NÉCESSAIRES
Généraliser, c'est représenter par une idée abstraite one collection d'idées particulières éclaircies, comparées et trouvées semblables; c'est faire de cette idée un type qui réunisse en lui les caractères communs à chacune d'elles. Pour généraliser, l'esprit prend dans la collection des idées particulières auxquélles il destine une généralité, celle qui, parmi toutes, peut le mieux servir à les représenter, la dégage de tous les traits qui lui sont propres , la réduit ï ceux qui se retrouvent dans toutes les autres, et la rend ainsi leur image fidèle en tout ce qu'elles ont de semblable.
Quand, parce travail plusieurs fois répété, il s'est mi> en possession de plusieurs idées générales , il peut à leur tour les comparer entre elles, et , s'il les juge semblables, s'élever à une généralité supérieure qui les représente de la même manière que chacune d'elles représente uaff collection d'idées particulières. Et rien ne l'empêche, efl continuant la même marche, d'arriver, par une progressif successive et ascendante , à une généralité suprême , qui soit la grande unité , le premier principe de telle ou tell science. J
La généralisation est légitime, quand l'idée à laquel elle nous conduit ne représente pas plus d'idées qu'elh n'en doit représenter , et des idées sans ressemblance entn elles, sans clarté, sans vérité en elles-mêmes. Car urt
ACT • 245 idée générale qui a trop d'extension , qui s'étend à des idées diverseset opposées, obscures et fausses, est inexacte et vicieuse. Il faut donc, pour bien généraliser, avoir soin ie reconnaître la vérité des jugements particuliers , de les éclaircir, de les comparer, et de ne rattacher à une même généralité que ceux qui sont susceptibles d'être fidèlement représentés par un type commun.
Quand l'intelligence est pourvue de principes qu'elle doit , soit à la généralisation, soit à un procédé particulier que j'appelle universalisation [voyez Connaissances nécessaires) , le raisonnement est possible, et l'activité intellectuelle reparaît sous une forme nouvelle pour le réaliser. Elle le réalise en montrant qu'une proposition particulière contenue dans un principe est vraie de la vérité de ce principe, ou que d'un principe posé se déduit une conclusion dont la certitude est la même que celle du jugement qui la renferme.
Qu'elle procède de la proposition particulière au principe, ou du principe à la conclusion, elle varie sa marche, mais raisonne toujours; toujours elle travaille à saisir le rapport d'une vérité principale à une vérité subordonnée , par le xnoyen de plusieurs vérités intermédiaires contenues dans la première, contenant la deuxième , et se contenant l'une l'autre. En sorte que si la vérité subordonnée est renfermée dans les vérités moyennes , celles-ci graduellement l'une dans l'autre , et finalement dans la vérité principale , le raisonnement est parfaitement légitime. Cette légitimité lui vient de l'exactitude que met l'attention à reconnaître et à saisir les rapports du contenant au contenu, qui doivent lier toutes les idées dont elle parcourt la série plus ou moins étendue.
C'est, je pense, au raisonnement que finit la succession variée des développements intellectuels auxquels se livre activité de 1 âme.
Ainsi , pour résumer, elle éclaircit et compare les idées, généralise , et raisonne.
a46 ACT
Après avoir exposé dans leur ordre les formes diverses qu'elle revêt , ce serait laisser la question incomplète que de ne pas rechercher la loi qu'elle suit dans la production de ses actes. Quelle est donc la marche constante selon laquelle procède l'esprit, lorsqu'il se replie sur lui-même et réfléchit avec suite et méthode ? Il ne commence pas par raisonner ou généraliser, pour comparer ensuite, et enfin éclaircir les idées sur lesquelles son attention se porte; il répugne à un contre-sens pareil : mais il les éclaircit afin de les comparer, les compare pour saisir leurs rapports, saisit leurs rapports pour ramener à une généralité commune celles qu'il a jugées semblables. Il (ait de chaque généralité une image , une unité qui les représente en ce qu'elles ont de semblable. Aperçoit-il entre toutes ces uoités une grande analogie , il les rattache à une idée plus générale , unité supérieure , qu'il place à leur égard dans le rapport où elles sont elles-mêmes avec les idées particu lières ; et si , par une comparaison nouvelle , il reconnaît entre plusieurs généralités supérieures de légitimes ressem blances, il leur donne à leur tour une représentation com mune dans l'unité suprême qui. les domine et les embrasse toutes. En sorte qu'il est visible que l'activité intellectuelle procède des particularités aux généralités , de ces généralités à des généralités plus hautes , et de celles-ci à d'autres qui les surpassent , et enfin à la généralité souveraine : en d'autres termes , qu'elle va des vérités de détails à des vérités plus étendues, de celles-ci à d'autres plus étendues encore , et finalement à des principes , à un principe ; et, pour traduire la même pensée par une expression plus précise , elle tend à réduire graduellement à une seule et vaste unité scientifique la pluralité des connaissances qui par leur nature peuvent se rapporter à un centre commun.
L'unité scientifique est donc l'objet de ses efforts ; elle y aspire par une action continuelle, et ne prend de repos qu'après l'avoir atteinte. Chercher et saisir l'unité scîenti-
ACT 247 Cque est sa loi constante , ce n'est pas cependant sa loi :out entière.
Car lorsqu'elle possède des principes ou des unités scientifiques , elle les pénètre de toute la force de sa logique et en déduit une foule d'idées qu'elle y trouve enfermées ; 2D sorte qu'elle ne s'arrête pas à la théorie, mais qu'elle passe aux applications qui s'en déduisent, et que pour satisfaire tous ses besoins elle fait servir la spéculation à la pratique.
Ainsi chercher l'unité scientifique et s'en servir , faire la science et l'appliquer , systématiser et raisonner , telle est la loi complète de l'activité intellectuelle.
Or , cette loi , quoiqu'elle ait pour but , non le bien , mais le vrai , a cependant en elle quelques caractères de la loi morale. Elle est obligatoire jusqu'à un certain point ; en donnant à l'esprit pour fin de ses travaux la science et ses conséquences, elle lui propose quelque chose de si raisonnable et de si juste , qu'elle lui impose comme un devoir l'étude et la recherche de la vérité. L'homme de génie est le héros de ce devoir. Ses laborieuses méditations sont un dévouement, et l'élévation de sa pensée a de la dignité morale. L'homme d'un esprit lâche et paresseux , qui par sa faute ne remplit pas cette obligation de la science , se manque à lui-même et se dégrade; il est presque vicieux. Cette loi intellectuelle a sa sanction comme elle a son obligation. Rémunératoire ou pénale selon qu'elle se voit accomplie ou violée, elle a des plaisirs pour celui qu'aaime l'amour de l'étude et de la vérité , et des peines pour celui qui aime mieux languir dans les ténèbres que de s'élever à la lumière par le travail et l'action. Celui-ci souffre du mal de l'ignorance et de l'erreur, celui-là goûte la joie de la science ; et tandis que l'un expie , par un mécontentement intérieur et un ennui vague et sans fin , la faiblesse volontaire de son intelligence , l'autre trouve le prix de ses efforts dans le sentiment du succès et de la possession de la vérité; il est heureux de ses travaux et de ses progrès comme il le serait d'une bonne action. Pu.