VELAY ET VIVARAIS
prédicant et des anciens indt^ppndants. — Ce ne fut guère avant l7Gî) que ce vaste champ de travail put être partagA en 5 arrondissements : Bas Yivarais, Boiïres, Saint-Jeaa Chambre, la Montagne et les Ilautcs-Bouiières. Chaque airoDdissement devait payer au moins 800 livres par ao, mais de même qu*avant la Révocation, les églises persistaient à ne pas s'acquitter régulièrement de ce devoir/ et à cet égard les procès-verbaux des synodes sont souvent navrants. II y avait généralement au séminaire de Lausanne trois étudiants qui so destinaient à la province, mais jusqu'à la fin du siècle il n'y eut guère que 7 ou au plus 8 pasteurs pour une population qu'en ISOI un évaluait k 24,500, et on 1803, d'après un recensement qui parait avoir été fait avec soin, à environ 35,000 âmes. L'empereur, pour les cinq églises consistoriales qui desservaient tous ces protestants, accorda 16 pasteurs, dont trois pour chacune dlB celles de Privas, Saint-Pierrevillé, I^avoulte, Vernouz, et 4 pour celle de Lamastre parce que Ânnonay avait toujours eu un et quolqiicfois même deux pasteurs en propre. — En 1878 l'Ardèche r unptait î) consistoires renfermant i3 paroisses avec 2! annexes, iG pasteurs, 57 temples, lOî) écoles et plus de .■')i),o;)l) protestants. Quant à la llauto- Loire ou ancien Yelay qui, on 1807, n'avait ([u'un pasteur, elle renfermait eu 1878, 6 paroisses avec 2 annexes, 3 pasteurs, ciuq temples, 12 écoles et environ 9,000 protestants. On peut donc dire que ces deux anciennes provinces ont largement regagné ce qu'elles avaient perdu, puisqu'elles forment aujourd'hui près de 50 églises desservies par autant de pasteurs et représentant une population protestante de près de t>0,0<K) âmes. Ajoutons que le culte y est célébré dans 37 des localités où il le fut aux soizièuie et dix-septième siècles, et dans 35 autres, ce qui achève de montrer que les protcslants sr- sunt surtout déplacés dans les limites de leur pays d'origine. — On sait enliii que le Vivarais est la patrie des célèbres protestants Olivier et Jean de .Serres et Boissy d'Anglas (voy. ces noms). — Sources : Outre les sources générales de l'histoire du protestantisme français , qu'il faut dépouiller, on consultera utilement Vllhtoire générale du LançjuedoCf par D. G. Devic et D. F. Vaissète, Toulouse, 1872 et ?s..in-i*»; J. GahcTi'], I/istoIre de f'fJf/lisf de (ji'nèrtj, G*Miève I8o8-1802, in-8«, T. I, appendice; Dourille {de Cresl). /lisfoirt' drs Qwi'n^a c'ioili'S du K/'r<7?'a/s\ Valence, 18'i() in-8** ; F. Mandel, J/istoire des guerres civiles^ politiques et religieuses dans les montagnes du Velay pendant le sei' zième siècle f Paris, 1840, in-8'^; A. Borre), Pierre et Marie Durand^ Nimes, 1863, in-8^; Biographie <fAn/o»iu* CouW, Toulouse, 1863, in-lâ; Heynadier, Pierre Durand, pasteur du Désert et martyr, Valence, 1864, in-12 ; A. Lombard, hahcau Menel prisonnière à la Tour de Constance, Genève, 1873, in-12; I). Benoît, Un martyr de t}hif/t-^ix arif:, Louis /{finr, Paris-Nluies, 1873. in-8' ; l ne victime de C intolérance au dixhuitieme sii'i'h\ A'.sj^^rtN, Toulouse. 1879, in-12. — Manuscrits: Actes des assemblées synodales des églises du VivaretSf Forets et \ elay ^^io\}0- 1681), et Papiers Coquerelk la Bibliothèque de l'histoire du protestantisme français, à Paris ; Registre des synodes tenus au désert par les pasteurSf proposantt et anciens des églises réformées de France de la
mjLÏ EL VIVAiUlS — YINËT
provùut du Vivareit'Forez et Vetay deptm k 2C juillet 1721 jui(/tt'«ii l'ornai 1793, aux archives da oonsistoive de Lavaiilto (Ardècbe).
