GREFFE PAR RESTITUTION
{greffe simple de M. Andrieu) (1).
C'est la réimplantation dans le môme alvéole d'une dent arrachée accidentellement ou intentionnellement en vue de la guérison d'un état pathologique des racines résultant de coups, chute, fracture, luxation.
On peut rattacher à cette dénomination son application au traitement de certaines déviations dentaires sur leur axe.
Bourdet (2) cite l'exemple suivant :
Au mois de décembre 1751^ Mii« ,.,, demeurant rue de la Verrerie, à la Tôte Noire, avait une petite incisive du côté droit de la mâchoire supérieure placée à contre-sens, c'est-à-dire de façon que les faces antérieure et postérieure étaient transposées, et que la première était plus penchée du côté de la grande incisive que de la canine. Une pareille situation défigurait beaucoup le sujet. Après avoir ébranlé cette dent et lui avoir fait une place convenable avec la pince
(i) Andrieu, Leçons cliniques à VÉcole dentaire,
(2) Bourdet, Recherches et observations sur toutes les parties de fart du dentiste, Paris, 1757, t. II, p. 41 à 45.
droite, je la retournai et la remis dans le sens naturel où elle devait être, ce qui ne dura pas une minute. Cette dent est restée depuis dans la même situation et elle est aussi solide que ses voisines.
On pourrait objecter que la dent n'avait pas été retirée complètement de la bouche, et que souvent la rotation brusque pour remédier à la déviation sur l'axe ne suscite pas l'enlèvement complet de la dent; mais l'observation suivante, toujours du môme auteur, prouve que parfois, il y a séparation complète de la dent et de la mâchoire.
En 1752, la femme de chambre de M^* ..., demeurant rue Saint-Denis, vint me trouver pour lui arracher une petite incisive de la mâchoire supérieure qui sortait en dehors et se présentait dans un sens tout opposé à Tordre naturel : les faces antérieure et postérieure étaient latérales, et par conséquent les faces latérales antérieure et postérieure : situation qui, faisant élever la lèvre, causait une difformité très choquante. Je ne conseillai point à cette fille de faire ôter sa dent, ce qui aurait fait à sa bouche une brèche assez considérable ; mais je lui proposai de la remettre dans sa situation naturelle, en rassurant bien qu'elle ne serait plus difforme. Elle consentit à ropération. Avant de décrhre mon procédé, il faut que je rappelle ici quelque chose de la structure de cette dent. On sait que les dents incisives ont leurs parties latérales un peu aplaties et les parties antérieure et postérieure arrondies. Comme la dent en question était dans un sens contraire au sens naturel, on conçoit que les faces latérales qui devaient être aplaties, devenues antérieure et postérieure, se trouvaient arrondies.
Je me mis à opérer, et ayant voulu retourner ladent^ malgré plusieurs efforts que je fis, je ne pus en venir à bout. Je la repris de nouveau, et elle tomba presque dans ma main. Sans m'effrayer de cet accident, je rôtai tout à fait, et je vis que la racine avait un crochet qui Tcmpôchait de pouvoir tourner; j'enlevai surle-champ avec la lime cette extrémité crochue, pour pouvoir replacer la dent comme elle devait être, et je le tentai avec succès. La racine dans les côtés était plate et arrondie par les faces de façon que son alvéole avait suivi la même conformation. Il ne me fut donc pas possible d'y faire entrer cette dent dans sa situation naturelle, parce que la racine était plus grosse que la capacité do Talvéole.
Je remédiai à cet inconvénient en laissant cette même racine; j*emportai à différentes reprises dans toute son étendue au moins un tiers de sa grosseur à sa face interne. Je fus aussi obligé de diminuer de la longueur et de l'épaisseur du corps de la dent à sa face antérieure, afin qu'elle ne débordât point le» autres^ et qu'elle ne fût point heurtée par celle de la mâchoire d'en bas qui lui répondait. Par ce moyen. Je vins à bout de remettre cotte dent à sa place et de
E. BRASSEUR. — CHIRURGIE DES DENTS ET DE LEURS ANNEXES
niveau avec ses Yoisines. An reste je fis tenir à cette fille, comme à M"* ..., dans Tobservation précédente, un petit morceau de liège qu'elle mordait de temps en temps pendant la Journée, et Je lui fis rincer sa bouche plusieurs fois par jour avec une eau astringente, jusqu'à ce que la dent fût totalement reprise. Peu de Jours après Topération, cette dent se trouva solide.
