‹ Enguerrand de Marigny, Beaune de Semblançay, le chevalier de Rohan: épisodes de l'histoire de FranceChapitre 3 sur 66 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

AvénemePt de Philippe le Bel à la couronne. — Premières années de son règne. — Philippe le Bel aime les lettres et s'entourp de léffitki.

— Ordonnance somptuaire de 1294. — Dépenses de la maison du roi.

— Philippe le Bel fait de nombreuses aumônes. — ittrihutions des chambellans vers le quatorzième siècle. — Origine et premiers emplois d'Ënguerrand de Marigny. — Il épouse une filleule de la reine et parvient en peu d'années à la plus grande faveur.

Les premières annéeç du règne de Philippe le Bel ^'annonçaient p^s les longiies guerr(s$, les ardentes luttes religieuses, les fréquentes altérations des mon-* naies et les procès inémprables qui 4evaient faire ^g ce règne F un des plus agités de Tancieni^e mpnarchie. Le fils de Pt^ilippe 1^ Hardi était, d'après un écrivain cqntemporain \ « Vup ^g$ plus beaux hopames du mondQ. »

' G. ViLLANi. — Rerum Italicarum scriptores, t. XUI, p. 474. « Questi fu de* più belli huomini del mondo et de' maggiori di persona, et))ene ri^pondente in ogni membro; ^^vio da se, et buoqo huomp era seconde laîco, et per seguire i suoi dilletti et massimamente in caccie ; et non disponea la sua vifa al reggimento del Reame» anzi lo commettea in altrui, si che le più volte si reggea par malo consigtio, et quelle credea troppo, onde assai pericoli recô al suo Reame. »

Il avait épousé, à Fàge de seize ans, le 16 août 1284, dans la vieille cité de Pampelune, Jeanne, reine de Navarre, qui lui apporta, indépendamment de ce royaume, précieux complément de la France méridionale, les comtés non moins importants de Champagne et de Brie ^ Environ un an après, le 6 octobre 1285, Philippe le Bel était proclamé roi de France, à Perpignan. Nul événement digne d'être rappelé ne marqua les années qui suivirent immédiatement. Le roi, qui venait d'atteindre ses dix-sept ans, était absorbé par les plaisirs de son âge, par la chasse et par les affections de famille, dont Vinfluence fut toute-puissante sur lui pendant tout le cours de sa vie. Une école de ministres et de serviteurs habiles désignés alors sous le titre de clei^cs du conseil ou chevaliers^ès^lois, et qu'on a depuis appelés légistes^ se formait auprès de lui. Aimant les lettres^ les cultivant lui-même, il encourageait ceux qui secon-* daiènt son désir d'améliorer, par des moyens pacifiques, rétat du royaume.

Depuis que la Normandie avait été réunie àlà couronne, le roi de France envoyait à l'Échiquier, ancienne et ce* lèbre juridiction des ducs de la province, des gens du parlement de Paris pour juger les affaires souverainement et en dernier ressort. En 1290, une ordonnance préparée par les légistes de Philippe le Bel, réorganisa

» VArt de vérifier les dates, ^nr Dom Clément; édition Salnt- Allals, t. VI, p. 21.

rÉcbiquier de Normandie. Une autre ordonnance, restée célèbre, fut publiée en 1294, dans le but d'arrêter, par des règles sévères, les tendances de jour en jour plus envahissantes du luxe. Rien ne fait mieux voir d'ordinaire que ces sortes de documents Fétat social, le degré d'avancement des arts et de la richesse pubhque, enfin les mœurs elles-mêmes de la nation. L'ordonnance de 1294 s'ouvre par ces mots : a Nulle bourgeoise n'aura char. » Elle fixait, sous peine d'amende, aux bourgeois et bourgeoises, aux châtelains, dames et damoiselles, aux écuyers, chevaliers, haïrons, ducs et prélats, le nombre de robes qu'ils pourraient avoir par an, ainsi que le prix, la forme, et la couleur de ces vêtements. Un article, consacré à la police des repas, contenait les dispositions les plus singulières. <( Nul , y était-il dit , ne donra , au grand mengier (à diner) que deux mes et un potage au lard, sans fraude^ et au petit mengier (à souper) un mes et un entremés; et s'il est jeûne (les jours de jeûne) deux potages aux harens, et deux mes, ou trois mes et un potage. Et ne mettra en une escuelle que une manière de char (de viande) une pièce tant seuUement, ou une manière de

