S'IL FAUT PRÉFÉRER LA MUS1Q0E ANCIENNE A LA MUSIQUE MODERNE
Ce qui est parvenu jusqu'à nous de la Musique ancienne peut difficilement nous en faire sentir toute l'excellence , et nous faire juger si elle étoit supérieure à la nôtre. Les merveilleux effets qu'elle produisoit ne paroîtront peut-être pas des preuves tout-à-fait décisives ; à la vérité , il nous reste des traités didactiques, tant grecs que latins, qui peuvent nous instruire de la théorie de cet art ; mais peut-on en conclure quelque chose de bien sûr pour la pratique ? Cela peut nous donner quelque jour, quelque ouverture : mais il y a loin des préceptes à l'exécution. De simples traités de poésie suffiroientils pour nous faire connoître si les poètes modernes doivent être préférés aux anciens. Cependant * malgré l'incertitude qui pourra rester sur cette question, il y aura toujours un préjugé bien fa= vorable aux anciens , qui doit au moins faire suspendre tout jugement. Il est certain et reconnu que les Grecs avoient un génie merveilleusement propre aux arts et aux sciences , qu'ils les ont cul= tivés avec un succès extraordinaire , et qu'ils les ont portés, pour la plupart, à un très haut degré
de perfection : architecture, sculpture, gravure, poésie , éloquence , histoire , on ne leur dispute rien à cet égard.
Or , de tous les arts , il n'y en a pas qui ait été cultivé aussi anciennement ni aussi généralement que la Musique. Ce n'étoit pas quelques particuliers seulement qui s'y appliquoient , comme dans les autres arts , c'étoit tous ceux qui étoient élevés avec quelque soin. L'étude de la Musique faisoit une partie essentielle de l'éducation de la jeunesse. Elle étoit d'un usage universel dans les fêtes solennelles, dans les sacrifices , et surtout dans les repas , presque toujours accompagnés de concerts. Des écoles publiques étoient fondées pour la Musique , et l'on y donnoit des récompenses à ceux qui s'y distinguoient.
Dans les chœurs et dans les tragédies , elle dominoit aussi d'une manière toute particulière; on sait d'ailleurs quelle magnificence et quelle perfection fut portée à Athènes dans les spectacles. N'y auroit-il donc eu que la Musique qu'on y eût négligée? Croit-on que des oreilles attiques , si fines et si délicates pour le son des mots dans le simple discours 1 , le fussent moins pour les concerts de voix et d'instruments qui y régnoient, et qui faisoient les délices de cette ville. Ces réflexions suffisent pour prouver que la question de savoir si l'on doit préférer la Musique moderne à la Musique ancienne., est assez difficile à résoudre. Cependant , afin
d'éclairer parfaitement le jugement de nos lecteurs, et les mettre alors plus à portée de se prononcer, nous allons leur présenter un assez grand nombre de faits et d'autorités, que nous puiserons dans l'ouvrage de Dutens , membre de l'Académie des Sciences 1 ; il est de tous les écrivains que nous avons consultés, celui qui a le plus approfondi cette question , dont la solution est si délicate.
Après Dutens, nous ferons connoître l'opinion de J.- J. Rousseau 2 : ses connoissances en Musique lui donneront sûrement quelque poids aux yeux de nos lecteurs.
Dutens examine cette question sous deux points de vue : quant aux effets et quant a la pratique de la Musique. Voici comment cet écrivain distingué s'exprime, w Pour la pratique > on dispute aux anciens qu'ils eussent des instruments aussi complets que les nôtres, et qu'ils connussent et fissent usage de l'harmonie des parties pour faire des concerts; mais il me semble qu'il est aisé de faire voir le peu de fondement de cette assertion. La lyre, par exem» pie , étoit certainement un instrument très harmo= nieux, qui étoit au temps de Platon , si composé, et avoit tant de variété, qu'il le regardent comme dangereux et trop propre à amollir les esprits.
1 Dutens , Origine des découvertes attribuées aux modernes. Paris , ï 776 , a volumes in-8°.
a Rousseau, Encyclopédie, au mot Musique.