N. Weiss.
VINET (Alexundre-Uodolplie) naquit le 17juiii I7'J7. k Ouchy, portde Lausanne cunton de Vaud) sur le bord du Ijénian. On voit ciicon^ dominant lelianieau, la tour carrée où son père, Marc, après avoir été instituteur de village, plus tard secrétaire au département de rintérieur dans son canton, habitait alors en ^lité d'employé des péages. Sa bmilie.dV ri^e française, était établie en Suisse depuis deux générations. Alexandre Vinet fut toujours un excellent Vaudois. Dans une circonstance cependant, irrité (les injustices d<uit la ville de Bàle était l'obje t de la part de la conférération suisse, il semble s'être demandé si. dans certaines éventualités, il ne réclamerait pas ses droits de citoyen français. « Il est vrai, écrit-il en 1833, qu'il y a une différence entre la suzeraineté de la Suisse et celle de la France ; mais à vous dire vrai. Français par ma langue, presque par nia naissance, par mes souvenirs et mes habitudes littéraires, par les affections de mon esprit, par les plus vives joies da mon intelligence, je ne sais point encore à laquelle de ces suzerain«'t^? je donnerais la préférence » {Li'tt. , I, p. 343). — Lîi vie trop courte de notre penseur se divise en trois périodes bien distinctes : son enfance, sa première jeunesse à Lausanne jusqu'en 1817, son séjour de vingt ans à Bâle, les dix dernières années qu'il passa dans le canton de Vaud, 1837-1847. Un ordre parlait et des traditions austères régnaient dins la famille dé Marc Vinet. a Rien pour le plaisir, rien pour la vanité, tout pour le devoir. Son lîls était déjà un j.rrand garçon, un collég^ien. qu'il le faisait habiller par un petit tailleur de village et qu'il lui coupait les cheveux lui-même, le tondant ras, au risque de l'exposer à la risée de ses camarades. Il évitait la société par principe, semble-t-il, autant que par économie... Homme de peine et de trairail, Mare 'Vinet ne s*ae- Gordait que les loisirs du dimanche, graves loisirs dont remploi était invariablement fixé: le matin, le sermon; après midi, la promenade en famille» iHambert, p. 10, 1'^ édition . La tristesse ne réj^nait cependant pas sous le toit de .Marc Vinet, bien que cet intérieur fasse songera celui d'une famille puritaine de la Nouvelle-Angleterre. La vivacité du sang méridional s'associait chez Marc à la sévérité huguenote. A table il avait toujours quelque histoire intéressante à conter. U Usait fort hien; il aimait, le soir, à s'entourer desa&mille et à lire à haute voix quelque publication nouvelle. Il s'intéressait vivement aux choses littéraires et la poésie n'était point au nombre des vanités sévèrement bannies du foyer domestique. » — Alexamlre nous dit lui-même en parlant desoD père: « La sévérité de son jugement était égale à sa teiidress<> pour moi, et sa tendresse même le portait à la sévérité comme elle en porte d'autrès à rindulgence » {£pisod., p. 681, 1801). Mare Vinet était donc sensible ; il aimait tendrement ses enfiuits ; mais, ainsi que ses ancêtres, il avait appris à envisager la vie comme un combat, et il refoulait au dedans b's tendresses amolissantes. Bien que M"» Vinet la nii're lût « la buutt' nièmr, tout dévouement, tout sacrifiée il est impossible de ne pas se demander si, malgré des avantages incontestables,
Diyilizea by v^OOglc
VINET
C€ régime ne se trouva pas trop fort pour Alexandre. Il n'a jamais réussi à se corriger d'uue timidité quil déplorait; il se montra toujours d'une foiblesse nerveuse extraordinaire. L'enfiint tremblait en enten* dant, à rheure du dîner, le pas de sou père sur Tesealier : « Je ne pleurerai paSyiDaman^ disait-il, je ne pleurerai pas, » et il pleurait néanmoins. C'étaitnerveux. Cet excès de sensibilité ne désarmait pas la sévérité du père, qui s'en étonnait et s'( n impatientait. En tout cas ce régime ne parait pas avoir hâté le dévclnpjxnnent du fils. « J'attends licaucoup d'Henri (un trère du notre), disait le père, mais peu d'Alexandre. » Celui-ci se figura qu'il n'était que le second dans l'affeetion paternelle, et sa timidité s'en accrut. Quand