rue des Champs-Elysées
Mon cher Emile Vandervelde,
Inclus copie de la note dont je vous disais un mot dans ma lettre du 20 août dernier.
Cette note est un '• complément « à une doctrine sociale productiviste que, vous le savez comme faisant partie de mon Institut de Sociologie, j'édifie méthodiquement à mes loisirs depuis 1871, qui peut être considérée maintenant comme achevée dans ses lignes fondamentales et à laquelle les circonstances actuelles « doDnent toute sa valeur «, si j'y peux adapter votre expression.
J'ai travaillé cette doctrine positive, vous le savez aussi, expressément en prévision de la tourmente sociale qui sévit aujourd'hui et ma conviction n'a cessé de demeurer entière au sujet de la correction des solutions de principe que je donne aux grands problèmes qui nous agitent.
Il en est ainsi alors que, d'une part, ma vie m'apparait à moi comme une suite de faits patents affirmant en général ma pensée et que, d'autre part, je trouve que la situation que j'ai acceptée me crée des obligations nationales.
Que faire alors, étant donné que je veux accomplir tout mon devoir et que je désire, pour le moins, voir mon pays constater un jour que je l'ai accompli; mon cas est sans doute unique?
La « Société des Sociétés » — que j'ai prévue — est dorénavant ébauchée et un Congrès mondial du Travail aura bientôt lieu chez elle, à Washington, auquel la Belgique sera officiellement représentée : l'opinion qui me domine est que je dois demander à notre Gouvernement — advienne que pourra — d'y défendre mes principes après que, vraisemblablement, il les aurait reconnus comme étant les plus correctement conçus et appuyés de tous ceux qui y seront représentés.
Pour la première fois. l'Humanité se sent en cause sociale, devenant consciente; elle perçoit l'avenir et songe à s'organiser : il ne faut pas,
si possible, qu'elle s orgdimse de travers, c-e serait trop coûteux ; et pour cela, adoptant éventuellement mes principes, la Belgique lui donnerait sa directive de Paix après avoir donné déjà au monde sa directive de Guerre.
Qu'en pensez-vous i"
Tout amicalement, Signé : E. Solvay.
La Hulpe, 17 septembre 1919.
Mon cher Emile.
J'appelle votre attention sur le Monde nouveau que vient de publier Lloyd George. Il est donc temps pour la Belgique, je trouve, de prendre position, vraisemblement celle que j'édifie depuis si longtemps pour elle.
Notre pays peut dominer tous les autres à cet égard et M. Delacroix — qui est venu me voir avec le Roi le jour de la Rentrée — comprendra cela, j'en suis sûr, avec vous et les autres Ministres.
J'envoie un exemplaire de ma dite note à Bertrand, comme d'habitude, en le priant de vous en parler.
Tout à vous,
Signé : E. Solvay.
MINISTÈRE DE LA JUSTICE Bruxelles, le 26 septembre 1919.
Cabinkt
Mon cher Ami,
J'ai enfin trouvé le temps, ces jours derniers, de soumettre à un examen attentif, en la mettant en rapport avec votre adresse à la Conférence de la Paix, la note complémentaire que vous m'avez fait l'honneur de me communiquer. J'ai vu également le Premier Ministre et lui ai annoncé l'intention de|la soumettre au Gouvernement.
Vous me dites, dans votre lettre d'envoi, que vous^comptez demander à ce dernier de détendre vos principes au Congrès du Travail de Washington, après les avoir « reconnus comme étant les plus correctement conçus et appuyés de tous ceux qui y seront présentés »
Cette proposition, malheureusement, se heurte à une difficulté de procédure, qu'il ne dépend pas du Gouvernement belge d'écarter et qui tient à l'organisation même de la Conférence du Travail.
Cette conférence, en efiet, n'a pas, comme la Conférence de la Paix, un champ d'action illimité : elle est convoquée avec un ordre du jour précis, dont il lui est interdit, par ses statuts, de s'écarter.- la joiu-née de huit heures et la protection^du travail des femmes et des enfants.
Certes, notre délégation, qui est présidée par M. Levie, Ministre d'Etat, pourrait communiquer à la Conférence votre note — et je vous conseille très vivement de le lui demander; je suis, d'ailleurs, à votre entière disposition pour le faire. Mais il me parait que le seul moyen de la soumettre à un examen de la Conférence serait de la rattacher à|la question du minimum de salaire, qui sera sans doute à l'ordre du jour de la prochaine session.
