs de doctrines ; Thumanité veutqu*on lui donne à croire; elle ne dresse point d*autels durables à ceux qui ne lui ont appris qu'à douter. Triste métier quo celui de gratter des monuments vénérables qui ont résisté à la sape do tant d'oiincmis et à celle du tomps! Ce que nous v6yons décidément, c'ost que les jouncs théologiens, formés à cette écolo, ne seront jamais des paslfurs, quoi qu'on puisse leur ou donner le titre : le zèle et l'amour leur manquent; cela se touche du doigt. Je plains de Wette d'en être encore là, car il vaut mieux que ses doctrines, si vagues, si incohérentes ; mais la plupart de ses disciples n'ont pas l'anti» dote que lui fournit son caractère. Mais à lui, comme à eux manque le yvoiO'. <7ErjTov. — Cotte lettre est importante pour bien saisir le développement do Vinet. Le grand critique n'est plus rhonime à l'orthodoxie « pure et nette » do Que renvorse-t-il donc, cet ini'atigablo démo-

lisseur? Quelques idées courantes sur les livres de l'Ancien ou du Nouveau Testament, tout au plus des doctrines -qui ne sont que des conceptions humaines, toujours revieables de la vérité chrétienne. C'est que Vinet a beaucoup changé, lui aussi; il s'est engagé profondément dans les eaux du piétisme. Yinot a trouvé son chemin de Damas, non pas comme en 1823, pour co qui est do la vie morale et religieuse du Réveil, mais aussi quant à la dogmatii|ue. si tant est ([u il aperçoive une distinction entre les deux. Eu tout cas, il proclame l'Evangile solidaire des idées courantes de la théologie en fait de doctrine et de critique. Cette sortie de notre auteur contre le pauvre de Wette est d'autant plus caractéristique que celui-ci était déjà en train de se réconcilier avec les ])iétistes hAIois dont il portait déjà l'opprobre. Dans cotte mémo année, de? adversaires do la religion dirigent une attaque contre de Wette et contre l'université do Bàle en général, repaire de u fanatisme et de bigotisme. » C'est Vinet lui-même qui, dans une lettre du 17 novembre 1839, nous révèle cette circonstance servant d'étrange commentaire à sa lettre, à lui, où il dénonce la funeste tendance des néologues {Spi-^ 34, 1861). Nous nous sommes laissé dire que, à cette date ou plus tard, je ne sais, Vinot, do peur de nuire à sa propre innuonce, n'aurait pas osé avouer de Wette dans la mesure où il pouvait et devait le faire. Il ne saurait être question de garantir la justesse de cette appréciation, bien qu elle nous vienne d'une personne fort au courant de tout ce qui concerne le monde religieux et théologpque de cette ville. Nous n'en signalons pas moins cette opinion plus ou moins autorisée, bien qu*ellesoit de nature à jeter une certaine oipbre sur le caractère de l'élocjnent auteur do la Manifestation des convictions religieuses. Ce serait être intidèle à son esprit, ne pas lui rendre riioni

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mage auquel il a droit, que de cummetlrf à son égard la faute relevée par lui-même chai tous les biographes qui rapporteut exclusivement le bien qu'il y a à dire sur leon héros. Un dernier mot de 1835, écrit à Foecasion d'un faux bruit, montre lectt qa» Vinet ne oessa de foire de ion collègue : «Je vois avec regret le départ de de Wette, que je respecte et q\ie j'aime. » — Quoi qu'il en soit, au milieu de ces oscillations inévi- , tjiblos, do ces inouvonients tour à tour en avant et en arrière, A'ioct aimeU vérité av.uif tout, aussi ne cesse-t-il d'aller en se d'^veloppanl sans cesse, en nièiue temps qu il prend toujours plus possession de lui-même. Au moment où il critiquait de Wettc, il ne se doutait guère que dans quelques années il allait devenir à son tour un des plus avances parmi les démolisseurs de doctrines. Il fera mieux que gratter des monuments vénérables qui ont résisté à la sape de tant de démolisseurs et à c«lle du temps : il proclamera avec éclat une conception nouvelle du christianisme appelée à les renverser de fond on romMe. 11 est fort probahle que de Wetto aura eonlribué à ]i;\ter ctir/, \'inet la maturité religieuse vl lliéoiogi(jue, mais nous m* |»ouvons dire précisément en quelle mesure. Nous savons seulement que ce lut le célèbre critique qui révéla Texégèse au jeune Vaudois. Nous avons éprouvé exactement la même impression en suivant les cours de Néander. Rien de plus vivifiant que les leçons de ces grands théologiens allemands qui savent être objectifs, impartiaux en expliquant un livre de TEcriturG, sans traîner avec eux tout un bagage philologique, critique, obstruant les abords du sanctuaire, et en se rappelant que l'exéijèse est la mère de la do|;matique et non une servante à tout faire. « Les lei;on8 de de Welte m ont fait un grand plaisir. Il me semblait que pour la première fois je faisais de Texégèse. Nous avons lu, dans Toriginal, l'épi tre aux Galat«s et celle aux Romains. Doctrine pure et ferme, critique judicieuse et réservée, vues belles et profondes, talent de faire saisir la suite des passages et Tenscmble de l'écrit, exposition précise et méthodique : voilà les mérites qui m'ont frappé dans les le^nsdece professeur, dont la probité littéraire et tliénlogique est encore plus remanfu.iMe que le talent et l'érudition. » On peut se représenter difticilement l'intluenre qijp peut avoir exereée un tel enseignement sur un jeune Vamlois encore assez naïf en théologie pour prendre tout cela pour de 1 orthodoxie. — Le lien principal entre ces deux hommes est que, tout en appartenant à des milieux fort différents, ils étaient, à bien des égards, deux esprits de la même famille. Aussi eurent-ils des rapports fréquents et asiex intimes; ils avaient des réunions familières appelées cafét d*où les conversatio!is théologi(ines étaient loin d'être exclues. Nous voyons par une lettre de IHIH ({ue Vinet a assisté à une des dernières leçons sur la reUgion, <( pan e que de Wette m'avait annoncé (ju'il y réfuterait quelques principes que j'avais soutenus. » Vinet eut même le privilèj^e de passer au moins une soirée avec le grand théologien aileniaud dont ou a prétendu i tort qu'il était le repriésentant pami nous. Mais c*était pendant les vacances. Scfaleiermacher était en train de détendre Tare ; ne soupçonnant pas môme la portée .lu grand esprit qui récoutait, il se borna à raconter des historiettes d'université, si bien que Yinet dut rentier chef

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lui médiocrement édifié. Toutefois, môme alors qu'il nageait eu plein dans les eaux du piétisme, Yinet, qui était plus entraîné par le mouvement qu'il ne le suivait réellement, savait fort bien distinguer sa propre attitude de celle des disciples de la stricte observance qui, lancés à corps pprdu, no songèrent jamais à se reconquérir eux-mêmes. Ainsi, après avoir dit de M. (irandpierre qu'il est un lioiiuno plein de talent et de foi, il a soin d'ajouter : Mais il y a des points sur lesquels nous ne sommes pas d'accord, des idées qu'il me parait pousser trop loin suns preuves suffisantes. » M. Grandpierre demeura quelque temps en qualité de pensionnaire dans la &mille de 'Vinet, mais, à la demande de celui-ci^ il âllut se séparer par suite d*incoinpatil)ilit(' d'humeur religieuse, tout en restant, d ailleurs, fort l)ons amis. Vinet l'ait une remarque non moins caractéristiiîue lorsque, en 1H:28, il voit à H;\le un jeune ministre vaudois de beaucoup d'esprit et de pitHé : « C'est un bien bon garçon, une àme bien droite et un sujet distingué; c'est peut>ùtre de ma l'aule si je ne goùtu pas tout ce qu'il parait* goûter..... » Nous ignorons si les points suspensifs sont de l'auteur lui-même ou des prudents éditeurs des Lettres. En tout ciis la réserve s'explique à merveille, quand on sait qu'il s*agit de M. Pilet qui se rendait à Francfort comme pasteur, en attendant qu'il fût appelé en qualité de professeur par l'école de théologie de Genève qui allait bientôt être l'ondée. — Yiiiet, qui s'entendait si bien à première vue à prendre la mesure des hommes, savait se livrer sans réserve à ceux qui lui inspiraient une profonde sympathie. C'est ce qu'il a fSiit à l'égard de Stapfer qu*il a pu appeler son maître, parce qu'il a, plus que personne peut-être, contribué à mettre le jeune penseur vaudois en contact avec l'esprit allemand. Déjà en 482G, -Vinet désigne le publiciste bernois « comme l'Iumimc dont les écrits religieux ont exercé inie si grande induence sur ma vie morale. » Voici un passage plus explicite encore : « Vos écrits, écrit-il à Stapfer, ont marqué dans ma vie; ils ont, pour moi, jeté un nouveau jour sur ces vérités attendrissantes et sublimes que le Christ nous a révélées ; ils m'ont présenté dans le point de vue et sous les formes (]ui convenaient le mieux à ma tournure d'esprit, ces dogmes divins qui se saisissent d'autant mieux du cœur qu'ils provoquent avec i)lus d'euipire l'assentiment de la raison. Les vues particulières di' mon esprit se sont trouvées complétées et conlirmées; et dès lors j'ai mieux connu et j'ai davantage aimé celui qui représente et remplace pour nous le Dieu invisible, celui qui réalise tout ce qui fait la joie de la vie. » Le iO du même mois, Vinet écrit encore : « Nous sommes arrivés aux mêmes résultats par l'emploi loyal des mêmes moyens, d'études sévères, du cercle desquelles nous n'avons exclu aucun des secours que nous oifrait notre siècle, et d'épreuves plus in-lructives encore, auxquelles nous a soumis un Père juste et miséricordieux. » Pour se faire une idée de l iullueuce profonde, décisive, exercée sur Vinet par le théologien bernois, il faut savoir que celui-ci appartenait à l'ancienne école de Tubingue de Storr et de Steudel. M. Stapfer était un supranaturaliste, c'est-à-dire un de ces hommes estimantque la Bible est un code de doctrines révélées; il avait, avec la science en pins la même théologie que les piétistes français et suisses du Réveil, boule-

mentp Stapfer était un supranaturaliste rationnel, c'est-à-dire qu'il croyait pouvoir justifier au moyen de la raison cette théologie que les piétistes

franrais enseignaient aussi, tout en maudissant la raison. L'influence de Stapfer dut donc avoir pour effet de pousser toujours plus Vinet dans le sens de quelques-unes dos doctrines du Réveil, puisqu'il Mail les pierres de scandale que jetaient à plaisir dans son sentier les pit'tistes ignorants, estimant que, pour <îtrc orthodoxe, il était indispensable de faire peu de cas de Tintelligence. — Mais Stapfer n'était pas seulement un luprasatu* raliste rationnel; avant tout il relevait de Kant. Il donne donc à Vinet le remède à l'heure môme où il lui inocule le mal ; au moment où il plonge toujours plus le jeune Vamlois dans les eaux du piétisme où tant d'autres ont lait naufrap^e, il lui tend une main secouralile qui, à son jour et à sou heure, permettra à s<ui disciple de se dégager pour se reconquérir. Stapler vint ainsi en aide aux deuxViuet; à celui de 1H23 comme à eelui de 1818. Si c'est le plus ancien qui a fini par l'emporter, c'est grâce à la santé morale, à la vaillance religieuse qui n'a cerné de se maintenir, alors mémo que l'illustre Vaudois semblait ôtre définitivement prisonnirr do la sc<dastique et de l'intellectualisme. Du reste l élève a fait précéder les œuvres de Stapfer d'une notice qui permet de mesurer l'influence que son maître a exercée sur lui. Si peu que l'on connaisse Vinet, il est aisé de voir qu'en taisant l'histoire du théologien bernois, il a écrit la sienne propre. Ces pages deviennent comme un commentaire, presque une pièce justificative, à l'appui de ce que dit Vinet dans lee lettres que nous citions il n'y a qu'un instant. Peu importe de savoir lequel a posé du maître ou du disciple; il est certain, par exemple', que le tableau peint l'un aussi bien que l'autre, quand Viiiot «lit on parlant de Stapfer : « Sa modestie était aussi proiiij)to (ju'liabilo a découvrir en vous le côté, si étroit qu'il fût, par lequel vous lui étiez supérieur. Vous Teniez pour l'interroger et c'était lui qui vous interrogeait, vous aviei beau vous faire petit, il était plus petit que vous. On a dit de lui (et ce mot peut le peindre) qu'en assistant à une de ses conversations, un étranger eût pu prendre ce savant hommo pour l'itrnorant le plus aimable et le plus spirituel -> (XLV'. — Si Vinet n'apprit pas à connaître ErskiiK* par l'iiiteruiédiaire de Stapfer, il nous dit toutefois que celui-ci, à Toccasioa de la limson pratique^ qui rétablit ce que renverse l'entendement, citait et recommandait l'ouvrage de l'écrivain écossais sur la foi. Nous savons que, déjà en 1818, alors qu'il n'était âgé que de vingt et un ans, Vioet, voyant les bases de la certitude lui échapper, en appelle à ces vérités morale? qui s'imposent d'elles-niémes, qno l'on n'a ni à défendre ni à étayer par la raison. Stapfer lui-même, qui avait déliutc par l'orthodoxie, après un séjour à Giettingue, avait rapporté à Borne toutes les angoisses du doute, grâce à l'influence exercée sur lui par quelques rationalistes allemands (Michaelis, Eicbhorn, Planck). Mais il ne s'en tint pas là. « Il comprit, dit Vinet, qu'U en est de la foi comme d'un tréscr fermé par plusieurs serrures, qu'on ne saurait ouvrir avec une seule clef; l'Aine fut appelée an conseil; elle apporta dans la discussion un élétnorit nouveau; elle expliqua ce (ju'elle soûle peut expliquer; elle lia dans l'esprit du jeune savant, des termes que, sans sou secours, la

