TROUBLES DE LA NUTRITION; PATHOLOGIE
DE L'INFLAMMATION
PAR S. STRICRER,
Professeur de pathologie générale et expérimentale h l'Université do Vienne (I)
TROUBLES DE LA NUTRITION
Hypérémie, Anémie et Ischémie.
On désigne sous le nom d^hypérémie la répléiion excessive des vaisseaux sanguins par le sang. Quand le système circulatoire tout enlier contient une quantité exagérée de sang^ on désigne cette condition sous le nom de pléthore. Le terme d'hypérémie ne trouve donc son application que lorsqu'il s'agit d'un territoire Tasculaire limité, d'un organe en particulier ou d'une portion d'organe. En conséquence, lorsqu'on fait usage du mot hypérémie^ il faut y join dre la mention de la région qui est le siège de C(Ue surcharge de sang. Ainsi on dira hyper é mû an foie, du reirij du cerveau, mais on ne dira pas({a*an individu présente de Thypérémie.
Quand les vaisseaux sanguins se dilatent, leur contenu augmente nécessairement ; il ne sau-
(IJ Traduit par M. le D' Ch. Schwartz (pages 1 à 32), et par M. le D' Lannois (pages 33 à fin ). — La traduction a été rerue par Fauteur, qui a fait quelques addi tioos pour J 'édition française.
Encycl. de chirurgie.
trait y avoir d'hypérémie san» dilatation des vais seaux. L'hypérémie et la dilatation des vaisseaux sont donc des faits connexes. Si on injecte un liquide coloré dans un organe, cet organe ne prend la coloration de la matière injectée que lorsque cette matière vient remplir les capillaires. Si on se sert d'une substance qui ne pénère pas dans les capillaires (par exemple ducinabre en suspension dans de la cire), les artères ou les veines seules se colorent, selon que l'injection est pratiquée dans les unes ou dans les autres. Les artères et les veines d'un organe en effet forment des branches indépendantes, au lieu que les capillaires traversent l'organe entier en formant un réseau assez serré pour qu'il soit impossible d'en distinguer les mailles à l'œil nu. Aussi, quand le réseau capillaire est rempli d'un liquide coloré, l'organe est-il coloré en entier ; or, puisque l'hypérémie est caractérisée par une coloration difluse de toute une région, on peut en conclure avec certitude que dans l'hypérémie les capillaires sont dilatés.
STRICKER. — TROUBLES DE LA NUTRITION
HTPéaÉllIB ACTIVE.
Dans la peau et dans les muqueuses accessibles à la vue Vhypéréinie active est caractérisée par une coloration diffuse d'un rouge vif (artérielle). Les parties présentant cette coloration sont plus chaudes au toucher que les parties avoisinantes. Nous savons déjà ce que dénote la coloration diffuse; elle est l'expression de la plénitude des capillaires. Cette coloration est d'un rouge vif, parce que les capillaires sont remplis d*un sang d*un rouge vif, de sang artériel. Mais d'où provient l'élévation de la température ?
Quand la peau devient exsangue, elle se refroidit; elle tend à se mettre en équilibre avec la température ambiante. Dès qu'elle se colore en rouge vif, en conséquence de la dilatation des vaisseaux sanguins, elle s'échauffe. 11 est donc probable que c'est le sang qui échauffe la peau ; que les vaisseaux sanguins jouent le même rôle qu'un système de tubes dans une machine à vapeur. Quand Teau chaude circule à travers ces tubes, Fair ambiant s'échauffe ; quand le liquide fait défaut, l'air ambiant se refroidit. Nous sommes ainsi conduits à penser que plus le sang circule vite à travers un territoire cutané, plus ce territoire s'échauffe. Il est évident que la température s'élèvera jusqu'à ce qu'elle ait atteint celle du sang. En d'autres termes, nous pouvons conclure de l'augmentation de la chaleur au siège de la tluxion (hypérémie active) — fait dont nous avons la démonstration — que le courant sanguin est accéléré dans la partie congestionnée. Comme nous verrons plus loin, le fait de cette accélération a été démontré expérimentalement.
