CHAPITRE VI
Enguerrand de Marigny va en Angleterre pour assister au couronnement du roi Edouard II. — Cinq ans après, celui-ci le mande dans son royaume pour le consulter et lui accorde une pension annuelle de mille livres tournois. — Lettres à ce sujet. — Service rendu à Edouard II par Enguerrand de Marigny. — Nouvelle guerre entre la France et la Flandre. — Philippe le Bel réunit pour la première fois les États généraux. — Leur composition. — Discours prononcé devant eux par Enguerrand de Marigny pour obtenir des subsides. — Les États votent les impôts qui leur sont demandés. — Impopularité extrême et mauvais effet de ces impôts. — Départ des troupes pour la Flandre. — Traité de paix attribué à l'influence d'Enguerrand de Marigny. — Mécontentement des troupes et de la noblesse. — Accusations de vénalité adressées à ce sujet à Enguerrand de Marigny. — Mesures adoptées en 1314 pour le rétablissement des monnaies. — Appréciation de l'autorité, de l'influence et de la richesse d'Enguerrand de Marigny à cette époque.
Les affaires de Flandre n absorbaient pas d'ailleurs toute l'activité d'Enguerrand de Marigny. Le mariage impolitique de la fille de Philippe le Bel avec Edouard II, roi d'Angleterre, auquel elle apporta la Guyenne en dot, avait, il est vrai, assoupi momentanément les ferments de rivalité qui existaient de longue date entre les deux pays 5 néanmoins, le règne orageux d'Edouard II, les
6i ENGUERRAND DE MARlGNY.
difficultés sans cesse renaissantes que son impéritie lui suscitait préoccupaient Philippe le Bel. Ert un mot, les relations entre les deux gouvernements étaient sinon affectueuses et sincèrement amicales, du moins régulières et suivies. Dans les intervalles de ses voyages en Flandre, à Écouis et dans les autres parties du royaume, soit a la suite du roi, soit par ses ordres, Enguerrand de Marigny fut plusieurs fois envoyé en Angleterre. En 1308^ Philippe le Bel le chargea d'assister, avec le comte de Valois, son frère, et Guy, comte de Saint-Pol, au couronnement du roi d'Angleterre, à qui il adressa à cette occasion la lettre suivante :
« Philippe, par \é grâce de Dieu, roy de France, à haut et puissant prince, nostre très chier, amé et féal fil, Eduvart^ par céte mesme grâce roy d'Etigleterrè, salut et avesques bonne amour, accroissement de tous biens et hpneurs.
« Très chier fiz, nous envoions vers vous nostre très chier frère, Charles, conte de Valoys, et ftos araez et féalz Guy, conte de Sainct-Pol, et Angarran de Marregny, nostre chevalier et chamberlan, pour vostre couronnement, et de nostre très chière et amée fille, Ysabel, royne d'Engleterre^ vostre famé.
« Aux quieux nous avons chargiée et ouverte toute nostre intention d'aucunes choses qui grandement touchent nostre honneur et le vostre ; si comme ils vous diront de par nous pleinement de bouche.
« Si vpus prions que an ic^les choses vous leur ajoutiez foi, et que pour vostre honneur vous mettiez les besoignes à effet.
« Donné à Neuf Marcie, le vendredi après la Chan* deleur(anl308)*. »
Cinq ans aprè^, le roi d'Angleterre aux prises avec des difficultés sérieuse? qu'aggravait encore la prochaine ouverture dt| parlement, écrivit h Philippe le Bel pour le prier de députer à cette ocpasion, en Angleterre, le poïpte d'Évreux, son frère, et Epguerrand de Marigny. Edouard II exposait que leur sage^^e et leur circQnspection pourraient lui 0tre fort utiles dans une circonstapce oh il s'agissait de la paix de son royaume. Eïn même temps, il adressa 4 Enguerrand de Marigny la lettre suivante^ ;
tt Le roi au poble seigneur Enguerrand de Marigny, salut et accroissement continuel de sincère aflection.
a ISou$ avQns ordonné à notre cher et fidèle sénéchal, Edouard de Mallac (Malo lacu) de vous exposer en détail certaines affaires qui nous touchent particulièrement.
