HISTOIRE GÉNÉRALE DU DOGME DU MÉLANGE DU PUS ET DU SANG
Avant que Bertrandi, Larrey, etc., ne se perdissent dans leurs hypothèses sur l'origine des abcès du foie consécutifs aux plaies de tête, des observateurs plus sagaces avaient soutenu que le pus des plaies pouvait pénétrer dans les vaisseaux et se mélanger au sang ; ils avaient même entrevu un rapport entre cet accident et les maladies fébriles des blessés caractérisées par la production d'abcès dans les viscères.
L'idée de rapporter ces maladies à une infection du sang date d'Ambroise Paré (1561); mais c'est Bocrhaave, en 1720 (1), qui le premier accusa forincllcnient le mélange du pus et du sang
(1) Bocrliaave, Aphorismi de cognoscendis et curan^ dis morfjis in usum doctiinx domesticje digesli; 1720 Aph. 400.
d'altérer ce liquide et de produire les collections les plus fâcheuses dans les organes. Sous la forme sententieuse d'un aphorisme, Boerhaafe se contenta d'af&rmer le fait, dédaignant d'apporter à l'appui aucune observation ni aucune autopsie. Boerhaave, il est \Tai, avait eo vue la terminaison des abcès ordinaires, mais il n'en est pas moins réel qu'il signalait les effets du mélange du pus au sang. Le Dran (i ) (1 831 ), Béïiter (2) (I73D), se rangèrent à l'opinion de Boe^ haave. Quesnay (3) (1749), qui visait bien règlement les accidents traumatiques, prétendit même que le pus pouvait se former dans les Taisseaox aux dépens des éléments du sang. Ce fût d'aiOears alors une théorie assez généralement admise, s'il faut du moins en croire Foubert (4) (1757). Morgagni (5), en 1761 , avait même relaté plusieurs observations où l'autopsie avait révélé du pas dans les veines et des abcès dans les viscères. Mais chez la plupart de ces auteurs la croyance à l'altération du sang pars le pus résultait d'une impression clinique et d'une induction hypothétique plutôt que de recherches anatomo-patholo* giques précises et nombreuses. Sauf Morgagni, en effet, la plupart se bornent à des affirmations ; la coexistence d'une plaie, ou d'un abcès, dont la suppuration se tarit et d'abcès multiples dans les viscères leur suffit pour donner la valeur d'un axiome à la supposition du mélange dn pus et du sang.
Avec Hunter, en 4784, commence au contraire une ère de recherches anatomiques qui, tout en ayant la phlébite pour objet principal, n'en poursuivaient pas moins la solution du problème de l'infection purulente. John Hunter, en 1784, affirma en effet le passage dn pas, sécrété par une veine enflammée, dans la circulation et doubla son affirmation de pièces anat(h miques démonstratives. Il ne disait pas, à la Yérite, que la pénétration du pus dans le sang eût pour résultat la formation d'abcès dans les viscères; c'était simplement pour lui la causa de h terminaison fatale dans la phlébite (6).
(1) Le Dran, Plaies {Formes à feu, 1731, 1. 1, p. 64.
(2) Ilcister, Imtitvdiontt chirurgicje; Amttelod., 1739, liv. IV, p. 280.
(3; Quesnay, Traité de la suppurationf 1749, p. tïi-
(4) Foubert, Mém, sur les grands abcès du fondement: réflexions post obs. III {Mém, Académie royai^ de chirurgie, 1757, t. II, p. 465).
(5 Morgagni, de Sedibus ifior6ortiiN, etc., HSli 51* lettre, § 22 et § 23.
(G) Hunter, Observations an the InfiammaHon of ihe internai Coals of Veins, lu en 1784 et pnblié eo 1793 in Transactvjns ofa Society for ike iatpnet
MÉLANGE DU PUS ET DU SANG
Quf'lque temps après Hodgson (1), en i815, et plus tard, en 1 81 9, son traducteur Breschet(*2), dans leurs éludes sur la phlébite, rapportent avec détail une série d'observations où Tanatomie pathologique avait péremptoirement prouvé la présence du pus dans les vaisseaux. Rihes, en 1846, démontre la présence du pus dans les veines de femmes mortes d'accidents puerpéraux, évidemment pyohémiques, bien qu'il ne les qualifie pas ainsi. Mais, s'il attribue nettement la cause des accidents et de la mort au mélange du pus et du sang, il ne parle cependant pas encore d'abcès viscéraux (3).
