‹ Enguerrand de Marigny, Beaune de Semblançay, le chevalier de Rohan: épisodes de l'histoire de FranceChapitre 13 sur 66 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Yéritables causes de la mort d'Enguerrand de Marigny. — Réaction eD faveur du système féodal. — Persécutions dirigées dans les provinces contre les fonctionnaires de Philippe le Bel. — Partage des dépouilles d'Enguerrand de Marigny . — Premières réparations accordées à ses ei^fants par Louis le Hutin. — Repentir public de Charles de Valois. — Les héritiers d'Enguerrand de Marigny rentrent en possession de tous ses biens. — Louis XI permet de lui ériger un mausolée dans la Collégiale d'Écouis. — Ëpitaphe gravée sur ce mausolée.-

Cinq mois et uiî jour avaient séparé la mort de Philippe le Bel de celle de son favori. J'ai cherché à donner une idée du rôle qiie celui-ci avait joué, des services qu'il avait dû rendre. Instrument aveugle et selrvîle, àme damnée du roi à qui il devait tout, Enguerrand de Marigny avait, à coup sûr, participé à toutes les violences et à toutes les perfidies de ce règne, si môme il ne les avait provoquées. D'un autre côté, quand, obéissant aux instincts de suprématie naturels à toute autorité, le roi de France avait voulu abaisser la puissance féodale, soumettre les grands au niveau de la loi, égaliser les charges publiques en im-

lis ENGUERRAND DE MARIGNY.

posant tout à la fois les nobles, le clergé, le peuple, on peut croire qu'Enguerrand de Marigny l'avait secondé avec la résolution et Ténergie qu'il apportait en toutes choses. Les ordonnances de réformation que préparèrent les légistes de Philippe le Bel et qu'il promulgua, partaient sans contredit d'un esprit civilisateur, progressif, comprenant les besoins de son temps et les devoirs de la royauté. Contenue dans de justes limites, la lutte qu'il avait soutenue contre Boniface YIU émanait d*un sentiment de fierté honorable, qui a toujours excité, à juste titre, les sympathies de la nation. Déjà, au surplus, Louis. le Gros et l'illustre Suger avaient ouvert à Philippe le Bel la voie où s'engagèrent après lui, Charles VII et, plus tard, Louis XIV lui-même, avec Bossuet pour guide. Mais, si les intentions du roi étaient droites, sa conduite fut presque toujours empreinte d'une brutalité odieuse. Enguerrand de Marigny ne resta certainement étranger à aucun des grands événements du règne. Homme de parole et d'action^ nul doute qu'il ne soit intervenu dans la plupart des grandes décisions qui firent de son époque l'une des plus tristement célèbres et des plus violentes de l'ancienne monarchie. Et pourtant, il faut bien reconnaître que sa disgrâce n'eut pas réellement pour cause les actes mêmes de son administration. D'une part, les rancunes et Tenvie du comte de Valois et de quelques autres grands de la cour ; de l'autre, l'animosité des barons dont Phi-

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lippe le Bel avait eu le bon esprit de restreindre les privilèges, au grand avantage de Vautorité royale, furent les véritables mobiles delà perte d'Enguerrand de Marigny. En un mot, il mourut, non en punition de ce qui pouvait lui être imputé à mal, mais pour le bien même qu'il avait fait. A la vérité, le peuple applaudit à la disgrâce de Fancien premier ministre, à cause de l'élévation des impôts et des nombreux changements de monnaies ^ mais il ne fit que suivre l'élan qui lui était donné d'en haut.