Il paroît que, du temps diAnacréon, elle avoit déjà jusqu'à quarante cordes « . Ptolomée et Porphire dous fournissent des descriptions d'instruments semblables aux luths et aux tuorbes, avec un manche, des touches, et des cordes placées sur un bois concave.... Dans les Commentaires de Philostrate, par Vigenere, on trouve une médaille de Néron , sur laquelle est représenté un violon Suivant Varron et Pausanias , il paroît que la flûte étoit déjà perfectionnée du temps des anciens , au point qu'ils en avoient de différentes façons , la flûte et la double flûte y dont les sons spécifiques parois» soient merveilleusement combinés pour exprimer toutes sortes de sujets 3 . 0
» Ils avoient encore la trompette, le cor, le clairon, etc. , et plusieurs instruments de percussion : le tambour, la cymbale, la clochette , le cystre ou triangle , fait de trois verges de cuivre, etc.
» Nous avons aussi dans Tertullien une description fort détaillée d'un orgue hydraulique, de l'invention d'Archimède, qui non -seulement ne le cédoit en rien à nos orgues, mais môme paroît avoir cet avantage sur l'instrument moderne , qu'on
1 Athenaeus. lib. 4> *4 e * a 4 » parle d'Épigonus et de ses efforts pour perfectionner la lyre. Vid. Platon, de Repubbcd, lib. 3j et Ptolom. , Harmonie, lib. a , cap. i a.
» Page 84 et 85 de l'édition in-folio de i6i5 des tableaux de Philostrate , et page 76 , 6gure d'Àmphion , avec la description.
3 Varron , de Republ. rom. , lib. 1, cap. 1 ; Pausanias, page. 391. TOME 1. a6
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pouvoit le faire jouer par le moyen de Veau » . On voit aussi une médaille cortoniate de Néron , sur laquelle est représenté un orgue.
„ Si nous nous arrêtons à présent sur Yharmonie, nous trouverons qu'elle n'étoit pas ignorée des anciens. Plusieurs auteurs de grand poids en cette question , en parlent clairement. Macrobe fait mention de cinq espèces de symphonies , dans lesquelles dit-il, la basse est tellement d'accord avec le dessus, que, malgré la différence, l'une et Vautre viennent frapper V oreille, comme si cela ne formoit qu'un même son*. Ptolomee, parlant du monocorde, trouve à redire à sa simplicité dans l'exécution, comme n ayant ni consonnance, m accompagnement, ni concours, ni compilation de sons 3. Séneque, dans une de ses lettres à son ami, dit • Ne voyez-vous pas de combien de voix différentes un chœur est composé? on y entend des basses, des dessus, des moyennes, des voix de femmes mêlées avec des voix d'hommes. On y mêle les sons des flûtes ; chacune de ces voix ne se distingue point en particulier, mais elles forment ensemble un son dans lequel toutes se font entendre 4. Platon fait assez comprendre qu'il avoit une
• Terrien, de Animé, cap. 4. pag. 4«* A ' « Pamelii ' anno1 ' » In somnium Scipionis.
s Ptolom. , Harmonie.
4 Senec., Epistalœ , 84 ; Martianu» Capella, lib. 9. »ppe>* <e de ions qui forment on son agréable ,
MUSIQUE. fyOÔ
idée de l'harmonie, lorsqu'il dit qu'il est très à propos d'enseigner la Musique aux enfants, et de la leur faire étudier, même pendant trois ans ; mais il leur défend l'usage des différentes parties dans l'accompagnement , et veut qu'on ne leur fasse jouer autre chose sur la lyre, que ce qu'ils changent, et il en donne pour raison que le mélange de la basse et du dessus, et la contrariété des mesures , ne peuvent qu'embarrasser l'esprit des enfants 1 . Il est vrai que les anciens ne pratiquoient pas beaucoup le chant composé , mais c'étoit parce qu'il ne leur plaisoit pas. Aristote n'en donne pas d'autre raison ; et , après s'être demandé pourquoi on est plus touché d'une voix accompagnée d'un seul instrument , que si elle l'étoit de plusieurs , il répond que la quantité d'instruments offusque le chant, et empêche qu'il ne soit entendu distinctement 3 . Le même auteur, dans un autre endroit, dit précisément que la Musique, par un mélange de la basse et du dessus, des sons longs et des sons brefs, et des voix différentes , forme une harmonie parfaite, 3. Aurele Cassiodore définit la symphonie l'art de tempérer la basse avec le dessus , ou le dessus avec la basse, soit dans les voix , les
' Plato, deLegibus, lib. 7, page 813; Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres, in-4°> tome m, page m.