Peu après, Garmichaël (4), en 1818, à propos, cette fois, de la mort rapide des opérés, accusa aussi le mélange du pus et du sang qui succède à Tinflammation des veines avoisinaut la plaie.
Ce fut aussi pour expliquer des abcès pulmonaires consécutifs à une inflammation des veines que Palletta (5) (1820) invoqua l'entrée en circolation du pus veineux.
D'autre part, Gendrin (6) (1820) institua une expérience pour prouver la transformation du lang en pus. Il mélangea i partie de pus avec 8 parties de sang fraîchement tiré et constata au beat de 24 heures , à l'aide du microscope, la disparition des globules de sang.
Cependant, en 1821,, James (7) exprimait au moins un doute sur la possibilité de la pénétration du pus dans les vaisseaux. Mais, d'autre part, Erdmann (8j (1821) étudiant des cas d'infection
•«1/ of médical and chirurgical Knowledge, p. 18; (Buvres eomplétet de J. Hunter, trad. Ricbelot. Paris, IMO, t. m, p. 643.
(I) Hodgson, a Treatise on the Disease of Avteries nd Veins, 1515, p. 419.
(î) Breschet, Journal complémentaire du Diction' nÊÎre des sciences médicales, Paris, 1819, t. Il et III.
(3) Ribes, Exposé sommaire de quelques recherches naiomiqueSf physiologiques et pathologiques {Mémoires de la Société médicale d'émulation, 1816, t. VIII, P.«).
(4) Carmichaei, Observations on Varix and Venous Inflammation (Transactions of the King's and Queen's CùUege of Phys. in Ireland ; Dublin, 1818, t. II, P-M).
P) V%\\^^,ExereUationespalhologicx; 1820, ch. III p. 20 21.
(6) Gendrin, Histoire anntomique des inflamma' «ont. Paris, 1820, t. II, p. 13 et 14.
\1) J.-H. James, Observations on someof the gênerai Prineipies and on the particularing Nature and Ireotment of the différent Species of Inflammation, London, 1821, p. 51-216,
(8) Erdmaon, Annales scholse medicœ Dorpatensis^ IMS, 1819, 18Î0; Dorpat, 1821, p. 214-217. Ençyd. du chirurgie.
purulente positive avec abcès viscéraux, trouva du pus dans les veines enOammées et déclara que c'était la cause des abcès et de la mort.
En 1822, Gaspard(l) s'adressa, le premier, à la méthode expérimentale. Dans le but d'étudier les maladies purulentes et putrides, il injecta du pus datis les veines à des animaux. C'était du p»is altéré par l'exposition à l'air. Gaspard, il est vrai, n'avait pas en vue l'infection purulente, niais bien la septicémie ; ses expériences et ses conclusions ont été par conséquent plus utile*^ ment analysées ailleurs (Voy. Septicémie, p. 312); qu'il nous suffise de dire ici qu'il réussit à provoquer les symptômes généraux de la pyohémie, mais qu'il n'aboutit qu'à en ébaucher les lésions.
Peu après, en 18'23, Velpeau soutint sa thèse inaugurale (2), et créa le mot infection purulente pour désigner l'état du sang altéré par le pus. Malgré les travaux précédents, la réalité du dogme du mélange du pus et du sang n'était pas encore généralement reconnue. La résorption de Boerhaave était à peu près oubliée ; la phlébite n'était encore que timidement invoquée comme cause des accidents fébriles des opérés; Velpeau lançait donc les idées humoristes de l'absorption et de l'infection purulente, en réponse aux doctrines seules régnantes de l'évolution des tubercules préexistants et de l'influence sympathique, doctrines éminemment solidistes. Quelle que fût l'erreur physique d'où il fit naître l'infection, quelque entaché d'iatro-mécanisme que fût son humorisme, Velpeau n'en a pas moins ouvert ainsi la grande voie qui devait conduire aux découvertes modernes. Il ne devait d'ailleurs pas s'en tenir à ce premier appel.
En 1825, Ribes (3) insista sur les idées qu'il avait soutenues en 1816. 11 cita sept observations de phlébite, dont quatre suivies de mort ; dans une seule, la troisiènre, il signala des abcès métastatiques, l'un sous le grand pectoral, l'autre au sommet du poumon droit : du pus existait dans les veines. Ribes n'hésita pas à voir une relation comme de cause à effet entre la présence du pus dans ces vaisseaux et les abcès.