Cette accélération du courant sanguin nous conduit à d'autres résultats encore. Supposons que R et T (fig. 1) représentent deux rivières. Ces rivières doivent être reliées par le canal ab. Supposons de plus que l'eau en R a un courant plus fort qu'en T, que par conséquent elle coule dans le canal suivant la direction des flèches, de R vers T. Si le canal ab est élargi au point c — par la présence d'un réservoir en ce point par exemple — au moment où l'on ouvrira ce réservoir, le courant sera plus rapide de a en c, et cette accélération durera jusqu'à ce que le réservoir c soit rempli. Mais dès que cette condition sera réalisée, l'eau ne coulera pas plus vite qu'auparavant, soit en a, soit en 6, tandis que dans le réservoir c elle coulera même
plus lentement que partout ailleurs. S'il faut accélérer le courant dans les portions étroita du canal ab, d'un côté quelconque du ré8e^ voir c, ce canal devra être élargi dans tout son parcours de Tune à l'autre de ses exMmités.
Supposons maintenant que R représente une grosse artère, T une grosse veine, a une petite artère parcourant une portion de pemu hypéiémiée, o le réseau capillaire, et 6 la petite veine
Fig. 1. —Schéma du courant Mui'giiio.
qui transporte le sang de la région congestionnée dans la grosse veine. 11 est f adle de comprendre qu'une dilatation des capillaires seuls n'est pas suffisante pour produire une accélération permanente du courant sanguin et une élévation permanente de la température. Pour que ce résultat se produise, il faut que le système vasculaire tout entier de cette région soit dilaté, la petite artère, les capillaires, et la petite veine jusqu'à son embouchure dans le gros tronc veineux le plus voisin. Ce n'est qu'à ces conditions que le sang peut couler plus rapidement à travers la partie ou mieox que cette partie peut être traversée par ans plus grande quantité de sang dans l'unité de temps, ce qui détermine une élévation de sa température.
HYPÉRÉMIB PASSIVE.
L'hypérémie passive est caractérisée dans h peau par une coloration veineuse diffuse et ptr une température relativement basse. La coloiir tion diffuse indique ici encore une dilatatioe des capillaires, mais rabaissement de la teo^ rature nous fait présumer que le courant sanguin est retardé dans les capillaires. C'est de la même manière que nous pouvons expliquer, la coloration veineuse. Quand le sang coule plu rapidement que de coutume à travers les ca^
HYPÉRËMIE, ANËMrE ET ISCHËMIE.
Ures, il n*est pas aussi veineux que d'ordinaire quand il anÎTe aux veines, en d'autres termes, il est d'on rouge plus vif. Quand il coule plus lentement que d'habitude, il est par contre plus veineux, n est donc clair qu'une peau, qui est le siège d*nne hypérémie nctive, doit être colorée en rouge Tif, et qu'une peau hypérémiée passi- Tement dort an contraire avoir une teinte veineuse ; on peut donc à juste titre considérer llijpérémie active comme une fluxion eil^L passive comme une s^dse. Pour qu'il se produise une hypérémie par stase, il faut que le sang rencontre nn obstacle sur son parcours. De plus, si la érection du courant sanguin est normale, cet obstacle doit se trouver du côté de la veine. Une obstruction artérielle en effet empêcherait \e8 ca^Haires de se remplir, et une obstruction des capillaires eux-mêmes diminuerait également leur contenu ; dans les deux cas c'est de Vischémie et non de l'hypérémie qui en serait le résultat. Une entrave au cours du sang peut produire de l'hypérémie dans le cas seulement où elle est située du côté de la circulation veineiue ; c'est seulement sous cette condition que les capillaires peuvent se remplir et se remplir iVeicès du sang venant des artères. Il y a cependant une seule exception à cette règle générski c'est dans le cas de reflux du sang des veioe8.Pour éviter les redites, cette exception sera eiamiate dans une des pages suivantes (p. 17).
AlfftMIB ET ISCHÉMIE.