il débuta dans sa vie d'étudiant, le regard vigilant du père ne le perdit pas do vue. Alexandre faisant un jour la fonction d'échanson dans nne société de jeunes condisciples, aperçut tout à coup «lans un ant^le obscur la silliouctto do son pôre grave et inmiobile ; il n'oublia jamais ilo sa vit; Téniolion qm' lui avait causée cette apparition inattendue. — Le jeune homme cependant s'émancipait, s'épanouissait. Des vers, « souvent négligés, toujours abondants et faciles, premiers fruits d'un goût très vif pour la littérature (il passait souvent dans les lettres à ses amis de la prose aux vers et des vers à la pros* }. provo(]uèrent les critiques impit<»yables de son ^hro ([ni fut obligé de se dire pari ([u'il y avait pourtant de l'étoile chez cet entant dont il avait d'ahonl si mal auguré. « Tandis que, dans une Guétmde, poème en (jualrc chants, il célèbre les démêlés de ses camarades avec la police, Vinet reçoit quelques grains de gros plomb pendant une expédition nocturne destinée à délivrer une dulcinée gémissant sous le joug d'une tyrannie domestique. Sous cette exubérance de sève littéraire, de franche et très innocente galté, les condisciples de Vinet sendjlent avoir deviné l'honirae qui ira loin. Ils le chargent des commissions délicates, des discours officiels, des corres])on(lances avec l'autorité. Il s'attira une réprimande oflicielle pour avoir, en 1813, provoqué dans un chant patriotique (le /{éveil des Vaudois) les susceptibilités des Bernois qui voulaient'profiter des revers de la France pour riétablir leur domination dans le canton. Vinet faillit s'en attirer une seconde lorsque, plein de reconnaissance envers M. Durand, professeur d'origine française qui l'avait initié « à l'urbanité " (et dont il disait : " Il m'a prodigué tout ce qui pouvait contribuer à mon bonheur, et si quelque vertu germait dans mon Ame, c'est à ce vénérable vieillard que je les devrais eu partie »), il pronouça, contrairement à l'usage, une espèce d'oraison (ùnèbre sur son tombeau. Disons encore que le jeune étudiant, ayant été chargé de donner quelques leçons à la petite fiUe du professeur, « charmante élhve, à l'esprit ouvert et très éveillé, » il allait en résulter une liaison rappelant celle d lléluïse et d'Abélard. sans une absence, unifjuo remède en ces cas-là. — C'est dans la maison du prolesseiir Durand «pie M""^' de Montolieu (l'auteur des C/ttitraiix suissrs'^ à la suite d'une conversation à laquelle le jeune Vinet venait de preudre part, <lemanda, dès qu'il fut sorti, « qui* est ce laid qui devient beau (|uand il parle. » Vinet était grand, « sa démarche n'avait rien de léger, ses membres paraissaient osseux et pesants, les traits de son visage étaient épais et forts. » Dans les dernières années de sa vie, avec sa téte penchée en
VINET
ayant, ses fortes épaules , ses lèvres épaisses et son teint jaunâtre rappelant rindoui il semblait un homme pliant sous le fidx. « Mais, dit Rambert, en parlant du jeune adolescent, il suffisait de le voir sourire. d*entendrc sa voix et d'élrc surpris par son regard pour deviner en lui une sensihilit»' touto tV'iniuinf^. » — Cepend;uit les études théologiques de Yinet, fort niédiix res. cnmiiK^ il lo rappi llera souvent, touchaient à leur terme. Il avait choisi la carrière du iiiinislèrc par déférence pour sou père, sans contrainte, il est vrai, mais sans rien non plus qui indiquât une vocation marqués. Il laissa des traces de son passage dans l'auditoire de théologie en fondant une société d'étudiants qui s'occupaient à traduire, d'après l'original, et avec tout le soin possible, un certain nombre de passa^^es choisis dans l'Ecriture. Pondant l'année 1816. le développouieiit du jeune candidat avait étr h;\lé par sa présence. en qualité de précepteur, dans une famille du voisinage où il ptirait avoir vivement goûté, pour un instant, tous les avantages que donne l'aisance. C'est là que, gagné par l'émotion à la lecture d*un passage du Cid, il dut quitter précipitamment le salon : il fallut aller le chercher dans as chambre sanglotant