Velpeau rentra alors en lice (1826) et développa ses idées dans un très important mémoire, où il s'clTorçait de démontrer que la viciation du
(1) Gaspard, Mémoire physiologique sur les maladies purulentes et putrides; Journal de Magendie, 1822, p. 1. *
{'}) Velpeau, Sur quelques propositions du médecine; thèse do Paris, 1823, no 16, §§ 19 et suiv.
(3) Ribes, Exposé succinct des recherches faites sur la phlébite {Bévue médicale, 1825, t. III, p. 5).
MAURICE JEANI^EL. - DE LA PYOHÉMIE.
sang par le pus était la seule cause des lésions ; il rejetait toute inflammation primitive du solide dans la genèse des abcès viscéraux et voyait dans la sécrétion purulente de la plaie la source unique où était puisé le pus, pour infecter le sang et l'économie tout entière. Quant à des preuves, il arguait deTidentilé de nature du pus trouvé dans le sang, dans les caillots fibrineux du cœuret dansles viscères, avec le pus delà plaie(l).
Bientôt après Maréchal (2) soutint sa thèse en 4828, afflrmant que le vide produit dans la poitrine pendant l'inspiration avait pour effet l'aspiration du pus dans les vaisseaux béants à surface de la plaie. Alors aussi Piorry (3) (1828) prétendit que le sang pouvait s'enflammer (hémitis) et même suppurer, et donna à la maladie qui résulte de cette suppuration le nom de pyohémie. D'autre part, Dauce(4) (1828-1829) vint, par une série de plus de 20 observations suivies d'autopsies, démontrer la pénétration du pus dans le sang consécutivement à la phlébite. 11 invoqua d'ailleurs l'inflammation veineuse comme origine constante des complications qui sur* viennent chez les opérés et qui sont anatomiquement caractérisées par la présence d'abcès multiples dans les viscères.
En même temps Reynaud (de Pelisanne) soutint aussi<1828) (5) sa thèse sur Tintroduction du pus dans les voies circulatoires. 11 insista sur l'altération que ce mélange inflige au fluide sanguin et s'efforça de concilier lliumorisme et le solidisme en attribuant les lésions du solide à la dyscrasie purulente des liquides.
Le dogme de l'infection purulente devient d'ailleurs, en i829, tous les jours mieux accepté par les chirurgiens. Blandin (6) (i 829) sacrifie son
(1) Velpeau, Recherches sur les altérations du sang dans les maladies {Revue médicale ^ 1826, t. II, 440).
(2) Maréchal, Recherches sur certaines altérations qui se développent au sein des principaux viscères à la suite des blessures et des opérations ; thèse de Paris, 1828, n» 43.
(3) Piorry, Dissertation sur cette question : Quelle part a V inflammation dans la production des maladies organiques? Paris, 1828.
(4) Dance, De la phlébite en général et de la phlébite utérine en particulier; Nouvelle bibliothèque médicale (Bulletin de la Soc. anat,^ 1828, juillet, t. III, p. 57. — Arch, gén, de Méd.^ décembre 1828 et février 1829).
(5) Reynaud (de Pelisanne), Quelques considérations sur l'introduction du pus dans les voies circulatoires ; thèse do Paris, 1828, n* 232.
(6) Blandin, Mémoire sur quelques accidents très fréquents à la suite des amputations {Journal hebdomadaire, 1829, t. II, p. 579, 21 mars.)
ancienne doctrine des tubercules préexistanU, qu'il déclare entièrement controuvée, et serangc franchement sous le drapeau de l'infectioD purulente et de la phlébite, dont il devient un des plus ardents avocats. Legallois (1) (1829) relaie plusieurs observations originales où « il ircaîa de la manière la plus évidente du pus dans le système vasculaire, dans le parenchyme des organes et dans la trame intime des tissus. »I1 prétend, du reste, que le mélange de pus ne change en rien les caractères physiques» da sang : « J'ai pris du pus, dit-il, et, à mesure qoe le sang coulait d'une veine ouverte, j'ai n^ intimement les deux liquides. La proportioa était de 1 partie de pus pour 2 de sang. Après vingt-quatre heures de repos, j ai examioé le mélange et, si je n'eusse connu d'avance qu'il contenait du pus, il m'eût été impossible d'en soupçonner la présence. » Legallois fait encore avec Dance l'expérience suivante : il injecte use once de pus dans la veine d'un chien ; l'animil meurt 12 lieures après l'opération. Le stng est partout noir et granuleux sans qu'il soit possible d'y découvrir le pus.