Pendant que le procès du favori s'instruisait, diverses ordonnances lui donnèrent un cachet de passion et ie réaction très-caractérisé. Les légistes avaient le dessous, et les barons profitaient de leur triomphe pour faire disparaître quelques bonnes mesures qu'avait prises Philippe le Bel. Le 19 mars 1315, Louis le Hutin rendit, sur les plaintes des prélats, barons, chevaliers et autres nobles hommes du duché de Normandie , une ordonnance , désignée plus tard sous le nom de Charte aux Normands^ portant que les monnaies aux mêmes poids et titre que du temps de saint Louis auraient seules cours dans la province, que nul homme libre n'y serait plus appliqué à la question, sans de graves présomptions de crime capital , et que, même dans ce cas^ la torture ne devait jamais causer la perte d'un membre ou la mort. Sans doute ces dispositions étaient sages et libérales^ mais alors, pourquoi ne pas les généraliser? Les barons normands firent stipuler en outre qu'une

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fois leur temps de service accompli , ils ne pourraient plus être rappelés sous la bannière royale, et que, même dans ce cas, le roi n'aurait plus le droit de rien exiger de leurs sous-tenanciers. La Charte aux Normands portait encore que V Échiquier ou parlement de Rouen jugerait en dernier ressort, et sans appel au parlement de Paris. Seulement, le roi se réservait le droit dienvoyer, tous les trois ans, des enquêteurs dans la province, pour réprimer, au besoin, les ei^cès de ses officiers.

C'étaient là, notamment les limites au droit de réquisition et Tamoindrissement du res3ort du parlement de Paris, autant d'atteintes portées par la noblesse à l'autorité royale et d'entraves à la constitution de cette unité nationale, but instinctif de tous tes princes qui, depuis Hugues Capet, avaient gouverné la France. La voie était ouverte. Au mois d'avril suivant, la noblesse des duchés de Bourgogne, des diocèses de Langres, d'Autun, de Chalon, du comté de Forez et de la seigneurie de Beaujeu, agissant en son nom et au nom des religieux et hommes non nobles de ces contrées, éleva encore plus haut ses prétentions.

Philippe le Bel n'avait rien négligé pour abolir ce qu'on appelait le gage de bataille ou tournoi judiciaire. Les passions de l'époque l'erpportant sur sa volonté, il avait imême été obhgé, après l'avoir supprimé, de le rétablir en partie. La noblesse de Bour-

ENGUËBRANO DB MARIGNY. m

gogne fit déclarer le gage de bataille licite dans tous les cas, sauf celui du crime notoire et flagrant. L'ordonnance du mois d'avril 1315 enleva en même temps au roi la faculté de se saisir provisoirement de villes, châteaux, terres ou autres biens des nobles, restreignit son droit de réquisition, lui interdit d'acheter des biens dans les seigneuries des nobles et des religieux, réduisit le montant des amendes auxquelles les hommes nobles et non nobles pouvaient être soumis, et défendit enfin aux officiers royaux T exercice de la judicature, si ce n'est pour appel, sur les terres où les nobles et les religieux avaient droit de justice.

On voit que la féodalité prenait amplement sa revanche.

Mais cela même était peu de chose eu égard aux franchises qu'avait réclamées la noblesse de Picardie. C'est le propre des réactions de s'enivrer du succès et de ne mettre aucune borne à leurs exigences. Au mois de mai 1315, après l'exécution d'Enguerrand de Marigny, les nobles des bailliages d'Amiens et de Vermandois demandèrent le rétablissement pur et simple du droit de guerre privée, dans sa barbarie primitive. Le gouvernement ne fit pas droit à cette requête sauvage ; il éluda la difficulté et tempéra l'ardeur de la noblesse picarde, en lui promettant que Ton consulterait les registres de monsieur saint Loys. Elle n'obtmt d'ailleurs pas moins que les Normands et les Bourgui-

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gnons. L'ordonnance du mois de mai I3i5 interdit en sa faveur les détentions et saisies préventives, ôta les jugements aux baillis pour en investir les conseillers de la province, rétablit le gage de bataille pour le^s cas de larcin, rapt, pillage et meurtre, à moins que Taccusation ne fût prouvée par témoins. A la même époque, Louis le Hutin accorda à la noblesse de Champagne des franchises analogues. Celle-ci avait prétendu qu'il ne pouvait la faire chevaucher hors du comté sans la défrayer de tout : il se borna à répondre qu'il examinerait, et il consentit d'ailleurs à ne plus percevoir l'aide pour l'armée sur les taillables et vilains des nobles de Champagne.