sur son lit. L'année suivante, le jeune littérateur rompt une lance en faveur îles classiques contre le professeur Ch. Mounard qui, dans un concours puur obtenir la chaire de littérature française, avait paru trop pencher en faveur du ronianlisnic qui commençait à poindre. On remarquera que c'est pourlatroistàme fois, en peu de temps et encore sous les yeux de son redoutable père, que le jeune Yi* net, cédant à sa vraie nature, s'élance dans la voie des innovations. Ce jour-là il fut seul à se réprimander en envoyant de sni mihnc à Monnard un billet d'excuse et de respectueuses explications. Lp professeur qui avait pénétré le jeune honune, dont il allait devenir l'aini. contribua à le faire appeler cette même année en qualité de niailre de langue ettle littérature française au gymnase de Bàle. — C'est à partir de son arrivée dans cette ville que commence décidément pour Vinet une vie de labeur opiniâtre; il donne jusqu'à vingt-neuf, et même 32 leçons par semaine, soit publiques, soit privées; il prêche souvent ; il doit apprendre en l'enseignant la grannnaire française (la seule chose qu'ilait jamais sue parfailutiient. s'il faut en croire sa modestie), ralleiiian<], puis pendant deux aus encore le grec, l'hébreu, l'exégèse, etc. Ses préoccupations cependant deviennent avant peu essentiellement littéraires. « Quel charme, écrit-il, de marcher avec indépendance dans cette vaste, riche et noble carrière de la haute littérature, à laquelle se rattachent les questions et les idées du plus haut intérêt pour l'esprit humain!... Quelle e-t belle celte étude ipii embrasse à la fois tout ce qu'il y a île plus haut et de plus aiîuablc, qui plane en souveraine sur toutes les sciences et sur tous les arts, qui se lie par un nœud magique à toutes les (kcultés de TÀme ! Si jamais quelque chose a pu me faire éprouver la sensation de l'ivresse, ce sont de beaux vers. » — Le mariage avec sa cousine, M*""*^ de la Rotlax, «'(ait venu mettre un terme à une solitude qui avait été fort pénible dans les premiers temps de son séjour à II ' '. Nous touchons à un de t es moments trop rares et trop courts dan-> là vie de Vinel, où, plein décourage, de force, de sauté, ayant tout sonave-
Go
nir dovaiit lui, il peut sVcrler plein d'enthousiasme: a Je buis si coinpl<''tPrn(Mit lirurrux. qu'il ne mo vient pas dans l'idée d'envier le sort de personne p. 306, 1858). Cependant des intérêts d'un ordre plus
relevé encore allaient absorber une bonne partie de son temps. Sans retracer ]*lu8toire des longues controverses (voir là-dcssus Episodes et la NoticÊ de M. F. Chavannes) que Vinet eut à soutenir en fkveur de la lib^té religieuse dans le canton de Vaud, il convient de signaler le te> rain nouveau sur lequel il eut le grand mérite de porter la lutte. Jusqu'à ViiitM on n'avait guère parlé que de tolérance. (îrAce au sens quele di.ï-huitit'uio siècle avait dormé à ce mot, il revenait à dire ([ue les religions ne valant pas plus les unes que les autres^ il fallait toutes les subir c'est-è-dire ne s'inquiéter d'aucune d'elles. Le mot tolérance était devenu pour tous synonyme d'indifférence religieuse, sinon d'incrédulité. Gelui-là seul qui n'avait aucune conviction chrétienne, pensait-on, pouvait être tolérant. Les hommes pieux, eux, repoussaient la tolérance comme une marque de doute; et si les minorités réclamaient la liberté, c'était toujours, confonnément aux traditions du seizième siècle, au non» delà vérité, dont elles croyaient avoir le monopole; elles étaient bien décidées, à leur tour, à être sans scrupule intolérantes contre l'erreur. Ce ii*estpas au nom delà vérité, mais bien au nom de la eomeienee que Vinet réclame pour tous les hommes, sans distinction aucune, une liberté pleine etentière dans les affaires de la religion. En ces matières nul ne relève que de Dieu; nul ne saurait être contraint : la conscience de tout homme estunevierge sainte dont il est le gardien exclusif; tout profane qui prétend la surveiller, la contraindre, lui imposer quoi<juece soit est un criminel qui ne