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pensée n'eût jumais pu rapprocher. Ainsi fut reconquise, pour Stapfer, la foi de ses jeunos années ; il embrassa l'Evangilo par toutes ses facultés ;\ la fois. » M. Stapfer confessa toute sa vie la grande part qu'avait eue dans la solution de ses doutes l'illustre fondateur de la philosophie critique. C'est en lisant l'ouvrage de Kant sur la religion considérée dans les limites de la raison, que le jeune étudiant reconnut précisément les limites de la raison pure et de Tentendement, et la compétence irrécusable de la raison pratique et du sens moral dans les questions de cet ordre. Kant l'avait conduit jusque-là : il fit sans lui le reste de la route. Toute la philosophie de Kant, dont il se confessa jusqu'à la mort le disciple et l'admiraleur, conlirma pour lui rimprcssion qu'il avait reçue de ce premier ouvrage. Chrétienne à son insu, cette philos ipliii' olfrait à l'investigation religieuse un critérium analogue à celui auquel le Christ lui-même avait soumis ses enseig;nements, et du même coup elle mettait à néant la prétention de Tesprit humain à connaître les choses comme Dieu les connaît; Thomme, par elle, était réduit à une connaissance humaine. C'est à Tombre de ces principes que s*abrita d'abord la foi de M. Stapfer; elle trouva dès lors dans une communication personnelle avec son (d)jet même, dans l'cxpérienc*' et dans l'application pratique, un asile plus sûr rt [)lus iiie.\pu;j:nable. — Dans une note qui en dit assez pour qui sait comprendre, Vinet s'excuse en ([uelque sorte de présenter ainsi le moralisme de Kant comme la propédeuliquc ou la préface du christianisme. U avait oublié qu*en 1818, au début de sa carrière, il s*était placé sur le même terrain; il ne se doutait pas qu'après im moment d'éclipsé, il y était revenu lui-même à ITieure où il écrivait (184 i\ Faisant allusion à la circonstance que Stapfer a écrit les articles sur Socrate rt sur Kant {/flof/mp/iie Miclinud) exposant la pensée définitive de l'auteur sur les deux hommes dont les études couibinées avaient enllammé, s'il est permis de parler ainsi, l'aurore <le sa vie. « C'est un l'ait bien digne d'attention, dit Vinet, que cette espèce de nécessité qui, à quarante ans dUntervalle, ramène le même esprit vers les mêmes questions et rattache par deux fois à la considération des deux plus mémorables efforts qu'ait jamais produits parmi les hommes ce besoin de la connaissance. C;ir c'est là le point de déj)artde Socrate et toute l'œuvre de Kant. Quel<iue différents (ju'ils aient été l'un et l'autre à beaucoup d'é<rarils. on ne jn'ut s'empéchor de remarquer que le nnsce teipmm, (jui tut le résumé de la satresse du premier, fut la clef de la philosophie du second, et que si l'un réduisait tout à la science des mœurs, l'autre ût de la conscience morale Tunique base de toute certitude en matière de métaphysique. » — L'accord est frappant, la coïncidence parfaite entre Vinet et Kant. La conscience morale. Tunique base de toute certitude m.' ta physique ! Mais c'est le Vinet de 1818 et celui de la troisième période. En croyant faire l'histoire de Stapfer l'écrivain vaudois ri fiif la sienne propre. N'oublions pas néanmoins que nous ne sommes eucori' (jue dans la seconde ^^ande plia?e de son dévchqjpement : en appelant à smi ai<le la logique i'oruielle et le moralisme de Kant, il s'imagine arriver à faire l'apologie de la petite théologie supranaturaliste du piétisme, qu'il prend pour l'expression définitive de la pensée

tir. Nous avons un monument curieux, hybride et composite de la pensée de notre auteur dans cette phase de son développement : je YWi parler de tes premiers Diteourt publiés en i831. « Us sont adressés à celte classe d'hommes cultivés, qui luttent péniblement, on contre leur propre ('(PUT que le sérieux du christianisme efiîaye, ou contre cette prévention trop gf^nérale, que \p christianisme, si nécessaire, si lieau. si consolant, ne saurait se justifier aux yeux de la raison. » Le but que le penseur a en vue impose le choix des moyens. Bien loin de diuunuer quelque chose du sérieux de TEvangile, il aura recours, à la dialectique, au raisonnement, pour le faire accepter parieeux qui hétttent encore. CSe rôle de la raison est considérable, car, outre qu'elle est appelée à donner des preuves historiques de la révélation, elle est autorisée à en faire sentir le besoin et i\ d«Weloppor la convenance de cette révélation avec riiniiiuablo nature du co'ur liuuiain. » D'après Vinet. Dieu est tenu de fournir à l'hounne des moyens rationnels pour le convaincre de la vérité de la religion. « Car, puisqu'il a voulu que l'homme fût .sauvé par la connaissance, il s'engageait par là même à lui fournir les moyens de connaître.... H faut savoir si la religion est vraie, si elle est nécessaire » {Préface de la première édit., p. 14. 19). — Les moyens pour convaincre | de la vérité du christianisme sont ceux (ju'avance l'apologétique ordinaire , du supranaturalisnie vulgaire. « Les uns seront amenés au christianisme j par des arguments historiques ou extérieurs; ils se prouveront la vérité : de la Bible comme on se prouve la vérité de toute histoire; ils s'assu- ^ reront que les livres qui la composent sont bien du temps et des auteurs ^ auxquels on les rapporte ; cela posé, ils confronteront les prophéties ren- | fermées dans ces anciens documents avec les événements qui sont airivés dix siècles plus tard ; ils s'assureront de la réalité des faits miracu- I Jeux rapportés dans ces livres et en concluront l'intervention nécessaire ' de la puissance divine qui, seule, disposant des forces de la nature, a pu ' seule aussi en interrompre et en modifier l'action. » Pour tout dire en ' un mot il faudra avoir résolu les longs et interminables problèmes que soulève la critique, ou avoir confiance aux solutions de son pasteur qui | doit avoir fait un cours complet d'introduction générale et spéciale aux livre? (le rAncion et du Nouveau Testament. Que devient la foi dans ce ) système ? Vinet s'en expliijue dans un discours spécial. Il prétend éta- t Uir la proposition suivante : o Les religions humaines et la religion de ' Jésus-dhrist sont» sur les principes de la foi, dans la vérité philosophique, avec cette entière différence qu'il n'y a dans les premières qu*im I faible et inutile commencement de vérité^ et que, dans la seule religion de Jésus-Christ, se trouve la vérité dans toute sa plénitude et dans toute son énergie. » Nous voilà bien avertis : la foi chrétienne est dans la vérité i pbilosophi(]ue. elle ne flifTère pas <ians son es[)èce de celb- des religions i

païennes, seulement elle va un peu plus loin, elle admet plus de vérités que n*en admettent les religions païennes. La foi est cette faculté intellectuelle qui supplée à la vue physique et aux preuves; c'est une conviction, une confiance; c'est la foi que le philosophe Jacobi opposait aux prétentions de ces confrères qui prétendaient tout démontrer et tout prouver; c'est la

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faculté qui nous fait voir et percevoir 1c<î réalit»'? du UKindc invisible. Le chrétien croit connue ont fait Léonida?. Rrulns, Cliristoplie Colomb, et ces hommes de l'Ancien Testament dont nous parle l'épîtrc aux Hébreux, et non pas la foi de l'apôtre saint Paul qui introduit dans la communion de la vie du Christ — La foi de Vinetàcette époque consiste à recevoir dans » le cœur des choses propres à le changer. L'énumération de ces choses qu'il B*agit de recevoir par le cœur pour être sauvé n'est pas moins caractéristique. Nous savons qne pour notre auteur, à cette date, la religion est une connaissance, et même un ensemble de connaissances, un système. La foi objective ne sera donc autre chose que la créance aux dogines chrétiens, ensrij^nés par les théolopens. Ce que le christianisme enseigne, « ce qui fait le fond de sa doctrine, ce sont des choses qui confondent la raison, vers lesquelles la raison n'a point de route, point d'accès; il prêche un Dieu en terre, un Dieu homme, un Dieu pauvre, un Dieu crucifié; il prêche la substitution de l'innocent an coupable, unraehatt un sacrifice; il pré( he la nouvelle naissance, sans laquelle l'homme ne saurait être sauvé; il prêche une vocation fjénérnlo, • une élection exclusive; je ne vous adoucis point ces enseignements; je vous les livre dans leur nudité; je ne cherche point à les justifier. » On peut dire que Vinet emporté par son zèle piétiste et sans connaissance, se montre ici plutôt ultra-orthodoxe. Jamais l'orthodoxie, du moins celle des réformés, n'a parlé « d'un Dieu crucifié.» Vinet dépasse également les idées du seisième siècle quand il présente comme adéquate à la révélation, la Bible censée contenir tous ces dogmes comme autant d'articles d'un code. — Ces Di^roun^ ne sont pas moins remarquables par le jour (ju'ils jettent sur l'état d'esprit de Yinet ;\ cette époque. Nous trouvons qu('!i{iif's précieuses indications sur ce sujet dans une lettre qu'il écrit à .Nbumard IHiH .en lui anmuiçant l'envoi de son volume. « Je ne veux du rationalisme, dit-il, ni ù faible ni à forte dose, parce qu'une fois que je me soumets, je ne disputerai pas à Dieu quelques hribes de mes philosophèmes confus et que le rationalisme, à le prendre dans son principe, est parfaitement identique au déisme dont je ne veux point. » Illusion naïve qui ne se comprend que quand on n'a pas étudié les choses dont on parle ! Comuie elle justifie les assertions de Vinet déclarant à tout propos qu'il a l'ait à Lausanne de déplorables éttides théoloiîiques ! Jamais il n'a pris le rationalisme à plus forte dose : il nage en plein dans les eaux de cet intellectualisme contre lequel il réagira plus tard avec tant de force. Seulement Vinet fait du rationalisme en faveur de de l'orthodoxie ou mieux, et c'est de là que vient son illusion, en faveur de cette dogmatique du vieux supranaturalisme, devenue celle du Réveil, et indispensablement liée, à son sens, à la vie chrétienne qui, au fond, est seule à l'attirer. « Mais, poursuit-il, si je veux le christianisme conséquent, je le veux conséquent dans foutes le> directions; je veux aussi que, dans ce plan d'unité o)>)ective, il soit subjectivement individuel. Je préfère la largeur et la libei N de Manuel au corselet de force que XX (Malan) fait endosser à ses partisans. » Yinet ne diffère pas autant qu'il se l'imagine du pasteur du Pré-Béni puisqu'il adopte, à cette date, la doctrine la plus caractéristique du docteur ultra-calviniste, «une élection

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exdusiven (p. 40). La part que potre auteur fait à la lubjeetÎTÎté est des plus exiguës, quand on se rappelle qu'il n'admet qu'un usaj^'et-xclusivemeut fonneiàe la raison : le subjoctivisnie se réduit, p<uH rliarun, à accepter le gros bloc informo. h('t»''riiclito t\v Ui tb«''ologie du llt'vi il.en b^ prenant, qu'on nous passe col te expression, par le bnut (jui paraîtra le rendrt' le moins lourd, le inoins encombrant. Ne l'oublions pas en etlei, le christianisme forme alors pour Yinet, « une grande unité objective » à laquelle il ne saurait être question de rien modifier. Mais d'ob vient-il ce ohristianisme ? Pourquoi serait-il interdit d'y rien changer? serait-il peut-être descendu du ciel comme un ai^rolithe? Au fond, sans qu'il s'en doute, c'est bien là h c<"tte lieure, la pensée iiironscieiite rhoz Vinet. — La distinctiim entre la tlirnloL^ie et la reli'fiion n'exi^te pas .i ses yeux; il n'a pas? saisi la haute portée de la fameuse brochure de Bost, déjà publiée {Chrùtùmime et Théologie)^ bien qu'il l'ait louée et qu'il se sente un faible marqué pour l'esprit indiscipliné qui Ta composée. Vinet ne soupçonne pas l'existence de la théologie biblique ; l'histoire des dogmes existe encore nioins à ses yeux. Il ne lui vient pas à l'esprit de se dem;inder si ces doctrines, qu'il faut, dit-on, accepter saus réserve pour être sauvé, n'ont pas fait leur apparition à une date c(Mniiie dans le cours des siècles. C'est sur cette confusion entre l'Evangile et les conceptions que les hommes ont essayé d'en donner, que repose le discours ayant pour titre les' « Mystères du ehriitianisme. » Chacun des mystères, dit-il, que vous tentez d'arracher du système de la religion emporterait avec lui qnebiu'une des vérités qui intéressent directement votr<^ réfîénération et votre salut. Acceptez donc ces mystères non comuu' des vérités qui vous peuvent sauver, niais comme les dépendances nécessaires de l'œuvre miséricordieuse de l'amour à votre égard. Il y a confusion manifeste entre les mystères incontestables, qui sont dans la nature même des choses, et ceux que l'esprit humain fait arbitrairement surgir, lorsqu'il essaie de réfléchir sur les vérités les plus simples, au moyen d'une philosophie défucluense. Quand le dogmaticien se trouve en face d'un abîuie, de deux vérités opposées, qu'il a fore- es de se contreilire. il crie au mystère et réclame respect et soumission, en faveur de diilicultés qu'il a fabriquées lui-même connue si elles venaieul de Dieu. Ces mystères-là ne sont pas m iii> pensables au salut; ce n*est pas grftce à eux mais malgré eux que la piété et la vie se conservent, se pro[ i iL- lit : il n'y a entre les deux aucune espèce de solidarité. Aussi, bien loin de s'incliner devant eux. snl'lit-il d'examiner d'où ils viennent pour les voir disparaître comme autant de nuaj^es que la raisOD. plus ou moins chrétienne, a évoijués, tante d'avoir su >e résigner à ignorer bien des choses. — Vinet ne se doute pas alors que l'ancienne théologie, par trop doctrinaire, abonde en mystères d'origine exclusivement humaine auxquels le besoin de systématiser les vérités évangéliques a donné naissance. Avec une naïveté vraiment étonnante chez un esprit de cette portée, il suppose que ses confrères, les prédicateurs du Réveil, se bornèrent à rééditer, ni plus ni moins, la vérité évan-^rélique qui sauve, telle qu'elle est sortie brûlante et sii!i[»le de la bouche même de Jésus et des apôtres, sans y avoir adjoint le moindre conunentairc humain.

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Cela nou? r'Xj)li(juc comment Vinet peut réclamer roiiiîoiiinit pour les mystères de la théologit» une sounjission absolue à la(|uelle les vérités évaagéliques ont seules droit. « N'allez pas croire que le christianisme eomplaisaat éKininera quelques idées pour se mettre d*accord avec le sifecle, non, c'est de son inflexibilité qu*il est fort; il n*a pas besoin de rien céder pour être en harmonie avec tout ce qui est bon, légitime et vrai, car il en est lui-même le type accompli. // est lemêtue aujourd'hui qit*au temps des rrfonuuteurs, qu'au temps des /*ères de tf:r/lise, qu'an temps des Apôtres et de Jésus-Christ. » Et dire (jue lo piétisme a pu à ce point déûgurer notre Vinet, celui que nous admirons, que nous aimons! Voilà ce que c'est que d'être trop modeste! Ce génie religieux, auquel l'avenir appartient, s'est laissé pendant de longues années confisquer par les pâles revenants d'un passé (]u*ils ne comprenaient même plus, tout en prétendant le restaurer. Ah ! on comprend que tant d'hommes ne se dégagent jamais des liens de rintellectualisme orthodoxe, lorsqu'on Voit qu'une individualité de la valeur de Vinet a pu en demeurer si longtemps captir. Qu'un nous l'a donc rendu méconnaissable ce cœur jeune et généreux qu'enflammait au début de la carrière, le souffle d'une mystique native l Quel contraste frappant entre le Vinet de 1818 et celui de 1831 ! — La métamorphose est complète. Dans sa lettre à Monnard, le jeune homme de 21 ans déclare expressément que la vérité religieuse se recommande d'elle-nïéme ausentiment, au cœur, à la conscience et (jue la raison ne saurait ni Télayer, ni la roiivcrser. L'épigraphe placée en tête de la seconde édition des Dàcours proclame exactement le contraire: « Ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de cœur sont bienheureux et bien persuadés : mais pour ceux qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la leur prouver que par raison* nenient, en attendant que Dieu la leur imprime lui-njônie dans le cœur, sans quoi la foi est inutile au salut. » Ce qnn lo jrune innocent déclarait impraticable, l'homiiu! d';\ge mùr va l'entreprt'ndre. et c'est le jeune homme de 2i ans qui u raison ! Contraste étrange que l'on ne saurait trop remarquer : Vinet est plus religieux, plus orthodoxe même avant sa conversion que lorsqu'il s'est laissé -prendre aux filets de Tintelleotualisme supraoaturaliste. Ah ! Messieurs les rationalistes orthodoxes ce sont-Ià de vos coups! Et notez bien que personne autour de lui ne s'aprrroit de la transformation! La rlio^o se conçoit sans peine: il avait sullisummenl abiiiqué, il était à tel point descendu que tout le monde le trouvait à son niveau. — Aussi comme on l'admire, ou si vous préférez comme on s'admire en lui! Les éloges arrivent à l'envi de tous les points de l'horizon. C'est d'abord son maître, le supra^ naturaliste StapftM-, qui se félicite de voir tant de talent mis au service de ses idées favorites. « Je me fais un devoir de demander à mes amis s'ils vous rtnt lu. et de conjurer les esprits éclairés et dédaigneux de vous lire, » Le pasteur Manuel, esprit d'une toute autre trempe (jue celui de Vinet, est plus catégorique encore, u Bien loin de chercher, dit^il, à rendre la religion plus acceptable & la raison, en la dépouillant de ses traits caractéristiques, il la prend avec tous ses mystères et toutes ses difficultés ; il ne la défend contre aucun des reproches que la pauvre