» ArisloUlis ProbUmata , sert. 19 , problème 16. Voytz aussi Oid., • Meùwtorph. 10.'
3 Aristolel., de Mundo , c. 3.
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instruments à vent, ou les instruments à cordes, tellement qu'il en puisse résulter une harmonie agréable 1 . Enfin , Horace parle clairement de la basse et du dessus , et de l'harmonie qui résultoit de leurs accords 2 • de sorte que tous ces témoignages réunis en faveur de l'harmonie des anciens, ne doivent pas laisser le moindre doute sur cette partie de leurs connoissances. Nous avons vu les raisons qu'ils avoient de n'en pas faire beaucoup d'usage; une belle voix seule, accompagnée d'un instrument qui ne jouoit que ce que la voix chantoit, leur plaisoit davantage, et faisoit une impression plus vive sur leurs a mes sensibles ; et , en effet , c'est ce que nous éprouvons encore nous-mêmes tous les jours.
» Si je viens à considérer les effets que produis soit la Musique des anciens , je dirai que leurs historiens se sont unanimement accordés pour nous en apprendre de vraiment surprenants, et il n'en est guère qui soient appuyés de plus de faits. Pour commencer par l'histoire sacrée , nous y trouvons que les serviteurs de Saûl lui conseillèrent d'en» voyer chercher un joueur d'instruments qui pût adoucir son mal 3 ; et pour s'assurer qu'il n'y a voit
1 Aurelius Cassiodorus , de Musicd , in tractatu de urubus ac discip li rus liberalium artium.
» flor.ii , S<tiu., lib. 1 ; Satyr. 3 , v. 8- 3 Samuel , lib. i, chap. 16 , v. 16 et t. ?3.
MUSIQUE. /j<>J>
rien de surnaturel en cela , et que la Musique étoit un spécifique connu dans les maladies de la nature de celle de Saùl , il ne fout que foire attention que ce sont des domestiques qui donnent ce conseil à leur maître. L'histoire profane appuie cette réflexion par un grand nombre de faits du même genre , qui y sont rapportés. Aulu Gelle (lib. iv, c. i3), et Athénée (lib. iv, c. i4)> parlent de plusieurs guérisons effectuées par la Musique chez les Thébains , et ils citent entre autres Théophrastc comme témoin oculaire de cette espèce de guérisons. Gallien, d'un grand poids dans cette matière, parle sérieusement de cet usage ; et Avistolc y Apollonius , Djscolus , Capclla , et plusieurs autres , indiquent le chant comme une recette contre certaines espèces de maladies, telles que la morsure de serpents et de vipères. Une autre vertu de la Musique des anciens , étoit d'adoucir la rigueur des supplices , et ils faisoient voir une sorte d'humanité en ce qu'ils ne fouettoieut jamais leurs esclaves qu'au son des flûtes, voulant, en quelque façon , parla leur r™ettre une partie de la peine 1 . Plutarquc rapporte d'Autigénidas , qu'il échauffa tellement l'esprit d'Alexandre , en jouant de la flûte en sa présence, que ce prince quitta sur-le-champ la table pour courir à ses armes 2 . Jamblique rapporte les mêmes
« Aristole , cité par Plutarquc , au Traité de la colère , en parlant des Tyrrhéniens.
» De Alexandri fortund.
