TORTICOLIS MUSCULAIRE
Le torticolis musculaire a pour siège principal les sterno-mastoïdiens et quelquefois en même temps les trapèzes. A l'état physiologique les deux sterno-mastoïdiens et les deux trapèzes se font réciproquement équilibre, et maintiennent, par leur seule tonicité, la tète en position normale sur la colonne vertébrale. Que l'un de ces quatre muscles vienne à être frappé, soit de paralysie, soit de contracture ou de rétraction, aussitôt l'équilibre est rompu, et la télé dévie soit du côté où l'entratne la résultante des forces des muscles non paralysés, soit du côté du muscle contracture ou rétracté. En fait, le cas le plus fréquent est celui de la contracture ou de la rétraction, mais les exemples de torticolis paralytiques ne sauraient être révoqués en doute.
Le torticolis musculaire est permanent ou qod permanent : permanent, c'est une difformité congénitale ou acquise ; non permanent, c'est une des formes du torticolis par contracture, c'est une maladie qui mérite d'être étudiée à part*
4o TORTICOLIS MUSCULAIRE PERMANENT,
Étiologie.
Le torticolis musculaire permanent, congénital ou acquis, est dû à la rétraction, à la contracture ou à la paralysie de l'un des sternomastoïdiens, et quelquefois, mais rarement, du trapèze, du splénius et des autres muscles du cou.
A. Torticolis par rétraction musculaire, — C'est la forme que l'on trouve le plus souvent dans le torticolis congénital.
Un certain nombre d'auteurs allemands nient l'existence du torticolis musculaire, congénital : Volkmann entre autres, en 1872 (2), soutenait que le torticolis « soi-disant congénital dé-
(1) Holmes Coote, Médical Times and Gazett, 3 August 1861, p. 108.
(2) Volkmann, Handbuch der aiigemeinen und specieile Chirurgie yon Pitlitund Biliroth. B. II, Abth. Il, Lief. II. t%U ; Die Krankheiten der Muskeln und Sehnen, § 790, S. 87Î.
TORTICOLIS MUSCULAIRE. — ÉTIOLOGIE.
pend de ruptures obstétricales du sterno-mastoîdien. » Je me hâte d'ajouter, d'ailleurs, qu'il vient de corriger cette opinion absolue (1), dont il n'avait pas la paternité. Stromeyer(2) admettait, en effet, sans preuve anatomique ni clinique, une déchirure du sterno-cléido-mastoïdien au moment de la parturition, puis une rétraction cicatricielle consécutive. Du reste, sur les cinq observations qu'il relate, il n'en est aucune où les signes cUniques permettent de présumer l'existence de la rupture musculaire en question. Malgré cela, la théorie hypothétique de Stromeyer a trouvé de nombreux adeptes en Allemagne : G. Fischer (3) en particulier. Cependant rien n'est moins admissible pour les raisons suivantes : 1* La prétendue rupture du sterno-mastoïdien au moment des accouchements difficiles, à la suite des présentations du siège ou de certaines applications de forceps sur le cou, connue sous le nom d'hématome du sterno-mastoïdien, n'est point une rupture du muscle, c'est tout au plus une contusion avec attrition légère; 2^ de plus les enfants qui ont eu des hématomes n'ont point d'ordinaire le torticolis. S'ils en ont un, il est passager et dirigé du côté sain, ce qui légitimerait dans les cas rares l'hypothèse d'une rupture ; 3o loin d'être une cause de torticolis, 1 hématome du sterno-mastoïdien en serait plutôt un effet ; témoin les deux cas de Petersen concernant deux enfants venus au monde naturellement et facilement, avec un torticolis et qui eurent secondairement des hématomes; 4» il existe des autopsies où on ne trouve pas trace de rupture (voir plus loin) ; 5° Dieffenbach cite un cas de torticolis chez une jeune fille, dont les parents présentaient la même difformité, et je me souviens avoir vu moi-même un étudiant en médecine, que M. CoUin m'a montré comme ayant porté longtemps une Minerve, et dont le frère et le père étaient atteints de torticolis; c'est assez dire que l'hérédité et par conséquent la congénitalité du torticolis peuvent exister ; 6» enfin la rupture du sterno-mastoïdien est absolument incapable de produire le torticolis, c'est-àdire un raccourcissement du muscle au moins
(1) Volkman, Das sogenannte angeborene Caput obttipum und die offene Durschneidung des M, iiemocieidomastoides. Centralblatt fur Chirurgie, 1885, no 14, S. 233.