GREFFE PAR AUTOPLASTIB
[greffe prothétique de M. Andrieu),
Cette opération fort rare peut cependant être tentée à la faveur de quelques anomalies du système dentaire, comme par exemple une dent incisive du bas que Ton transporterait à la mâchoire supérieure pour remplacer la petite incisive supérieure ; mais si Ton est obligé de couper un peu de la racine généralement trop longue de l'incisive inférieure, nous n'admettons pas une trop grande mutilation de l'organe, ainsi que nous venons de le voir dans l'observation rapportée par Bourdet ou comme celle qui a été communiquée à la Société de biologie (i), qu'il est inutile de citer pour ne pas répéter le même fait; une fausse dent serait mille fois préférable à une pareille mutilation et nous nous demandons d'ailleurs quel est le praticien tant soit peu soucieux de son art qui consentirait à une semblable opération alors que son intelligence le met à même de faire mieux. A côté de la greffe autoplastique ou prothétique, on peut ranger la greffe thérapeutique de M. Andrieu qui est la replantation d'une dent malade dans son alvéole, dans le but de guérir une périodontite alvéolo-dentaire chronique, un abcès alvéolaire.
GREFFE D'EMPRUNT HÊTEROPLASTIQUE.
Opération complètement abandonnée de nos jours : car s'il fut un temps où l'on trouvait facilement des petits Savoyards qui, pour quelques pièces de monnaie, faisaient facilement le sacrifice de leurs dents, aujourd'hui, nous l'espérons du moins, les sentiments d'humanité et de philanthropie étant mieux compris, cette opération tombe d'elle-même.
De plus, outre le danger de communiquer par cet emprunt certaines maladies, il faut se souvenir que chaque dent a sa physionomie propre identique, sa couleur, ses dimensions, et s'il n'y a pas dans un jardin deux feuilles iden-
(I) Société de biologie, 14 décembre. Le Praticien, 30 décembre 1878.
tiques, à plus forte raison trouverions-nous plas difficilement deux dents semblables.
Ainsi nous pensons que le chirurgien dentiste ne sera jamais autorisé à se prêter à cette œuvre immorale qui consiste à mutiler ses semblables parce que la fortune les a moins favorisés.
Nous faisons exception pour les cas où l'oa pourrait remplacer une dent par celle d'une autre personne, à laquelle on serait forcément obligé d'en sacrifier une semblable en vue d'un bon arrangement de l'arcade dentaire. Nous avons vu une petite molaire extraite chez un enfant, pour faciliter le redressement des six dents antérieures, et replantée avec succès ches une autre personne, dont la pareille dent était en partie détruite par la carie et des abcès alvéolaires.
Procédé opératoire.
Cette opération comporte quatre temps :
1» L'extraction;
2* La préparation de la dent;
3* La réimplantation;
4* La contention (i).
i« L'extraction. — On doit s'assurer qu'il n'y a pas de déchirure des parties, ni fracture des parois alvéolaires. 11 convient également d'inciser la gencive au collet de la dent à l'aide d'an déchaussoir en forme de lancette à l'usage des vétérinaires, ou à son défaut à l'aide d'un bls-
Fig. 1938. — Bistouri denuire.
touri étroit (fig. 1938), puis glisser les mors du davier sous la gencive décollée et n*ébranler la dent que doucement et progressivement afin de respecter le plus possible l'alvéole qui sera le meilleur moyen de contention ; cependant P. Guillot (2) cite un cas où une réimplantetion réussit malgré cette complication.
2° Préparation. — On doit, si la racine présente une altération (greffe thérapeutique), en
(1) Dop, lac, cit.