« NpiLis avons donc recours affectueusement à votre
^ Àcta jjmbtica, fœdera, conventa, etc., de Rymer, t. lU, p. 6i. La lettre est en français. •
> Rymer, t. HI, p. 435. La lettre originale est en latin. Une lettre Bembla|)|« fqt écrite le même jour au comte d'Évreux.
amitié, vous priant d'ajouter une entière confiance à ce que vous dira de notre part à ce sujet ledit Edouard, et nous désirons que vous puissiez déférer à ce qu il vous demandera en notre nom.
« Windsor, le 28 août (1313). »
Edouard II craignait-il que, malgré ces instances, Enguerrand de Marigny refusât de se rendre en Angleterre pour l'ouverture du parlement? La lettre suivante, qu'il écrivit à Philippe le Bel, le 30 août 1313, deux jours après celle qui précède, donnerait lieu de le supposer* :
« Au très-excellent prince Philippe le Bel, roi de France, Edouard, roi d'Angleterre, salut.
(( Il nous parait convenable que ceux qui ont bien fait soient récompensés et que la munificence royale accorde des dons spéciaux aux hommes qui s'en sont montrés dignes par des services prompts et signalés.
« En conséquence, très-cher père, ayant égard à ceux que le seigneur Enguerrand de Marigny, votre chevalier, nous a rendus jusqu'à ce jour et peut nous rendre encore à l'avenir, nous avons résolu de lui accorder sur notre trésor, comme l'ayant bien mérité, mille livres tournois pendant sa vie entière.
(( Nous nous adressons donc à vous, très-cher père,
1 Rymer, t. HT, p. 436. Cette lettre est également en latin.
pour que vous vouliez bien, en notre honneur, autoriser ledit Enguerrand à accepter ce don. Nous vous envoyons, par le porteur de ces présentes, les lettres
patentes que nous avons délivrées à ce sujet
« Donné à Windsor, le 30 août (1313). »
Si Enguerrand de Marigny avait hésité à satisfaire au vœu du roi d'Angleterre, la pension de mille livres dont celui-ci avait pris la précaution de lui envoyer le brevet, et qui représente environ cent mille francs, dut lever tous ses doutes. Il partit donc pour Londres avec le comte d'Évreux. Grâce à eux, disent les historiens anglais, les barons d'Angleterre qui étaient alors en révolte ouverte contre Edouard II, à cause de l'autorité despotique de son favori Gaveston, consentirent à poser les armes. A la vérité, les terribles barons avaient auparavant fait trancher la tête à ce dernier, dont ils étaient parvenus à s'emparer. Leur soumission fut en outre précédée d'un acte d'amnistie publié par Edouard, qui jura de nouveau d'observer fidèlement quarante articles que les barons avaient soumis à son acceptation. Enguerrand de Marigny figura ensuite comme témoin, avec Guillaume de Montaigu, Adhémar de Valence et quelques autres Français, dans un acte du 25 novembre 1313, par lequel le roi d'Angleterre, qui s'était d'abord montré favorable aux Templiers, déclara, qu'en transportant les biens de l'ordre aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, il entendait ne préjudicier