En attendant, si nous sommes d'accord, je communiqueiai la note au premier Ministre, en lui marquant ma sympathie peur les idées maîtresses qu'elle contient.
A Monsieur Ernest Solvai/, Ministre d'Etat, 43, rue des Champs-Elysées.
Vous savez, en effet, que, dans mon dernier livre : Le Socialisme contre VEtat, j'ai développé les grandes lignes d'une politique de socialisation, qui se rapproche et s'inspire de votre conception .
Depuis le temps, déjà lointain, où vous avez commencé l'exposé de votre doctrine sociale productiviste, j'ai marqué pleinement mon adhésion au principe de l'égalité du point de départ.
Enfin, les événements actuels, en Russie et ailleurs, achèvent, d'une manière éclatante, de prouver que la solution du problème de la répartition est subordonnée à la solution satisfaisante de ce problème primordial : porter au maximum la productivité du travail social.
Un des hommes les plus intelligents et les plus remarquables qui soient sortis de notre classe ouvrière : Hubin, avec qui Anseele et moi causions hier de votre programme d'action sociale disait :
" Il arrivera un jour où les grèves ne se feront que contre les patrons, les chefs d'industrie, qui ne se montreront pas capables d'organiser et d'outiller leur production de manière à assurer au travail une rémunération satisfaisante. On ne leur dira pas : " Nous ne travaillons " plus avec vous, ou pour vous, parce que nos salaires sont insuffi- » sants. =' Mais bien : " Nous nous refusons à travailler chez vous, » parce que vous n'êtes pas capables d'organiser rationnellement » votre production, d'améliorer votre outillage, de les mettre à la " hauteur des progrès de la technique, de manière à leur faire donner « un rendement maximum. »
J'ai t^nu à vous mentionner cette conversation, parce qu'elle montre à quel point la notion fondamentale du productivisme commence à pénétrer l'élite de la classe ouvrière.
Il est un point, toutefois, de votre note, sur lequel je dois faire des réserves.
Vous dites que le taux de la rémunération doit être le même pour le capital et le travail, en supposant :
1° Que le capital ne soit pas autre chose que du travail, savoir social passé, faisant vivre actuellement celui qui l'a antérieurement effectué;
2° Que la somme de ce travail passé soit égale à la somme du travail présent, affectée à la production.
Dans ces conditions, en effet, ce di'oit égal à la rémunération est parfaitement admissible.
Mais, pour qu'il eu soit ainsi, il faudrait, comme vous le dites fort bien, que l'égalité au point de départ soit réalisée, que la législation soit arrivée à supprimer la possibilité d'acquérir du capital antisocialement.
C'est donc, avant tout, me semble-t-il, à la réalisation de ces deux conditions préalables que doit tendre l'efiort de la législation ei de l'action sociale.
Tant qu'elles ne seront pas réalisées, — et elles sont bien loin, hélas ! d'être réalisées — il me parait inévitable que les formules de répartition conservent le caractère empirique qu'elles ont aujourd'hui. Le capital, sous sa forme actuelle, est, en grande partie, acquis antisocialement. Il ne cristallise pas seulement le travail passé du caj)italiste lui-même, mais de ceux qui lui ont transmis leur propriété héréditaire et lui confèrent ainsi le pouvoir de prélever un revenu sans travail sur les produits du travail d'autrui. Entre ce capital ei le travail, la répartition ne peut s'opérer qu'en fonction de la puissance respective des capitalistes et des travailleurs.
Sauf avis contraire de votre part, cher ami, je compte faire parvenir au Premier Ministre :
a) Une copie de votre lettre d'envoi et de votre note ;
b) Une copie de la présente lettre,
en lui demandant de communiquer ces documents au Gouvernement et à nos délégués à Washington. Peut-être, pour faciliter les choses, pourriez-vous me faire parvenir un certain nombre d'exemplaires de votre note.
Avec mon meilleur souvenir à Madame Solvay, croyez-moi, mon cher ami, votre afiectueusement et respectueusement dévoué,
(Signé) : E. Vandkrvelde.