- En mômetemps Arnott(2) (1829) reprend cl commente les observations de Dance, et sondent que la présence du pus dans les veines est li cause principale, mais, non pas unique, des abcès que l'on trouve dans les viscères et des accidents généraux; il se dispense d'ailleurs d'indiquer quelle autre cause peut intervenir; mais il laisse deviner qu'il a en vue une infection particulière de l'organisme.
Quelque temps après, Piorry (3) (1831), pou^ suivant les idées qu'il professait en 4828, admit l'altération du sang par le pus dans trois cas : 1<^ à la suite d'hémitis; 2<» consécutivement à la présence du pus dans un organe très vasculaire; 3<* consécutivement à l'ouverture d'un abcès dans une veine ou à une phlébite. Il ajouta qu'il y aurait lieu de différencier deux grandes classes de pyohémie : i^ celle où le pus qui pénètre daos le sang est altéré et putréfié ; 2<^ celle où le pus absorbé est pur et non décomposé à la suite de son contact avec l'air. Piorry considérait comme anatomiquement démontrée la présence du pus dans le sang. Il envisageait comme formées par
(!) Legallois, Des Maladies occasionnées par tarisorplion du pus {Journal hebdomadaire^ 1829, t. IH, p. 166, 21 avril et p. 321, 30 mai.)
(2) Arnott, A Pathological Inquiry into seewidarjf tffectsof Inflammation ofthe Veins (Med, chir, Tra^ sactions, 1829, t. XV).
(3) Piorry, Des altérations du sang, pgohémit^ IIJJ'» p. 19.
MÉLANGÉ DO PUS ET DU S.VNG
Se?
du pus, des granulations qu*il voyait dans Tépaisseurde la couenne, plus près du caillot que de la surface de celle-ci, granulations grisâtres, plus foncées au centre qu'à la périphérie, se confondant par nuances insensibles avec la couche où elles sont déposées, d'un volume variant entre celui d'une graine de pavot et celui d'un grain de chënevis.
Disons tout de suite que Donné (1) (1836) montra que ces granulations apparaissaient sous le microscope comme formées par de très petits caillots emprisonnés dans de la couenne ; et que d'ailleurs Piorry lui- môme (2) reconnut ultérieurement son erreur (1842).
En 1832, M. Sedillot (3) et en 1833, Cruveilhier (4) confirmèrent chacun pour leur part le dogme du mélange du pus et du sang ; mais ils s'occupèrent plus spécialement du mécanisme par lequel s'opère la pénétration.
* En i834y A. Boyer (5) revint à la méthode expérimentale. 11 démontra que la disparition des globules sanguins dans un mélange de pus et de sang était simplement causée par la décomposition putride.
A. Boyer fit en outre des injections intraveineuses de pus sur des chiens et montra la nécessité de l'altération putride préalable du pus pour engendrer des symptômes et des lésions pyohémiques. (Voy. Doctrines toxémiques,)
En la même année 1834, Gunther (6) (de Hanovre) publia une importante série d'expériences dlnjections, dans les veines jugulaires, de pus ffliré sur une flanelle, pratiquées en particulier dans le but d'étudier les accidents secondaires (abcès viscéraux) de la phlébite. Vingt-deux fois
(1) Donoé, Mémoire sur les caractères distinctifs du pus {Archives gin. de Médecine, 1836, t. XI, 449. — Cwtn de microscopie, Paris, 1844).
(i) Piorry et Lhéritier, Traité de chimie pathologi" fur, 184?, p. 320.
(3) SédiUot, Phlébite traumatique; thèse dagréga-
(4) Craveiihier, Anatomie pathologique du corps humain, liv. XI, 1833. — Art. Phlébite du Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques en 15 volumes,
(5) A. Boyer, Mémoire tur les résorptions purulentes [Gazette médicale de Paris, 29 mars 1834).