66 ENGUERRAIHD DE MABIGNY.
* ni ^i|x droits de la couronne, ni à ceux de ses sujets'. Cependant, Philippe le Bel avait encore une fois fléclaré la guerre à la Flandre, rn§is Targent manquait pour entrer en campagi^e. Péjà Ton était arrivé au milieu de rété, et rien p'était prêt. Les expédients sur les inorinaies étaient tellement 4écriés et avaient ^x£ité tant de plaintes qu'on ne pouvait plu^ y recourir. On n'avait plus Qi juifs pi marchands italiens à chasser du royaume pour s'approprier leurs créances ^ cette odieuse mesure, si souvent renouvelée dans les temps de barbarie, fsivait été prise trois ans auparavant^. Dans cette extrémité, l'idée vint au gouvjsrnement de faire un appel aux communes. Il manda à Paris les prélats, les nobles, les bourgeois de quarante-deux bonnes villes. Inforpfiés 4u motif pour leqifel on les convpquait, ces derniers auraient préféré rester chez eux. Le gouvernement leur fit en quelque sorte violence pour les obliger à user d'un droit qui devait se traduire en augmentation de subsides. La première et peut-être l'unique séance des États généraux de 1314 eut lieu le 1*' ^oût, au palais du roi, qu'Enguerrand de Marigny avait fait bâtir avec une grande piagnificence*, et dans le vesti-
^ Histoire de l'ordre militaire des Templiers, par Pierre Dupuy; preuves, p. 468 et suiv.
* Ordonnance des rois de France^ 1. 1, p. 488 et 489.
' Qrandes Chroniques de Saint-Denys, etc., t. Y> p. 209. « Philippe le Biau ût faire à Paris, par Eogucrran, son coadjuteur, gou-
ËNGUERBAND DE MAIUPISY. 67
bule dpquel l^s députés des bonnes villes purent voir ^ statue au-dessous de celle de Philippe le Bel^ Une relatipn contempors^ine d'un témoin pcu^ire nops a conservé le détail de cette curieuse séance, où flnguèrrand de M^rigqy fi;t, coninie on dirait aujourd'hui, l'or^t^ur 4u gouvernement, et dans laquelle il jou^ Ip principal rôle. Il faut lire, daqs sa naïveté primitive, cette relation, où les çaraptères se dessinent naturellement, et quj, malgré la différence des temps et des formes de langage, rappelle les séances analogues des temps postérieurs.
« Et en cest an (1314), le premier jour d'aoust, Philippe -le-Biau, roy de France, assembla à Paris plusieurs barons et évesques, et sùrtouj; il fist venir plusieurs bourgeois de chascune cité du royaume qui semons y estoient à venir. Adoncques, iceux au palais de Paris venus et assemblés, le jour dessus dit, Enguerran de Marigny, chevalier, coadjuteur le roy de France Philippe et gouverneur de tout le royaume, montçi de son commander ment eu un eschafaut, avec le roy et les prélas et les barons qui ilec estoiept; sur le dit eschafaut séapt et estant montra et manifesta, ainsi conime en nreschant
veraeur de son royaume, un neuf palais de merveilleuse et constable euvre, le plus très-bel que nul si comme nous yieons en France, oncques véiat. » On a vu plus haut que c*était le Palais de Justice actuel.
^ Recherches de la France^ par Estienne Pasquier, t. 1^ p. 670.
au peuple qui ilec estoit devant Véchafaut, oïans tous les prélas dessus dis, la complainte le roy, et pour quoy il lesavoit fait ilec venir et assembler*, et fist son texte de nature et de norriture en descendant sur les royaux et sur la ville de Paris, où les devant dis royaux, au temps ancien, de leur nature avoient accoustumé de avoir leur nourriture -, et pour ce appeloit-il Paris, chambre royal ; et que le roy s'y devoit plus fier pour avoir bon conseil et pour avoir aide, que en nulle autre ville. Et si dit et monstra autres plusieurs choses dont je ne fais pas raencion, pour la prolixité qui y est et seroit à raconter. Si descendit sur Ferrant jadis conte de Flandres, cornent il s'estoit forfait envers le roy de France qui lors estoit dit Auguste, qui conquist Normendie, et cornent îceluy roy Phelippe en vint à chief, et coment il conquist Flandres et la mist en sa puissance.