respecte pas enrhomme les plus beaux restes de l'image du créateur. Il résulte de là que toute conviction religieuse a droit au respect. Il n'appartient à personne d'apprécier les convictbns individuelles, ni de déclarer si elles sont consciencieuses ou non ; c'est là un point d'une délicatesse extrême, que Dieu seul peut trancher. Quant aux honjmes,ils se doivent nn respci t mutuel et une liberté absolue, quelles que soient leurs convictions. — Vinet, après lloger Williams qui a fondé lepremier, dans la Nouvelle Angleterre, un état a religieux (voir notre Histoire de la république de» Eiait-Unis)^ a restitué au christianisme un des plus beaux fleurons de sa couronne, en même temps qu'il a déchiré le masque dont se couvrait la prétendue tolérance des incrédules: aussi la liberté religieuse n'a-t-elle pas anjourd'liui d.'plus fanât itiues adversaires (jue les défenseurs de la tolérance, c'est-à-dire ceux «pii ne veulent ni croire, ni laisser croire. On sait que plus tard Vinet, tirant les dernières conséquences de son principe, en vint à réclamer la séparation de l'Eglise et de l'Etat comme garantie de la liberté religieuse. Mais ce qu'on ignore et ce que sa correspondance vient de révéler, c'est que, dès les premiers pas dans la carrière, l'esprit pénétrant de Vinet aperçut où il devait aboutir. Ouest tout surpris de voir de si bonne heure sous sa plume des expressions sinjiulièrement fortes (|ue l'on aurait crues nées vingt ans plus tard, au moment des plus vives coutroverses sur la séparation. Il écrit déjà eu 1824 : « La protection du gouvernement est un joug pour l'Eglise... La liberté est l'Amei de
YINET
tonW forveur religieuse en mémo trmps qup lo pap:e de la tolérance... Les relations (ju'on a établies entre l'Etat et la religion, entre la société polili(iue et le royaume des cieux me paraissent, je l'avoue, adultères et fuDcstes. » — G'cat dans ces débats passionnés pour la libertéwligiause que Vinet» encore dans la toute première ardeur delà jeunesse, et ûdsant ses premières armes comme publiciste, déploie une verve, une vivacité et une désinvolturo (]ue l'on ne retrouve plus dans lestyle trop étudié, trop contenu des derniiTos année?. On n'a pas encore oublié dans le canton de Vaiid l'éniotion produite par c»'rlaines expressions, dont nous ne réussissons j)as aujourd'hui à nous scandaliser. Défenseur des privilèges imprescriptibles du droit naturel et de la murale coatie les prétentions du droit écrit et historique, Yinet écrivit un jour : «Uoe loi qui m'oblige de faire ce que ma conscience et la loi de Dieu condamnent, si l'on ne peut la faire révoquer, il faut la braver. Ce principe, loin d'être subversif, est le principe de la vie des sociétés. C'est la lutte du bien contre le nuil ; supprimez cette lutte, (|u*est-ce qui retiendra l'humanité sur cette pente du vice et de la niiscre où tant de causes réunies la poussent à l'cnvi? C'est de révolte en révolte (si l'on veut employer ce mot) que les sociétés se perfectionnent, que la civilisation s'établit que la justice règne, que la société fleurit. » "Vinet expia par une amende de 80 francs la témérité d'avoir rappelé ce fait qu< l'histoire entière n*' confirme que trop. — Vinet appartenait à cette jeunesse généreuse l'nrl difTérenlede celle du seconrl empire, qui était née à la vie intellectuelle au brait des grandes luttes de la Restauration ; son libéralisme viiiail d'être retrempé par le baptême de l'esprit évaugélique. Aussi au début salua-t-il avec bonheur et enthousiasme les événements de 1830: « Ge que j'aime dans la révoliition de Paris, c'est qu'elle est avant tout un fait inévitable, un fait moral, une action juste et non pas seu' lement l'application d'une théorie... Gela m'occupe à un de^Té que je ne puis dire, et nnii par curiosité ; qui est-ci- qui n'est pas atteint par de pareils évéueniiMits ? Aussi longtemps que vivrai, la liberté fera battre mon cœur, sa seule pensée me donne du bonheur; je dis de toute mou âme avec le poète : Et la vertu seule est plus belle. » En politique, Vinet appartient