‹ Enguerrand de Marigny, Beaune de Semblançay, le chevalier de Rohan: épisodes de l'histoire de FranceChapitre 12 sur 66 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Engaerrand de Marigny est enfermé au Louvre et ensuite au Temple.

— Sa comparution devant une commission à Yincennes. — Réquisitoire de Jean d'Asniéres. — Principaux griefs articulés contre lui.

— On refuse de l'entendre et il est ramené au Temple. — Hésitations du roi à son égard. — Il est accusé d'avoir voulu envoûter le roi et le comte de Valois. — Une commission le condamne à être pendu. — L'exécution a lieu le 30 avril 1315. — Détails à ce sujet. — Deux nouvelles exécutions, conséquence de la sienne, la suivent peu de jours après. — Le corps d'Enguerrand de Harigny est descendu du gibet et dépouillé de ses habits. — Quelques amis fidèles le font transporter nuitamment au couvent des Chartreux. — L'arcbevèqjue de Sens, son frère, meurt bientôt après.

Le gouvernement de .Philippe le Bel avait soulevé tant de haines et il s'était personnifié à ce point dans Tadministration d'Enguerrand de Marigny, que tout le inonde semblait s'attendre à cette arrestation. Au moment où la volonté du roi lui fut signifiée, il se trouvait dans son hôtel de la rue des Fossés-Saint-Germain. On lui donna d'abord une tour du Louvre pour prison. Outre ses fonctions de trésorier et de chambellan du roi, Enguerrand de Marigny était aussi capitaine du Louvre. Le comte de Valois eut peur que cette prison ne fût pas

94 ENGUERRAND D£ MAHIGNY.

assez sûre, et il exprima ses craintes au roi. « Que voulez-vous que je fasse de lui et où faut-il donc le mettre? dit celui-ci. — A l'hôtel des Templiers-, répondit le comte de Valois^ 6t qu'il y $oit erif9rmé dans un bon cachot. » Louis le Hutin y consentit. « Adonc, disent les Grandes Chroniques de Saini-Denys, par le commandement du roy, le dit Enguerran, du Louvre où il estoit, à cheval, à belle compaignie de sergens chevau- Chans avec luy, au Temple fut fnené, moult de peuple après luy alant pour le veoir, et, de ce, grs^qt joie liénienantt et ilec en estrôite garde fut mis en prison. » Le jour môme de ci^tte arrestation, le çpmte de V^ois avait mandé par tout le royaume que tous ceux, pauvres et riches, qui ^urai^nt à se plaindra d'Ë^^(l^rr»nd de Marigny vinssent à la eour eitposer leurs gmh pour en avoir justice. Le samedi suivant, on h copdui^it à Vincennes. Une foule immense l'y accompagna en le poursuivant de ses injures» n Va, lui disait-elle, es^écriible Uttltre. Que Dieu te rende tout le mal que tu As &it «mx pauvres gens. Par toi, nous avons été dépouillés de tous nos biens. Par toi, combien d'extorsions ont été oommises, combien de fois les monnaies ont été changées! Par toi, tout le royaume a été jeté d&nft b confunôn ^ »

* Ohronvte SancH Ficton^ eic, ubi supra^ p» 149, repto* Voici eommeot, de son côté, Godefroy de Paris raconte pe fait, p. 268 :

. . . Après lui mainte gent, Qtoi toM l»«]6ielit agréffnt.