(S) Gflntber (de Hanovre), Wie lange Zeit bedurfen Enttundungsknoten und Eiterheede in den Lungen (iogemuaUe Lungenknoten) zu ihrer Erzeugung ? ErwnttéU und àegrundet durch Versuche an Pferden mit direct in die Venen infundirtem Etter; nebst beilauffen^ndeuiungenaufdietecundaren Erscheinungen dk PîdMHi (Magaxin fur die gesammte Heilkunde im Jbfl» tSUt t. XUI, p. ^2).
sur vingt-trois essais, il réussît, sur le cheval, à provoquer dans les poumons des foyers inûammatoires et purulents, analogues à ceux do la pyohémie. Les symptômes généraux simulèrent ceux de Tinfection purulente, avec les différences apportées nécessairement par la constitution propre des animaux. Je n'entrerai pas dans le détail des très longues expériences (le Giinther, bien qu'elles soient peu connues, même en Allemagne ; il me suffira de dire qu'elles ont été faites en général avec du pus qui avait subi le contact de l'air, et par conséquent avec du pus altéré, mais soigneusement filtré et ne contenant point de grumeaux capables d'obstruer les vaisseaux. Les résultats positifs ont été la production d'abcès dans un délai de quelques jours, 4 ou 5 au moins, surtout lorsque les injections avaient été faites à plusieurs reprises par doses de 2 à 8 grammes environ. 11 est légitime d'en conclure que l'injection de pus dans les veines, le mélange artificiel du pus et du sang, opéré avec précaution et douceur, aboutit à la production des lésions qui caractérisent en général l'infection purulente.
En 1 836, Donné reprit la question de l'action du pus sur le sang et de la transformation des globules rouges du sang en globules de pus. Il soutint que le caillot, fourni par du sang mélangé de pus à sa sortie de la veine, devient diffluent et se dissout plus vite que le caillot fourni par du sang pur. Mais il n'osa pas affirmer la transformation des globules rougçs en globules de pus et il ne tint aucun compte de la putridité du pus mélangé (I).
Cependant Tessier (2) (1838), n'acceptant comme démontrée ni l'absorption ni la résorption du pus, nia la possibilité du passage du pus dans la circulation à la suite de la phlébite et se refusa par conséquent à admettre la doctrine de l'infection purulente, laquelle il substitua la diathcse purulente.
Velpeau, en revanche, dans une leçon orale professée en 1839, affirma de nouveau, en s'appuyant sur une série nombreuse de faits péremptoires, le dogme de la dyscrasie purulente, et soutint la démonstration anatomique de cette dyscrasie (3).
(1) Donné, Action du pus sur te sang fraîchement tiré lies veines : extrait d'une lettre à M. Dumas (C. W de V Académie des sciences, 1836, 1" semestre, p. 53.)
(2) Tessier, Exposé et examen critique des doctrines de la phlébite et de Vinfection purulente {V Expérience, IS38, t. I, p. 1).
(8) Velpeau, Leçons orales de clinique chirurgicale rédigées par le D' Pavillon, 1839-18i1, t. III, p. 6.
MAURICE JEANNEL. - DE LA PYOHÉMIE
En 1840, Gibert (i) passa en revue les différents moyens proposés pour révéler la présence du pus dans le sang et fut obligé d'en confesser l'insuffisance.
Le mélange du pus et du sang était à cette époque la doctrine régnante au sujet de la pyoliémie, malgré l'opposition de Tessier, qui d*ailleurs s'adressait principalement aux mécanismes invoqués pour engendrer l'infection. Mais la méthode expérimentale devait encore fournir une nouvelle série de preuves d'où sortirait la conclusion définitive de l'efficacité du mélange artificiellement provoqué.
En 4842, d'Arcet (2) rapporta, entre autres expériences, que onze ou douze fois il avait injecté dans les veines, à des animaux, du pus en nature liquide et non altéré : deux fois seulement des collections purulentes analogues à celles de la pyohémie furent obtenues ; dans tous les autres essais il se produisit seulement des ecchymoses viscérales. Quant aux symptômes, ce furent ceux de l'infection purulente; d'Arcet ne donna d'ailleurs aucun détail précis sur ces expériences, dont je me borne à constater les résultats imparfaits.
Encore en 1842, Aran fit aussi des injections de pus; mais il ne fournit non plus aucun détail, se contentant de noter leur insuccès, sans môme parler des symptômes (3). Il signala, il est vrai, l'existence d'ecchymoses pulmonaires chez les animaux sacrifiés deux ou trois jours après Tinjeclion; mais est-il sûr que ces ecchymoses eussent abouti à des abcès?
En même temps Donné (i844), après avoir insisté de nouveau sur les caractères du caillot fourni par le sang altéré par le pus, confessa l'incapacité du microscope à reconnaître les globules de pus dans le sang en raison de leur identité de forme et de volftme avec les leucocytes (4).
L'année suivante, en 1845, Lebert (5) publia
(1) Gibert, Mémoire sur les altérations du sang (Revue médicale, 1840, t. I, p. 37 et 180).