à l'école libérale, spiritualiste et chrétienne. Il ressent avee enthousiasme toutes les aspirations modernes vers la liberté, et à cet égard on peut dire (ju'il est aussi avancé que qui que ce soit. Mais il denu'uro spiritualiste en ceci cDMiiiie m tout le reste, c'est-à dire (|ne, nullement disposé à se laisser i»a\erde nu)ts. il ne saurait se riinleiiter des formes et des institutions censées les plus libérales, ak>rs que la réalité fait défout. C'est ainsi que sa politique demeure profondément ehfé> tienne. Il estime que Dieu « a fait de k liberté une loi de notre nature. > Il n'est pas de ces politiques qui, sous prétexte que leur idéal est irréalisable, croient au-dessous de leur dignité de manifester des préférences pour une forme de gouvernement plutôt que pour une autre. « Combien de l'ois n'ai-je pas regretté, écrivait-il en en lisant les juurnaui et les livres du temps, que les politiijues soient si peu chrétiens et que trop peu de chrétiens se mêlent de politique I » Aussi lorsque deux ans plus tard il refusera d'accepter la rédaction d'un journal, /« Fédérât
TINET 1073
de Genève, aura-t-il soin d'ajouter que c'est par suitp d"uno incompatibilité individuelle et non pas <jue « l'entreprise lui paraisse profane. » — Si la perspicacité de Yinet lui fait deviner, déjà en 1821, que les idées libérales finiront par remporter, alors qu'il éerit : « la victoire ii*héftito pas mais elle tarde, » il ne déses^re pas quand il est revenu du premier enthousiasme que lui a inspiré la révolution de 1830. Les erreurs dont la liberté est le prétevto no \r renJi iit pas infidèle h la cause du libéralisme éclairé. La liberté demeuro toujours à ses yeux le besoin des esprits éminents.ll répète avec complaisance le mot de Dossuet, (iédarant que <« quand ou a trouvé le moyen de prendre la multitude par i'appàl de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom. » Yinet est du reste sans illusions : il ne prétend pas dire qu*avee la liberté nous aurons tous les biens, ear Tbomme n*est pas bon; mais nous disons qu'avec la liberté « nous aurons mille maux de moins, « C'est donc avec connaissance de cause qu'il a pris son parti lorsqu'il s'écrie: « Quand tous les j)crils seraient dans la liberté, toute la tranijuil- /i/édans la servitude, je préférerais encore la liberté ; car lu liberté c'est la vie, et la servitude, c'est la mort, i» — Un mot trouvé sur ses carnets : « la religion et la littérature, deux libertés, » donne de Tunité à toute la vie de "^et. Nous comprenons que rhorame qui a fait ses premières armes comme publiciste en qualité de défenseur de la liberté rolii-neuse se soif bientôt fait connaître comme un littérateur des plus ilistin^j'ués. La l'oiidatinii du Scincur, dont il ne tarda pas à devenir l'dme, offrit bientôt au modeste professeur de fran(;ais l'occasion de se manifester comme un des critiques littéraires les plus originaux, les plus distingués et les plus écoutés. Sainte-Beuve, bien qu'il ait dû parfois s'en excuser, est celui qui a mis le plus de bienveillance et de persistance i présenter Vinet au public fran» ais. " Oui. dit-il, il y avait en ce tempsci un critique sagace. précis, clairvoyant, et. quand il le fallait, ^évére, qui obéissait dans tous ses nntuvenjcnts à un esprit chrétien de charité. Il en est résulté à de certains moments, sous su plume, des pages pleines de pathétique et d'effusion... » Il salue dans les volumes de Vinet sur la littérature firançaise au dix-neuvième siècle « l'ouvrage le plus ingénieux et le plus complet sur ce sujet délicat. « Un homme qui, après la mort de Sainte-Beuve, a eu en partage une vaste province de l'empire de cet Alexandre, .M. Sclierer, dit des articles de Vinet qu'ils font ^^oùtcr sans mélange le charme qu'avaient « l'inépuisable abondanc*' des idées, la finesse des aperçus, l'imprévu des expressions, le goût littéraire, l'élévation chrétienne, la sympathie universelle et tant d'autros qualités attachantes. » C'est un véritable diamant, disait Michelet de l'une des études littéraires de Vinet, il ne se peut rien de plus pur. » Saint-René Taillandier présente Vinet «comme un homme assez noldement inspiré pour accueillir à la fois le do«rme ^\n christianisme et l'esprit moderne, et pour réfuter par cela seul les intelliji-ences exclusives qui nouscrient : point de milieu entre le christianisme et la révolution. » — L'écrivain de Lausanne ne se bornait pas à devancer la critique parisienne, comme le remarque le collaborateur de la Revue det DeuX'Mondet. Sans le savoir ni le vouloir, il jouait le rôle d'arbitre impartial au plus fort des conflit}