ënguërhand m yuAtùM. 95

Le M et un nombre eonsidérablé de bâf on9 et de prélats B'étaiént rendud à Yincennès. Enguerrâiid de Marigny fut amené en leur présence. Sur Tordre du comte de Valois, un avocat général au parlement, Jean d'Asnières, exposa longuement les motifs de la misé en acêu- Wition de l'ancien favori de Philippe le Bel. Le réquisitoire de Jean d'Asnîères fut empreint de ce mauvais goût particulier aux harangues étudiées de l'époque, et qui ne disparut que plusieurs siècles plus tard. L'avocat général prit pour texte de son discours ees paroles de TEvangile : Non nobùy Domine, non nobti^ aed nomini iuo da gloriam. Après avoir raconté le sacrifice d'Abraham, il fit la description du Poitou et des ravages qu'y causaient les serpents avant l'arrivée de feaint Hilaire. Comparant ensuite à ces serpents Enguerrand de Marigny , ses parents et «es créatures , Jean d'Asnières fit la description de ce qu'avait souffert le royaume pendant qu*Enguerrand y exerçait la principale autorité. Enfin, il formula les griefs d'accusation, sur lesquels celui-ci aurait à se disculper. Ces griefs étaient au nombre de quarante et

ïous èeU «lui aprfts lai vâttoieUt, Qae plus que moins le niaudissoiept; Et disoïent avant : « Renart, SMie té ëéint fealnt Uéaàft I Ton barat et ta triqherie A tons nous a tolu la yie.

L'aToit dta tékuine ai emblé. %

un ; il suffira d'$tilleurs de faire connaître les principaux :

Philippe le Bel avait dit, de son vivant, qu'Enguerrand de Marigny Tavait trompé, ainsi que tout son royaume. Plusieurs fois, on avait trouvé ce prince pleurant dans sa chambre, à cause du chagrin qu'il en éprouvait, et c'est pour cela qu'il n'avait pas voulu, en dernier lieu, maintenir Enguerrand au nombre de ses exécuteurs testamentaires.

Pendant que le roi Philippe le Bel vivait encore, et au moment où il était sur le point de mourir, Enguerrand de Marigny, aidé de six hommes , avait pillé le trésor du Louvre et s'en était emparé.

À la dernière campagne de Flandre^ il avait parlé seul à seul, dans les champs, au fils du comte de Flandre, Louis, comte de Nevers, qui lui avait donné deux barils émaillés d'argent et plusieurs joyaux. Là-dessus, il avait été d'avis de retourner en France et avait fait revenir l'armée sans rien entreprendre.

A son retour de Flandre, il avait conseillé de lever une subvention dont le menu peuple fut singulièrement grevé.

Quand le roi avait député vers le pape Enguerrand de Marigny, il lui avait donné trente mille livres en or que celui-ci avait gardées. De même, ayant trouvé mort Raymond de Goth, auprès duquel le roi l'avait envoyé avec quinze mille florins, il se les était aussi appropriés.

A répoque où Guillaume de Nogaret était chancelier,

Enguerrand de Marignylui avait fait signer seize lettres, en lui cachant ce qu'elles contenaient.

Quand le roi Philippe le Bel faisait don de quelque terre à Ënguerrand de Marigny, celui-ci donnait Tordre d'estimer à deux cents livres ce qui en valait huit cents.

Ënguerrand de Marigny avait reçu huit mille livres de marchands qui en devaient beaucoup plus à un de leurs confrères, lequel ayant été jeté en prison, n'était parvenu à en sortir qu'en jurant qu'il ne réclamerait plus rien.

La terre de Gaillefontaine, cédée par le comte de Valois à Ënguerrand de Marigny contre celle de Ghamprond, n'avait été estimée que huit cents livres au lieu de douze cents, de sorte que le comte de Valois avait été trompé de quatre cents livres. Uabbé de Sainte- Catherine à Rouen et le prieur de Saint-Àrnoult avaient été trompés de la même manière.

Un jour, Philippe le Bel avait adressé à la comtesse d'Artois une lettre qui contenait certaines dispositions. A cette lettre Ënguerrand de Marigny en joignit une autre qui disait tout le contraire, et par laquelle il assurait la comtesse d'Artois qu'elle n'avait rien à craindre du roi en n'exécutant pas ses volontés.

Ënguerrand de Marigny avait donné l'ordre d'arrêter la duchesse de Poitiers * .

* Jeanne de Bourgogne, mariée au comte de Poitiers, fils du roi.

M ENGUfiBRAND HE IfAftIONY.