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sagesse huniairiP lui fait; mais il nous l'ait voir, dans sos aspérités mmie les plus n'poussantes, dans sos singularités los plus étranges, lesmoyeas du chaugemeiit surnaturel (qu'elle opère chez ceux qui la reçoivent ea Bincéiité de coBur, et, par là même, les preuves de sa divinité » {Bem Smue, 1847, p* 772). Ne croirait-on pas entendre un dithyrambe en l'honneur du fameux credo quia absurdum, dont Vinet serait tout à coup dovenu TapiMro? L'illusion est si g^rande chez Manuel que, bien loin de se douter que Vinet tait à peine une halte, il le proclame déjà parvenu au terme du développement. Arrive à son tour M. Diudati qui, lui aussi, plein li'admiratiou pour les Discours, proclame l'auleur « rhomme le plus éminent de la jeune génération théologique. » Ln gens du dehors ne sont pas moins admiratiiÎB. Sainte-Beuve qui les représente vient applaudir de grand cœur, v Ce genre neute, plus psychulof;i(jue qu'oratoire, dit-il, nous représente assez ce que des hommes comme MM. Jouffroy et Damiron dimii'iil, s'ils étaieut pasteurs évangéliques et parlaient à des chrétiens assemblés non sous les voûtes d'une calhédrule mais dans une chambre. » Rien ne muuque au triomphe pas même Tesdave suivant le char. On le voit apparaître sous la forme d'un bon frère. Il trouve sans doute les Diacùun excellents, lui aussi, mais il songe avant tout à autre chose de plus pressant; il est alarmé pour son ami par le concert d'éloges qui éclate de

toutes parts, c Dieu .veuille qu'ils ne t'entlent pas je crois qu'il est

assez probable que de temps en temps, et pput-t''trc souvent, des mouvenaeuls d'orgueil se font seutir. Eu aim et frère, je crois devoir le dire : « Prends garde, qu'as-tu que tu ne Taies reçu. » Presque ancuoe des lettres de félicltation que "Vinet reçut à cette époque n*a été conservée, sauf la lettre du frère inconnu, destinée apparemment àjouersa besoin le rôle de l'amulette de Pascal. — Que dirons-nous à notre tour? Au fait, si nous n'avions appris de Vinet lui-même qu'il ne faut pas craimlre d'avoir raison contre {oui le monde, nous hésiterions peutêtre à déclarer que, question de talent et d'opportunité à part, ces Diseoun sont un genre &ux, le plus faible de ses volumes, la seule partie de son œuvre qui ait décidément vieilli. En parlant ainsi, nous défendons l'homme vrai, définitif, contre le Vinet légendaire et traditionnel dont les philistins ont un instant réussi à faire leur homme-lige. Si le penseur eùl fait haltr définitivement dans cette phase de soq dévelupptiuu iit, il serait demeuré le plus éloquent, le plus convaincu des scolastiques, un avocat de talent, plaidant fort bien la cause de la petite théologie du Réveil, une espèce de Reinhard français (vdr Stapfer), mais notre pauvre théologie française qui risque parfois d'entrer dans la tombe avant d'être sortie du berceau en serait encore à attendre son initiateur. Vinet du reste parait ne pas s'y être trompé. .Vvaot même d'avoir reçu la lettre du frère si prévoyant, il senitde avt)ir eu le vif sentiment «fu il n'était pas à sa place: Saiil s'est obstinément refusé à prendre rang parmi les prophètes. Par deu.x fois, il a décliné Toffre pressante de devenir à Genève le collègue de MM. Merle et Gaussen comme professeur de théologie. N'est-il pas remarquable qne de bonne heure, avant même que ces messieurs eussent rien foit, Vinet

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ait parfaitement senti qu'il ne serait pas à sa place à leur côté? De sorte que, au moment môme on il était lo plus rapproclu'^ des piétislcs de Genève et île leur pcolîist;(jne anglaise, Vinet a eu un sentiment fort net, rétléclii, de l abimc prulund qui le séparait d'eux, u II vous faut surtout des hommes de foi, écnt-il, des chrétiens complets, des serviteurs éprouvés : 0ht messieurs, ebeiehez-les ailleurs. Vous ne savez pas que celui que vous appelés à cette sainte guerre est à peine un chrétien commencé ; qu'U y a dans sa foi et surtout dans sa vie de profondpj lacunes ; qu'il ne marche pas, qu'il chancelle; qu'il ne parle pas, qu'il lialbutin; qu'il ne veut pas, niais seulement (ju'il voudrait. Il lui en Coûte (le se développer ainsi à vos regards, mais voudricz-vous que dans une œuvre où il faut de la décision, de l'énergie, une ardeur franche» il vous affligeât par sa Mblesse, vous retaid&t par ses lenteur^, ou que, pour paraître être avec vous, il se prescrivit un langage qu'il peut admirer en vous, qu'il vota envie, mais qui serait, pour à présent, une expression exagérée ai par conséquent infidèle de sa vie intérieure. Ne versez pas cette eau insipide dans ce vin frénéreux que vous avez pressé ; cherchez de plus dignes compagnons d'œuvro » (23 juillet 1831). — Vijiet ne deviendra doue pas le collègue de ses nouveaux amis les scolastiques et les piétistes de Genève. Mais l'offre qui lui est adressée lui parait à tous égards si étrange, qu'il laut à tout prix qu'il cherche au moins à se Texpliquer. Et voilà qu'il se met tout aussitôt à interroger sa conscience, pour se demander s'il ne serait pas lui-même coupable de celte inconcevable méprise. « Aurais-jc été assoz malheureux pour déposer dans mes écrits des expressions propn s à faire illusion sur le degré de nia connaissance spirituelle et de ma vie religieuse? » 11 se rassure par la pensée qu'il a été désigné, par M. Ifalan, comme un éoivain auquel «resprit d'adoption était étranger. » Il en réfère enfin à ses DUeoun qui vont paraître en disant : u Vous y reconnaîtrez un homme gravissant avec la loule les degrés du temple, se retournant pour inviter à le suivre ceux «|ui tardent, et ne connaissant encore du sanctuaire iju'un peu de lumière et de parfum, que la porte entr ouverte à laissés s'échapper jusqu'à lui.» Voilà qui est donc entendu : quand on insiste pour l'introduire dans le sanctuaire, Vinet s'obstine à demeurer lo plus ainuble, le plus respectueux et le plus humble, mais le plus décidé des prosélytes de la porte. Lorsque cette lettre fut lue pour la première fi'is à un des criliijnes les plus perspicaces de notre temps, il en fut fort surprix, trouvant (jue c'était là pousser l'ironie au delà des limites permises, en matières de cet ordre. Des hommes non moins compétents qui, ayant de plus suivi Viuel de lurl près, possèdent cette connaissance intime, journalière d'un auteur si précieuse pour comprendre ses écrits, repoussent avec indignation cette interprétation quelasimplelecture du reste pourrait sembler favoriser. — La seule chose qu'il nous importe de noter c'est que, même au moment où Vinet fait tous ses elTorls pour être de ces{;ens-là, il n'y arrive pourtant pas autant qu'il le vomirait. Il a soin d'ajouter unjpelit mot caractéristiijue, (c'est nous qui l'avons souligné ainsi que les autres) : il est intérieur, Jusqu'à présent, à ces grands chrétiens qu'il admire, mais qu'il 'ne saurait aller seconder, de

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peur de devenir un obstacle. Gomniont reconnaître avec plus d'humilité el de délicatesse que l'on considère ces niessiouis comme les dignes représentants d'un idéal supérieur que l'on espère alU indro un jour, grâce à d'iucesâants efforts? Jamais rillusion et riiuiuilité de Vinet ne fttrent moins de saison : il prend pour des qualités de l*ordre le plus élevé, des travers qu'il s'elTorcera inutilement de s'approprier. Peine inutile! travail superflu; cette âme candide saura se reconquérir ellemême et se mieux connaître: jamais elle ne réussira à vider jusqu'à la lie cette coupe (ju'on lui tend avec confiance, et dont bien d'autres persisteront à s'enivrer, même après deux générations, alors que le vin doux depuis longtemps refroidi tournera déjà à l'aigre. Patieuc^. ! le vrai Vinet ne tardera pasii reparaître; encore quelques années et le Vinet de 1818, ayant repris une éclatante revanche, naviguera dans toutes autres eaux. — La force centriftige qui Tentrainait loin des nves fécondes de la mystique clirétieune pour le porter vers les brisants de la scolastique s'est épuisée dans ci^ suprônie effort (jui a été traiiiit par les Discours. Vinet « st au point décisif, culminant de la seconde i>o de sa vie. En y regardant d'un peu près, il serait iacile d'établir uièiue que les deux points de vue sont plutôt juxtaposés qu'ils ne sepénètreol dans les Discoun. La vie chrétienne qui abonde ches Vinet est mise, de la meilleure foi du monde, au service de la scolastique supranaturaliste du Réveil. Ainsi juste à côté des froides conceptions rationalistes il serait aisé d'en trouver d'autres plus spirituelles, plus cliréticnnes. Par exemple quand il délinit la foi, une vie, une cuiiimunion avec l'objet qu'elle saisit, il est loiu de la foi simplement humaine et nitellectuelle du philosophe allemand Jaeobi. Il y a même un discours certainement égaré dans ce recueil qui fait un contraste frappant avec ceux qui l'entourent. C'est celui qui a pour titre : VEvongite comprit par k eœur. Nous y lisons en tout autant de termes : u Vous auriez épuis*' lei forces de votre raison et les ressources de votre science à établir l'authenticité des Ecritures : vous auriez à merveille expliqué Us contmdictions apparentes de nos saiuts livres; vous auriez saisi l'enchainement des vérités capitales de l'Evangile ; vous auriez fait tout cela que, si vous n'aimiex pas, l'Evangile ne serait encore pour vous qu'ans lettre morte et un livre fermé. Ses révélations ne seraient là devant vous que comme des abstractions et de simples idées, son système que comme une spéculation unique dans son genre; que sais-je? ce que l'Ëvangile renferme de plus attrayant, de plus précit^ux et de plus doux ne vous paraîtrait qu'une conception arbitraire, uu dogme étrange,

une épreuve laborieuse de votre foi et rien davantage Même

pour ceux qui le reçoivent comme une religion divine, même pour œuz qui y croient par l'esprit, il est voilé, il est vide, il est mort, aussi longtemps ({u'ils n'appellent pas le cœur' au conseil. » Tout cela est excellent. — Mais alors pounjuoi ne pas commencer par où il faut, après tout finir, au risrjue ne pas aboutir ? Pourquoi ne pas chercher à faire aimer l'Evangile, en le plaçant immédiatement en contact avec le cœur et la conscience? Pourquoi ne pas prêcher l'Ëvangile, c'est-à-dire Jésus^Ghrist et non la dogmatique, la théologie, les réflexions, les con-

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clusions, les doctrine;^ e.\CPllpnt»!S peiit-Alre, que les iKunniPs ppiivent avoir formulées eu cherchant à se rendre compte du christianisme? Ou serait à la fois pli» humain et plus clirétien, plus populaire, ua vrai protestant spiritualiste, eomme Yinet nous le dira assez plus tard. Il est un autro fait digne de remarque : les Diseourst qui n*étaient d'abord qu'au nombre de quatorze se sont constamment augn)ent»^s d'une édition à laulre. Et ce (ju'il y a de tout particulièrement instructif, c'est que, déjà dès la pn'fnre de la seconde édition, Vinet se place, pour la question des rapports de la foi et de la raison, 9ur un tout autre terrain que celui des Discours. Dans les Réflexions préliminaires de la première publication, il condamne la raison à un rôle exclusivement formel: elle est la servante conduisant aux portes du sanctuaire, mais se gardant bien d'y entrer» sous peine de le profaner. Dès la ssconde édition, on voit apparaître la déclaration suivante dont la haute portée ne saurait écliapper à personne, il La raison, disons-nous, c'est-à-dire la nature des choses, sera toujours pour nous, à quelque point de vue que nous nous placions, le critt'ri> de la vérité et le point d'appui de la croyance. Il faudra toujours que la vérité hors de nous se mesure, se couipare à la vérité qui est en nous, à cette conscience intellectuelle qui, aussi bien que la conscience morale, est revêtue de souveraineté, rond des arrêts, connaît des remords ; à ces axiomes irrésistibles que nous portons en nous, qui font partie de notre nature, qui sont le support et comme le terraiu de toutes nos pensées, en un mot à la raison. » II est impossible d'être plus catégorique, d'aller mieux à l'eucontre du but que se proposait la première édition des Discours. La troisième édition est plus signiticative encore : elle renferme deux discours remanpialdes, V/ùnde sans ternie^ destinés à signaler les dan;;( rs de la tendance même à laquelle Vinet a cédé un instant, en composant ce volume. Au moment cil il applique plus que jamais l'intelligence à la religion, il a soin de nous rappeler, non seulement que cette application ne nous amène pas à la vérité, c'est-à-dire à la vie, mais qu'elle tend à nous en éloigner. Danger terrible, effrayant, que redoutent souvent les hommes qui sentent que la religion est avant tout aiïaire de cœur et de conscience, et dont ne, se d(»ulent pas les rationalist- s orthodoxes parc «pi ils voient trop en elle un»' pàlure pour rintolli;,'eiice, la solution <ie proldèrnes rationnels dans le genre du carré de l'hypothénuse et de la quadrature du eerde. Gomment douter que Yinet n'ait craint d'avoir eêtoyé Tablme de f(»rt près quand il nous eu a dépeint les profondeun vertigineuses et tous les replis? « Le sérieux de Tàme, dit-il, ne fut pas étranger aux premiers pas de l'homme qui a succombé à ce. mal; il n'est guère possible d'admettre ijue, d'euiblér, il n'ait vu dans la religion (jifuii objet de spéculation philosophïjjue ; son premier ile^sein fut sans doute de l'approprier à son Ame, et de lui sounielln^ >a vie, mais cette impression fut supeiticielle et fugitive, la pensée vivement saisie se jeta sur cette riche proie, et la détourna tout entière à son profit! Cette inclination devint dominante et tyrannique ; tout ce qui était destiné à l'aliment de Tàme, devint la pâture de l'intelligence. Chacun des gains de l'intelligence tut une perte pour l'&me... Cet