poisson -, ne se fera autre fraude. Et sera comptée toute grosse char pour mes. Et n'entendons pas que fromage soit mes se il n'est en paste, ou cuit en yave (eau) *. »

* Ordonnances des rois de France de la troisiètne race, t. I,

Philit)pe le Bel donnait d'ailleurs lui-même; à l'é^Joque où il rendit cette ordonnance sur le luxe, l'exemple de la frugalité et de la modération dans les dépenses. Un compte de sa maison pendant Fdnnée 1285 fait connaître le nombre et le nom de ses panetiers, échansons, cuisiniers, fruitiers, écuyers, fourriers, chanibellans, chapelains, ihédecins^ garde-iiotes ou notaires, clercs de la chapelle et du conseil, chevaliers de Thôtel, aiiisi que les iinmunités dbnt ils jouissaient. D'après ce comptCj les dépenses dé Vostel le roy s'élevaient, par mois, à quatiHB ttiille livres, réprésentaiit quatre ou cinq cent mille francs en thonhaie actuelle, et celles de madame la reyne à deux mille livres par itiois *. Hus tard,

p. 541. Celle ordonnance élanfun des plus curieux monuments des mœurs du tèinps, j'ai crii devoir la reproduire aux pièces jusllÛcalives (Voir h» 1). — Qu'on ne se récrie pas trop, au surplus, contre les dispositions refttrictives de l'ordonnance de 1 294. Quatre cents ans après, Louis XIV était obligé de régler, par un édit, le nombre de plats que les ofQciers généraux pourraient faire servir sur leurs tables. On sait^ en outre, que vers la îln de sotl règne, l'es dorures étsiient interdites aux ftnanciera et roturiers tint j^our ieurB ameublements que pour leurs voitures.

* Collection de dissertations, notices et traités sur Vhistoire de France, par M. Leber, t. XIX, p. 1 1 et suiv.; V Ordonnance de Vostel le rog et la reyne eh 1385. — Pour l'évaluation de la dépense en ■mphnaie actuelle, voir: t^ Appréciation de la fortune privée en France, par M. Leber, 1 vol. in- 8 ; 2^ Dans le premier volunie de Jacques Cœur et Charles VII, la notice que j'ai donnée sur la valeur comparative des anciennes monnaies françaises.

ENGUERRAMD DE MARIGNY. 7

▼er6 les dernières années de son règne, la dépeilse perr (sonnelle de Philippe le Bel dut atteindre un chifiFre plulS considérable. Le roi, en effet, jouait et perdait souvent Un fragment d'un autre :compte des dépenses de sa maison pendant les six derniers mois de Tannée 1306^ constate qu'on lui donna pour cet objet, dans l'espace de trois jours seulement, cent soixante florins, équivalant à près de, neuf mille francs d'aujourd'hui. Il résulté en outre de ce document que, dans le même temps, Philippe le Bel faisait d'abondantes aumônes à des lépreux, et que des abbés, des moines, des veuves, des couvents et des hôpitaux recevaient des témoignages fréquents de sa générosité ^

Parmi les grands officiers de la couronne, les chambellans, trésoriers et argentiers étaient, dans les temps reculés de l'ancienne monarchie, ceux auxquels leurs fonctions donnaient l'accès le plus fréquent auprès des princes, qui, par suite de cette intimité, en faisaient souvent leurs favoris, position équivalant d'ordinaire à celle de principal ministre. Si Ton remonte aux rois de la première race, on voit les chamhriers ou chamberîans chargés de la garde du trésor royal. Sous la deuxième race, un frère de la reine Judith, femme dé

^ Ctitalôgue raisonné des manuscrits de la Bibliothèque de Genève, par Jean Senebier; 1 vol. in-8. Genève, 1779. — Fragments, d* après des tablettes sur bois enduit de cire, écrits avec un style; p. 145 et suiv.