Les habitante d' Arras lui avaient une fois donné quarante-huit mille livres, croyant les ofihrir à Philippe leBeU

A diverses époques , le roi lui avait abftndonné la garde d'Estoutevilljp valant quarante-dx mille livres, le tiers de certaines foires de Normandie estimé soixante mille livres*, en outre, pour sbn palais de Paris, dix mille livres; ce qui neTavait pas empêché d'enlever à des voisins de ce palais des maisons qui rafportaient plus de cent livres de rente.

Les bourgeois de Rouen ayant sollicité une franchise pour leur ville, envoyèrent trente mille livres à Enguerrand de Marigny et obtinrent ce qu'ils demandaient.

Pour avoir son appui à la cour. Blanche de Bretagne Tavait gratifié d*un très*beau manoir.

Le sénéchal d'Auvergne lui avait fait don de sept cents livres. De même, une femme de Sens, qui avait forfait de corps et d'avoir, lui ayant donné huit cents livres, avait été absoute. Un sergent d'armes avait déposé d^un autre fait sen)blable.

Soupçonnée d'adultère comme sa sœur et sa jcousine, Marguerite de Bourgogne et Blanche, femmes des deux autres fils du roi, elle fut détenue prisonnière pendant quelque temps, puis reconnue Inno- IB0MM pat un arrêt du parlement. Tons les biatorieiu a'acoordant à dire que cet acquittement fut motivé par la nécessité où le goiiyernement 86 serait trouvé, dans le cas où, Jeanne étant reconnue coupable , son divorce aurait été prononcé, de lui restituer la Franche-Comté, ^^elle avait apportéa ea dot à son mari.

ENGUERRAND Dfi HARIGNY« M

Jeiin d'Astiiëreè r^firocha encore à Engiierrand dQ Marighy de 8*étre attribué la tiominatioti de tous le» officiers de Philippe le Bel, d'avoir obtenu par intimida* tion, de la comtesse d'Artois, la haute justice de Groisillea et de BeftuTàis, d'avoir pris ce qu'iUy avait de tnëilleur et de plus beau dans les forêts royales, de s'être fait plusieurs étangs en Nortnaiidie au moyen des héritage^ de la couronne, et de les avoir peuplés avëc les poissons des étangs du roi, auquel il en avait pris pour dix millà livres, etc., etc. *.

Lorsque Jean d'Asnières eut fini de parler^ Enguerrand de Marigny réclama à son tour la parole ; mais elle lui fut refusée^ On autorisa Éieulenient Jean de Marigny, son frère, qui était présent, en sa quaUté d'évôqUe de Beauveis, à prendre copie des quarante et un articles dont Jean d' Asniëres venait de donner lecture. Repoussé sur ce point^ Enguerradd de Marigny réclama le gage de bataille, et demanda à se battre contre quiconque^ i lexception des membres de la &mille royale^ soutiendrait qu'il était traître ou parjure. Il avait autrefois refusé cette faveur à Louis de Nevers^ injustement détenu danà

les prisons du roi de France; on fit de même à son

égard. On lui répondit que cette voie ne lui serait paa ouverte 5 mais on l'engagea à faire connaître purement et simplement quelles étaient^ parmi les accusations

^ Qran4es Chi'onique de SeUnt^Oenyi, eu*, ta V, p. lit et mif .

qu'il venait d'entendre, celles qu'il niait et celles qu'il reconnaissait fondées, et on lui dit que celles qu'il contesterait seraient prouvées immédiatement. Il répondit qu'il réfléchirait à cette proposition. Néanmoins, il protesta de toutes ses forces, en disant qu'on le traitait avec une injustice manifeste*. On le ramena ensuite au milieu du même concours de peuple et des mômes injures ^, à sa prison du Temple, où il fut enchaîné à des anneaux de fer, et gardé avec les précautions les plus minutieuses '.