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effets de la lyre de Pjrthagore et à'Empédocle > . Le poète Théon profita habilement de cette vertu de la Musique , car ayant à produire en public un tableau qui représentoit un soldat près de fondre sur l'ennemi , il échauffa premièrement les esprits des assistants, par une Musique guerrière; lorsqu'il les crut suffisamment émus , il découvrit son tableau , qui fut admiré de toute l'assemblée*. Plutarque* parle encore de la sédition que Terpandre fit cesser avec sa lyre , à Lacédémone ; et Boëce, d'une émeute appaisée de même par le musicien Damon 4.
» Je ferai encore observer, premièrement, que la délicatesse de leur chant surpassoit beaucoup la nôtre, et c'est à cet égard principalement que l'on peut dire que nous avons perdu la Musique des anciens : de trois genres de Musique qu'ils avoient, et qu'ils appeloient le diatonique , le chromatique et ¥ enharmonique , il ne nous reste que le premier, qui enseigne à diviser les tons en semi-tons ; le chromatique, au contraire, alloit jusqu'à diviser chaque ton en trois; et l'enharmonique portoit^s divisions des tons jusqu'à quatre. La difficulté qW l y avoit à trouver des voix et des mains propres à exécuter le genre chromatique , leur fit négliger, et
1 Jamblicb., de VàdPythatçorœ, c. io et a5; Atnmon., in Boéihium. » OElian. , Var. hisL, lib. a , c ullim.
3 De Musicd; Boëce. de Musicd, lib. i, c i .
4 Aristides Quintilianus, in Musicis antiquis , edit. Mccboniii ; Martianus Capclla, de Nuptiis , lib. 9, page 3i3.
par la suite oublier entièrement ; et, par la même raison, le genre enharmonique, encore plus difficile, ne nous est pas parvenu; de sorte qu'il ne nous reste que le plus simple, qui ne connoît pas de diminution au-delà du demi-ton, au lieu que les deux autres genres alloient jusqu'aux tiers, aux quarts de ton. Sans doute que le système qui appeloit rouie au jugément des sons, ayant prévalu, le genre chromatique et le genre enharmonique furent rejetés, comme ne pouvant être déterminés par l'oreille, et étant entièrement du ressort du système pythagoricien ; mais cela n'empêche pas que l'on ne doive reconnoître l'avantage d'une telle Musique sur la moderne, par la délicatesse extrême qu'elle devoit apporter dans le chant. Secondement, la variété des modes de la Musique ancienne lui don» noit un degré d'excellence qui manque à la nôtre. Au lieu des deux modes du bécarre et du bémol que nous avons, les anciens comptoient neuf modes ou tons différents ; chacun desquels étoit appliqué à exprimer des passions et des mouvements divers et c'étoit surtout par ce moyen qu'ils pouvoient produire les effets dont nous avons parlé, et qui sont non-seulement établis d'une manière incontestable par des témoignages authentiques, mais encore par des conséquences tirées de l'état de la Musique qui les faisoit naître; en sorte qu'il eut
« V oyez page 387.
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suffi seulement de faire voir qu'elle étoit susceptible de les produire , pour démontrer qu'elle les a produits.
» Ensuite, il est à remarquer que nous avons perdu plusieurs ouvrages des anciens sur la MusU que, et que le peu qui nous en reste paroît aussi profondément traité que ce que les modernes ont fait sur le même sujet -, il est à remarquer aussi que nous ne connoissons pas la principale partie de l'harmonie des anciens, qui rouloit sur les trois genres de mélodie, et sur les différents modes, et qu'alors il est presque impossible d'apprécier tout le mérite de leur Musique.
