SI
MÉLANGE DU PUS ET DU SANG
pus dans le sang était donc encore la conclusion légitime des expériences de Gamgee.
Cependant, tandis que Bonnet, de Lyon (l)* en 1855, se ralliant à cette conclusion affirmait que la pénétration des globules de pus dans le sang était un des trois facteurs indispensables de la pyohémie, M. Gosselin (2) (1855), moins absolu, soutenait que « si le pus sert de poison dans certains cas d'infection purulente, la matière toxique est différente dans certains autres, et en particulier dans ceux où Ton ne trouve point de phlébite suppurée ».
Les travaux de Virchow relativement à la pyohémie datent de 1846. J'ai cru cependant qu'il y aurait bénéfice pour la compréhension des idées de ce savant, à me départir un instant de mon respect pour la chronologie et à réunir Texposé de ces travaux à la date où Virchow luimême les a condensés et complétés.
Virchow s'attacha à démontrer que 1 infection purulente, dans le sens littéral du mot, n'existe pas. Dès 1846 (3) il avait prétendu que le caillot veineux des veines enflammées ne devenait pas purulent, mais puriforme; qu'il n'était pas envahi par une sécrétion de pus provenant de la paroi de la veine, mais qu'il subissait une transformation chimique, une sorte de digestion et de ramollissement, comme en subit la fibrine coagulée dans un verre à expériences ; que, par conséquent, l'on avait pris pour du pus, dans le sang coagulé, ce qui n'en était pas.
Encore en 1846 et en 1847 (4). passant à l'examen du sang pyohémique liquide et en circulation, et se fondant sur l'identité des leucocytes avec les globules du pus, il avait attribué à une accumulation de leucocytes, ou à une leucocytose, l'aspect du sang décrit comme pyohémique.
Puis, en 1847 et en 1854 (5), il avait démontré en empruntant, en partie au moins, les
(1) Bonnet (do Lyon), Mémoire ster la nature et le truitement de Cinfection purulente^ lu à la Société de médecine de Lyon {Gazette médicale de Lyon^ 185S,
(2) Gosselin, Sur la fractures en V et sur /es phénomènes toxiques graves qui les accompagnent. Mémoire lu à la Société de chirurgie en 1855 publié in Mémoires de la Société de chirurgie, t. V, p. 147, en 1868.
(3) Virchow, ZeiUchrift fur rationelle Medicin^ 1S46. Band V, seite 226.
(4) Vfrchow, Froriep's Notizen, 1846, und Archiv fur paihùlogische Anatomie, 1847, Band I, s. 242.
(5) 'Virchow, Archiv fur pathologische Atatomie, 1847, Band I, s. 17S-181, und Handbuch der speciellen Pathologie und Thérapie, 1854, B. I, s. 282.
arguments de Cruveilhîer, que l'absorption du pus en entier avec ses globules intacts est une impossibilité (Voy. Doctrine de Vabsorption), et qu'il n'y avait qu'un seul mode possible do pénétration du pus dans le sang, à savoir l'intravasalion ou résorption, c'est-à-dire l'introduction par un vaisseau ouvert.
Enfin, en 1850 (1) et plus tard en 1850 (2), Virchow cond^^nsa en les complétant ses précédents travaux et formula lu théorie suivante :
Dans les veines l'intravasation du pus est rare et a pour résultat la mort par embolie ou obstruction vasculaire ; dans les lymphatiques elle est au contraire constante. Que le pus soit intravasé ou qu'il soit formé dans le canal du lymphatique, il est arrêté par le premier ganglion, de même que tout corpuscule de bleu de Prusse ou de cinabre dans les tatouages; il ne peut donc arriver dans la circulation et provoquer la véritable pyohémie, vu Timperméabililé absolue du ganglion aux corpuscules solides. Mais ce ganglion, sous l'influence du contact du globule de pus, s'irrite et s'enflamme. Or, d'après les recherches de Virchow lui-même, toute irritation ganglionnaire a pour conséquence immédiate une augmentation des globules blancs du sang, c'est-à-dire une leucocytose symptomatique. C'est cette leucocytose qui donne au sang l'aspect purulent faussement rapporté par tout le monde à la présence réelle du pus.
Virchow n'entraîna d'ailleurs pas la conviction dans tous les esprits.
En France, Batailhé (3) et Alexopoulo (4) (1863) injectèrent de nouveau du pus putride dans les veines à des animaux et produisirent des lésions et des accidents pyohémiques.
Puis 0. Weber, en Allemagne (5) (1864-1865), entreprit et publia une série d'expériences surtout destinées, il est vrai, à l'étude de la pyrétologie chirurgicale, mais où il étudia avec détail les conditions de production de la pyohémie consécutivement à la pénétration du pus dans
(1) Virchow, Gesammelte Abhandlungen zur iomsenschaftlichen Medicin; Frankfurt, I8ô6, s. 219-729.
(2) Virchow, Cellularpathologiein ihrer Begimndung auf physiologische und pathologische Geweàelehre, Berlin, 1859. Trad. Picard, édit. 1866.
(3) Batailhé, Note sur l'infeclion purulente (C. A, Acad. des se, 1863, 2« semestre, t. LVIII, p. 4Ci).
(4) Alexopoulo, De l'infection purulente, ou de Hnfection putride aiguë {septicémie aiguè\ ; thèse de Paris, 1863, n» 151.
(5) O. Weber, Experimentelle Studien uber Pyàmie, Septikàmie und Fieber (Deutsche Klinik, 1864, nM8-5l, — 1865, n' 2-5 7-8).
MAURICE JEANNEL. — DE LA PYOHÉMIE
le sang. 0. Weber prétendit même que le pus pur et de bonne nature jouissait de toutes les qualités nécessaires pour engendrer la pyohémie (I).