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homme, ayant contracté le pli de saisir toutes choses du côté intelleetuel, devint peu à peu incapable de les saisir sous un autre aspect. LHdée de la chose se présentant avant la chose, s'interposait comme un obstacle entrelefait et lui, il n'eut bientôt df^ tous ses faits que des fantônipg, qui en représoutaient fidMcMieiit la surface et les contours, mais n'en contenuient point la substance. Il sentit le mal et s'en inquiéta, il voulut essayer de faire de la religion, si longtemps son étude, une affaire enfin, et son affaire ; il chercha à se placer sous l'action et dans la dépendance de la vérité, mais par la force de Thabitude, son esprit Tenait chaque fois se substituer à sa conscience ; cherchant en vain une religion dans ce système, il ne trouvait jamais qu'un système dans cette reliiriori. •> — Nul ne fut uiiiMix i'(juilibré que Viuet sou» ce rapport. Et ccpeinlaiil il avait un sciitiiiicnt si vif du daniror, que cette crainte parait l'avoir poursuivi toute sa vie. coninie Pasciil W fuuvenir de l'accident du pont de Neuilly {Pensées^ 60" de la 2« édit. Asiié). Encore en 1838, Vinet s*accuse de n'avoir « qu'onè foi intelleeitteUe, » Il se pose dans son journal en date du 2 juillet 1836 une étrange question : a Com]ios('-je avec le sérieux qu'il faudrait? suis-je écrivain ou prédicateur? Mais enlin sur ce sujet /e parle fl'twprriencc. C<'< M' riW'f'je les ni vues innrrlirr. n Cette imte a été pnsc lejour uiéuie où il travaillait à son discours /' /:/u'lc sans /t/v//'* Kanibert 307 ; Ae/., II, 7 'i). Malgré toutesles adjonctions, inudifications que Vinet fait subir à son opuscule, qui devient peu à peu un volume, il finit par prononcer, dès la quatrièms édition, un mot qui est presque un désaveu : « J*ai corrigé ees Ûiseourt dit-il, puisque je ne pouvais les refhire. » Qu'on ne se méprenne nullement sur la portée de nos remarques. Il serait un bien imprudent avocat celui (jui. s'euipaïaiit des éléments nioraux, religieux qui se trouvent dans ses Disiours, prétendrait interpréter le livre entier à leur lumière, Cest le contraire qui doit avoir lieu, d'après le principe de logique a majore fit de finitio. Tout ce qu'on peut dire, c'est que, même lorsqu'il paie le plus large tribut à rintelleetualisme, lorsqu'il déplore de ne pas réussir, malgré ses efforts, à s'assimiler la théologie du Réveil, aussi bien (pi'il voudrait, notre auteur ne réussit pas h se renier entièrement luiméuie. Ilassurons-nous. Vinet n'est pas une <1p ces natures trop nombreuses chez lesciuelles le mort emporte le vit". Même dans sa captivité, alors qu'il convoite la prétendue sagesse des Egyptiens, jusqu'à s'humilier de ne pas mieux réussir à la lîure sienne, Israël demeure toujours l'enfant de la promesse, il ne peut manquer d'entrer un jour dans la terre promise qu'il a entrevue dès ses premiers pas dans la carrière. C'est à nous de savoir prendre patience; la traversée du désert sera longue, pénible; plus d'une l'ois il faudra reculer pcuir avancer de nonvi au jus<|u'à ce que le Jourtlain soit détinitivement passé sans retour. — \ niet n'est pas de ces penseurs marchunt en ligne droite, il n'est pas de ces hoiunie^ à tempérament essentiellement formel qui, assis à leur table de travail, vous traitent, à l'aide de quelques syllogismes, tous les proUèAes du ciel et de la terre. 'Vinet est avant tout un honnne sincère, pratique, commençant toujours par vivre ce dont il parle. C'est d'affaires de cœur, de conscience, d intérêts éternels qu'il s'occupe en sa grande faiblesse ;

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rien ne lui inspirerait un plus grand effroi que le fait de laisser sa parole dépasser sa pensée ou son expérience. Entiii les étrangers saurontiU jamais comprendre à quel degré on est à la fois lent et prudent sur les bords du Léman ? En voilA plus qu'il n*en faut pour rendre eompte de beaucoup d'oscillations etd*hé6itation8, de velléités d'avances aboutissant à des pas en ar^i^^e. Nous ne sommes pas en face d'un Samson robuste, ('-tounli, qui d'un seul eflorf t'branle les colonnes du temple sous leiiu» ! il va rester enseveli. Ce penseur puissant a sa manière h lui lie montrer sa force. Bien loin de couper le nœud gordien par le tranchant irrésistible d'un dilemme, il se mettra & l'oniTre pour le dénouer lentement, délicatement, de peur de rompre aucun Al, d'endommager le moindre tissu, alors qu'il se dégagera des pièges où il s'est laissé prendre sur les genoux de cette Dalila perfide, l'orthodoxie dite rationnelle, qui jadis a paralysé et paralyse encore aujourd'hui tant de lutteurs, et avec une prédilection hien iiiar(}uée ceux qui, dans leur simplicité, s'imaginent lui avoir voué une haine éternelle, avoir prêté à son endroit le sèment d'Annibal. Rien de plus malaisé que de ne pas être rationaliste ; nui n*est dispensé de payer un large tribut au monstre, surtout quand père et mère vous ont avisé d'aToir à le fuir dès le berceau. L'essentiel n'est pas tant de chercher à ne pas être ratioqaliste. c'est impossible; mais de travailler à l'être de I:i bonne manière, pour le bon nintif. — 11 serait émineinment instructif, édifiant, de suivre Vinet de près lorsque, se tenant fermement attaché au lil d'Ariane, consultant toujours un coeur fort, sain et sincère, il parcourt presque tous les détours du labyrinthe où il s'est laissé enfermer par le piétisme, jusqu'à ce qu'il devienne de simple rationaliste de l'école de Storr, le pieux, l'humble disciple du Christ ; plus d'une fois il passe si près de la porte qu'il suflîraif d'iiieliner tant soit peu à iiauche pour être dehors; mais non, il refoiniiipnce de longs circuits qui juiraissent pour un temps l'éloigner du but, jus<ju'à ce que, à son jour et à sdu heure, il émerge enfin à la lumière, cet homme de génie employant toutes les facultés de- - sa belle intelligence, toutes les ardeurs de son sentiment à s'approprier cette vérité étemelle qui veut être impartiellement saisie par toutes les forées de notre Ame. Mais il faudrait pour cela franchir par trop les bornes dans lesquelles la présente étude doit être contenue. Bornonsnous à dire que, outre les oscillations dont nous parlions il n'y a (ju'un instant, on distingue trois phases bien distinctes séparant le Vinet de la seconde période de celui de la troisième : il continue à s'humilier, à se lamenter de ne pouvoir devenir un piétiste vulgaire, franc, net ; puis l'inquiétude se ctdme, il commence à prendre son parti de l'inévitable ; il répudie enfin carrément cette théologie duRéveU qu'il s'est efforcé de s'assimiler de la meilleure foi du monde, mais en vain. — Même avant d'avoir publié les Discours, Vinet avait prononcé une parole qui l'aurait mené loin s'il en avait saisi toute la portée. « La religion est de sa natuî-etout Iiistoire, » écrivait-il déjà eu 1826 (/;>., 401, 1859). En revanche, dix ans plus tard, ne tenant pas compte de cette vérité, il déclare, dans un article inédit : « L'idée de la justice pure, non tempérée par la miséricorde qui dicta l'extermination de Canaan, dicte le code

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entier des lois judaïques. » BaBS les dernières tnnâes de sa vie, par contre, il prononce une parole renversant cette théorie. « 11 ne &ut pas contrefaire la signature de Dieu au bas des actes que i^a sainteté désavoue » {£^sp., 11, 14). En 1810, à une personne qui lui avait demandé dos direrlioji!; sur la manière d'étudier les Ecritures, il dit : «Dans toute cotte étude (de l'A. T.), j'aurais rencontré des lntmnies, j'aurai? lu <l<'> écrits humains, plus humains, en un sens, que ne le concède une orthodoxie peu inielliffente; mais je ne m'étonnerais pas plus de ces hommes que de Tatmosphère qui enveloppe la terre ; et à travers la^ quelle les rayons du soleil arrivent tels qu'ils doivent ni'arriver, et tels qu'ils ne peuvent m'arriver sous aucune autre condition » {Let., 11, HS). 11 est aussi un mot (]ui subordonne à l'appréciation du lecteur tmife citation de l'Ancien Testament dont il est fait usage dans le Nouveau \^l:.spi\f 1, 360). En 1841, Viuet parait s'iusurger uu peu contre l'autorité des écrivains du Nouveau Testament eux-mêmes, lorsqu'il dit : « Personne au monde, pas même saint Jacques^ ne pourrait »,ete. {N. Etud, Ev,f p. 299). Et cependant, en 1837, il déclare encore que « ses vues dogmatiques sont représentées par ses Disrojn-s n [Let., Il, 1). Pendant plusieurs années il y a ainsi une incessante inlillrati.in de l'esprit d'une période dans celui de l'autre. — C'est dans cette [ihase de transition, entre* la seconde et la troisième période de la vie de Vmet, que s'effectua un grand travail intérieur, qui provoqua des doutes fréquents. Son langage fait supposer que la crise fut profonde, prolongée et étendue, jalonnée perdes accès fréquents. Déjà en 1832, il écrit, en parlant de ses Discours, que c'est bien plus profond qu'il faut aller pour déraciner le doute. - J'essayerai de redescendre dans mon Tartare; j'y eliercher.ii encore (jnelques-uns de ces doutes insolent-^ e! jiiS({\rà ses elTroyables visions de la raison, contre lesquelles je ue sajs qu uu a?ile». Il définit eette condition psychologique comme' « un état de néant, uu état de tentation où tous ont passé, n En 1837, au moment de quitter Bàle, Vinet déplora d'avoir .été engagé dans toutes ces angoises en abordant le cbristianisme par le côté intellectuel. « J'ai gravi vers l'Kvanjrile à travers la spéculation, je me soumets, mais heureux ceux à qui il se présente aussitôt, non par le ciité spéculalif, (|ui n'est que sou pruûl, mais en face, c'est-à-dire comme une puissance vive de régénération et de charité. Il n'y a que cela de vraiment bon ici-bas ; il faut s'y attacher et s'y tenir et user de tout le reste comme n'en usant pas » [Let., II. 21)4. iio ; Rambert, 315). Celle disposition (la méthode em- • ployée dans les Discours) à aborder le christianisme ptfr le côté intelleoluel, engage surtout dans des difficultés inextricables un esprit naturellement sceptique. « J<^ n'en parle pas par ouï dire, ajoute-l il, je l'ai éprouvé >»(iLe^, II, 94). — On ne saurait reconnaître plus correctement que ce supranaturalisme rationnel, qu'il défend dans les Dheourtt aurait pu le jeter dans le scepticisme. Ces angoises prolongées ne Tempéchent pas de déclarer « que les doutes d'un esprit sérieux lui paraissent plus édifiants que la certitude prématurée d'un esprit léger, ou l'imperturbable assurance d'un esprit étroit et sec dont rien n'a jamais troublé la dédaigneuse béatitude. M Viiiet déclare que, lorsqu'on a mis le pied sur ce

terrain-là. il faut aller jus^ju'au Ixjut, suiis pt'inc de se priver de la récompense promise aux vrais amaiils dv la vérité (£7?., H, 241). Voilà comment nolfe aateiir réatise le mot qu'il adressa un jour à Chateaubriand : « Né protestant, je pois dire encore que je le suis devenu. » On ne saurait prétendre que le doute de Vinet n*a jamais porté sur le christianisme, sur certaines vérités évangéliques, mais exclusivement sur la Iîlani^re de les comprendre, de les présenter, car ce qui caractérise précisément la phase de son développement, au point où nous en sommes, c'est que notre auteur ne distingue pas entre l'Evangile et la théologie du Réveil qu'il tient pour identiques. Cette longue période de crise aboutit à un double résultat : en même temps qu'il critique vertement, puis répudie la théologie du Réveil, Vinet s'attache plus fortement que jamais à l'Evangile. «Le Réveil religieux de nos jours, dit-il, s'est rattaché dans quelques contrées à une doginati(iue très arrêtée, très formelle, et l'on a été longtemps à s'upercevuir combien une telle dogmatique est venue du rationalisme ou du moins y conduit facilement, combien par conséquent on est eiposé à substituer le système de Thomme au plan de Dieu, et à subordonner l'œuvre de Dieu aux idées de l'homme. Beaucoup de résultats parmi les plus vantés, ont dû être, à l'épreuve, reconnus pour artificiels ; beaucoup de valeurs pour illusoires; beaucoup de conversions pour des évolutions de I honinie naturel ; enfin, ce (|u"on prenait pour de la vie n'a trop souvent laissé au fond du creuset qu'une certaine ferveur de dialectique, une manie de consé- . quence, un esprit de parti imprégné d'ascétisme; en un mot il s^est vérifié que plusieurs, même parmi les ignorants (car les ignorants ont été contraints au dogmatisme) que plusieurs n'étaient chrétiens qu*an même titre et dans le môme sens qu'on est platonicien ou slagyrite. » — Vinet fait au Réveil un double reproche : d'avoir négligé la inorale et d'avoir donné des jxages à l'intellectualisme, en un mot d'avoir été un rationalisme orthodoxe. Dans son discours d'installation comme professeur à Lausanne, l'intellectualisme n*a pas encore disparu entièrement (il y est question d*une compréhension plus complète du système évangélique), mais 'Vinet le répudie expressément, quand il dit qu'il i^e peut que ce rationalisme, si vivement attaqué par l'orthodoxie, soit un des caractères de l'orthodoxie nouvelle (Esp.^^Si, 383; II, 1). Vinet est encore plus catégorique dans les lettres de la troisième période de sa vie. En 4842, il parle à Verny de certaines vues dogmatiques qui jusqu alors étaient les miennes. » «Sur plusieurs points qui sont tenus pour importants et qui le sont peut-être, écrit-il à Erskine en 1844, je ne puis pas parler comme TEglise. » H faudrait « revoir notre théologie, » écritû au même correspondant en 1846. Puis, Vinet se met à dépeindre Vûpus operatum intellectualiste, auquel le Réveil a abouti : « On débite un chapelet de dogmes à peu près coumu' les catholi<iues débitant leur chapelet d'oraisons ; un est sincère, bien intentionné, mais ni original ni profond, ni même convaincu, si convaincu signifie quelque chose de plus que prévenu. On dédame contre le mérite des œuvres et Ton ne voit pas qu*on en est tout imbu lorsqu'on prétend être sauvé par des doctrines, c*6St un opus operatum comme un autre et quelquefois pire .

1114 YINET

qu'uu autre Le christianisme, pour luoi, n'est ni exclusivement, ni

parezœlknee, celui qu'on nous prêche depuis viogft'cinq années. Je crois cette Tormule impuissante et usée è l'égard des masses, c'est un ré*

chuLifTé très refroidi du seizième siècle, ce qui était original du temps de Luther ne l'est phis au jourd'luii. Nous parlons an siècle une langue morte! » Un rrcliautlV', un refroidi du soiziëmo sièrlo ! On no saurait mieux dj^signor ce ?u[traii;ituraiisn]e de l ancienue école de Tuhiiitme, ombre de la vigoureuse tiiéologie du seizième siècle, cette doctrine lacohérentc du Réveil, qui passe aujourd'hui encore aux yeux de notre public religieux, y compris les prédicateurs et bon nombre de professeurs de nos Facultés, pour l'expression adéquate de l'Evangile, le dernier mot de la théologie! — En 1847, Vinet déclare qu'il combat déjà di-puis bmfjfenips les funestes teudauces du Réveil. Mais, bien qu'il ne Im ^.lit pas possible, juir suite méuiede la nature de son développeineut, d'indiquer la date exacte de son entrée dans la troisièuie phase de sou développement, on peut signaler plusienrs ouvrages importants qui respirent un souille bien di£Krend des précédents : les Nouveaux iu' cours (4837-1841), les£'/u^e« évangéliques les Etudes sur

Pascal (rédigées en 1846). Ne pouvant analyser l'œuvre entière de Yiiiet dans celte dernière phase, nous choisirons quelques points caractérislii|ues de nature h faire ressortir l'esprit nouveau qui l'anime. Ainsi la religion n'est plus une science, un système comme autrefois, ni même une institution, c'est une vertu, un principe de vie et d'impulsion, déposé dans l'âme humaine. « Une religion n'est ni une loi, ni proprement une doctrine ; c'est un fait qui unit le cour et la volonté de l'homme à l'auteur de son ôtre. m La religion n'est pas tant un idiome qu'il faut apprendre à parler couramment, qu'une vie qu'il s'agit de s'appnqirier par Taction : et notre àme doit ollVir à la vérité sainte un loyer plutôt qu'un écho ». « C est une vie ajoutée à la vie, c'est la vie de notre vie même, elle pénètre celle-ci de part en part aussi intimement que le sang est uni i la chair qu'il humecte et qu'il nourrit. » Voici on passage qui établit expressément le caractère dynamique du christianisme en opposition avec la conception intellectualiste : « La religion de l'Evangile est une force, une sève répandue dans toute la vie. Ce n'est pas un système de raiscnneinrots, c'est un fait propre m ciivjliir le cœur et à emporter les actes » i /: n/;,G5, titi, U4). — Ce sont surtout les questions de méthode qui reçoivent une solution nouvelle. Lu raison n'est plus renfermée dans des fonctions exclusivement formelles. Vinet n'a pas de prédilection pour la théologie (cela se conçoit sans peine : il n'en a prêché trop longtemps une quiaTmi par lui devenir suspecte); «mais, écrit - il m \ HM). dès (ju'on se met à faire de la théologie proprement ainsi nommée, il faut la f.iire francbement, il faut la faire bonne - si vous ne la voulez point taire ainsi, n'en faites point... Je respecte et j'ainie la foi des simples, mais je ne puis s<»uirrir la spéculation quine veut spéculer qu'à son appétit, les recherches qui ne cherchent point, la théologie qui s'arrête à mi-chemin, parce qu'il ne lui convient pas d'aller plus loin, celle qui raisonne et qui maudit le raisonnement, celle qni se fôche quand ou ne veut pas s'arrêter où elle s'est arrêtée. Mais si Ton ne doit