D'autres villes et provinces, Lyon, le Languedoc, l'Auvergne et la Bretagne, obtinrent aussi leur part dans ces dépouilles de l'autorité royale ^ La réaction profita à tous les privilégiés, aux dépens de la nation. Le roi de France payait les dettes que le comte de Valois avait contractées pour renverser son ancien ennemi. Enfin, tous ceux qui avaient servi avec dévouement Philippe le Bel subirent le contre-coup de la disgrâce d'Enguerrand de Marigny . « Quand la nouvelle de sa mort fut annoncée dans les provinces, dit une chronique contemporaine, les officiers du roi éprouvé-

^ Ordonnances des rois de France , t. I^ aux dates indiquées, mar», avril, mai 1315.

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rent dans tout le royaume les plus cruelles persécutions \ »

11 restait à partager la riche dépouille du ministre tombé, et Ton pense bien que toutes les convoitises étaient surexcitées. Onze jours avant sa mort, le 19 avril 1315, le gouvernement avait adressé aux baillis de Caux, de Gisors et de tous les lieux où Enguerrand de Marigny avait des biens, de quelque nature qu'ils fussent, l'ordre de s'en emparer au nom du roi, de rechercher tous ceux qui pourraient en détenir, par échange ou frauduleusement, de faire un inventaire exact de tous ces biens, de les gérer et d'en percevoir les revenus pour le compte du trésor ^. Au mois de juin suivant, Louis le Hutin fit don à Charles de Valois, son oncle, delà terre de Gaille-Fontaine, qui lui avait autrefois appartenu et qu'il avait échangée avec Enguerrand de Marigny contre celle de Champrond, échange dans lequel, d'après la teneur des lettres du roi à ce sujet, a ledit Charles de Valois avoit été, si comme il disoit, grossement deceuz et laidement par les decevances et

1 Normannta nova Cbronkay ab 473 ad 4378 y e tribus chronicis Ms8, Sancti Laudi , ianctx Catharinx et Majoris ecclesix Rotomagensium coUeeta A. Cliéruel. Caen, 1850. lo-4, p. 31. « Ci^us « finlta et undique nuntiata morte, evenerunt ssvissimae con- « tentiones cunctis regalibus, per totum regnum. »

* Archives de la Cour des comptes. Mémoriaux de la Chambre des comptes {maroquin rouge), p. 233. — « Mandatum de bonis Ingeranni Marigniaci Jisco addicendis. »

les cautèles dudit Engerran. » Les lettres portaient en outre que, suivant les usages du royaume, tous les biens d'Enguerrand de Marigny étaient, pour cause de sa for^ faifure^ tombés au pouvoir du roi, mais qu il voulait bien, à raison des profil ables services que lui rendait de jour en jour le comte de Valois, lui remettre la terre de Gaille-Fontaine avec toutes ses dépendances, fiefs, arrière-fiefs, droit de haute justice, moulins, étangs, deux cent quarante arpents de bois et soixante arpents de terre '. Henriet de Meudon, veneur et favori du roi, le comte de Savoie et bien d'autres sans doute, obtinrent une part des dépouilles d'Enguerrand de Marigny. Sur ces entrefaites, Louis le Hutin avait épousé Clémence de Hongrie. Des lettres du mois de novembre 1315 témoignent de la libéralité du roi envers <c sa très-chère compagne, » à laquelle il donna les villes, maisons, manoirs et terres de Meinneville, Hébecourt^ Saint- Denis, Fermon, Wardes, Écouis, Warclive, qui avaient aussi appartenu à Enguerrand de Marigny ^.

Cependant la mort frappait .coup sur coup la famille royale. La tombe de Philippe le Bel était à peine fermée que les caveaux de Saint-Denis s'ouvrirent pour Louis le Hutin. Ayant, d'après ce que raconte un chroniqueur contemporain, bu abondamment du vin très-frais dans une cave, à la suite d'une partie de paume fort animée,

1 Archives de l'Empire. Registre du Trésor des Chartes, 22ôi n^ 1 1. > Ihid. Registre 423, ji» 34.

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