Voilà à quoi avaient abouti la recommandation du roi d'Angleterre et Tarrèt de la commission qui avait déchargé Enguerrand de Marigny et ses héritiers de tous les faits relatifs à sa gestion de trésorier du Temple, du Louvre et de la Chambre du roi. Deux mois s'étaient à peine écoulés, et il avait à répondre à une série d'accusations, dont les plus graves étaient précisément celles que cet arrêt avait voulu rendre impossibles.

Qu'Enguerrand de Marigny eût atténué l'importance de quelques dons que lui avait faits le roi \ qu'il eût reçu de Blanche de Bretagne ou de quelques villes diverses sommes d'argent pour s'occuper de leurs intérêts, tout porte à croire que ces accusations étaient fondées. Cela

* Chronice SancH P'ictoris, etc., ubi supra.

' « Et sic iterum ad Templum cum Tituperio est reductus. • Chronice Sancti Victotis, etc.

' Grandes Chroniques, etc., ubi supra.

ËNGUËRBÂND DE MARIGNY. * 101

était dans les mœurs du temps, et, trois siècles après, les ministres de Louis XIV faisaient encore de même, sans croire apparemment encourir le moindre blâme ^ Quant aux griefs relatifs aux maltôtes et aux altérations des monnaies, ils étaient d'une injustice évidente. En effet, toutes les mesures administratives prises sous le règne de Philippe le Bel l'avaient été de Tavis de son Conseil, avec le propre consentement du roi. Ce qu'il eût fallu prouver, c'est qu'Enguerrand de Marigny avait reçu de l'argent des Flamands pour leur faire obtenir la paix ou gaspillé le trésor royal. Or, bien qu'elles figu-* rassent en première ligne au nombre des articles mis à sa charge par Jean d'Àsnières, nulle preuve couvain* cante ne parait avoir été apportée à l'appui de ces allégations.

Cependant Enguerrand de Marigny avait déjà comparu depuis plusieurs semaines devant le roi, les prélats et les barons assemblés à Yincennes, et aucune résolution n'avait encore été prise à son égard. Louis le Hntin hésitait. N'ayant ni les passions ardentes, ni les profondes rancunes de son oncle de Valois, il lui répugnait d'abandonner à son inimitié et à celle des barons et du peuple celui qui, pendant près de vingt ans, avait été le conseil intime et le bras du roi son père, qui l'avait représenté et secondé dans ses plus grandes affaires.

«.Voir mon Histoire de Colbert, chap, UI, p. 129, noie,

Mi ENGUBRRAIQ) DE MARIGNY.

D*un autre côté, TarcherAqué dd Sens et réyèqUe de Beaiivais , Philippe et Jean dfe Marigny, ainsi que les autres membres de leur famille, usaient de toute leur influence pour soustraire Enguerrand de Marigny au sort qui le menaçait Sans nul doute, le comte de Va-* lois redoublait aussi d^instances auprès du roi^ mais celui-ci inclinait à la clémence; il songeait à exiler Enguerrand de Marigny dans TUe de Chypre. Louis le Hutin estimait que cet expédient, à Taide duquel toute la fortune d'Enguerrand serait d'ailleurs reye* Bue à la couronne, devait satisfaire les barons et le peuple. Craignant de perdre sa proie, le comte de Valois fit alors observer au roi qu'il avait à l'étranger des ennemis puissants et que la présence d'Enguerrand de Marigny au milieu d'eux, car il ne doutait pas qu'il ne s'échappât facilement de l'Ile de Chypre, pourrait devenir funeste à la France ^

Deux incidents imprévus et des ^lus fâcheux etitratnërent Louis le Hutin dans les voies de rigueur auxquelles il répugnait naturellement. Un chroniqueur^ . raconte que la reine de Navarre, femtne du jeune roi, qui avait été enfermée a Château-Gaillard pour le scandale de son adultère , mourut au commencement de l'année 1313, dans les sentiments de la plus grande

^ Continuateur de Guillaume de Nangis, uM supra. ' Godefroy de Paris, Chronique métrique, année I3I5.