» Cependant disons, pour conclure sur ce sujet, qu'il n'est pas vraisemblable que cette science qui avoit fleuri pendant mille ans chez les Grecs, que cette science qui étoit dans la plus grande estime du temps des anciens , qui étoit ensuite d'un plus fréquent usage que chez les modernes, et d'ailleurs encouragée par l'Etat, soit par des honneurs, soit par des récompenses dont il gratifioit ceux qui la cultivoient, n'ait pas acquis un plus haut degré de perfection que parmi nous , où elle n'a commencé à y revivre que depuis deux siècles, et où elle n'a jamais joui de tous ces avantages. »
Rousseau s'exprime ainsi : «Notre Musi- » que est plus savante et plus agréable que celle » des Grecs, mais la leur étoit plus expressive et » plus énergique. La nôtre est plus conforme à la
» nature du chant, et celle des Grecs approchoit » plus de la déclamation ; ils ne cherchoieut qu'à >» remuer Famé , à agiter les passions , tandis que » nous ne voulons plaire qu'à l'oreille. En un mot , » l'abus même que nous faisons de notre Musique , » ne vient que de sa richesse; et peut-être que, » sans les bornes où les Grecs tenôient la leur, » elle n'auroit pas produit tous les effets merveil- » leux que l'on en rapporte, »
Comme la question de savoir si on doit préférer la Musique ancienne à la Musique moderne, est assez délicate pour que nous nous entourions de tout ce qui peut contribuer à la résoudre d'une manière satisfaisante, nous croyons devoir encore mettre sous les yeux de nos lecteurs ce que dit sur ce sujet madame de Genlis. Son opinion nous a paru être de quelque poids à côté de celles que nous venons d'invoquer.
« Il est difficile de concilier les effets surprenants que produisoit la Musique des anciens, avec leurs traités sur cet art , et les instruments de peu d'importance qui nous restent d'eux. Cependant beaucoup d'auteurs attestent qu'elle faisoit des impressions que la nôtre n'a jamais pu causer Après
> La Musique faisoit tanl d'impression sur les anciens , que Platon ne craint point de dire que l'on ne peut faire de changements dans la Musique, qui n'en soit un dans la constitution de l'État.
( Mohtesqcieu , Esprit des lois, tome i . )
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avoir beaucoup réfléchi sur cette difficulté, on croit avoir trouvé les raisons qui peuvent la résoudre.
» Il est certain que les Grecs ont possédé au suprême degré ce sentiment délicat que Ton a nommé goût, et qui, appliqué aux arts, consiste surtout à n'apprécier que la fidèle imitation de la nature : une extrême simplicité caractérisera toujours ce sentiment , mais un excès de raffinement le corrompra infailliblement. Tous les chefs-d'œuvre qui nous restent des Grecs portent ce caractère distinctif de simplicité sublime ; par exemple , il est à présumer que certaines tragédies compliquées de notre théâtre n'auroient point eu leur approbation. On doit penser de même que nos airs de bravoure les auraient ennuyés ou leur auroient paru ridicules. Plus ils étoient imitateurs de la nature , moins ils dévoient estimer le frivole mérite de la difficulté vaincue. Sans doute leur Musique étoit moins savante que la nôtre, mais elle étoit plus expressive , et sa simplicité même rendoit l'impression qu'elle produisoit plus générale. Il ne faut qu'une ame sensible pour bien juger si l'imitation des passions dont on est susceptible est fidèle; lorsqu'au) ourd'hui , pour bien comprendre toute la mélodie , toutes les finesses de notre Musique , il faut la savoir soi-même parfaitement. Cela est si vrai , que toute personne qui n'a nulle connoissance de cet art, n'en est point ravie , ne l'écoute que par ton , et en juge si mal , qu'elle ne seroit pas en état de distinguer,
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dans un prélude d'harmonie, un accord faux, d'une belle dissonance , épreuve que Ton a faite cent fois , et qu'il est facile de renouveler.
» On croit donc que la Musique des anciens , moins travaillée, moins chargée, moins brillante et moins savante que la nôtre, ne cherchoit qu'à peindre les passions; et cette science puisée dans la nature , ce langage fait pour tous les hommes , étoit toujours intelligible, et devoit produire des impressions aussi vives qu'universelles. Une cause encore de l'effet étonnant de la Musique des anciens, c'est que chaque genre étoit consacré à un usage particulier, ou employé dans une occasion à laquelle tel mode étoit adapté ; alors , l'imagination exaltée par la situation , devoit ajouter beaucoup à l'effet de la Musique. Nous en avons la preuve par l'impression que font sur nous les marches guerrières des troupes. Certainement une fanfare que nous entendrions exécuter dans une chambre, avec beaucoup d'indifférence, nous causeroit assurément une très vive émotion , si nous l'entendions jouer par des troupes, au moment d'un départ pour l'armée. »