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pas aller plus loin qn'ellf^ ne va, pourquoi donc aller nn^me jusqu'où elle va? Ello on fait trop ou (rop peu » \Let., II, \-2\)\. Pourrait-on proclamer plus hautement les (li(jits de la théologie indépendante? Voici quelques déclarations fréquentes chez Vinet à cette date; elles montrent qu'il est revenu au point de vue de la mystique déjà entrevue en 1818. Il récuse le raisonnement quand il s'agit de prouver les principes religieux, pour en appeler au contact vivant et personnel avec la vérité qui seule fait autorité. « On ne connaît Dieu, dit^il, qu antaat qu'on le sent; connaître et sentir sont ici une m(^tne chose. Il faut choisir la vnip iuiinLulialn, c'esf-à-dire interroger sur Dion cette Ame (jiii se révèle spontanément et involontairement. » — On retrouve déjà, dans les lettres de 18;{9, tous les axiomes de l'apologétique que Vinet développera plus tard dans les Etudes sur Pascal. « C'est le coeur en déiioitive qui reconnaît la vérité religieuse et qui s'en empare ; c'est le cœur qui connaît. Le plus simple des hommes connaît fort bien de cette manière; le plus savant, pour bien connaître, doit connaître ainsi. Dieu n*e8t pas à la portée de la métaphysitpie, il n'est jamais pour elle qu'un grand himnvu : il fîirnre. dans tous les systèmes, un blanc qui reste à remplir; la philosophit' n'<»htient jamais snns le nom de Dieu (ju'un ai^grégat de propriétés arbitraires ; mie i(h'e servant de lien ou de complément à d'autres idées; l'unité, la somme ou la racine des existences; Dieu n'est substantiellement dans aucune des hypothèses ; personnellement, il se soustrait à tous nos moyen» de connaissance : on ne le connaît pas plus par voie d'analyse et de définition qu'on ne connaît par un même procédé le parfum d'une (leur et la saveur d'un fruit, sa nature nous échappe par les efforts mêmes que nous faisons pour la saisir et la fixer; il ne se réfléchit vivant et substantiel (jue dans l'Ame, l'Ame seule connaît Dit'u » \Let., II. Ul). VoilA conunent se trouve résolue la question d'autorité en matière religieuse ; il n'y a pas d'autre autorité ' que celle de la vérité se légitimant d'elle-même au cœur de Thonnue. « La vérité vient à nous toute seule ; elle n'allègue aucun témoignage étranger, elle n'invoque aucune autorité que la sienne, elle se montre et nous croyons en elle, comme nous croyons à la lumière du jour, comme nous croyons à nous-mêmes. » Seulement, pour que la vérité religieiise se légitime d'elle-même, il faut la mettre en contact avec l'hounnc tout entier. « Il ne faut l'aire abstraction de rien de ce dont riionnnc se compose; il faut apporter, il faut jeter dans la discussion ses craintes et ses espérances, ses joies et ses douleurs, sa vie extérieure et sa vie intérieure, l'esprit et Fàme, l'homme du temps et l'homme de l'éternité » [Esp., 346, 363). — 'Vinet ne s'est jamais expliquésur la question de savoir ce que devient la Bible à son point de vue. Il fournit toutefois plusieurs indications qui montrent qu'elle n'est plus à ses yeux comme autrefois un code de doctrines s'imposant avec la nécessité d'un symbole. Il bénit Dieu de ce qu'on n'est pas forcé de la bien comprendre, ce qui laisse une part à notre activité dans l'accjuisition de hi fui. Il est intéressant de remarquer que, déjà en ISiiH, en face des étroitesses du bibiicisme piétiste, Vinet était arrivé à une notion spirituelle de l'autorité de l'Ecriture qui, aujourd'hui encore, scan-

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tlalise bien des pcrsoniifs. <- L'autorité de Jésus, dil-il, est plus grande que celle des apôtres, parce que la distance est infinie entre lui et le plus saint d*entre eux. L*autorité morale de Paul ii*e8t pas la même que celle de Jésus » {Let^ 1, 164). Voici une autre pensée également fort

caractéristique : la Bible no peut fiure autorité que d ms vo qu'elle a d*éteruellemcnt vrai et de perm-inent. « Les vérités de l'Evangile dp 80ot pas des vérités parce (jue Dieu lo> a dites, ni;iis plutôt Dieu les a dites parce (juc ce sdiit (l» s vérités. » Vinet est égalen\(Mit arrivé à une iiutiou suftisauiuicul spirituelle de la révélation pour conjprendre que le judaïsme u'a pas été la préparation exclusive du christianisme « t pour rapporter à Dieu tout ce qu*il y a de bien dans Thumanité. Il va jusqu'à dire que les hommes, en dehors de Téconomie de la révélation, qui ont reçu une impulsion du Saint Esprit, « sont dans do meilleures conditions pour être justifiés que ceux qui, connaissant Jésus-Christ, croient en lui d'une foi littérale et passive n x^sp./S^yi/Alrl . Pour savoir en quelle? luati^^es la Bible fait autorité .1 ses yeux, il n'est rien de plus cararléristique que l'accueil plein deulhousiasiue fait parVinctaux liecfim /ics de liost. *< Vous avez eulin plaeé ces questions sur leurs véritables bases, la philosophie, la conscience, la charité... Que.n'a-t-on plus souvent fiût comme vous des recherches ! Tant d'erreurs convenues, tant de portes condamnées, tant de réticences, tant de voiles prudents ne convenaient guère à des théologiens chrétiens. Faites votre compte que vous aurex enhardi dans l'esprit de bien des gens certains (loute> timides qui n'osaient point se nommer eux-mêmes. » Pour sentir toute l'importance (li s paroles ijui suivent, il importe de se rappelt-r (jue nous en sonmies eneore (ju'en IH.'ti. Vinet n'en continue pas moins en ajuutant : « Tout nous pousse hors de l'orthodoxie traditionnelle vers la foi personnelle et vivante. Gomme on sent le cœur s'élargir et s'élever en lisant votre livre ! » Ces éloges sans réserve ( t il me semble que je signerais toutes les pages de votre livre ; il y a bien longtemps qu'uu écrit n'avait éveillé en moi une si profonde et si entière sympathie» ) sont d'autant plus sijjMiificatifs, que Vinet était demeuré entièrement étranger aux petites querelles de sacristie (jui passionnaient les bihlicistes île l'époque, auxquels le livre de ]lt»st venait enb-ver le terrain si vivement disputé. C'est que dans ces controverses entre judéo chrétiens, notre auteur avait saisi la haute portée d'un livre qui préparait l'avénemeot du spiritualisme. — Trois ans plus tard, en 1837, Vinet allait appliquer les principes de Boât sur le caractère éminemment local, libre, temporaire des formes et usages ecclésiastiques à la question spécial-- ila sabb.it. " î,e caractère général de la dispensation évangélique exclut la !é<;alité littérale ; et si la religion, p )ur se manifester, pour se donner un corps, une réalité sai<issable, doit nécessairement revêtir certaiut'S formes, ces formes n ont point été presi riti s <l'auloril>' divine, ni celles que les apôtres imposèrent à leurs communautés, n'ont point été présentées comme immuables et comme faisant partie intégrante du christianisme. Le législateur, l'organisateur suprême de TEglise, c'est l'esprit de Dieu ; aucune marche n^est tracée à l'avenir. » Tel^ est hi charte du spiritualisme opposée au fanatisme des religions païennes et

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aux prétontioQft des ju(l<>o-chrétiens de toute nuance. De nos jours, ob l'on lait relour vers le ritualisnic, faute d'avoir le courage et la foi d'accepter les conséf|ueiices du spiritualisme, on a été assez distrait soimôuie pour iusiuuer (|ue ces élénieiits-là ne seraient chez Vinet (jue l'effet d'une inadvertance. C'est au contraire grâce à ce radicalisme puur tout ce qui tient aux formes et atiz constitutions, que le christianisnie peut s'af&rmer, non pas comme la plus religieuse des religions formalistes, consistant en commandements et en ordonnances, mais comme une religion d'un tout autre ordre, différant essentiellement de toutes les autres : « tout pour l'esprit, tout par l'esprit, voilà la devise de toute / religion qui croit on soi » [A\sp., 67). C'est l'absence de toute tradition * oMifraloire de ce genre qui permet à l'Evangile d'aspirer à ôtre la religion universelle, »le tous les temps et de tous les lieux, sous la réserve expresse que l'esprit, qui doit tout dominer, ne laisse prescrire aucun de ses droits. Cette religion n'a que deux bases : THomme-Dieu et la conscience individuelle appelée à entrer en communion avec lui. « Ce n'est pas au christianisme, dit Vinet, c'est h Jésus^Cbrist que nous devons aller. Le vrai christianisme n'est nulle part tout entier, sinon dans Jésus-Christ. Un fait, un6 personne, une nouvelle création, voilà comment la religion nous est présentée dans l'Evangile. » Vuici des pandes caractéristiques qui sulmrdtjnnent expressément le côté intelleetiiel à l'élément religieux, moral, u A l'histoire, aux systèmes, au christianisme, préférons Jésus^Ghrist, soyons chrétiens par la communion avec Jésus-Christ, au lieu de nous borner à l'être en nous familiarisant avec la doctrine et avec la science qui se rapportent à lui. Les spéculatînns sur Jésus-Christ, les plus sublimes et les plus nécessaires, sont dessé* chantes, sont meurtrières. Sans son imitatinn, Jésus-Christ reste toujours ponrnous une éniprine. » — Tout en accentuant fortement la divinité de .lésus, Vinet empluii» parfois un langage <jui implique certaines réserves. Il admet une plénitude de Dieu en lui, toutefois c'est une plénitude relative mais véritablement une plénitude ; rien ne manque dans la manifestation de Dieu en Jésus-Christ de ee qui doit s'y trouver pour Vhomme dans sa chair mortelle ; cette plénitude est aussi pleine qu*elle peut Vètre pour des hommes avant leur transfiguration dans la gloire. » En s'exprimant ainsi, Vinet rompt avec la christologie luthérienne, {\\\\ règne autour de lui, pour exposer d'instinct, car il n'est pas probable qu'd en eût fait un objet d'étuile, le qu'il y a de plus caractéristique dans la dogmatique de I'Ej^Hh' réformée. Vinet semble également avoir entrevu, en partie du moins, que de son nouveau point de vue, peut-être logique en même temps qu'efficace, la démonstration devait en appeler à des arguments moraux et religieux trouvant écho dans la conscience chrétienne. « Laissons à ce divin médiateur tout ce qu'il est. Sa divinité n'est qu'à lui, dit-il, mais son humanité est à nous ; les vertus qu'il fait éclater sur la croix, sont dans leur perf< ction des vertus humaines ; elles sont à notre usage ; elles sont propres à 'notre imitation ; ses exemples font partie de notre héritage. » .Mais en acct^ptant l'héritage, ne devons-nous pas, gnlce à lui, partieipor de sa divinité qui uuus est communiquée dans la mesura du possible ? Le

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christianisme ne isonsiste-tr-il pas, en dernière analyse, à reproduire tout ce que le Christ a fait? tt II faut que nous revivions spiritueUement toute la vie de Christ ; et cela seulement s'appelle coinnaltn la yrèatà,

être dans la vérité» {£sp.,o^]. — Vinel conçoit également l'œuvre entière du Christ dans l'esprit de la théologie réCorniée. Tout en insistant forteint'iit sur la mort couimc point culuiiuanl de i'oMivre rédemptrice, il ajoute ; a Ce n'est pas par les seules suulfrances comprist s eutre (Jethséiuané et le Calvaire, ou par la passion proprement dite que Jésus nous sauve, mais par toutes les souffrances de sa vie, qui fut tout entière une passion... Ce n*est pas même par toutes les souffrances de toute sa vie, mais par toute sa vie... Il a aecompli son œuvre par tout ce qu'il a été, par tout ce qu'il a opéré, par ses actions et par ses paroles, par ce qu'il a fait et par ce qu'il a soulFert. par sa vie comme par sa mort » [àsfj., 45). Toute appréciation nmthéinatKiur <^t phvsique demeure étrangère à la manière de comprentlre les souliranceà du Christ. « Il peut y avoir des douleurs physiques encore plus cruelles. • Tout est coDsidéré au point de vue religieux moral. « Il n'a pas souffert tout ce que peut souffrir un fils d'homme, parce que la haine, l'envie, la cniifusion, le remords sont restés éloignés de son âme sainte. T^a ïuoTl de la rrt»i.\ n'e<t pas un châtiment subi comme tel, mais un dévouement )>{/:'. s p., AU). — La foi, quiapour mission de nous faire Siiisir Christ, n'est plus la même que celle des Discours, mais bien « la uivstérieuse insertion qui nous &it être autant de sarments du cep «jui est Jêsus-Gbrist, duquel étant unis à lui nous tirons désormais toute notie sève et dont la vie devient la nôtre. Il suffit de le savoir pour comprendre que la foi sauve. » Déjà, dans son Mémoire sur la liberté des cultes, Vinet avait déliui la foi un noble exercice de toutes les facultés humaines; c'est l'harmonie de la raison, de la conscience et du co-ur. Plus tard il dira que la foi est une œuvre, l'œuvre de l'homme tout entier saisissant Jésus-Christ. « La foi est un désir, la foi est un hom> mage, la foi est une. promesse, la foi est presque un amour. Elle est à la fois tout cela, et elle est en même temps tout ce qu'il y a de plus simple : un regard du cœur vers le Dieu de miséricorde, une sérieuse et véliéuiente 'considération de Jésus -Christ crucifié, l'abandon de tous nos intérêts entre ses mains divines, le repos de l'esprit et la paix du cœur dans la certitude de son amour et du sa puissance, notre main placée enfantineinent dans sa main comme dans celle d'un protecteur et d'un guide L'acte destiné à nous mettre en communion de pensées, de volonté, d'habitude avec Jésus-Christ, doit être un aole moral » {Esp., 131, 144, 152). Cette foi, qui procure la joie et l'amoUT, m'unit & Dieu indissolublement et couronne l'œuvre de mon salut, qui ne peut être consommé qu autant que je suis uni à Dn u ou, en d'autres termes, que ce n'est plus moi qui vis mais Christ qui vit en moi. » De là, le Uen profond rattachant les uns aux autres tous les actes divers qui constituent l'ordre du salut, «c La conversion n'est que la sanctification connnencée et la sanctification n'est que la conversion continuée » • (/^ v^., 63). Il en est comme d'un fleuve prenant des noms divers suivant les villes qu'il traverse, mais dont les eaux sont les mêmes de