24 septembre 1919.
Principes d'éparation du capital qui s'acquiert par le travail
1. La loi poursuivra partout et punira le joueur et le spéculateur purs en protégeant d'autre part, en toutes directions, le producteur pur.
2. — Les apporteurs d'aftaires auront leurs apports bloqués pendant cinq à dix ans ou ne seront rétribués que sur le bénéfice net qui excédera a:: p. c. du capital (voir ma proposition au Sénat du 27 décembre 1899.)
3. — Toute action sera nominative et ne sera transmissible que y semaines ou mois après avis donné de sa transmission ultérieure.
4. — Le change sera supprimé, la valeur intégrale de toute monnaie nationale étant garantie par la Société des Nations, se garantissant elle-même vis-à-vis de chaque nation par une prise de crédit correspondante à la moins-value de son change virtuel et variant, en conséquence, comme cette moins-value même ; l'inverse ayant lieu pour les plus-values.
5. — La Société des Nations obligera toutes les nations à adopter une formule législative uniforme pour la manière de constituer le capital d'affaires et pour comptabiliser ce qui s'y rapporte.
La Hulpe, le Zl septembre 1919.
Mon cher Emile Vandervelde,
" i Prévoyant que vous ou vos collègues, avant de prendre éventuellement une détermination relativement à ma Note du 15 courant, pourriez désirer connaître la façon dont je considère que l'épuration du capital y envisagée devrait pouvoir se faire, j'ai condensé et précisé tant bien que mal mon opinion de fond sur le sujet dans la petite note « additionnelle ^^ incluse, qui pourra sans (foute vous satisfaire.
Etant donné l'anarchie des idées sociales du moment et le mal que cela fait et surtout que cela fera au Monde, je tiens encore à vous dire — quoi qu'on puisse en penser — qu'il me paraît évident à moi que si la Belgique prenait le parti de faire siennes mes solutions de principes productivistes aux gros problèmes qui remuent en ce moment de fond en comble toutes les nations, il y aurait lieu pour Elle de communiquer aussitôt sa détermination à MM. Clemenceau, Lloyd George et Wilson, au lieu d'agir directement et isolément sur la Conférence du Travail de Washington.
Votre tout amicalement dévoué.
Signé : E. Solvay.
La Hulpe, 29 septembre 1919.
Mon cher Emile.
Mes vifs remerciements pour votre lettre du 26, qui a croicé la mienne du 27 avec sa Note « additionnelle ».
Il m'ira au mieux, et je vous en sais beaucoup de gré d'avance, que vous soumettiez vous-même mes deux Notes avec leurs lettres d'envoi, plus celle-ci, à notre Gouvernement et à nos délégués à Washington (et peut-être aux grands chefs à Paris, Londres et Washington en même temps) avec aussi votre lettre du 26 et un mot de réponse que vous voudrez sans doute bien m'adresser pour ces derniers envois. J'en ferai faire des copies (ou imprimer par Barnich — hors du pays pour le moment) sitôt accord entier sur tout cela.
Vous remarquerez que mon envoi du 27, relatif à l'épuration du capital qui s'acquiert par le travail prévoit et rencontre vos considérations spéciales du 26 sur ce point : avec cette épurationj avec l'instruction diffusée à l'extrême et avec l'application de mes autres principes suggestifs, on arrivera le plus promptement possible à r« égalité du point de départ », bien entendu considérée par moi comme un aboutissement inéluctable et non comme un moyen nécessaire pour arriver à aboutissement.
Je crois avoir prévu de même ce qu'il fallait prévoir en ce qui concerne le capital qui s'acquiert par hérédité -. cela, comme vous vous le rappellerez sans doute, par mon « impôt successoral réitéré » .
Remarquez aussi, mon chez Emile, — mais cela ne changera rien,
je pense, au fond de votre peasée, — que le 2" de vos réserves exprime
une égalité, alors que c'est un rapport que j'ai voulu exprimer. On a,
en efïet, le fondamental taux commun du capital et du travail
O Tr T Tr
1 = -^ = -7p ; d'où, par conséquent, CrT = CTr et — = — -.Et,
\j i Kj \jr
d'autre part si, pour la simplicité, on introduit Pr dans Gr, on a
Vu = Cr + Tr = Ciî -f- T^, d'où P == (C + T) -. Je devrais com-
menter ces égalités et ces rapports — que je crois exacts—; il y aurait
assez bien à en dire, excusez-moi de ne pas le faire, le temps me faisant grandement défaut en ce moment.