dévotion^ et qu'avant sa mort elle donna à tin cof délier, son Confesseui*, en le priant de la remettre à Louis le Hutin en personne , une lettre dont oelui-d eut seul connaissance et qui lui aurait révélé les faits les plus graves à la charge d'Enguerrand de Marigny^ Une pareille lettre a-t-êlle été écrite? Quelles accusations contenait-elle contre Enguerrand de Marigny? Double mystère qui ne sera probablement jamais éclaifci. D'autre part, au moment où Tirrésolution de Louis l0 Hutin au sujet d' Enguerrand de Marigny semblait s'ac^ croître et remplissait d'espoir le cœur de ses amis^ le bruit se répandit que sa femme et la dame de Ghan* teloup, sœur de celle-ci^ avaiétit consacré au démon quelques images de cire au moyen desquelles , grâce aux sortilèges d'une boiteuse, d'un certain Jacques Pa* viot et de son valet, elles avaient voué à la mort le roi lui-même^ le comte de Valois et le comte de Saint-Pol. A peine ce fait, qui constituait, à ces époques de barbarie, le plus grand de tous les crimes, eut-il été dénoncé au comte de Valois, qu'il s'empressa d'en informer le roi et de requérir l'emprisonnement de la dame de Marigny, de sa sœur et de leurs complices.

^ D'antres ciiroDiqueun» disent que la reine de Navarre fot ëtninglée à Château-Gaillard par l'ordre du roi, impatient de eontraeter d'autres nœuds. La vérité sur cet affreux drame de famille, dont les trois brus de Philippe le Bel furent le sujet dans la même année, n'a jamais été bien eonnue.

Cette révélation produisit sur Tesprit du jeune roi une impression profonde. Dès ce moment, la mort d'Enguerrand fut certaine. « Je oste de luy ma main, dit le roi tout ému au comte de Valois, et dès ores en avant ne m*en entremets: mais selon ce que vous verrez bien expédient et avenant luy faites. » Déjà le comte de Valois avait fait conduire dans la prison du Louvre la dame de Marigny et la dame de Chanteloup, et dans celle du Ghàtelet, la boiteuse et Paviot, son complice. Il s'empressade convoquer àVincennes, pour le samedi d'avant TAscension, plusieurs pairs de France, barons, chevaliers, et leur exposa ce qu'il appelait les forfaits et félonies d'Enguerrand de Marigny, en insistant principalement sur les projets d'envoûtement que sa femme et sa sœur avaient formés à sa suggestion. « Lors, disent les Grandes Chroniques de Sainf-Denys^ par le jugement d'aucuns barons, pers, chevaliers et barons du royaume do France pour ce illec assemblés, Enguerran fut condamné à mourir pour estre pendu. Et ce fait, le mardi ensuivant, très bien matin, du Temple au Chastelet, en une charrette, tout ferré de ses ferreûres, fut amené, disant le peuple après et de ce esjoissant : Au gibet ! au gibet soit amené ' / »

^exécution fixée au lendemain mercredi 30 avril 1315, fut, plus encore qu'à l'ordinaire, à cause de la

> Les Grandes Chroniques^ etc.^ t. V, p. 219.

ENGUERRAND DE MÂRIGNY. i05

haute position du coDâamné, Foccasion d^un grand émoi pour la population parisienne. Celui qui, investi de l'autorité principale durant la majeure partie du règne de Philippe le Bel, avait été, au dire des chroniqueurs, coadjuteur du royaume, plus que maire du palais, et dont la volonté avait réglé presque souverainement, pendant ce long espace de temps, les affaires les plus importantes ^ Taltier fa^vori à qui les plus grands et les plus puissants de la cour obéissaient naguère comme au maître et au dispensateur de toutes les grâces; qui avait fait autour du roi une muraille infranchissable, amassé des biens immenses, élevé ses frères et ses amis aux postes les plus considérables ; cet homme enfin, jusqu'alors si renommé par son habileté, et qui, sorti de la condition la plus humble, s*était élevé à une si haute fortune, allait mourir à Montfaucon du supplice des plus abjects criminels. On peut se figurer la multitude innombrable accourue pour assister à ce spectacle et les sentiments dont elle était animée. Depuis sa condamnation, Enguerrand de Marigny avait été enfermé au Chàtelet. Quand, au jour fixé pour l'exécution, l'heure fatale fut venue, on le fit monter dans une charrette. 11 avait une espèce de coiffe ou bonnet, et ses bras étaient comme emprisonnés dans ses chausses de couleur. Escortée par le prévôt de Paris, le lieutenant criminel, le procureur du roi, et par une grande quantité d'archers et d'hommes du guet, la charrette qui le portait prit lentement la route de Montfau*