(2) D'Arcet, Recherches sur les abcès multiples et sur les accidents qu'amène la présence du pus dans le système vasculaire; thèse de Paris, 11 mai 1842, p. 32 et 83.
(3) Aran, Mémoire sur les abcès du pnumo?i ; 1* partie, Abcès d inthétiques (Gazette médicalo de Pans, 8 octobre 1842, p. Gi3).
(4) Donné, Cou s de microscopie comp ëmentaire des études médicales. Paris, 18 14, p. :i)2.
(b) Lebert, Physiologie pathologique. Paris, 1845, t. I, p. 313-324.
une nouvelle série d'expériences, dont^ six furent faites avec du pus sur des lapins et sur des chiens. Ce fut tantôt dans une veine, tantôt dans une artère que l'injection fut poussée, en une seule fois, à la dose de 0^,i2 à 9 grammes. Dans tous les cas, la mort survint spontanément. L'autopsie révéla des altérations du sang, des ecchymoses viscérales, mais point d'abcès mctastatiques. J'insisterai plus loin sur l'interprétation que Lebert donna à ses expériences.
Peu après, Castelnau et Ducrest (1) (i846), convaincus de la vérité du dogme du mélange du pus et du sang, mais jugeant que les expériences entreprises pour en fournir la démonstration n'avaient été ni bien conduites, ni sévèrement exécutées (ils ignoraient celles de Gûnther), entreprirent de nouvelles injections de pus en se plaçant dans les meilleures conditions possibles pour obtenir des abcès viscéraux, signes certains de la pyohémie.
Ces expériences furent au nombre de sept L'injection fut toujours poussée, sur des chiens, dans la veine saphène à la partie externe du jarret. Le pus employé, plus ou moins récent, fut toujours filtré. Dans les premières expériences, la quantité déterminée de pus fat injectée en une seule fois ; la mort survint en 33 heures au plus tard. Une méthode plus comparable au procédé supposé de la nature fut adoptée deux fois ; ce fut la méthode des injections fractionnées et successives déjà mise en usage par Gaspard, Trousseau et Dupuy, et Guiilher. Les animaux n'ont jamais été sacrifiés, sauf une fois, où la mort fut hâtée par l'injection de plus de 300 grammes d'eau distillée mêlée à du pus et d'un assez grand volume d'air.
Cinq des animaux succombèrent, deux guérirent. Dans les cinq expériences positives, la quantité de pus a varié entre 4 et 45 grammes. Les résultats ont été soit des ecchymoses pulmonaires (une fois), soit des abcès multiples bien formés (quatre fois}. Ce fut dans les muscles et le tissu cellulaire que les abcès furent les plus nombreux et les plus fréquents; il y en eut aussi dans les poumons, dans les reins et la rate et dans les articulations (deux fois).
La fièvre fut expressément con statée par Ca^' telnau et Ducrest, ainsi que le frisson, dans
(1) Castelnau et Ducrest, Recherches sur les cas où l'on ohsei^e des abcès multiples (Mémoires de fÀcdr demie de médecine ^ 1846).
MÉLANGE DU PUS ET DU SANG
toutes les expériences. Les symptômes offrirent en général une ressemblance frappante, eu égard à la nature particulière des animaux, avec les symptômes observés chez les blessés atteints de pyohémie. La qualité putride ou non du pus injecté n'était pas positivement indiquée; mais, d'un côté, les phénomènes d'adynamie offerts par les animaux injectés, d'un autre côté, la viciation rapide du pus au contact de l'air ne permettent pas de douter qu'il ne se soit agi de pus déjà altéré. Les conclusions tirées de ces expériences étaient confirmatives du dogme du mélange du pus et du sang comme origine de l'infection purulente ; les auteurs pensaient avoir démontré et avaient démontré positivement que le pus introduit dans le sang a pour effet de provoquer une intoxication d'où résulte la fièvre et les abcès viscéraux.
En 1847, Monneret et Fleury (i), puis Glœsel (2), n'admirent pas d'autre définition de rinfection purulente que celle de c maladie constituée par la présence d'une quantité plus ou moins considérable de pus circulant avec le sang ; présence que démontre ordinairement l'anatomie pathologique, l'examen du sang et l'existence d'abcès métastatiques. » Mais ils n'apportèrent d'ailleurs aucune preuve nouvelle à l'appui de leur théorie. Cependant Monneret et Fleury s'attachèrent, à plusieurs reprises, à démontrer que le globule de pus n'est pas la caractéristique de ce liquide; et l'on verra plus loin qu'ils se fondaient sur cette considération pour admettre l'absorption endosmotique, comme mécanisme de la pénétration du pus dans la circulation, affirmant ainsi leur conviction sur la puissance infectieuse complète du sérum du pus.