Bons souvenirs de ma femme à vous deux et tout amicalement dévoué.
Signé : E. Solvay.
MINISTÈRE DE LA JUSTICE Bruxelles, le 30 septembre 1919.
Cabinet
Mon cher Monsieur Solvay,
Je m'empresse de vous accuser réception de votre lettre du 29 septembre, et vais envoyer immédiatement à M. Delacroix, vos deux Notes et la copie de notre correspondance.
Je prierai M. Wauters de les faire distribuer également à nos délégués à Washington, qui partent le 6 octobre, si vous voulez bien me faire parvenir le nombre de copies nécessaires à cet effet (une quinzaine, si je ne me trompe).
Si vous faisiez imprimer ces documents, je vous serais oblige de m'en faire parvenir une épreuve, car en relisant ma lettre, j'y trouve une ou deux coquilles, ou points de détail à rectifier.
Votre Note relative à l'épuration du capîfal ne peut manquer d'attirer l'attention de tous ceux que préoccupe l'acquisition trop souvent antisociale du capital sous le régime actuel; et d'autre part, je suis tout disposé à admettre avec vous que, dans une société où la libre socialisation et les modifications du droit successoral, en vue d'établir l'égalité du point de départ, auraient considérablement étendu le domaine collectif, la répartition pourrait équitablement s'effectuer, suivant votre formule, entre lu travail et ce qui subsisterait du capital privé.
Je vous remercie pour votre lettre si aiiectueusement cordiale, et vous présente l'expression de mes sentiments les plus dévoués.
Signé : E. Vandervelde.
l M. Ernest Solvay, Ministre d'Etat, 43, rue des Champs-Elysées, Ixelles.
La Hulpe, 2 octobre 1919.
Mon chbr Emile,
Je reçois votre lettre du 30, dont tout merci, et de votre bonne intervention : vous me débarrassez d'une vive préoccupation. Et donc maintenant, advienne que devra du fait d'autres que de moimême. Je verrai demain matin à Bruxelles à vous faire avoir les copies réclamées.
En résumé donc, mon cher Emile, dans une société qui serait socialement corrigée, principalement d'après les indications de ma Note '^ additionnelle -^ le capital acquis par le travail-savoir représenterait du travail-savoir même et les syndicats mondiaux, d'après le Nota de ma Note » complémentaire «, pourraient traiter l'un et l'autre en les mettant sur le même pied ; cela, après être premièrement parti d'un accord équitablement amené, et en demeurant ensuite guidés tout le temps par les indications que constitueraient l'état d'avancement à la fois de la •> libre socialisation », de 1' «■ année sociale - et de la " durée du travail •• ; car tous ces éléments sont cycles et réagissent en conséquence les uns sur les autres.
Toujours amicalement dévoué, Signé : E. Solvay.
CABINET DU PREMIER MINISTRE BruxeUes, le 2 octobre 1919.
Mon cher Ministre,
J'ai lu avec grand intérêt les suggestions contenues dans les deux notes que vous avez adressées à mon collègue, M. Vandervelde, et que celui-ci m'a communiquées.
Les directives qu'elles contiennent constitueraient une solution poulie rapprochement de tous ceux qui collaborent, par leur travail et leur productivité, à la prospérité et au bien-étie.
J'en ai fait faire plusieurs exemplaires que j'ai transmis au Ministre des Afiaires étrangères, pour être communiqués aux chefs de nos grands Etats alliés, et j'en ai transmis, également, à nos délégués à la Conférence de "Washington.
Agréez, mon cher Ministre, l'assurance de ma haute considération.
Signé : Léon Delacroix.
i M. Ernest Solvay, Ministre d'Etat,
43, rue des Champs-Elysées, Bruxelles.
Bruxelles, le 3 octobre 1919.
'.ici, Uuo du Priuce-Albert.
Mon cher Premier Ministre Delacroix,
Tous mes remerciements pour votre lettre. Vous me libérez et je vous en suis vivement reconnaissant.
Ma plus haute considération.
Signé : Ë. Solvay.