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la source à l'embouchure. — La caractéristique de Yinot dans cette dernière période de sa vie sera terminée quand on aura ajouté que l'élément intellectuel y apparaît comme entièrement subordonné à l'élément moral, a le seul qui, transformant un fluide vague en un corps solide, paisse opérer pour ainsi dire la cristallisation du sentiment religieux D'entrée et dHntention le christianisme est une morale. La

spéculation n'y vient que par occasion et i la seconde li^ne. La religion n'est qu'une morale semée dans le terrain de la grâce ; il faut la cultiver ; et tout théoloiriiMi qui n'est pas moraliste n'rst tliéolit<irif»n qu'à moitié, si toutefois il peut être question de njoitié là oii la division ne se conçoit pas » {à'sp.t 85, 330, 383). Le besoin religieux, pour être efficace et fécond, doit avoir à sa haie un besoin moral {£sp., 85, 3SM>, 383). De nombreuses déclarations dispersées dans les Leitret viennent oonfinner ce que nOus savions déjà par les écrits de Yinet sur ce sujet capital. « Ne croyez-vous pas, écrit-il en iH\0. que la foi est essentirlloinent un certain état moral, uno forme de la vie? Croire autrement et; n'e>t pas croire. Quand la foi n'i^st pas un acte si simple qu'on na peut la décomposer, ce n'est pas la foi » {Let., II, 128). Yinet accentue à tel point l'élément moral que Ton se demande parfois s'il ne va pas glisser sur le terrain de la morale indépendante qu*il semble edtoyer de fort près. Voici un passage caractéristique où Ton voit notre auteur se plaçant entièrement au point de vue de Kant : « La prédicati<m apostolique ot l'édification par les mœurs sont en toute première ligne parmi les iiioyons qui nous sont indiqués. Au bout du coin[)tp. la vraie force est là et y sera toujours ; elle ne s'use, ni ne vieillit, ni ne se rapetisse jamaiSi et le sermon de la montagne et l'entretien avec Nicodème passeront toujours de toute la téte, de tout le corps, toutes les philosophies»(Ze^, I, 438). — A un homme qui se débat dans les agitations du doute, il indique le remède auquel il a eu lui-même re* cours dans des phases semblables d<> la vie chrétienne (dont il comprend, dit-il, par souvenir toute l'importance et le sérieux). « Affirmer Dieu et le nier serait également téméraire, et il faudrait sur ce point demeurer éternellement en suspens, ai la conscience, cette révélatrice intime du juste, cette manifestation d'un ordre moral, n'annonçait pas Dieu avec empire à toute i\ine d'homme ; le devoir et Dieu, deux idées corrélatives et indissolubles... Comment concevoir Dieu sans un monde moral I Et comment s'expliquer sans l'existence de Dieu le sentiment de l'ordre moral dans l'homme, piusque cet ordre ou cet attribut ne peut se passer d'un sujet et que ce sujet est Dieu 1 Je m'attache à cette mviucible idée de Tordre moral. Gomme idée, elle m*a donné la notion de Dieu, mais ensuite, réalisée dans toute sa plénitude à mes yeux et aux vôtres, elle nous a donné Dieu lui-même, et non plus seulement sa notion. Dieu nous a été pleinement manifesté en Jésus-Christ, type vivant et parfait, réalisation de l'ordre moral ; or, quand Dieu s'est montré, cola ne suflit-il pas? Tout n'est-il pas accoujpli ? Nos yeux, notre camr. peuventils désirer quelque chose de plus que Dieu? Et quelque chose d'essentiel pettt41 nous manquer quand nous l'avons eu, quand nous le possédons? » — C'est aussi par cet élément moral, qui lui sert de base ferme.

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par co que Vinet appello < uiio sainte conta|j:ion. >■> (juc la vérité t n»> so (lémontro pas seulement mais se communique » (Ze/., II, 178^. Déjà, ea 1820, il écrivait : « Je ne toU pas une preuve qui vaille mieoz que la vue de la transformation morale des cœurs qui se sont attachés à l'Evangile. Un vrai chrétien est une apologie complète du christianisme. » Ce qui montre encore la puissance .décisive, fondamentale, que Vinet .accord^ à la morale, c'est qu'il la confond avec le dogme. îci, cependant, il (leincuro en <lo<'n do? r.lll^él^llonce5 les plus légitimes df ses propres principes, « D'cntrét^ et d intention, dit-il, le chrislianisnip cft un*' morale. Dieu ne s'y délinit point, ne s'y décrit point; sans autr»^ préambule, il prescrit et ordonne. » Vinet savait à merveille que si Dieu ne se définit, ni ne se décrit, les théologiens ont eu soin de bonne heurs de remplir les lacunes et d*ériger en dogmes ses décrets, ses délibérations» avec autant de fidélité que s'ils avaient assisté à la rédaction du protocole. Ce que Vinet aflirme de la théologie en général pourrait tout au plus et encore s'appliquer h la théologie biblique qui ne parait pa? avoir existé pour lui. « Ses dotruips, dit-il encore, sont dos faits snrnatunds, oii s'txprimc. s«^ prniionco une ])rnsée morale. » La tliéolr.<:ie moderne intervertit l'ordre. Les dogmes sont si bien des faits humams et non surnaturels qu'ils ont une histoire qui n*est autre chose que Is série des efforts auxquels Tesprit plii&ou moins chrétien se livre pour 80 rendre compte de l'élément moral du christianisme, ou si l'on veut des pensées divines : << La morale, poursuit Vinet, y est si près du dogme, qu'à peine les peut-on disting^uer. » Soit; mais enfin. péniMoment ou non. on n'arrive pas moins à les distinirupr. Il nous snlTirail simplement de pouvoir établir qu il y a, à tout le moiii'î, la difTén iir»' qui règne toujours entre l'élément réel et l'élément formel. Li morale et la vie seront la substance; le dogme, lecdté formel et intellectuel. La dogmatique, à son tour, deviendrait le résultat systématique des efforts auxquels se livrent les chrétiens pour se rendre compte des vérités séculaires dont ils ont fait pins ou moins bien l'expérience. — Il est hors de doute, à en juger par lu déclaration suivante, que la pensée de Vinet allait se développant dans la bonne direefion : « La religion chrétienne, écrit-il, uniquement préoccupée de la restauration de la volonté humaine, n'a dit des dogmes, ou pour mieux dire, des faits myst< riens toud>és i\ sa connaissance (ne prend-on pas ici la pensée de Vinet en évolution, en train de se modifier? ) que ce qui était secrfetement nécessaire à son but. » Evidemment, c'est nous dire plutôt ce que le dogme aurait dû être que ce qu'il a été. « Non seulement aucun dogme nVst oisif; mais l'exposition du dogme s'arrête précisément, j'oserais dire brusquement, au point où la pratique sîiti=:f;iite n'aurait point de parti à tirer d'un développement ultérieur. » I/hommnge suivant ne s;uir;ut guère concerner les théoloifiens, les fabricants par excellence de dogmes et de formules : « Loin de satisfaire à plein la curiosité luimaine. la religion chrétienne l'a renvoyée à jeùn sur plusieurs sujets, lui imposant de la sorte un exercice de sôumission avant ou après beaucoup d'autreadu môme genre» (£'jp., I, 88, 103; II, 121.) Le fait est que Im dogmaticiens ont réclamé la soumission non pas simplement pour li

parole évangéliquei mais pour les systèmes qu'ils avaient réussi à fabriquer eux-mômes, on chrrchant à se rendre compte do la vi^rité religieuse. «Cette iiiiperfectinn du sy-tèiiie. si c'»^tait un syst«'»nie, uv^ parait admirable dans une relij^'ion, et coniinimique a la nôtre un caractère austère et saint qui n'appartient qu'à elle. » — On le voit, Viuet ne croit presque phis à une doctrine révélée : il est en bon chemin pour rompre les derniers liens qui le rattachent aux supranaturaltstes de l'ancienne école de Tubingue. Il s'aperçoit que TEvangile n*est pas un système, bien qu'il ait provoqué à la formation de plusieurs systèmes sur son compte. De 1;\ h reconnaître que l'Evangile ne proclame ni un systèuïo de dogmes, ni un doi^Miie quelconque, mais de simples vérités, des faits religieux «le la réalil«'ï (iesijiiels nous sommes invités à nous convaincre par expérience, il n'y a qu'un pas. Mais ce dernier pas, Vinet ne le franchit qu'implicitement et non explicitement. Du reste, ces derniers échos d'inteÙectualisme sont plutôt dans son langage que dans sa pensée et dans son intention. Cette terminologie défectueuse ne doit pas nous empêcher de saisir l'idée mère de toute sa tendance dont il n'a nullement &it mystère. « Tout génie, dit-il, a sa grande artère où tout le sang pasHe. n Chez lui. cette jurande axtèr^ est incontestablement l'artère morale. Nous nous en sommes déjà aperçus de bonne heure dans cette remarquable lettre de 1818, où ce jeune homme chaste et pur, naturellement religieux, n'ayant pas perdu la grâce du baptême, poiu: parler avec les ritualistes, trahit à son Insu et ce qu'il est et ce qu'il deviendra un jour. G*est dans cette prééminence précoce accordée à l'élément moral que se trouve le secret de cette belle vie qui a été constamment se développant d'une manière normale. De nombreux éléments hétérogènes ont parfois circulé dans cette grande artère, si bien que nous avons pu redouter une obstruction, un anévrisme. Mais c'est le propre des natures saines et vipoureu^es d'arriver à éliminer tous les éléments morbides. — Pour avoir été lent, plein d'hésitations, le développement n'en a été ches Vinet que plus sûr et plus régulier. Séduit pendant quelques années par la simplicité apparente du piétisme, il se livre à des efforts prolongés pour s'en assimiler les doctrines, s'imaginent que c'est là l'unique moyen de devenir un chrétien achevé et fervent; sans se douter que, dans son humilité et sa modestie, il porte envie à des liommes qui, sous aucun rapixtrt. ne sauraient lui être comparés. La navigation est longue, pénible, il nage pendant des années entre deux caiix, grûce au boulet qu'il traîne et qui, s'il eût été moins bou nageur, l'aurait détinitivenient englouti comme tant d'autres. Mais le sang est généreux et pur chez cet homme de race : l'artère principale ne cesse de fonctionner. Aussi le voyons-nous tout à fait maître de lui-même vers la fin de la traversée, prêchant eofin ce qu'U avait eu d'abord tant de peine ft s'avouer. Semblable à ces navires qui, après une longue et périlleuse traversée de l'Atlantique en hiver, vont, dans le gui fstream , . s'alléger des glaces qui se sont attachées à la coque, au gituvernail, ont raidi jusqu'aux voiles bisses, il a vu fondre peu à peu dans les eaux du moralisme chrétien les glaçons de cet intellectualisuie qui, trop longtemps, ont géné sa marâie. Triomphant de son humilité, de sa modes-

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tie. Vinet a pris son tjranJ coura^^e pour oser enfin être chrétien à sa manière. Et il s'est trouvé que cette manière d'être chrétien élail la bonne, à la fois ancienne et nouvelle. Voilà comment cet homme qui, jus(|ii*à la fin, n'a cessé de prendre le mot théologie au sens technique aveoun certain ton de dt^faveur ^voir Mdange», Gii n*en a pas moini été le plus grand, le plus fécninl. le plus original des théologiens de langue française depuis Calvin, le père d'une nouvelle conception du christianisme, répondant aux exi^'ences de la science sacrée et «le la science profane, dirions-nous, si un de ses traits les plus caractéristiques ne consistait pas à faire disparaître la distinction factice entre en deux domaines. — Malgré la modestie excessive de Vinet, il est aisé de s*aperceToir qu'il avait fini par acquérir le vif sentiment de la giapde œuvre qu'il avait accomplie. Il a déclaré que nous étions sur le seuil d'une révolution religieuse et théoloprique plus profonde, plus étendue que celle <lu sf'iziènie siècle, sans ajouter qu'il a plus que personne contribué à nous placer en face de cette perspective si propre à la fois à troubler et à faire tressaillir de joie les quelques hommes de taille à comprendre. « La réformation comme principe, dit-il, est en permaneoes dans l'Eglise comme le christianisme. %.. . C'est le christianisme Iniméme se restaurant spontanément et par ses propres forces. En sorte qu'aujounriini même, (jnelle que soit l'importance du seizième siècle, la réformatiiui est encore une chose à faire, une chose ^\\u se reiera perpétuellement et à laquelle Luther et Calvin n'ont fait que préparer un chemin plus uni et une porte plus large. Us n*ont pas, une fois pour toutes, réformé l'Eglise, mais aflérmi le grand principe et posé les con» ditions de toutes les réformes futures. » Et, afin que nul n'en ignore, pour que l'on sache bien qu'il entend, lui. l'homme prudent et sage, prendre rang parmi les téméraire? qui rêvent de réformations futures, Vinet coupe d'une main ferme le càldequi. aux yeux de bien des esprits timides, devait à jamais tenir la dogmatique protestante statiooDalre et rivée aux Glaises escarpées et désertes du moyen âge. » Je ne pais croire à la subttitution, n écrit-il en 1844; ce sont presque des Wlnm verba : il n'avait plus trois années complètes à vivre. On voudra bien remarquer par quelles considérations il repousse cette doctrine juridique dont on a fait le palladium du christianisme traditionnel, je veux dire de rinlellectualisme. m La translation de la coulpe sur Kinno cent est décidément contredite par nos notions morales. » On le voit, le soufDe qui anime Vinet est d*une unité inréproebable : e'est an nom du sang circulant dans la grande artère qu'il repousse ce dogme imaginé dans une époque où l'on ne soupçonnait pas qu'il y eiît une sphère religieuse et morale tout aussi supérieure à celle du droit que l'économie de la grâce est supérieure à celle de la loi, la moralité à la simple légalité. — En répudiant avec la dernière décision le dogme de la substitution, Vinet a soin d'ajouter qu'iln 'est pas en mesure de <» parler ibeologiquement contre ce dogme > (Let. , II, 25; comparez 1, 169, 170). Onabeaii avoir du génie dans un domaine quelconque, il ne saurait tenir la place lie la connaissance technique des ujatériau.x dont on s'occupe» Et cependant, à d'autres égards, Vinet possédait tout ce qu'il fallait pour procéder

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à la rénovation de la théologie. « Je me reprocherais presque autant de manquer à une vieille chose qu'à un vieil honiino, d dit-i) quelque part.

Il sp pr»^?onte rommo im homme pour lequel « toute réunion est touchante et l'espérance inniiis belle que le souvenir. •> ... «Ennemi df tout changement par instinct, je les approuve par raison. » dil-il ailleurs {Esp., II, 262 ; Lei., II, 55). N'est-ce pas là ce qu'il faut puur (garder la juste mesure et avoir la main heureuse quand il s'agit de réformer? Vinet savait allier le respect et la hardiesse : il était novateur par les idées et conservateur par le sentiment. Se serait-il peut-être fait illusion* à lui-même? Ces deux qualités maîtresses du vrai rérunn.iteur, conservateur par le cœur, novateur par l'intelligence, aiiraipiit-elies été mal équilibrées? L'instinct conservateur aurait-il peut-être paralysé la science, la raison, du moins l'activité réformatrice pratique? C'est ici le nioment de reprendre la question posée par M. Fréd. Ghavannes. — Il est douteux que le lecteur, qui aura suivi avec quelque attention le développement de la pensée de Vinet, soit enclin à voir en lui précisément un homme timide qui aurait été définitivement écrasé par la mercuriale de son p^^e et par le souvenir du doyen Curtat. De notre côté, nous n'éprouvons aucune difliculté à reconnaître que Vinet est iuin d'être allé aussi loin qu'il pouvait, qu'il devait dans la voie des réformes. Mais, d*autre part, les plus avancés d'entre les émancipés seraient mal Tenus à prétendre que chacun est tenu d'aller aussi loin qu'eux, sous peine de passer pour pusillanime et in<K)nséquent. Il faut en prendre son parti : La porte du subjectivismo qui sert à tant de ci-devant rationalistesorthodoxes pour s(»rtir du chri-tianisine historique pourrait servir à d'autres pour y rentrer. Et puis qu'y aurait-il à dire, je vous prie, si l'homme qui se serait placé le plus franchement, le plus hardiment sur le terrain de la subjectivité, arrivait, en faisant de la liberté un usage, h notre sens défectueux, à renier le subjectivismo pour se convertir à l'objectivisme le plus jrrossicr? En Allemagne, n'a-t-on pas vu des disciples enragés de Fichte faire retour au catholicisme, « ce grand établissement d'amortissement des consciences,» comme dit Vinet II. 1:2:2). Depuis que Socrate a inauguré le subjectivisme, on a toujours vu (jue quelques hommes se sont servis de cette méthode pour reconquérir robjectivité vraie, tandis que d'autres, comme les scepti(iues, trouvaient plus logique de nier toute objectivité, en attendant que le moment vint de nier la subjectivité elle^éme. Le fait est déjà si ancien et si fréquent, ipi'il serait grand temps d'en prendre enfin son parti. De quoi s'agit-ii entre M. F. Ghavannes et nous? Nullement do la constatation d'un fait, que nous a4mettons comme lui, mais de la manière de l'expliquer. Il est incontestable que la partie négative de l'œuvre rélormatrioe manque presque entièrement chez Vinet. Il a ouvertement répudié en bloc, et cela en pubKc comme en particulier, la théologie du Réveil ; mais il n'a pas sufflsanunent montré dans le détail en quoi il se séparait d'elle. — (lefte ia^'une est d'autant plus grave et significative rjuc Vuict avait pleine et entière i-on^rirnce du changement profond qui s'était accompli en lui. Nous savons perliueuunent que, à réitérées fuis, et par une persouiie fort compétente, il a été rais en demeure de proclamer