« Et dit lors icelui Enguerran que, combien que après Ferrant, plusieurs vassaux eussent tenu la conté de Flandres, si ne la tenoient-ils que comme gardiens et en subjection de féauté et hommage du roy de France. Et après ce, il descendit sur Gui conte de Flandres, coment il se forfist envers. le roy, et coment la guerre avoit esté menée, et le coustemen et desperis que le roy avoit fait, qui bien montoient à si grant nombre d'argent que c' estoit merveilles de raconter, de quoy le royaume avoit esté trop malement grevé. Et, après ce, monstra coment la paix avoit esté faite du conte de Flandres Robert de Bé-
thune et des Flamens eschevins de Flandres, par leurs seaux en lettres pendans accordée et affermée •, laquielle paix et convenances les devant dis contes et Flamens ne vouloient obéir ni tenir, si comme ils avoient juré, et par leurs seaux affi^mé. Pour laquielle chose y celui Enguerran requist, pour le roy, aux bourgeois des communes qui ilec estoient assemblés, qu'il vouloit savoir lesquels Jui feroient aide ou non à aler encontre les Flamens à ost en Flandres. Et lors icelui Enguerran ce dit si fist lever son seigneur le roy de France de là où il sévit (était assis) pour veoir ceux qui luy vouldroient faire aide. « Adonc, Estienne Barbete, bourgeois de Paris, se leva et parla pour la dite ville 5 et se présenta pour eux, et dist qu'il estoient tous près de luy faire aide, chascun en son povoir, et selon ce qu'il leur seroit avenant, et à aler là où il les vouldra mener à leur propre coux et despens contre les dis Flamens. Et adonc le roy les en mercia. Et, après le dit Estienne, tous les bourgeois qui ilec estoient venus pour les communes respondirent que volentiers luy feroient aide -, et le roy les en mercia. Et lors après icelui parlement, par le conseil du dit Enguerran, une subjection et une taille trop mâle et trop grevable àParis et au royaume de France fu alevée, de quoy le menu peuple fu trop grevé, pour laquielle achoison (occasion) le dit Engerran chéi (tomba) en la haine et maleiçondu menu peuple trop malement*. »
* Grandes Chroniques de Saint- Denys ^ etc., t. V, p. 206;
7Q BNGUERRABiP m M4HIGNY.
Lp subside qu oii avait demandé aux Etats était donc voté* Doit-ou faire honneur du succès à Téloquence seule d'Engn^rrand de MarignyP II est plus probable que, d une part, la présence même de Philippe le Bel, d'autre part, l'exemple donné par ce député de la ville de Paris, Etienne Barbette, depuis longtemps tout dévoué au gouvernement, et dopt le rôle était, sans contredit, tracé d'avance, entraînèrent l'assemblée. Le nouvelimpôt fut immédiatement perçu. Un ai^tre chroniqueur contemporain fait connaître qu'il consistait daps le paypm^nt, entre les m^ins des officiers du roi, d'une somme de dix deniers par livre parisis sur tout objet vendu, et il qualifie pet impôt a d' extorsion injuste, d'exaction inique et d'un nouveau genre. >} On lie pouvait, il est vrai, en imaginer de plus gênant et de plus vexatoire, tant pour le commerce que pour les particuliers. Établi d'abord à Paris, il fut ensuite appliqué dans tout le royaume*, mais bientôt les plaintes les plus viplentes s'élevèrent de toutes parts contre ce qu'op nommala nouvelle gabelle. L'agitation se répandit promptemept dans les provinces. « Plusieurs nobles et gens du commun, dit le même chroniqueur, les Picards, les Champenois et autres, liés ensemble par un serment pour la défense de leur liberté et de leur pays, ne pouvant souffrir cette exaction, s'y opposèrent vigoureu-
cbap. LXXI, intitulé : De la taille et malelaulle faite en France^ par Snguerran de Marigny,
ËNGOERRAxND DE ]«ARIGKY. '71
sèment, et obtinrent eriflh que cette extorsioh tèssàt complètement par Tordre dd roi, non-seulettielit dâhs leurs terres, mais par tout le royaume*, n
Quoi qu'il en soit, les fonds que le gouvernenient était parvenu à se procurer lui avaient permis de lever des troupes nombreuses. Au commencement du mois de septembre 131 4, quatre armées se mirent en marche vers la Flandre. Elles étaient commandées par Louis, roj de Navarre, par le comte Philippe de Poitiers, tous deux flls du roi, et par les comtes de Valois et d'Évreux, ses frères. Fière de ses forces, l'armée croyait marcher à la conquête de là Flandre. Quelle ne fut pas sa surprise, en apprenant tout à coup, qu'une trêve proposée par le comte de'Saint-Pol et par Engiierrànd de Marigny, avait été ratifiée, le 13 septembre, à Orchies, par le roi de Navarre ! Ce fut, parmi la noblesse, un long cri de colère. Trompée dans ses espérances, l'armée regagna honteusement ses foyers^. Bientôt des bruits înjutîeux, que tous les chroniqueurs et historiens ont depuis répétés, circulèrent contre Enguerrand de Marigny. On l'accusa d'avoir vendu cette trêve aux Flamands pour deux cent mille livres. Un chroniqueur prétend même qu'à la foire d'Écouis, qui suivit, on remarqua beaucoup de draps et d'étoffes de Flandre, sur lesquels En-
^ Continuation de Guillaume de Nangis, p. «306, ■ Ibid.; p. 305.