8 ENGUËRRAND DK MARIGNY.

Louis le Débonnaire, Bernard, ne crut pas les fonctions de chambellan du palais indignes de son rang. Les successeurs de Hiigues Capet n'amoindrirent pas ces fonctions. Les chambellans restèrent grands trésoriers, et, de plus, ils signèrent avec les autres officiers de la couronne les chartes, les règlements et les lettres ou édits d'une certaine importance. Philippe- Auguste suivit ces ei'rements et confia à un chambellan la garde de son trésor particulier et de toutes les richesses léguées à la couronne par ses prédécesseurs.

« Je suis cliamberlan d'ÀDte-Christ :

Je gard son or et son argent^ »

dit le personnage d'un roman contemporain. Un autre roman du temps nous montre les chambellans chargés du soin de distribuer les offrandes et aumônes du roi pendant la messe.

(( Li Kamberlans le roy^ qu*en aToit le mestier^ Aporta au Seigneur trois offrandes d'ortnier (d'or) : Ce furent trois besans; c'est offrande à princier. »

C'était là sans doute une des attributions des chambellans ordinaires; mais il y avait des chambellans d*un degré inférieur, qu'on appelait les chamberlans peiis. Ceux-ci avaient pour mission de veiller à la nourriture, à la table du prince, de le servir pendant ses repas. Écoutons encore un des romanciers du treizième siècle :

a Et veissiez couvrir les tables As chamberlans et connestables De pots et de hanaps d'argent...

Mes napes iist estendre le chamberlans Grégoire.., ^ »

L'un des chambellans était chargé de garder Tanneau privé du roi, nommé le sceau du secret. D'autres introduisaient auprès du prince les ambassadeurs des États étrangers, et recevaient pour lui le serment de foi et hommage que ses vassaux étaient tenus de lui prêter ^. Enfin, si la reine venait à s'absenter, le grand chambellan devait à ses fonctions le privilège de pouvoir coucher dans la chambre et au pied même du lit du roi ^.

Telle était la charge éminente et, comme on le pense bien, fort recherchée, dont, vers les dernières années du treizième siècle, peut-être au commencement du qua* torzième, Philippe le Bel investit un homme qui joua depuis un très-grand rôle dans TÉtat, Enguerrand de Marigny, que des annalistes contemporains ont appelé le coadjuleur et le régent du royaume. D'après un savant

^ Origines des dignités et magistrats de France, recueillies par Claude Faucher (2* édit., Paris^ 1606) ; articles Chambrier et Cham- Mlan, p. 85 et suiv.

* Glossarium medix et infimx latinitatiSy de Du Gange. V^ Cambellanus.

' « Le grand chambellan de France, ainsi qu'il est porté par les estatsdes hostelsdes rois Philippes-!e-Bel et Philippes-le-Long, doit gésir quand la royne n'y est, aux pieds du lit du roy. n Recueit des rois de France, par J. Du Tillet, p. 416.

ÎO ËNGUEtlftAND DE MAHIGNY»

compilateur des anciennes chrotiicjues *, Enguerrand de Marigny étai^t encore, en 1298, simple panelier de la reine, A la vérité, un autre chroniqueur le représente comme ayant, dix ans auparavant, fait donner à Nicolas de Freauville, son proche parent, la charge de cohfesseur du roi \ Mais aucune pièce officielle n'établit qu'Enguerrand de Marigny jouît, à cette époque, d'une Jjareille faveur. Il était issu d'uhe noble et ancieniie famille de Normandie, qui avait été longtemps connue sous le nom de Le Portier, et qui avait pris celui de Marigny vers Tan 1200, à la suite du mariage de Hugues Le Portier, séi-^ gneur de Lihons et de Rosay, avec Mahaiit de Marigny^ du nom d'une terre située également en Normandie, dans le pays de Bray. Fils unique d'un premier mariage^ Enguerrand de Marigny, dont le père avait épousé une seconde femme, de laquelle il eut six enfants', était

^ Le Père Anselme. Histoire de la maison royale de France et des grands officiers de la couronne; édition de 1712; in-folio, 2 vol., t. n,p. 1243.