au

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haiitpmoiil son émancipation et i\c déchirer en quoi il ditrérail des hoaimes dont le public religieux avait contracté l'habitude de le rendre solidaire. En piétenoe de ees sollicitations léitérées, pressantes, Tinet se renfermait dans un silence qu'il ne motivait pas. Un homme, très Uen qualifié, qui a vu Je fort près notre penseur, nous écrit à ce sujet : « Ce que vous reprochez à Vinet de n'avoir pas fait, si peu théologien qu'il fût, il aurait été très capable de le faire. C'ét^iit un scrupule, la crainte d'étonner, de scandaliser, qui le retenait. Le gi-nre de courage que vnus avez un pou trop peut-être, lui ne 1 avait pas assez. S'il se taisait, c était par devoir, mais il ne le foisait pas sans soufflranee. Cê ntence était «le des tristesses de sa vie. C'est là du moins Timpression que j*ai gardée d'un entretien que j*ai eu avec sa veuve sur oe sujet, la dernière fois que je l'ai vue, il y a trois ans. » — Maintenant que nous connaissons Yiuet. rien de plus léfrifilne (jiie de parler pour lui. de tout expliquer san< porter la nit»itidre atteinte à son caractère; un peut montrer, an contraire, qu'en s'abstenant de l'uruiuler tout le côté négatif et critique de son point de vue, il e^t demeuré par&itement conséquent avec lui-même. Tout en accordant que sa modestie et son humilité, jointes à sa timidité, ont pu avoir leur rôle à jouer, il est assez naturel qu'il ait gardé le silence. De quoi s'af^is^ait-il pour lui, avant tout? De théologie, de dogmatique ou de spéculation ? Nullement! il nous la souvent répété. La vie, la piété, la ferveur et la foi doivent avoir la haute ni.iin. (juoi d<» surprenant donc que, constatant avec bonheur la présence de la vie et du xftle cbes ses antagonistes tbéologiques, les apôtres du piétisme miln tant, il ne se soit pas senti porté à leur rompre en visière, ou à renverser l'échafaudai^e intellectualiste, les éléments rationalistes sur lesquels re* posait leur foi? Vinet est donc demeuré incomplet, mais, en le faisant, il n'a renoncé à aucun de ses principes, il ne s'est pas montré un homme sans caraclt'^re, sans indépendance; îl n'a été que trop conséqnont avec toute sa tendance morale, mystique, pratique, assurant ia première place à la vie, à laquelle il suboràonnait expressément les préocenpatiens dogmatiques, intellectuelles. Pour tirer Vinet de son mutisme et de sa réserve, il aurait fallu que Ton s'en prit, non à sa personne, mais à ses principes. S'il eût vécu quelques années encore, la lutte sourde, qui n'échappait pas aux personnes inlellifrentes. allait éclater au icrand jour. Il était sus[)ect; et dans le camp [)iéliste, on ne so faisait pas faute de le dénoncer à l'occasion. Le grand penseur est mort juste au bon moment pour épargner à ses adversaires le triste honneur de Tanathé» matiser, de le dénoncer aux bonnes âmes comme un homme dangereux.— Quelques années avant la mort de Vinet, au moment ou, dans tout l'éclat de son talent, il charmait par SOS écrits tout ce que le protestantisme fian( ais roinptail d'hommes religieux, on no se pénnif pas dans h's rorcles pi<'listes de Geniîve de parler de l'illustre Vaudois ^u^ un ton qui n'était pas précisément celui de la sympathie et du respect, « Ce qu'il y a de bon dans ses écrits, disait^n un jour, n'est pas noavean, et ce qu'il y a de nouveau n'est pas bon. » Il est vrai que, comme un jeune ministre vaudois, M. Fréd. Frossard, rapportait ce jugement aussi dé' daigneux que sommaire à M. Diodati, celui-ci l'interrompit avec une

vivacité of un franc parler qu'il n'étalait pas on public : « Cola vous étonne et vous ('lueut? Ne savez-vous donc pasqueX... (le contempteur de Viaet) est bêle ù manger du Ibin ? » On le voit, l'arinistice touchait à son tenne. 11 y avait déjà ea un combat d'avant-garde, dans le canton même de Vinet, avec les représentants les plus ardents de la tendance piétiste, qui lui contestaient le droit d'appeler la foi une oeuvre (voir Scherer et Ranihert). La lutte «éclata même avant qu'il e\\t un pied dans la tombe. Vinet dut se redresser sur son Sf'ant et protester contre l antinomianisme de ses compatriotes piétistes qui, à l'occasion de la constitution de l'Église libre, avaient trouvé ntoyen de lui gâter sa belle et populaire profession de foi. Antérieurement, l'antagonisme sourd s*était déjà manifesté à propos des questions, ecclésiastiques (Rambert, 580). Il n'en est pas moins certain que Vinet s'est expressément abstenu de prendre les devants pour déclarer hautement qu'il différait des piétistes qui le dénonçaient dans leurs petits comités, tout en bénéficiant de l'éclat, de la gloire qu'il était censé répandre sur leur cause à eux. — Cette attitude trop réservée de l'initiateur a été fatale aux amis comme aux adversaires; elle a singulièrement retardé, compromis pour plus d'une génération le triomphe définitif de ses idées. Vinet, fût victime de l'illusion des esprits supérieurs et débonnaires, s'imaginent qu'il suffit d'établir positivement la vérité pour que, d'elle-même et par ses propres forces, elle dissipe les ti''Uf'l)res devant elle. Les défaillances chroni(iues dt' l'anglicanisme sont là pour montrer à quoi peuvent aboutir les réformations incomplètes, qui ne savent pas Tompre franchement avec les traditions du passé. Tout porte à croire que, sans les violences de Carlstadt, le luthéranisme, qui est loin d'être indemne de la maladie autoritaire et cléricale, aurait eu une course plus incertaine encore, si même il avait marché pour tout de bon.T>fs esprits supérieurs savent seuls apercevoir les conséquences renfermées dans les principes nouveaux ; pour l'inniuMise majorité des homuies au contraire, si on les laisse côte à côte avec l'erreur sans dénoncer hardiineat ceUc'Ci, le mort ne tarde pas à emporter le vif. Il ne fait pas œuvre qui dure le réformateur hésitant à renversa' les Molei d*ttne main ferme, impitoyable. Les idées vraiment supérieures et originales de Vinet ont été constamtTionf interprétées d'un point de vue inférieur, si bien que de la meilleure loi du iiioii<le. (Ui n'y a hiontôt plus pris pardf pour revenir à son ancien train do vie. D'ailleurs il ne s'est pas fait lui-même la moindre illusion. Déjà en 1833, il écrivait quelques lignes remar^ quables qui montrent que le milieu piétiste dans lequel il vivait était loin d'être son fait. « Si j'avais à recommencer, disait-il, à un homme tout aussi isolé que lui, Bost, plus indépendant de toute circonstance, j'irais franchemout m'asseoir auprès de ceux du dehors, à la porte de la maison, et je leur parlerais comme on doit [tarler à des hôtes » {/.et., I, 345). Ne croirait-on pas entendre un écho de la voix de Saint Paul déclarant qu'il se tourne vers les gentils pour échapper aux tracasseries des judalsants décidés à lui imposer un joug qu'il ne saurait porter? Plus tard, établi à Lausanne, Vinet écrit ces paroles mémorables : « J*ai plus qu'il ne but aux dix doigts de mes deux mains pour compter dans

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le pays ceux qui pentent eommêmoi, » Et il s'exprime ainsi, an momsat de sa plus grande gloire, une année avant sa mort 1 — U ne &ut certes pis croire que les éTénements eodésiastiques du canton de Yaud aient

contribué à augmenter le nombre de ses amis. C'est exactement le coutraire qui eut lieu : il fut redouté de tous, évité avec grand soin, le jour de la démission du clergé vaudois. Yinct était animé d'un tout autre esprit que celui des démissionnaires. Tout en louaul leurs actes à certains points de vue» il ne réussit pas^ malgré la solennité du moraenti i toujours contenir sa yerve caustique» à leur endroit. G*est beaucoup de héros, pour le canton de Vaud, lui échappe-t-il de dire au messager qui lui fait connaître le rhilTre des démissionnaires. 11 déclare faire partie du puldic. parler surtout comme observateur. « J'ai une position solitaire que je liens à conserver et dans laquelle, si je puis fairn quelque bien, jeu ferai plus que dans toute autre. J'ai plusieurs bonnes raisons pour me tenir à Técart ; on en a de bonnes pour m'y laisser, quoiqu'on fasse ce que j'ai désiré, et peui^tre parce qu'on le fiiit, mais à contre-oœur ; on m'aime autant un peu loin que trop près. » On ne manquerait pas de se faire accuser d'éxagération si Ton tentait de d6pein<lro soi-même aujourd'hui l'isolement complet dan? le(juel A'iriPt se trouvait, mie année avant sa mort, auiiiilieu de gens qui professait^nt pour son tait;nt et son caractère l'admiration la plus entière. 11 faut le laisser parler lui même. « Aujourd'hui les masses demeurent comme impénétrables à nos efforts, .écrit-il en 1846, mais ou je me trompe beaucoup, ou la nouvelle forme de l'ancienne et étemelle vérité se prtpare dans les esprits, et plus tard, après notre mort, l'homme nécessaire se trouvera.» Chose curieuse ! c'est à un étranger, à un Ecos<ai«, qu'il s'ouvre sur ces matières délicates, et ce n'est pas sans cause, comme un peut s'en convaincre par ce qu'il ajoute : «< U m'importe beaucoup de connaître à cet égard votre pensée, ici je ne puis dire la mienne qu'à peu de gens : tous ont peur, nul ne m'aide, quelquesHins seulement comprennent » (a all fear, noneaid, few understand »). C'est donc une affairi' entendue : il n'y a pas lieu à parler du mauvais caractère de personnes lurlmlentes compromettant par leurs allures la sainte leuvre qu'elles prétendent défendre. Le plus débonnaire des Immmes, célèbre par sa modestie, sa modération, sa charité parait bien avoir parlé d'expérience quand il a écrit ces paroles : a Des convictions bien distinctes et franchement avouées ne donnent pas des amis... Certaines opinions, pour ne pas parler des intérêts, séparent les cœurs avec violence. J'ai déjà perdu des amis qui semblaient devoir m'apparteoir toujours. Nous ne nons sommes point offensés, point contredits : ils se sont ri^tirés à petit lirait : et à présent nous nous sommes, les uns au.\ autres, plus étrangers que si nous ne nous étions jamais connus. » — Il est vrai, l'isolement de Yinet parut moins grand quand il fut question de fmider l'Eglise libre, à l'organisation de laquelle il prit une part fort active. Néanmoins, ici encore nous signalerons une parole qui en dit long et qu'il importe beaucoup de recueillir avec grand soin. Vinet prt^seiite l'Eglise libre comme « créée par des hommes respectables qui n'ont j>as SU ce qu'ils faisaient u {leL, 11, ^67, 342, 304, 366, 37i ; i, iU4). A près de

Digiiizea by LiOOgle

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quarante ans de dislance, la même pensée a été expriméo sous une autre forme, quand on a dit que l'Eglise libre eat gouvernée par ceux qui n'en sont pas ^Journal évangé ligue ^ août 1880, art.Bauiy). Et comme pour prouver que les appréheusious de Yinet n'étaient que trop fondées * (quând il écrivait, RambeH, 608: « G > progrès n'est pas tel que ceux qui veulent perpétuer an sein de l'indépendance les traditions nationales n'aient encore, sur cci tains points, des cliances de succès »), on a poussé des cris d'indignation et de colère, s'imaginant qu'il y avait accusation de haute trahison. C'était oubUer que, pour trahir une cause, il ûiut avant tout l'avoir comprise et servie. — Yinet a-t-il été en quelque mesure responsable du peu de fruit qu'ont porté se» idées tant ecciésias^ tiques que théologiques, car il est évident que leur destin devient toujours plus solidaire? Est-il pour quelque chose dans l'échec «iifelifs ont subi ou mieux dans l'ajournement de leur triomphe déhiutit ? S'il [allait en croire madame Vinel, coutideute de toutes les pensées de son mari, et qui souvent le pous^ait en avant, si bien que Ton a pu dire qu'il était occupé à faire la théologie de la religion de sa femme, il conviendrait de répondre affirmativement. Il va y avoir dix ans, quand il fkilut lutter dans le sein de l'Eglise libre, en faveur de la liberté théologique contre laquelle il s'était établi une espèce de prescription, en dépit des droilsconstitutionnels les plus nianifr-sles. « ceux qui cumlallent aujourd'hui n'auraient pas tant de peine, dit madame Vinet, si mon man et M. X... avaient fait leur devoir. » Ce jugement est.à notre sens injuste en ce qui eoneeme Yinet. Etant données les circonstances, les personnalitéSt le degré de son propre développement, sa culture non théologique, en ce sens qu'il n'était pas précisément un honnne de la carrière, on doit dire sans hésiter qu'il a lait tout ce qu'il pouvait et devait faire. Il n'y a donc pas de responsal)ililé engagée. Mais il n'en demeure pas moins hors de toute contestation qu'eu s'absteuaut du tout élément critique, négatif, il n'a servi sa cause ni auprès de ses adversaires, ni auprès des hommes qui n'auraient pas demandé mieux que de sympathiser avec lui. Egar4 dans un monde quin*était pas le sien et dont son silence le rendait solidaire, Yinet a passé aux yeux du grand public pour un homme tout autre que ce (ju'il était en réalité. On a vu en lui un conservateur fort arriéré, t.uulis que pour tout ce qui lient aux matières religieuses, tliéologiques; eeclésiastiqucs, politiques et sociales, il était l'esprit le plus avancé, le prophète, l'apôtre d'un monde tout nouveau. D'autre part eeuz qui ont cru l'admirer, Thonorer de la meilleure foi du monde n*y ont réussi qu'en le contemplant au travers du prisme de leurs préjugés, c'est-à-dire en le faisant descendre à leur niveau. — Aussi l'isolement, il faut dire l'ahandon dans lequel s'est trouvée la cause de Vinet apri'S le départ du maître, ne peut-il être comparé qu à l'oubli dans le(|uel tombèrent les enseignemeutâ les plus caractéristiques de l'apôtre saint Paul après sa mort. Nous aussi nous avons vu quelque chose comme cette époque ingrate de stérilité et de marasme qui, dans l'histoire de l'Eglise^ est désignée sous le nom d'âge dts successeurs des apôtres. Mais au moins, à la lin du premier siècle, l'Evangile se répandait, se propageait, tandis que de nos jours il serait diliicile d'établir que les

