Encyclopédie moderne, ou, Dictionnaire abrégé des sciences, des lettres et des arts
La France, comme tous les peuples de l'Europe civilisée, possédait des Encyclopédies* vaste dépôt des connaissances acquises jusqu'à l'époque de leur publication; mais , comme les autres peuples de l'Europe , la France ne possédait pas un Dietionnaire ABREGE des sciences, des lettres et des arts. Faute d'un pareil livre, l'état actuel, et, pour ainsi dire, le budget de l'esprit humain , ne pouvait être connu , apprécié , discuté que par le petit nombre de lecteurs à qui leur opulence permettait l'acquisition d'une immense bibliothèque.
11 fallait donc, comme en Allemagne, comme en Angleterre, mettre l'Encyclopédie à la portée de toutes les fortunes ; il fallait que les citoyens industrieux pussent connaître les conquêtes de l'industrie, que la classe studieuse pût apprécier les progrès des connaissances humaines. Il n'en est pas de la véritable philosophie comme des fausses religions ; Socrate révélait son génie à tous les Grecs; les prêtres de l'Égypte ne révélaient leurs mystères qu'à leurs plus zélés néophytes : la vérité n'a point de secrets, car elle n'a pas besoin des hommes, et les hommes ont besoin d'elle.
Un autre motif non moins puissant a déterminé
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la publication de cet ouvrage. La marche continuelle et progressive des lumières a rendu plusieurs parties de nos deux grandes Encyclopédies imparfaites, insuffisantes, et presque surannées. Quelle masse imposante de vérités acquises depuis trente ans en économie politique , dans la science du gouvernement et de la législation ! La stratégie, perfectionnée par de grands capitaines, a traîné pendant trente ans la victoire à sa suite; les nouvelles conquêtes de l'astronomie prouveraient seules la puissance de l'esprit humain ; la chimie est devenue une science et la source inépuisable de toutes les créations de l'industrie ; la géographie s'est enrichie d'immenses découvertes; la physique, d'une foule d'expériences; l'histoire naturelle, d'une multitude d'observations ; la médecine a abandonné le champ des conjectures ; la chirurgie marche d'un pas assuré sur le terrain de l'application ; par leur alliance avec les sciences, les arts industriels ont fait d'incalculables progrès, et le génie du savant a ennobli la main jadis routinière de l'ouvrier; l'histoire du passé s'est ouvert dans l'Orient des routes naguère inconnues; des tribunes nationales nous ont rendu l'éloquence antique; les arts, rentrés enfin dans la nature et le yrai beau, ont donné à la France une école digne de la Grèce et de Rome ; et la lyre des poètes a trouvé des accords nouveaux pour célébrer les nobles sentiments et les grandes actions.
Il nous fallait donc un ouvrage qui fût en harmonie
AVIS DE L 'ÉDITEUR* vij
avec les idées acquises, qui fût l'expression complète de l'état actuel de l'esprit humain. Plusieurs routes s'offraient à nous pour atteindre ce but, et nous devons compte à nos lecteurs des motifs qui nous ont fait préférer celle que nous avons suivie.
Il était facile d'extraire des Encyclopédies françaises les articles que les découvertes nouvelles n'avaient point Tieillis. Mais d'abord , faits pour un ouvrage plus étendu , il eût fallu les resserrer dans un cadre plus étroit; et quelle main eût osé mutiler les productions de J.-J. Rousseau, de Voltaire, de d'Alemfcert, de Diderot? D'ailleurs les articles les plus parfaits sont incontestablemeot ceux de littérature et de philosophie ; et toutefois qui ne sait que, familiarisés aujourd'hui avec les langues étrangères, les Français ont fait éprouver , à leur insu , et presque malgré eux, de grandes, d'heureuses modifications à leur système littéraire? Notre littérature sera toujours classique, et parceque nos grands modèles ont tracé la route, et parceque la précision de notre langue ne saurait se prêter au vague idéalisme de la Germanie, ou au fantastique romantisme de l'Angleterre; mais cependant il faut tenir compte de l'influence qu'exercent ces innovations exotiques sur nos productions indigènes, et, sous ce rapport, le6 meilleurs articles des anciennes Encyclopédies sont incomplets. 11 en est ainsi de leur philosophie; l'ccole écossaise et le kantisme ont influé, même pour ceu* qui rejettent leurs systèmes % sur la doctrine de Locke
yiij AVIS DE l'éditeur.
et de Condîttac : il faut donc comparer ces systèmes et ces doctrines, et mettre le lecteur à même de juger ces grands débats intellectuels. Enfin la révolution française nous force d'envisager la littérature et la philosophie dans leurs rapports avec l'état des gouvernements et des peuples ; et ce point de vue qui relève la dignité des lettres, n'ayant pas été saisi par les grands talents du dix-huitième siècle , laisse encore incomplet ce qu'ils ont fait de mieux. Ce qu'on a le plus loué, ce qui méritait le plus d'éloges, ce sont les articles de Diderot sur les arts et métiers; et tous ces articles, écrits avant que le travail fût perfectionné, avant que nos machines fussent inventées, avant que la chimie fût «appliquée aux arts, peuvent servir à leur histoire, mais n'en peuvent faire connaître ni les progrès ni l'état actuel.
Une Encyclopédie entièrement neuve était donc nécessaire. Mais il en existe chez les étrangers , et peut-être une traduction eût-elle donné à la France un ouvrage qui manque à sa bibliographie. Le génie de l'homme est cosmopolite ; il prend le bien où il le trouve, et l'orgueil national ne murmure point de ces justes et utiles larcins. Mais toutes les productions étrangères sont dictées par un esprit qui doit nous être étranger: s'approprier nos découvertes, contester nos progrès, dénigrer nos conquêtes, voilà ce que nos voisins appellent du patriotisme , et il -entre dans ce sentiment moins d'amour pour leur pays que de haine pour le nôtre. Il faut donc à la