' Histoire littéraire de la France, t. XX, p. 329 ; article Nicolas de Gorran^ par M. F. L.

* P Philippe de Marigny, secrétaire du roi en 1301, évéqne de Cambrai, puis archevêque de Sens, mort à Paris en 1325> enterré eâ réglide des Chartreux ;

2° Jean de Marigny, chantre de l'église Notre-Dame de Parifi, élu

évéque de Beaavais en 1312, nommé deux fois chancelier, du dernier

avril au 6 juillet 1329 et du 7 septembre à la Saint-Marlin de la

mômeanïiée; ambassadeur en Angleterre en 1332. Jean de Marigny

.fit le voyage de la terre sainte en 1335, Tut noimné en 1842, lieu-»*

fiiVGUËRRAND DE MARIGNY* Il

veiîU (ihérdier fortune à la eour. Il était né, suivant toulies les apparences, vers Tan 1268. Les coraméneetnentis de sa carrière sont enveloppés d'une obscurité que l'étude des documents contemporains n'aide pas beaucoup à éclaircir.Il fut d'abord simple écuyerdu seigneur Hue de Bouville ^ Attaché ensuite à la maison de la reine, celle-ci lui fit épouser, on ignore au juste à quelle époque, Jeanne de Saint-Martin, sa filleule. Na->turellement, ce mariage dut être très-utile aux intérêts d'Enguerrand de Marigny. En 1298, Philippe le Bel lui donna la garde du château d'Issoudun. Deux ans après, il le gratifiait d'une rente sur son trésor* A partir de ce moment, et pendant quinze ans entiers, la fortune sembla conduire Enguerrand de Marigny par la main : chaque jour, une grâce nouvelle s'ajoutait à celles dont le roi l'avait déjà comblé. Bientôt son crédit ne connut

tenant général en Gascogne et Languedoc, et en 1347,. archevêque de Rouen. Il mourut en 1351, et fut enterré dans la collégiale d*Écouis auprès d'Enguerrand de Marigny ;

3° Pierre de Marigny, seigneur du Plessy-Tremblay ;

4^ Robert de Marigny, seigneur de Maineville et Boisroger ;

5° Alix de Marigny, mariée à Jean de Sains, chevalier;

6° Catherine de Marigny, alliée à la maison de Maussigny.

(Voir le Dictionnaire historique et général des grands officiers de la couronne, p. le P. Anselme, t, I, p. 368, et la Gallia Chris^ tiana, t. IX, p. 350, au sujet de Jean de Marigny, qui mourut archevêque de Rouen.)

^ Histoire de la maison royale de France ^ etc., par le P. Anselme (édit. de 1712), t. H, p. 1243.

i2 ËNGUERRAND DE MARIGNY.

plus de limites. En peu d'années, il fut fait chevalier, chambellan, comte de Longueville, intendant des fi* nances et des bâtiments, capitaine du Louvre ^ En même temps, le roi continuait à lui donner, on en verra ]a preuve plus loin, des terres, des rentes, des immunités de toutes sortes et des plus considérables. Une telle faveur, sans exemple peut-être dans nos annales, et qui dura tant que vécut Philippe le Bel, semble d'ailleurs avoir été justifiée jusqu'à un certain point par des qualités éminentes dont nous trouverons les preuves disséminées dans un grand nombre de documents contemporains.

* Chronique métrique de God^roy de Paris (Collection des chro^ niques nationales françaises, par Buchon), t. IX, p. 240.

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