i06 ËNGUfiRRANO DE MARIGNY.

eon. Par intervalles, domitiant les boardonnements de la foule, Enguerrand de Marigny s'écriait : c< Bormês gens^ pour Dieu^ priez pour moi ' • w

1^ gibet de Montfaucon, de triste et fameuse mé^ nioire4 était situé vers Textrémité septentrionale du faubourg Saint-Martin. De la butte sur laquelle il était bàti, on découvrait, à plusieurs lieues i la ronde, te pays triste et désolé qui s'étend au nord-est dé Paris. Dix ou douze assises de gros quartiers de pierres brutes^ formant un carré long de quarante pieds sur vingtnirinq ou trente de large, servaient de base au lugubre monument. Une plate-forme à laquelle on montait par une rampe de pierre et dont uhe porte solide fehnait l'entrée^ réunissait ces assises. Seize piliers également en pierre et hauts de trente-deux pieds^ s*élevaient sur celte plate-forme, unis entre eux par de doubles poutres supportant des chaînes de fer de trois pieds et demi de long auxquelles on suspendait les condamnéSé D'autres traverses^ destinées au mômè lisage^ reliaient aussi ces piliers à moitié de leur hauteur^.

^ Les Grandes Chroniques de Saint-Denys, t. V, p. 219.

* Antiquités de Paris , par Sauvai, passim; citées par M. de La Tlllegille dans une brochure intitulée ; Des anciennes fourcheê paii-- Maires de MontfoMeon; PariB, 1836. M. de La VillegiUe eonslate, d'après le roman de Berteaux grands piés^ composé vers 1270> que le gibet de Montfaucon existait à cette époque, d^où il résulte que ce il'est pas, comme Tont prétendu plusieurs auteurs, Enguerrand de liàrignjr qui l'avait fait construire* M. de La Ville^Ule rappelle, ao n^et

ENÛUÊRIUND DE VARIWT. W

Cependant le funèbre cortège poursuivait sa marche vers l^fontfaucon, à travers les rues les plus populeuses dci Paris et au milieu d'une double haie de curieux AOcourus de tous les points de la ville et des environs. Il était d'usage, au quatorzième siècle, qu'arrivé devant le couvent des Filles -Dieu, à Textrémilé de la rue Saint-Denis ) le condamné était introduit dan^ la cour même du couvent et amené au pied d'un crucifix de bois placé sous un dais. Après avoir récité quelques prières, Taumônier du couvent donnait au patient de Teau bénite et lui faisait baiser une croix. De leur 66té, fidèles à une vieille coutume, les religieuses lui apportaient un verre de vin et trois morceaux de pain. Sans doute, la même cérémonie eut lieu pour Ënguerfand de Marigny. Aussitôt après, le convoi se remit en niarehe pour sa dernière station. Comptant sur Tin- ^uence de sa famille et sur la reconnaissance de ceux qu'il avait obligés, Enguerrand de Marigny avait toujours cru qu'on tenterait on suprême efiort pour le délivrer -, mais bientôt il fallut renoncer à tout es[K)ir de salut. Déjà les fourches menaçantes étaient apim-

d« ee gibet, un curieux quatrain que contient la Satire Ménippée; le voici :

A chacon le sien, e*est justice.

A Parts, «eize qaarteniers ;

A Monfaucon, seize piliers : .