(2) Stromeyer, Operative orthopâdik Chirurgie II, 425, elVeiersen^Caputobstipum. Archivfûrklin, Chir,, 1884, B. XXX, p. 781.
(8) G. Fischer, Deutsche Chirurgie^ 1880. Lieferong, S4. Krankheiien des Halses, S. 34. Cepui obsHpum*
du côté blessé. Je vais tâcher de le démontrer, en m'aidant du très intéressant travail de Petersen (i). Je n'aurais au surplus pour cela qu'à renvoyer au chapitre que j'ai écrit sur les ruptures musculaires dans le tome III du présent ouvrage (2). Les ruptures musculaires ont évidemment pour résultat, au moment où elles se produisent, un allongement du muscle blessé et une rétraction tonique de l'antagoniste ; par conséquent, la rupture du sterno-mastoïdien a porur résultat immédiat un torticolis aigu du côté sain. Mais, avec ou sans le secours de l'art, les ruptures musculaires guérissent. Comment cela? Si l'art intervient, c'est pour corriger la difformité apparente, rapprocher et maintenir immobiles les extrémités musculaires séparées ; en ce qui concerne le sterno-mastoïdien c'est pour redresser la tête. Si Fart n'intervient pas, la nature agit seule. Dans les deux cas, il se fait entre les deux bouts musculaires une cicatrice plus ou moins longue, mais toujours rétractile, qui comble le vide laissé par la solution de continuité et réunit la plaie musculaire. Or, on a accusé comme cause de torticolis du côté blessé : i * la rétraction de la cicatrice ; 2^ la rétraction musculaire.
Mais la rétraction maxima de la cicatrice ne peut, on le conçoit, avoir qu'un effet, c'est de r éunir les deux tronçons musculaires de façon à produire la restitutio ad integrum naturale. Le pis qui puisse arriver, c'est que cette rétraction manque ou soit insuffisante pour diminuer la longueur de la cicatrice : le résultat serait alors un allongement du muscle et un torticolis du côté sain. D'autre part, la rétraction musculaire ne s'observe, dans la pathologie musculaire, qu'à la suite des myosites totales, lesquelles sont bien rares à la suite des ruptures.
Du reste, pourquoi y aurait-il rétraction du sterno-mastoïdien à la suite de la rupture de ce muscle, alors que la même lésion sur d'autres muscles du corps n'est point suivie de raccourcissement 7
Au surplus, comme dernier argument capital parce qu'il est clinique, je rappellerai que dans aucun des iO cas de rupture du sterno-mastoïdien relevés par Maydl (3), sauf les cas très pro-
(1) Petersen, CapiU obstipum (zur ^tiologie imd Behandlung), Archiv fUr klinische Chirurgie, 1884, B. XXX, p. 781.
(2) M. Jeannel, Encyclopédie internationale de chirurgie^ t. m, 1884. Ruptures musculaires, p. 164.
(8) Maydl, Ueber subcutane Muskel und Sehnenzer reissungen sowie Rissfracturen. Deutsche Zeitschrift fur Chirurgie, BB. XVII und XVIII.
blémaliques de Cavalier, il n'a existé de torticolis consécutif. La rupture musculaire n'a donc rien à faire dans Tétiologie du torticolis. Mais, persuadé de l'authenticité, contestable du reste, des faits allégués où des enfants atteints ultérieurement d'un torticolis plus ou moins passager sont venus au monde par le siège avec ou sans hématome, on pourrait répondre que si l'hématome du sterno-mastoîdien n'est point une rupture, c'est du moins une lésion du muscle suffisante pour en déterminer l'arrêt de développement et la contracture, et par conséquent suffisante pour engendrer le torticolis : l'argument est spécieux mais peu solide ; les deux faits de Petersen l'ébranleraient déjà, les expériences de Witzel en prouvent l'inanité. En effet Witzel (1) (d'après Petersen), voulant faire des expériences sur l'influence qu'exerce le torticolis sur le développement du crâne, a essayé de produire expérimentalement le torticolis et cela en partie par l'attrition du sterno-cléidomastoîdien d'un côté sur un lapin ftgé de quelques jours. 11 obtint des hématomes assez facilement, mais point de torticolis ni passager, ni permanent, ni primitif, ni consécutif. Bien plus, sur les animaux sacrifiés, longtemps après, on ne trouva plus trace de la blessure.