72 ENGUERRAND DE MAHIGNY.
guerrand de Marigny gagna des sommes considérables'. Au nombre de ceux que la trêve irrita le plus, était le comte de Valois. De retour vers Philippe le Bel, il accusa formellement de forfaiture Enguerrand de Marigny, qui refusa même de se justifier. « Aussi, dit un annaliste flamand, estoit-il le mignon d'iceluy roy, et ne povoit en rien méfaire ny offenser^..» Les historiens flamands eux-mêmes semblent passer condamnation sur la manière dont le comte de Flandre obtint la paix. tt Les Français, dit pourtant l'un d'eux, au sujet des reproches de trahison faits à Enguerrand de Marigny, ne comptaient pour rien la volonté divine «t le courage des Flamands. Ils croyaient que la trabisQn seule d'Enguerrand de Marigny avait empêché leur triomphe^ » Celui-ci avait-il fait autre cboseque suivre les ipteiitions de Philippe le Bel*? Cette opinion paraît, seule
^ Chronique métrique deGodefroy de Paris, p. 242 :
Si en ot d^elz deux cens et mil, Des livres, plus que Ten ne sel, Dont de maintes pars l'en le het...
Draps de Flandres à Escoîea Furent amenez à sa foire.
Si sorent bien tous, et sans d'aire.
Que tel présent li estoit fait For la trière qu'il avoit fait...
* Chroniques de Pierre d'Oudegherst, chap. gxliv.
' Annales rerum flandricaruniy autorc Meycr. Première édition, de 1561, p. 118, A.
* Histoire de Flandre, par Kervyn de Leltenhove, t. UI, p. 62.
fondée ; néanmoins, tous les chroniqueurs et historiens français Tout, les uns après les autres, unanimement rejetée.
A peine ces événements venaient de se passer qu'un nouveau projet de refonte des monnaies préoccupa le gouvernement. Bien que quelques mesures eussent été prises dans les années précédentes en vue d*atténuer le mal qu'avaient produit les altérations tant et si juste* ment reprochées à Philippe le Bel , il s'en fallait que tout désordre eût disparu. Désireux de faire preuve do bonne volonté et de mettre en même temps sa respon* sabilité à couvert , ce prince ordonna aux quarantedeux bonnes villes du royaume de députer à Paris, pour le 1**' novembre 1314, deux ou trois notables, qui seraient chargés de préparer, dans une réunion géné« raie, un règlement sur le fait des monnaies. Philippe le Bel était alors en disposition de consulter ses sujets , mais c'était moins, on peut le remarquer, pour s'éclairer de leurs avis et leur donner une juste part d'influence dans le gouvernement du royaume que pour en obtenir de l'argent et tâcher de sortir d'une situation pleine d'embarras où d'inhabiles ministres l'avaient laissé s'engager. Uaccort qui fut fait par les gens des bonnes villes qui furent mandés pour le fait des mon^ noies portait que l'on ne frapperait plus, à l'avenir, que des monnaies de la loi et du temps de monsieur saint
Loys; que toutes les autres monnaies d'or et d'argent
ni eNGUËAHAND Dfe MAHIGNY.