VINET
tîcs écoles ci dos ooforios littéraires. A la veillo Je la révolutinn rio 1818, alors (|uo les Gi'''>>i'li>i'^ étaient discutés avec passion, Laïuartme, lier d'être jugé par Yinet, pour qui il professait depuis vingt ans tant d admiration et (le respect, attendait avec impatience son jugement <« qui ferait aatorité pour lai et le fixerait lui-même sur la valeur de son livre.* En envo^^t au professeur de Lausanne, son Fssai sur la mé(aphysiqwt d'Aristote, M. Ravaisson le faisait suivre du billet suivant : a 11 n'y a point de critique à laquelle je dusse céder plus qu'!\ la vôtre, et poiut d'apprnliatiun qui nio confirmât davantage dans les sentiments (jui m'auraient paru vrais. » V. Hugo, bien qu'il estimât n'avoir pas été compris par Vinct, ne lui exprimait pas ^oins sa vive estime, se disant « quMl serait charmé de conoattre Thomme qui avait écrit des choses a remarquables sur son livre. » On comprend qu'un écrivain qui a pu se concilier l'estime et Fadmiration d'esprits si divers, sans parler de Béranger et de beaucoup d'autres, ait mérité d'être rangé par Sainte-Beuve « parmi ceux qui vivent d'une vie complète au-fledans, et qui, sans rien laisser éclater, arrivent à savoir par expérience tout ce qu'il a été donné à rbommc de sentir, u — En parlant de Yinet comme critique littéraire nous avons anticipé sur les dix dernières années de sa vie ; ce n'est qo'i partir de son établissement à Lausanne, en 1837, que sa renommée comme collaborateur du Semeur brilla de tout son éclat. Yinet, qui avait fini par se créer de précieuses relations à Bâle, se sentait fortement attaché à cette ville. « C'est là, d'ailleurs, écrit-il. que presque tous les grands événements de ma vie ont eu lieu, que tout ce que je suis, tout ce que je puis devenir peut-être s'est déterminé, et, dans un sens spirituel et moral et social, je puis dire que j'y suis né » [LetU, II, 17). D 6nt ajouter cependant qu'en faisant allusion à son séjour à Bàle, Yinet en parle comme d'un temps qui n'est pas à regretter el où « personne ne me parlait de rien et où je ne parlais de rien à personne; » alors sa vie s'écoulait avec la tranquille pureté d'un bonheur négatif, c'est-à-dÛPS d'une manière assez monotone [Epis., 457, 1861; Lett., II, p. il4). Il est impossible de constater plus clairement sa solitude intellectuelle, son isolement « qui a durà vingt ans. » Sa position finaocièn était d'aiUeurs loin d*étre brillante. Né « dépourvu, ■ comme il dit lui-même, il n'avait que ce qu'il gagnait et il ne gagnait pas grand'chose, bien qu'il donn;\t beaucoup de leçons. Il écrivait encore en 1834 : « un professeur n'a pas de quoi vivre avec son traitement; et je puis dire qu'en faisant abstraction des ressources extraordinaires (et précaires) que je me suis faites, je suis dans un état de faillite permanente. » Il hésite cependant à « lever le pied, » car, q plus ou moins esclave de la glèbe, je ne vois pas au canton de Vaud, la motte sur laquelle je pourrais aller m*établir » [Epis., 459, 1861). — Son enseignement avait fini par le fatiguer, surtout la partie rudi'menlaire, écrivait-il déjà . n 1827 et eu 182U. « Décidément, c'est un fardeau sous lequel je plie... Quatorze ans ont un peu usé pour moi le plaisir d'expliquer la théorie des participes et la nature de l'article, u Une lettre de 4837 résume les motifs qui l'ont poussé à quitter Bftie. « Ma vie s'altère, dit-U, et s'éteint par la nature de mes fonctions et par mon isolement. Une partie de mon