En 1849, M. Sédillot (3) s'adressa à la fois à la méthode expérimentale et à la clinique. Il fit 45 expériences comparatives, dont 25 injections intraveineuses de pus en nature, putride ou non, 4 de globules de pus et 7 de sérosité purulente filtrée. Il arriva à la conclusion que le mélange du pus et du sang caractérise la pyohémie et que dans le pus les
(1) Monneret et Fleury, art. Pyohémie, Compendium de médecine pratique. Paris, 1847. — Fleury, Essai sur Vinfeclion purulente, Paris, 18 ii.
(3) Glœsel, De Vinfection purulente considérée sous le point de vue étiologique et du mode de développefnent des abcès métastatiques; thèse do Paris, 1847, 31 mars.
(3; Sédillot, De Vinfection pwnilenle ou pyohémie, Paris, 1849.
globules seuls sont actifs. Je reviendrai plus loin sur cet important travail, qui contenait des conclusions plus étendues et qui trouveront ailleurs une meilleure place.
Enfin, en 1850, H. Lee (1) mélangsa encore une fois du pus avec une certaine quantité de sang parfaitement pur et récemment tiré de la veine. Il crut constater une coagulation plus rapide qu'à l'ordinaire et un caillot plus ferme et plus solide. Rapprochant cette observation du fait de l'obstruction fréquente des veines enflammées par un caillot, il conclut que la coagulation du sang sous l'influence du pus devait être le premier anneau de la chaîne morbide dans la pyohémie. La présence du pus aurait pour effet d'épaissir le sang, qui, devenu incapable de poursuivre son cours à travers les capillaires, adhérerait à leurs parois et les transformerait ainsi en autant de centres inflammatoires et de dépôts purulents.
Telle est la dernière expérience de mélange de pus et de sang hors de l'économie. Ce genre d'investigation n'aboutit en réalité à aucun résultat, et il n'en pouvait être autrement. Le sang, dès sa sortie de la veine, ne subit-il pas, en effet, en dehors de la coagulation, une transformation complète, qui en fait un liquide nouveau, n'ayant avec le sang vivant des vaisseaux que des rapports physiques? On pouvait, il est vrai, arriver ainsi à des conclusions sur l'état anatomique du sang pyohémique; mais alors une autopsie bien faite valait bien davantage.
Quant à la doctrine jde Lee, qui a joui longtemps d'une certaine faveur tant en Angleterre qu'en Amérique, elle pèche par la base. L'expérience sur laquelle elle s'appuie n'est en effet rien moins que certaine, et n'est pas confirmée par les injections faites sur les animaux. L'augmentation de la coagulabilité du sang mélangé de pus, déjà fort hypothétique, ne signifie d'ailleurs nullement que le sang soit épaissi et moins fluide. Il suffit pour s'en convaincre d'étudier les causes de la coagulation et par conséquent de la coagulabilité. Que l'on admette, en effet, soit les idées de Denis (de Commercy) et de Schmidt (2), qui considèrent la coagulation comme résultant d'un phénomène de dédoublement de la plasmine en fibrine concrète et
(1) H. Lee, On Inflammation on the Veins. London, 1850, p. 45-48.
(2) Denis do Commercy, Mémoire sur le sang, Paris, 1859. — Schmidt, Nouvelles recherches sur la cnnguhdion de la fibrine {Pfluger*s Arch, IHlt p. 413).
MAURICE JEANNEL. ^ DE LA PYOHÉMIE
fibrine dissottle ; soit la théorie d*A. Gautier (i), qui soutient que la coagulation est due à une réaction produite par la paraglobuline exsudée des hématies ; soit l'opinion de Mathieu et Urbain (2), qui pensent que c*est l'acide carbonique qui, en se portant sur la fibrine dissoute dans le plasma, la transforme en fibrine coagulée ; soit la théorie très probable de Hayem (3) fondée sur Textrême vulnérabilité des bématoblastes ; ou bien enfin que, convaincu par les belles expériences ,de Giénard (4), on croie à l'inOuence de la membrane interne des vaisseaux pour la formation du caillot et à l'action coagulatrice de la paroi du vase qui contient le sang, on sera obligé de conclure que la plus ou moins grande coagulabilité du sang n'en modifie en rien la fluidité : la coagulation commencée ne s'arrête plus et l'épaississement du sang est une pure fantaisie.