•eraiéiit fondues ; que le qaart de la ir&issdlle d^ftt'gent serait aussi foitdii, et qu'on n'en fabriquerait plus d'autre pendant onze ans-, que les barons ne pourraient battre monnaie pendant le même espace de t^mps, et, enfin, que le roi ne réaliserait aucun profit sur iselle, ioit d'or^ soit d'argent, quMl ferait frapper 'i
On a pu voir que Tautorité d'Enguerrand de Marigny était sans limites et s'étendait à toutes les parties de r^dtninistration« Possesseur de biens immenses, pretnier chambellan^ conseiller du roi, trésorier du Louvre et de la couronne, ayant la confiance absolue de Philippe le Bel, chargé par lui, soit auprès d'Edouard II, soit auprès des Flamands, des négociations les plus importantes, orateur habile^ audaeieux, Enguerrand de Marigny jouissait d^un crédit devant lequel celui de Chartes de Valois et de maints autres grands persor)nages s'était brisé plusieurs fois. Parmi les contemporains, les uns l'appellent le gouverneur, d'autres le ooadjuteur du royaume. Plusieurs disaient de lui qu'il était pareil au roi^ un second roi : fanquisùtn rec^ sêcunéuit regului. Elevant ceux^ci^ abaissant deuk-là^ Suivant soti caprice, tout ce qu'il voulait était'. « Avec ce,
\ Or4mmnees 4e9 fvin de Fmme^ U I* p. 54S. ^ Dp ▼•» dans y Accord f queUeg étaient les qparante-dçux bopneç villçs du royaume Il éette époque.
* Vite pàpaftkm avemônensltlm, par Balèze. Vita Cle^ntis t, auctone fternardo Guldane^ 1. 1, p. S3.
âtt tltl éhrônSqoètir, il àvôit si grant grAoe par d«¥drs le pape, que il faiâoit ce qu'il vouloit i\u pape comme Au roy^ B Dam un voyage à Avignon , il ^vait, honneur réputé Insigne! peçu du pape la rose d'or^» Il avAil fait nommer son parent de Freauville confesseur du roi, cardinal, puis légat en France *, un de ses frères, arohevéque de Sens; un autre, évêque de Beauvais. Une de ses filles était mariée au riche h^itier des Tancarville, et son fils aîné avait épousé la nièce même de la sœur du roi. Courtois, insinuant, sûr de son crédit, il était devenu le dispensateur de toutes les grâces, de tous les emplois. Quelque grand personnage désirait-il parler au roi, il fallait qu'Enguerrand de Marigny en fût instruit et qu'il y consentît. Comment donner une idée exacte de ses richesses? On prétendait, dit un chroniqueur du quinzième siècle, qu'il' était seigneur dans dix-sept cents villages et qu'il possédait trente mille florins de revenu (le florin valant environ deux cents francs en monnaie d'aujourd'hui) , et trois cent mille florins en mobilier et objets d'agrément'. Sans doute, quelques-unes de ces évaluations étaient exagérées*, mais les documents, d'une authenticité incontes-
^ Bibliothèque Impériale,^ Mss. fonds Colbert, 7,511 -2-2 , ancien n^ 822S. Chroniques abrégées jusqu* en 1383.
* Chronique métrique de Godefroy de Paris, p. 214.
* Amplissima collectio, etc. , de dom Martène. — Chronicon Cornets Zan^iet monachi^ ah armo i230 ad 1461, t. V, p. 167, D.
76 ËNGUERRAND DE BfARIGNY.
testable , que Ton possède relativement à sa fortune territoriale, prouvent qu'elle, était considérable, et sans comparaison avec les plus grandes existences du temps présent. Enfin , Enguerrand de Marigny, qui, à celte époque de sa vie , atteignait à peine cinquante ans, était lui-même l'instrument de cette fortune, la plus haute et la plus grande à laquelle un particalier soit jamais arrivé en France. Où devait -elle donc s'arrêter ?