De toute cette discussion, il résulte que le torticolis musculaire congénital ne saurait être nié, et qu'il faut renoncer à invoquer, pour l'expliquer, d'hypothétiques ruptures ou des hématomes plus ou moins primitifs. Pourquoi d'ailleurs cette insistance à admettre quand même cette étiologie pour le torticolis, lorsqu'on n'en parle pour ainsi dire point à propos du pied bot?
On a invoqué encore comme cause du torticolis musculaire congénital l'insuffisance de liquide amniotique, et une mauvaise attitude prise et gardée par le fœtus. Delpech prétendait, il est vrai, qu'une position anormale conservée longtemps était incapable de déterminer une rétraction musculaire. Outre que c'est là une affirmation trop absolue, démentie par bien des ankyloses en mauvaise position ; Petersen fait remarquer qu'il y a lieu de distinguer entre un muscle développé et un muscle en voie de développement, comme le sont ceux du fœtus.
Mais, en réalité, ce n'est encore là qu'une hypothèse, et la cause du torticolis musculaire congénital est encore à trouver.
Le torticolis acquis permanent possède une
(I) Witzel, Beiirage zur Kenntniss der secundâren Veranderungen beim musculâre Schiefhalse, Deutsche Zeitschri/t fur Chirurgie, B.XVIU, 1883, S. 534.
étiologie plus nette. Les mjosites totales du stemo-mastoïdien suppurées ou syphilitiques comptent au premier rang. Or, on sait combien sont fréquentes chei l'enfant les inflammations du cou, adénites et phlegaions autour des] stemo-mastoîdiens et on sait coaibien souvent ces muscles se prennent consécutivement De Saint-Germain (I) cite un cas démonstratif, dû à Dolbeau (2); il relate, en outre, le fait d'one fusée purulente provenant de la fonte de tubercules ganglionnaires issue dans la gaine do sterno-mastoîdien .
Quant aux myosites syphilitiques do steraomastoîdien, Ricord en cite des exemples trèê nets ; et l'on sait que les muscles atteints de cette maladie se transforment en définitive en tissu cicatriciel doué d'une forte rétractilitè.
Enfin les plaies du sterno-mastoîdien, pour peu qu'elles soient compliquées de perte de substance, guérissent en laissant un raccourcissement proportionnel du muscle, d*où un torticolis.
B. Toi'ticolis par contracture, — Quant à la contracture sans rétraction du stemo-mastoIdieD d'origine purement nerveuse, hystérique ou réflexe, elle existe réellement. J'y reviendrii plus utilement à propos du torticolis spasmodiqœ ou intermittent; pour le moment, qu'il me râffise de dire qu'eUe peut être congénitale et indolore, et donner alors lieu à tous les phénomènes du torticolis ordinaire. D'ailleurs la contracture permanente et longtemps prolongée peut aboutir à la rétraction.
C. Torticolis paralytique, — Enfin la paralysift ou l'atrophie de l'un des stemo-mastoîdiens^ soit isolée, soit accompagnée d'hémiplégie, engendre un torticolis du côté opposé dont le mécanisme est aisé à comprendre. J'entends du reste, id, parler des paralysies ou des atrophies définitifos et non pas des paralysies transitoires qui accompagnent les maladies aiguës de Tencéphaie.
J'ai eu jusqu'ici presque uniquement en vae le sterno-mastoîdien, parce que les maladies de ce muscle sont les plus fréquentes dans le to^ ticolis ; toutefois, tous les muscles du cou peuvent, soit isolément, soit en même temps que le sterno-mastoîdien, être atteints et déterminer une déviation de la tête correspondant à leur action physiologique. Delore, de Lyon (3), a même
(1) De Saint-Germain, Chirurgie orthopédique, \9$h p. 205.
()) Dolbeau, Gazette des hôpitaux, 1860.
(3) Delore, Du torticolis postérieur et de son traitement par le redressement forcé et le bandage silicate. Gazette hebdomadaire, 15 mars 1878.