AVANT-PROPOS
Je réunis dans ce volume trois nouvelles éludes historiques, Enguen^and de Marigny^ Beaune de Sem^ blançay et le chevalier de Rohan^ que je fais suivre de quelques pièces ^ la plupart inédites, destinées à en éclairer les détails. Indépendamment du lien très-réel qu'établit entre les deux premières de ces études Tanalogie évidente du sujet, j*avouerai que la catastrophe finale de chacune des trois biographies qu'on va lire m*a semblé donner au volume qui les renferme une sorte d* unité. Comment ai-je été amené à choisir pour objet de mes recherches et à présenter au public, dans un même cadre, trois personnages qui semblent particulièrement appelés à devenir des héros de tragédie ou de drame? Je ne saurais expliquer ce fait autrement que par l'attrait irrésistible et en quelque sorte magnétique
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qu'exercent les grandes infortunes^ soit qu'elles nous apparaissent comme un acte irréprochable de la justice humaine^ soit que la postérité impartiale les tienne pour imméritées. Si je ne me fais pas illusion, la fin tragique d'Enguerrand de Marigny et de Beaune de Semblançay peut, à juste titre , être rangée parmi les ingratitudes de cour les plus flagrantes que l'histoire ait eu à enregistrer. Dans un précédent ouvrage, j'ai montré un commerçant à jamais célèbre , Jacques Cœur, honteusement sacrifié à la cupidité de ses débiteurs, sans en excepter Charles YII qui lui avait emprunté des sommes considérables à l'aide desquelles
il parvint enfin à chasser les Anglais du royaume. J'ai,
• dans une autre étude sur un des plus grands ministres
de la France, fait voir l'énergique Colbert aux prises
avec des intrigues qui commençaient à l'enlacer et
mourant tout juste à temps pour ne pas tomber dans la disgrâce de Louis XIY , après avoir déjà encouru celle du peuple. Loin demoil'idée d'établir des comparaisons que rien ne justifierait. A coup sur, Euguerrand de Marigny n'a aucun point de ressemblance avec Jacques Cœur, et une distance encore plus grande sépare Semblançay de Colbert. Je ferai seulement une remarque au sujet de la défaveur successive de
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la plupart de ceux ^ même parmi les plus illustres , qui , sous rancienne monarchie , ont été chargés du soin difficile de subvenir aux dépenses de guerres incessantes, plus ruineuses encore pour la nation que pour le trésor royal. Tandis que le peuple ne marchandait pas sa haine aux financiers qui suggéraient ridée des nouveaux impôts dont on Taccablait, la royauté, après avoir compromis les surintendants des finances et obtenu d'eux, au risque de les vouer aux inimitiés de la multitude, tous les services qu ils pouvaient lui rendre, les rejetait ensuite comme des instruments dangereux, les dépouillait de tout, et parfois, comme cela arriva précisément à Marigny et à Semblançay, les envoyait pendre, sous l'escorte de ses gens d'armes, au gibet de Montfaucon. Je sais bien que ce n'était pas là un« tactique, un parti pris; malheureusement, cela y ressemble. Si l'on est bien aise de voir et de toucher du doigt comment les choses se passaient à ce sujet, qu'on prenne la peine de lire la série de lettres inédites que François I" et sa mère écrivirent à Semblançay au temps oii ils avaient besoin de lui, et que je publie parmi les pièces justificatives annexées à ce volume. Rien de plus instructif et de plus triste en même temps. Une pareille ingratitude,
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non moins odieose qii*impo1itiqaey ne saurait , à mon aTis, être flétrie Irop séfèrement, et j*en éproaye un regret d'aotant plus TÎf que je youdrais Toir, en tontes circonstances , Tautorité son?eraine dominer , de la hauteur de son principe, les mauvaises passions, au lieu d*en subir l'empire. Rajouterai que la royauté se serait bien plus honorée et fortifiée en prot^eant les hommes courageux qui , dans les temps difficiles , lui avaient fait le sacrifice de leur popularité, qu en les livrant , la crise passée , à des commissaires serviles pour se débarrasser de leurs personnes et s*emparer de leurs biens.