En môme temps Billroth (2) (1864-1865) pratiquait aussi des injections de pus dans les veines, et tout en reconnaissant l'activité du pus putride, il concluait que la pyohémie naissait d'ordinaire à la suite de la résorption du pus non altéré (3) 0. Weber, Billroth et Batailhé étaient donc, à rencontre de Virchow, partisans de la doctrine de l'infection purul<*nte.
Cependant Braidwood (1868) (4) ne trouva matière à conviction nulle part, pas même dans les expériences qu il avait lui-môme pratiquées. Ces expériences, au nombre de quatre, consistèrent en deux injections de levure de bière, une injection de sable et une injection de pus à dose massive. Braidwood n'obtint aucun effet concluant. Il protesta d'ailleurs que les expériences faites sur les animaux ne pouvaient avoir la valeur qu'on leur attribuait, parce que la fièvre suppurative ou pyohémique est une maladie sui generis impossible à provoquer.
En i869, Hueter (5) soutint et développa la théorie d'O. Weber et de Billroth, et affirma encore une fois que la fièvre pyohémique dépendait de l'introduction dans le sang des éléments du pus. Il avoua d'ailleurs qu'il était la pluparl du temps impossible de démontrer anatomiqucmcnt la présence du pus dans le sang; mais il considéra la doctrine comme irréfutablement démontrée par 0. Weber et Billroth, refusant d'accorder toute autorité aux expériences pratiquées avant ces deux chirurgiens.
D'autre part, M* Sédillot (0) déclara encore, en 4870, que ■ la pénétration des éléments solides du pus dans le sang est la cause de l'infection purulente », prétendant en avoir fondé la
(1) Voy. DoctrirufS toxémiqves.
(2) Billroth, Beohaehtungssludien ùber Wundfieber und accifientelles Wundkrnnkheiten {Archiv fur klinische Chirurgie, 1864-1865, B. II, s. 825-511 ; B. VI, 8. :\V1; B. VIII, s. 52-168. Traduit en français parle D' Culmann in Arch. yen, de médecine, 1865, G* série, t VI, et 18(î7, 6» série, t. VII).
(8) Voy. Doctrines toxémigues.
(4) Braidwood, on Pyœmia or suppuratio Feher, 1868: traduit en français par Edw. Alling. Paris, 1870. p. 238 ot suiv.
(5) lluetcr, Uftndbueh der nUgemeinen und speciellen Chirurgie von Pithn und Billroth ; die Pyâmi^che)i Fitber. Erlangen, 1869; B. I, Abth. il, Heft. I, 8. 56-00-70.
(6) Sédillot et Legouest, Traité de médecine opéra- ^oire, 1870, p. 34.
démonstration sur quatre ordres de preuves : (c i^ La préexistence constante d'un foyer de suppuration ; 2® la relation observée entre la formation du pus dans les veines, le passage de ce liquide dans le sang et le développement de la pyohémie ; 3<^ la présence constatée du pu<( dans le sang ; 4<^ les résultats des injections de pus dans les veines des animaux, qui présentenl les mêmes symptômes et les mêmes lésions anstomo-pathologiques que nos blessés. »
A l'Académie de médecine de Paris, lors de la discussion qui eut lieu en i 869- 1871, personne, sauf MM. A. Guérin et Chauffard, ne contesta le fait de l'origine purulente de la pyohémie; la discussion porta principalement sur l'exclasivisme de cette origine et sur le mode d'action et les qualités du pus introduit dans la circulation.
Encore en 1881, A. Guérin (I), sans méconnaître que des abcès métastatiques soient la conséquence de l'introduction du pus dans les veines, soutenait cependant que cela ne prouve point que rinfection purulente soit due à la résorption du pus à la surface d'une plaie ou à h phlébite.
En résumé, malgré l'opposition de Virchow, le dogme du mélange du pus et du sang, toutes réserves faites sur la nature putride ou non du pus, demeure anatomiquement et expérimentalement démontré comme l'une des origines possibles de l'infection purulente. Virchow, qui seul a essayé d'élever contre cette doctrine un faisceau de preuves anatomiques, mais aussi théoriques, a réussi, il est vrai, à montrer, comme on le verra plus loin, que la pyohémie peut résulter de l'introduction dans le sang d'une substance ichoreuse autre que le pus ; mais il s'est absolument trompé en répudiant l'infection purulente dans le sens littéral du mot. Quelque fondées que fussent ses déductions, comment Virchow pouvait-il d'ailleurs expliquer le succès des expériences d'injection intraveineuse de pus si habilement pratiquées par Gûnther, Castelnan et Ducrest, Lebert, M. Sédillot et Gamgee, pour ne parler que de celles qui furent faites avant la publication de ses travaux, en 1856. Il ne pouvait en nier les résultats positifs! Et s'il pouvait répondre que le pus n'avait agi qu'à la manière des embolies fournies par une thrombose veineuse, il n'en reconnaissait pas moins ainsi la capacité pyohémigène de ce liquide. Restaient donc seulement les objections mécaniques, c'està-dire concernant les voies et moyens de péné-
(1^ A. (îuc^rin. Art. IicracnoN nmrLK?iTE du Dictimnaircde méd, et dechir, pratiques, 1881, p. 244.
DU MODE DE PÉNÉTRATION DU PUS DANS LE SANG
tration du pus dans les vaisseaux ; l'histoire va nous les faire connaître et nous permettre d'en apprécier la valeur. Le pus introduit dans le lang peut causer la pyohémie; mais comment peut-U s'y introduire ?
DU MODE DE PÉNÉTRATION DU PUS DANS