C*est à chacun son bénéfice.

rues à ses regards. A quelque distance du gibet, on le lit, suivant Vusage, descendre de la charrette qui Ta- Yuit amené, et le religieux qui l'assistait l'exhorta une dernière fois à se réconcilier avec Dieu par le complet aveu de ses fautes. Loin de confesser qu'il eût voulu causer la mort du roi et du comte de Valois, au moyen de t*en^oùtement de leurs images, Enguerrand de Marigny le nia formellement. Quant aux exactions et aux altérations des monnaies, il répéta qu'elles avaient été approuvées par Philippe le Bel. 11 protesta, du reste, nvec force jusqu'à la fln contre sa condamnation, ajoutant qu'il n'avait jamais obtenu la permission de se défendre, malgré la promesse qu'on lui en avait faite au commencement du procès.

Les derniers moments de la vie d'Enguerrand de Marigny étaient arrivés. Obéissant à Tordre du prévôt du roi, les exécuteurs s'emparèrent du condamné et le hissèrent rapidement au sommet des piliers. Quelques minutes après, un corps inerte et sans vie se balançait aux plus hautes fourches du gibet de Montfaucon\ Le comte de Valois et le peuple de Paris étaient satisfaits.

Le drame qui se rattachait à cette horrible exécution n'était pas d'ailleurs arrivé à son dernier acte. La

^ Grandes Chroniques de Saint-Denys, « Plus hauts des autres larrons en ce gibet fut pendu. » — Chronique métrique :

A MoDtfaucon fu mis en cage, Mat en angle, au plus haut estage.

semaine suivante, Pavlot et cette boiteuse, qui avaient été accusés d'avoir fait et percé de coups d'épingles des images de cire pour envoûter le roi et le comte de Valois, furent à leur tour mis à mort. Peut-être ce dernier avait-il cru que de nouvelles victimes étaient nécessaires pour justifier la passion avec laquelle il s'était acharné contre l'ancien favori de Philippe le BeL Attiré par ces affreux spectacles, le peuple était de nouveau accouru en foule pour assister à un double supplice. On commença par lui montrer les images de cire qu'on accusait les deux condamnés d'avoir faites. « Puis, disent les Grandes Chroniques de Saini-Denys^ la maudite boiteuse en un feu très-ardent fut arse , et ledit Paviot sous son seigneur Enguerrand de Marigny fut pendu. » Le moine de Saint-Denis ajoute qu'à la même époque la dame de Marigny et la dame de Chanteloup, sa sœur, furent transportées, du château du Louvre où elles avaient été enfermées jusqu'alors , au Temple où on les garda très-étroitement.

Un dernier outrage attendait Enguerrand de Marigny. Il était d'usage de laisser les cadavres des condamnés aux fourches patibulaires de Montfaucon jusqu'à ce qu'ils tombassent en lambeaux ou que leur place fût devenue nécessaire pour d'autres supplices'. Quelque temps après celui d'Enguerrand de Marigny,

^ Des anciennes fourches patibulaires, etc.^ p. 31 .

iio ëngueurand b£ hârignv.

des voleurs le dépouillèrent , pendant la nuit , de sa tunique, de ses chausses, et laissèrent son cadavre nu au pied des piliers du gibet. On aurait pu croire que, sa vengeance étant assouvie, le comte de Valois aurait laissé donner la sépulture à sa victime-, il ne le permit pas. Recouvert par pitié, de quelques habits, le cadavre d'Enguerrand fut de nouveau suspendu aux fourches Infamantes de Montfaucon ^

Enfin, la colère royale à l'égard du malheureux supplicié se calma. Déjà, il était suspendu au gibet depuis sssez longtemps, lorsque quelques amis obtinrent Tautorisation d'enlever nuitamment son corps et de le transporter au couvent des Chartreux, où il fut enseveli au milieu du chœur. Peu de tenjps après, Tardent et implacable ennemi des templiers, rarchèvèque de Sens, son frère, était inhumé auprès de lui \

< Ckrcnice SqncH Victwris pariHensiêf eto.^ p. 140, R<*. » Ibid., etc., fol. 150 R*».

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