Il va sans dire que ces réflexions ne s'appliquent en aucune manière à Tétude sur la conspiration du cheva^ lier de Rohan qui termine le présent volume. C'est chose étrange, au premier abord) qu'une véritable conspiration tramée contre Louis XIV, au nom des intérêts protestants, pendant les plus belles années de son règne, alors que la France s'agrandissait de la Franche- Comté, que Versailles s'élevait, que Bossuet et Molière, Boileàu et Racine, célébraient à l'envi les louanges du grand roi. Cependant, le fait est constant, et il n'est même pas unique, puisque déjà, cinq ans auparavant, en 1669, un protestant accusé d'avoir voulu assassiner
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Louis XlY) avait été eiécuté à Paris. Je ù'^i certes pas plus dégoût pour les réactions soi-disant religieuses que pour les injustices des rois ou des peuples. On ne peut néanmoins, si Ton Veut éti^e équitable, refuser <1« tenir compte, en jugeant la politique de Louis XIY à l'égard des protestants^ des projets de révolte et d'aseassinat qui, longtemps avant la révocation de Tédit <le Nantes, fermentèrent dans la tête de quelques hommes appartenant à la religion réformée ou exploitant les griefs plus ou moins fondés des religionnaires contre le gouvernement. Encore une fois, je ne donne ceci ni pour une excuse , ni pour une atténuation, car rieq, à mes yeux, pas même la pression populaire contre les protestants, qui fut manifeste , n^excusera jamais les torts de Louvois dont; là sévérité impitoyable a, dans cette funeste affaire des conversions, souillé les annales de la France d'une tache indélébile; le fait que je signale est simplement une explication. C'est ainsi qu'une violence amène toujours ^ sa suite une violence encore plus grande^ Un énergumène, le plus souvent un ambitieux désappointé et besogneux, {^retend se poser en libérateur de tout un i>arti; mais comme les moyens auxquels il a recours sont odieux et infâmes, il précipite, par la loi fatale des
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représailles, les malheureux quil prétendaiV servir, dans un abtme de maux qu'ils n'avaient pas mérites.
Je n'ajouterai qu'un mot relativement à la conspiration du chevalier de Rohan. Sans respect pour la justice et pour la vérité historique, on a, il y a quelques années, étrangement grandi Tun des personnages qui trempèrent dans ce complot, pour avoir occasion de rabaisser et de prendre à partie le roi qui le réprima. Des passions égoïstes et vulgaires ont ainsi disparu sous une étiquette patriotique , et le masque de Brutus a caché les traits d'un pauvre utopiste hollandais, très-remuant, très-actif, conspirateur septuagénaire qui ajouta depuis à ses autres torts celui de se faire, par lâcheté, le dénonciateur de ses complices. Les pièces ofQcielles que j'ai attentivement consultées m'ont permis de restituer à tous ceux qui figurèrent dans ce procès leur véritable physionomie. Quand on aura lu la relation, toujours appuyée de preuves, que j'en ai faite, on restera convaincu que le gouvernement de Louis XIY, loin de mériter le blâme qui lui a été infligé à ce sujet, fit tout simplement ce qui est et sera toujours l'impérieux devoir de tout gouvernement ayant la con-
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science de sa mission. Au surplus, les pièces essentielles du procès vont être mises sous les yeux du lecteur. C*est maintenant à lui de juger si Louis XIY se montra, comme on Ta dit, implacable et sanguinaire, en poursuivant les traîtres qui s*étaient assuré des pensions à l'étranger, sous la condition de livrer une place forte française aux ennemis de la France, et en laissant Tarrèt de la justice, quelque sévère qu'il fût, suivre son cours à leur égard.