Le mot anémie est ordinairement employé en opposition avec celui de pléthore. L'anémie signifie donc une diminution anormale de la quantité du sang. Mais cette définition oe doit pas être prise dans un sens littéral. On dit qu'un individu est anémique quand fl présente de la pâleur de la face, des lèvres, des gencives; mais la pâleur n'est pas due nécessairement à la diminution dans la quantité totale du sang. Un individu peut avoir une quantité de sang normale ou même une quantité rapérieure à la normale et pourtant être pâle par suite de la diminution du nombre des globules ronges et de leur remplacement par quelque antre élément. Dans la leucocythémie, par exemple, on trouve une diminution marquée du nombre des globules rouges et un accroissement des blancs. Le sang d'un sujet leucocytbémique n'est pas en fait d'un rouge aussi foncé que le sang normal, non pas tant parce qu'il contient trop de globules blancs que (arce qu'il en ôonlient trop peu de rouges. Le
sang serait tout aussi pâle même si les globules blancs étaient remplacés par un autre élément incolore, tel par exemple que le plasma san« guin. La pâleur d'un individu ayant le chiffre normal de globules rouges peut en outre être due à une insuffisance de la matière colorante» chaque globule rouge étant moins fortement coloré qu'à l'état normal (i).
C'est pourtant d'une importance secondaire de savoir à laquelle de ces causes est due ia pâleur, puisque, quelle qu'elle soit, cette décoloration dépend principalement de l'insuffisance de la matière colorante. C'est cette matière colorante (hémoglobine) qui fixe l'oxygène dans les poumons et pourvoit à l'échange de l'oxygène et de l'acide carbonique — respiration interne — portée par les globules rouges au moment où ceux-ci traversent les capillaires. 11 importe donc peu que la matière colorante soit diminuée par suite de la diminution de la masse du sang, ou de la diminution du nombre des globules rouges, ou de leur pâleur excessive. D'autre part, une diminution de la masse totale du sang ne peut être diagnostiquée au lit du malade avec les moyens dont nous disposons aujourd'hui. Même dans le cas d'anémie par hémorrhagie, on ne peut assurer avec certitude que c'est réellement la diminution de la masse totale du sang qui détermine les traits de la maladie. Les recherches de C Ludvdg et de ses élèves nous ont montré que le sang est remplacé très rapidement après les hémorrhagies, probablement par de la lymphe incolore : j'ai montré (2), d'autre part, qu'une grenouille, dont le sang a été remplacé aussi complètement que possible par une solution étendue de sel, présente, quelques heures après, un très grand nombre de globules blancs circulant dans les vaisseaux avec un petit nombre de globules rouges.
Finalement il faut prendre en considération ce fait que la pâleur de la face, des lèvres et des gencives, et, en général, de tous les organes, peut aussi être produite par une contraction permanente des vaisseaux sanguins. Dans ce cas on emploie également le mot d'anémie, mais ici en opposition avec celui d*hypérémie.
On se sert, il est vrai, du mot anémie pour désigner une pénurie locale du sang ; mais ou dit communément anémie du foie, du rein, ou du cerveau, sans tenir aucun compte de la masse totale du sang.
(1) Duncan, Wiener Sitzungsberichte, 18G7.
(î) Studien aus dem Instit. f, experim, Path. 1869,
STRICKER. — TROUBLES DE LA NUTRITION
Causes de rhypérémie et de rischémle.
La cause immédiate de Thypérémie comme de l'ischémie doit être sans aucun doute cherchée, comme je l'ai déjà fait remarquer (page i), dans un changement de calibre des vaisseaux sanguins. Nous sommes conduits ainsi à une seconde question, celle de la contraction et de la dilatation des vaisseaux. Je diviserai la réponse à celte question en plusieurs points. J'étudierai d'abord l'appareil contractile bien connu des vaisseaux ; je consacrerai un autre paragraphe à la contractilité des capillaires ; je traiterai ensuite du modus operandi de ces mouvements séparément, et finalement je considérerai les nerfs qui gouvernent ces contractions.