ûiyilizeo by ^OOglc

idées (le Vinet aient plus gagné en extension qu'en intensité. Sans doute plusieurs de ses pensées circulent à l'état d'axiomes, de monnaie oouFaote. Mais, sauf les principes sur la liberté de conscience et k liberté religieuse, il serait aisé de montrer qu'il n'y a de connu dans le monde reli^ncuxque le Vinet de la seconde période, le Vinet s'alxiissant, s'huniiliaiit ;i l'envi pour essayer de s'élever jusqu'à la taille des piétistes qu'il dépasse de toute .sa hauteur. Quant au Viiiet délinitif, au Vinet vrai, à celui qui a désavoué la tliéologie de la seconde phase de ta vie, non seulement il est inconnu du public, mais c'est à peine s'il existe pour quelques cspHts attentifs et réfléchis. Aussi faut-il se garder de compter sur un bon accueil pour la malencontreuse découverte qui vient d'en être faite. Oonmie par le passé on continuera à ue voir que l'homme de la seconde période, quoiqu'il ait été ouvertement désavoué par celui de la troisième. Nous voulons hieu croire que Vinet doit avoir quelques vrais disciples comidets, de la stricte observance, dans sou propre pays, niais il faut qu'ils aient suivi bien à la lettre l'exemple de cette vie solitaire^ isolée, à laquelle il s*était lui-même résigné, car c*est tout au plus si nous en connaissons deux ou trois, et encore, qui comprennent son point de vue et ([ui en acceptent joyeusement toutes les conséquences.— Voilà deux générations, soixante un? bien comptés, que deux tendances décidément iiicouipatihles se disputent le canton de Vaud. L'école franchement spirilualiste, conséquente, ac<;eplant la position nouvelle qui est laite à l'Evangile daos notre société moderne et relevant plus ou moins de Vinet. Un autre homme a feit école: ceux qui Font connu le dépeignent comme a étant par caractère, par principe, adversaire de toute innovation ; il y opposait pour cela seul une résistance invincible (le quelque enté que vint la nouveauté. » C'est ainsi que M. Chavannes caraclérise le doyen Gurtat qui fut de son temps, le chef des protestants retardataires et catholiques. Bien qu'il soit de mode tle professer une (grande vénération pour la piété du célèbre autoritaire et

4K>ur son caractère, tout en faisant de nombreuses réserves sur ses tendances, il est certain que les hommes appartenant aux camps en apparence les plus opposés ont tous réussi à se tailler un inantelet des plus respeclabies. dans le manteau un peu étriqué et étroit de l illiivfre doyen, Viuet écrivait «léjà en 1827 : «.le suis toujours à m'étouiier que chez un peuple si nouveau comme ie nôtre on ait si grand peur de toute nouveauté » {Leii. y 110). Est-il bien sùr que depuis lors la frayeur ait été en diminuant d'une manière appréciable ? Au milieu des agitations diverses, que le pays a traversées, l'esprit retardataire, autoritaire a sans contredit maintes fois changé d'objet et de forme, mais le Prolée est toujours resté le même. Grâce à la force d'inertie, contre laquelle viennent échouer tous les courages, grâce aussi à cette disposition générale qui pousse chacun à attendre que tout ie monde soit d'accord avant de

• se décider lui-même à dire ce qu'il pense (ce qui par parenthèse explique pourquoi Vinet a tellement insisté sur le devoir de manifester ses convictions) la tendance du doyen Gurtat est jusqu'à aujourd'hui demeurée maîtresse du champ de bataille. Ghaque fois qu'une réforme est devenue inévitable les représentants de l'esprit retardataire ont sa

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la subir au (lornior moment pour enrayer le mouvoment et l'empêcher d'aboutir. Apr»^3 avoir essayé, il y a quelques années, de grouper dans une société, ï Union évangélique nationale ^ les adversaires de toute théologie indépendante dispersés dans les diverses églises, ce même esprit, servi, hâtons-nous de le dire, par des hommes qui sont loin de valoir le doyen, vient de prendre tout à coup PofTensive daos l'affaire d'Orbe {./(iiirnal fin protestaiifisme, ianyier 1882). Des personnes fort distinguées, fort coiiipétcnte?, qui se piquent de connaître mieux que personne leur pays n'hésitent pas à allirmer qu'il ne se relèvera jamais de ces inconséquences et de cette incurable médiocrité modérantiste; elles ne voient que des nalfe dans les hommes pleins de foi et d*ardeur qui s'avisent de troubler le doux sommeil dont on jouit dans les langes d'un protestantisme honteux et bâtard. — Heureusement, en étendant son lioiizon, on ?e sent le eourape do protester contre cette sentence d(.nt les VauJois eux-mêmes gratilient si aisément leur contrée si favorisée à tant d'égards. Les pays protestants de langue fran(;aise ne sont certaiuciucnt pas dans une position qui leur permette de j etcr la pierre & personne. CjO que Ton a appelé le Réveil du premier quart de ce siècle voit se réaliser à la lettre autour de son tombeau les terribles prophéties dont il ne sut pat( faire son profit, encore au berceau, quand Ami Bost les lit retentir aux oreilles des premiers promoteurs (voir l'article lutllrhUia' Usine), Et, en Allemagne, tju'est devenu ce beau mouven)cnl de rénovation religieuse dont la chute du premier empire français douita le signal? LA aussi, Tesprit de Uengstcnberg Ta emporté sur celui de Neaader et de Tholuck, comme à Lausanne l'esprit du doyen Gurtat sur celui de Yinet. Les théologiens de cour qui règnentà Berlin et ailleurs travaillent de leur mieux à arracher ce qu'il reste de sentiments religieux au cœur du peuple dans le pays de Luther. Etrange et tragiijne positi()n «jue celle du protestantisme continental! Il a tout préparé de longue main pour l'avènetucnt d'un monde nouveau, mais voilà, il semble avoir épuisé toutes ses forces à faire les semailles ; il ne lui en reste plusaasex pour se mettre à faire la moisson. L'œuvre de la critique est terminée pour l'essentiel; tout provoque à uae réformât ion plus étendue, plus profonde que celle du seizième siècle ; et toutefois on ne réussit pas à passer du mon<le des idées dans celui des faits. Il faudrait, se plongeant à corps perdu dans toutes les préoccupations de notre époque, lui donner les solutions qu'elle réclame et que rËvangile seul peut fournir, à condition d*étre saisi dans sa simplicité, sa fécondité primitive, vierge de tous les divers dogmatismes passagers qu'il a provoqués et dont il n'est en rien responsable. Yinet a beau nous crier que le monde est encore une fois livré aux chrétiens, s'ils savent être ce qu'ont été leurs devanciers à toute époque où le christianisme est devenu populaire, « ne pas luioffrirde la tliéologie au lini de la religion qu'on leur demande.» on ne réussit pas même à comprendre cette distinction capitale. — Dans nos pays français, on t'en tient à ce que l'on appelle les idées dogmatiques du Réveil, pàle reÛet du vulgaire supranaturalisme de la vieille école de Tubingue.qui n'était lui-même ipie le dernier écho de la grande conception du seizième siècle dont il méconnaissait la haute portée et l'esprit.

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A la vérité quelques hommes d'entre les plus sérieux sout inquiets, mais tout cequlls savent &ire de mieux dans leur détresse, c'est de de> mander ^elque miracle du ciel, afin que Dieu se charge d'aeoomplir

par la violence, à la façon judaïque, ce qu'ils avouent être au-dessus

de leurs forces. Que si quoiqu'un se risquo à insinuer que ce christianisme hourpettis, torro à terre, pourrait bii ii avoir fait son temps, les satisfaits raccueillent avec l'air d'une supri'me indifférence : ils haussent les épaules sans parvenir à prendre au sérieux les rares hallucinés qui rêvent encore d'un prétendu idéal. C'est tout au plus si l'on condescend à demander avec un sourire protecteur : Produises donc, comme fruit authentique de vos méthodes raffinées, des résultats qui puissent être comparés aux nôtres ? « L'hommage rendu aux principes comme tels, dit Vinet, et antérieurcuient à rexpérience, c'est une chose que Ton respecte froidement, niais trop rectih<;ne toutefois pour ne jias niauquer de bon goût et de grâce » 1. 18.) Ces hommes indiscrets, mal

élevés, et avant tout agaçants, qui prétendent marcher en ligne droite, ne sauraient être pris au sérieux. Nul ne les comprend moins que ceux qui s'imaginent avoir fait quelques pas en avant : ils ne s'aperçoivent pas que la variété dont ils se donnent pour être les créateurs, faute de la fttrce vitale indispensaMe pour accomplir l'évolution et se fixer défînitivemenl, a, en peu de temps, lait retour au type primitif. Et les années s'écoulent, les occasions se perdent, la foi et le zèle dnniuueat; l'intérêt pour les choses religieuses, alors qu cUes ne sont pas réduites à n'être qu'un simple rituel dominical, va diminuant tous les jours parmi les personnes éclairées. On voit s'accroître par contre le nombre de ces hommes dont l'auteur de la Manifestation des convivti'nis rellf/ieusm donné la description suivante : « 11 est des naturels néiritilV, des caractères désossés, dont la bonli- consiste à ménager tout le monde pour être ménagés, à u avoir aucune conviction, de peur de heurter contre une conviction contraire, à ne jamais s'entremettre pour la justice, de peur de recevoir, comme dit M. Jourdain, quelque coup qui &it mal, i laisser, selon le conseil d'un héros de Rabelais, le monde aller comme il veut aller, à faire son devoir tellement queUement, et à dire toujours du bien de M. le prieur » {Esp., I. 188;. — En face d'un tel specticle donné jiar le nuuide religieux depuis si loni;temps déjà, sans que l ou puisse entrevoir encore le moment où la scène changera du tout au tout, comment ne pas se rappeler une parole de Vinet tout à la fois si consolante et si humiliante pour notre orgueil : « La vérité est plus forte que ses adversaires, car elle les soumet, et plus forte que ses dàensenrs, car elle s'en passe. Le monde, en frémissant, se range tôt ou tard du parti de la vérité, La mémoire des témoins de la vérité finit toujours par être honorée, les fous du passé sont les sa}.res de l'avenir, et, si Irur nom périt, leur témoignage demeure. Et que leur faut-il davantage? Ne reste-il pas la meilleure partie d'eux-mêmes ?» Le nom de l'homme dont nous venons de retracer l'histoire ne périra pas. Il ne saurait denieurer à tout jamais sans écho, le témoignage qu'il a rendu à la réfonue religieuse, théologique, ecclésiastique du dix-neuvième siècle. Qui sait? La délivrance pourra nous venir des points de l'horizon d'où il l'aurait

VINET — WESLEY im

\ lui-même le moins attendue. Aprt'S avoir réalisé, sinon en théorie, du moins en fait, les id»^es ecclésiasliqucs de notre auteur, los pays de lanjjue anglaise sont entrés à peu près dans la phase théologique, où il nous a kiflsés quand il nous a ét6 enlevé. Ce ne serait pas la piemière fois que des semeDoes précieuses seraient allées porter oe riehes moissons sous des climats fort diiTérents de ceux qui les ont vues naître. On prétend que le Yaudois ne donne tout ce que l'on peut attendre de lui (ju'à la condition dVtre trans[»lanté. Il n'y aurait rien d'étonnant qu'il en fut de méuH' pour des idérs n<''('s dans un terroir au sous-sol froid et tendre. Quoi qu'il en soit, une chose demeure : « Notre force, comme notre devoir, c'est d'es^^rer. Dieu veut que nous croyions tout possible, et même, dans notre monde vieilli, la gloire et la force des anciens jours. » F. Âsni.

WALLONES ^Eglises). Voyez /Oj/ur^e. '

WESLET (Charles), l'un des fondateurs du méthodisme, né en 1708, le plus jeune des fils du recteur d'Epwatb, fut placé à l'école de Westminster dès Vàge de huit ans. En 1726, il fut admis au Christ Church Collège d'Oxford. Ce fut lui ({ni groupa le premier quelques Jeun' s ^ens sérieux eu une société Irateinelle. que Ton désigna parle sobriquet de «méthodiste. » 11 aeeouiiiagna son l'rèrejohn en Amérique, traversa des expériences spirituelles analogues aux siennes, et, à leur retour, s'associa à ses travaux missionnaires et fut son bras droit. Pendant dix-sept ans, il fut, comme lui, un missionnaire itinérant, parcourant le Royaume- Uni du nord au sud, et préchant TEvangile avec de grands succès et au ' milieu de beaucoup d'opposition. Ses dons oratoires paraissent avoir été plus remarquables encore que ceux de son frère : il était doué d'une belle imagination et d'une éloqueuce chaleureuse. Devenu époux et père, il dut, à partir do 175G, renoncer à l itinérance et partager son temps entre Londres et Bristol, où il remplissait les fonctions pastorales au milieu des sociétés méthodistes. Il était fort opposé à leur émancipation à l'égard de l'Eglise anglicane, et combattit énergiquement tout ce qui tendait à les rendre indépendantes. Son conservatisme ecclésiastique fut souvent un embarras pour son frère, qui, non moins attaché à rKglisc établie, avait un |)lijs juste sentiment d(îs nécessités inéluctables que créait au méthodisme l'altitude hostile de l'Eglise. Ces divergences d'appréciation n'empêchèrent pas les deux frères de continuer À être étroitement associés jusqu'à la fin dans l'œuvre du réveil. En 1771, Charles le fixa défmitivement à Londres, et il y exerça jusqu'à sa mort (1788) les fonctions du ministère, selon le rite anglican, dans la chapelle de City-Hoad, bâtie par son frère. Charles Wealey fut le poète du métho-

WESLEY — WUTTKE

disme. Il II doté ce grand iiiuuvenient religieux de l'une des plu;; rii li-^s et des \)\u9. belles psalmodies qui soient au nionde. Le Wesleyan Hymn liuok contient Gi7 hymnes sorties de su plume, mais c'est à peioe U diziènie partie de ses compositions poétiques. Elles ont été réunies de nos jours, par les soins du Osbom, dans une édition en 13 volumes, 1869-1872. Les cantiques de Charles Wesley comptent parmi les plus beaux do la litt(''rature anglaise; il en est qui sont des morceaux lyriques de preniirr unlrc Isaao W atts, <jui lut lui-niôiiie un hyniniste d'un talent supérieur, disait «]u'il donnerait tout ce qu'il avait écrit pour la seule pièce de Charles Wesley sur Jacob luttant avec l'ange. La profondeur du sentiment religieux, l'élévation des idées, l'éclat des images, la variété des rythmes s'unissent pour assurer à ces compositions une place permanente dans l'hymnologie anglaise, — On a une excellent»* vie de Ch. Wesley, due à la plume du Rev. Thomas Jackson, 2 vol., Loud., 1841. Matt. Lelièvre.

WUTTKE (Gliarles-Frédi rii -Adolphe), théologien protestant alh-iiiand, né le 10 novembre 1819 à Brcslau, où il fit ses éludes et où il prit ses grades. H fîit nommé professeur extraordinaire à Berlin (1854) et professeur titulaire à Halle (1861). Il mourut le 12 avril 1870. Parmi ses ouvrages, nous mentionnerons : 1° Histoire du paganisme (1851-53, 2 vn].), ouvrage écrit dans un style élégant, animé et pittoresque, rempli de faits [)uisés dans des St)urces souvent secondaires et do théorit^s ingénieuses mais hasardées; '2'^ Matiue/ dt- la inoralr chrt^ti>'iin'' Lfipz., 1860-02, 2 vol.; 3* éd., 1874-75, 2 vol.); 3^ Les supers l il wns populaires dans r Allemagne contemporaine (1855; 2* éd., 1869). Wuttke était di»> eiple de SchelUng, dont il édita les CSuvret, de concert avec le fils du grand philosophe (Stuttg., 1860 ss., 12 vol.). Journaliste et député, il mit sa plume et sa parole an service de la réaction dans l'Etat et dans l'Eglise (voy. son curipiix article : Ln mission de l' E'jh^c par rapport à ih'tut, dans la (Jazetle irnnf/cli(jue, 1855, p. T,i ss.). Sa tendance peut se résmiier dans cette double maxime : « L'homme n'a d»' respect que pour ce qui lui est étranger, supérieur, et non pour ce qu'il a créé ou nommé par son libre choix. » « Un chrétien ne peut pas être un démocrate, et un démocrate ne peut pas être un chrétien. »

FliN DU TOME XII

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