(î) Guillot, Communication faite à la Société <f •tonlogie [Gazette odontoiogique, 1880, p. 3%, 1881f
GREFFE D'EMPRUNT DÉTËBOPLASTIQUE.
réséquer te sommet (<), ce qui est inutile ai la dent est saine, et qu'elle s'adapte bien au nouvel alvéole, à condition touterois d'en extraire la pulpe et de remplir le canal dentaire d'une tige d'or ou de plomb (voir Obturation dt$ racines). Puis on la plonge pendant 4 ou S minutes dans l'eau légèrement phéniquée à 35 degrés avant de la remettre dans l'alvéole préalablement lavé, comme nous venons de l'indiquer. Si la dent est cariée, il faut procéder
Fig. 1939. — Dent misa dtni an bain antiseptique pendsnt l'opération de l'obtnntloD (*).
(*) A, «uriflcaiiOD.
àl'obluralion. Nous conseillons, comme le travail peut quelquefois demander assez de temps, de placer la racine dans un tube fin de caoutchouc lié au collet de la dent (flg. 1939); dans ce lube un peu plus long que les racines on mettra une solution légère de sulfate de cuivre à 1 p. 100; de celte façon la racine baignera tout le temps que durera l'opération dans un véritable bain antiseptique; la dent portée au laboratoire sera mise dans un élan h mors recourbés comme ceux d'un davier, de façon ft ne serrer la dent qu'au collet et ne pas meurtrir la partie vivante de la racine; alors le travail sera fait sans aucune difficulté.
3* Réimplantation. — Si avant de remettre la dent dans son alvéole on constate au moyen d'un stylet la présence d'une ou plusieurs esquilles, on doit procéder à leur extraction ; on pratique ensuite quelques injections d'eau alcoolisée, d'eau salée, ou mieux d'une solution de sulfale de cuivre.
4* Conlenlion. — Quant au moyen de contention, une fois la dent réimplantée, on ne doit j avoir recours que lorsque celte dent se trouve privée de ses voisines : le moyen le plus simple est la ligature en huit de chiO're soit au moyen d'un fil métallique (argent, magnésium), loU avec
un cordonnet de lin, soit avec un fil Je catgut qui se résorbera de lui-même. A ce moyen ou peut ajouter les atlelles en gutta-percha.
H. Andrieu a décrit un appareil qu'il emploie de préférence, et dont il donne le procédé opératoire de la façon suivante.
Avant d'extraire la dent, il prend une empreinte de la mâchoire, à l'aide de laquelle H obtient un modèle qui lui permet d'estamper une gouttière en or ou platine semblable h celle de U. Gaillard pour les redressements des arcades dentaires; celle gouttière embolie non seulement les dents, mais encore le rebord gin-
Fig. 1940. — Appareil de contention de M. Andrlea {*j.
(*) C, Ttilve permettint le pissage des injections; A, llgUure milDLenant l'appareil.
gival dans une hauteur de 3 à 4 millimètres comme le montre la figure 1940.
En face des inlerslices qui séparent la dent malade de ses voisines, et au niveau de leur collet se trouvent deux ouvertures qui permettent de passer des liens métalliques ou des fils, qui embrassent dans leur anse chaque deiil voisine de celle qui a été réimplantée et laissent celle-ci libre, de façon à maintenir l'appareil en place. Enfin, au niveau de la partie médiane de la couronne de la dent malade, à 2 millimètres environ de la face broyante ou incisive, il pratique sur l'appareil et sur chaque face une petite fenêtre destinée à découvrir les deux tiers de la hauteur da cette couronne, et à permettre le libre passage des injections délersives et antiseptiques, pendant tout le temps que l'appareil doit rester en place.
Dès lors, la dent réimplantée est maintenue exactement à la place qu'elle occupait avant son extraction et de plus elle est mise à l'abri des chocs et ébranlements produits par l'effort de la maslication.
La durée de la consolidation est en moyenne de quinze à vingt jours; on conseillera des bains de bouche avec le mélange suivant :
Chlorate de potasse., 8 grammes.
Eau 300 —
Eau deCotogne 30 —
AFFECTIONS TRAUMATIQUES