Quoi qu'il en soit, en i850, le mélange du pus et du sang était partout reconnu comme la condition étiologique indispensable à la genèse de la pyohémie. L'anatomie pathologique et l'expérimentation semblaient concourir à cette conclusion exclusive, que plusieurs auteurs tendaient môme à considérer comme un fait sur lequel la discussion ne devait plus s'attarder.
Cependant Bennett (5) (i85i-o2) vit une grande ressemblance entre la pyohémie et la leucocythémie. S'appuyant sur l'identité de forme et de constitution existant entre les globules de pus et les globules blancs du sang, identité sur laquelle Donné (6) avait eu 4844 attiré l'attention, sur laquelle il avait lui-même insisté en 1845 (7) en môme temps que Virchow (8), et que M. Sédillot avait injustement contestéç en 4849 (9), Bennett considéra comme produit
(1) Gautier, Chimie appliquée à la physiologie ^ etc. ; 1874, p. 509.
(2) Mathieu et Urbain, C. R. de l'Académie des sciences f 187 i, 14 septembre.
(3) Hayem, Recherches sur VAnatomie normale et physiologique du sang, 1878. — Deux mémoires in Archives de physiologie^ 1879.
(4) Giénard, Contributions à l'étude de la coagula' tion spontanée du sang à son issue de ^organisme ; thèse de Paris, 1875.
(5) Bennett, Séries ofPapers^ IShl.—Separate Woi^k, 1852. Monthty Journal ofmed.sc, avril 1852, p. 337.
(6) Donné, Cours de microicopie complémentaire des étud-s médicales. Paris, 1844, p. 192.
(7) H. Bennett, Edinburgh med. and surg. Journal, septembre 1845,
(8) Virchow, Froriep's Nolizen, novembre 1845.
(9) Sédillot, De Vinfection purulente ou pyohémie^
par une accumulation de leucocytes l'aspect da sang que l'on avait rapporté à la préseoce du pus.
En la même année i852, Beck (I) publia une série de quatorze expériences d'injections in* traveineuses de pus liquide provenant le plus souvent d'abcès froids, et qui n'aboutirent pu une seule fois 'à la production d'abès métasti* tiques.
En revanche, Gamgee (2) (1853) publia les conclusions d'expériences entreprises dans le laboratoire de M. Ghauveau, à Lyon. Ces conclusions peuvent être résumées comme il suit :
i" Une seule injection de 8 à 10 grammes de pus dans la jugulaire du cheval produit tantôt une congestion pulmonaire quelquefois assez intense pour tuer presque subitement le patient, tantôt des abcès ;
2" Chez le chien, on n'obtient sûrement des abcès pulmonaires que grâce à des injections répétées cinq ou six jours de suite. Alors ces abcès ont la plus grande similitude avec lai abcès pyohémiques.
Des résultats identiques sont obtenus dans le foie si Tinjection est poussée dans une TeiDfi mésaraîque.
Passant ensuite à des expériences pratiquées en collaboration avec J. Faivre et consistant en injections de pus dans les artères, Gamgee » gnalait la constance des accidents et des lésons pyohémiques obtenus de cette façon ches k cheval et chez le chien.
Quant aux injections dans les lymphatiques, toutes restèrent sans résultat; le pus fut constamment arrêté par un ganglion.
Gamgee n'indiquait d'ailleurs pas la natnn putride on non du pus injecté ; il est à présomer cependant qu'il s'agissait de pus non putréfié, mais ayant subi le contact de l'air. £q tous cas le pus avait été filtré et débarrassé de toutes les parties solides agglomérées et capables d'obstruer les vaisseaux. Dans de telles conditions la production des lésions pyohémiques et la suite de l'introduction artificielle do
(1) Beck, Anatomische Forschungea und physiolo* gische Versuche ùber der Einfiust der Biten, derJaih che und anderer Flussigkeiten auf den Orgamsnm bei Einspritzungen in die venoesen Gefasse. UtUer* suchungen und Studien im Gebiete der Anatomiet Physiologie und Chirurgie, 1852, 8. 36-79.
(2) Gamgee, on Pycemia (Association med, Journalf 1853, p. 187 et 1079). — Expénettces sur tinjtttion du pus dans les vaisseaux sanguins (Gai, mid. de Lyon, 1855, n* 1, et Journal de médecine vélérinairtt t. IX . 28).