‹ Enguerrand de Marigny, Beaune de Semblançay, le chevalier de Rohan: épisodes de l'histoire de FranceChapitre 20 sur 66 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Avidité de Louise de Savoie. — Ses torts envers le connétable de Bonrboa. — Cause attribuée faussement parles historiens à la disgrâce de Semblançay. — Guerre de François I** avec les Anglais. — lettre de menace adressée par lui au surintendant. — Elle est suivie d'ane lettre de rétractation. — Efforts du gouvernement pour suffire aux exigences de la guerre. — Triste état du royaume à cette époque. — Ëdit de 1523 sur l'administration des finances. — Le roi ôte la garde de sa vaisselle et de celle de sa mère à Semblançay. — On l'accuse d'avoir acheté des biens considérables. — Il cesse ses fonctions au commencement de 1524. — Le roi le fait juger par une cpmmission que Semblançay récuse. — Il lui écrit pour le menacer de la Bastille s'il traîne encore l'affaire en longueur. — Détails sur le procès. — Un arrêt du 27 janvier 1525 ne satisfait ni Semblançay ni Louise de Savoie. — Ils en appellent tous les deux. — Nomination d'une nouvelle commission.

La mère de François P' a laissé dans Thistoire de fâcheux souvenirs. Douée d'une volonté énergique, dévouée à son fils, qui fut pour elle une idole qu'elle servit, on pourrait presque dire avec emportement, mais ambitieuse, avide de domination, intéressée jusqu'à la cupidité, Louise de Savoie, duchesse d'Ângouléme, eut encore plus de vices que de

vertus, et fit oublier ses bonnes qualités par ses défauts. Le Bourgeois de Paris raconte qu'au mois de novembre 1516, iTois joueurs de farces parisiens furent emmenés prisonniers à Amboise pour avoir donné une pièce dans laquelle la mère du roi était représentée « comme gouvernant la cour, taillant, pillant et desrbbant tout ^ » Ce n'était là, dira-t-on, qu'une satire de bateleurs. Un autre document d'une parfaite authenticité constate que, le â4 mars de la môme année, le Conseil de THôtel de ville de Paris avait décidé qu'il serait fait don à la mère du roi d'un service d'argent de deux mille cinq cents livres (de soixante à soixante-dix mille francs de nos jours). « Et est à remarquer, porte la délibération, que le sire Deschanets, lieutenant général du roi à Paris, les y invitoit, et que la résolution en fut prise avec les conseillers de la ville *. » Lorsque, quelques années plus tard, la duchesse d'Angoulême ne put plus douter que le connétable de Bourbon refusait de l'épouser, son inimitié et ses rancunes exercèrent sur les destinées du royaume une désastreuse influence. Après avoir fait retirer au connétable un commandement auquel son rang et son mérite lui donnaient droit, elle entreprît de lui enlever judiciairement la plus grande partie des biens que lui avait apportés sa femme, fille de Louis XII,

• Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 44.

' Rtbliotbè()iic liiipërinle. Mu. Fonds Colbert, U 363 1 p 69»

B£AUNE DE SEMBLANÇAY. i67

et, secondée par le chancelier Du Prat, elle parvint à ses fins. Outré de ces injustices, le connétable eut le tort immense de vendre son épée à Charles-Quint. Certes, sa trahison est inexcusable et reçut dans la suite la punition qu'elle méritait^ mais la faute première remontait à Louise de Savoie, sans laquelle, au lieu de combattre contre la France, le connétable de Bourbon aurait mis au service de François P', une intelligence et une bravoure incontestées.

La disgrâce du connétable et celle de Semblançay eurent lieu vers le même temps. Les historiens ont expliqué la dernière, en se copiant, depuis trois siècles, les uns les autres, comme cela arrive si souvent. Il faut citer d'abord la version unanimement adoptée. On raconte que la comtesse de Chateaubriand triomphait de Louise de Savoie, dont la jalousie s'irritait de toute faveur qui ne procédait pas d'elle-même. Au mois d'avril 1522, on apprit à Paris que le maréchal de Lautrec, frère de la favorite, avait été complètement battu à la Bicoque par la faute des Suisses, qui, sous prétexte que leur solde n'était pas payée depuis longtemps, n'avaient voulu ni différer le combat, ni obéir à leurs chefs quand il eut été engagé. Peu de temps après cette défaite, par suite de laquelle tout le duché de Milan fut perdu pour la France, Lautrec obtint une audience du roi, qui avait d'abord refusé de le vpir. L'entrevue fut des plus vives. Le maréchal se plaignit hautement qu'on l'eût

laissé sans argent. — « Qu avez-voas donc fait, dit François V^y des quatre cent mille écus qu'on vous a envoyés ? — Sire, reprit Lautrec, voas m'en avez fait annoncer l'envoi, mais je ne les ai pas reçus. » Interrogé à ce sujet, Semblançay répondit qu'au moment où il allait expédier cet argent en Italie, la régente avait exigé qu'il lui fût remis. François P' s' étant aussitôt transporté chez sa mère , lui reprocha avec colère son avarice et l'accusa de lui avoir fait perdre le Milanais. Louise de Savoie n'était pas habituée à ce langage. Sans se déconcerter, elle nia d'abord formellement avoir reçu une pareille somme de Semblançay. Plus tard, elle avoua l'avoir touchée, mai^ en soutenant qu'elle en avait jadis fait l'avance au surintendant. On prétend qu'un démenti qu'il lui avait donné à cette occasion aurait entraîné sa chute, a Pourtant, dit Brantôme au sujet.de la défaite du maréchal de Lautrec et de ses funestes conséquences, ce ne fut pas la coulpe du bon vieillard (Semblançay), ce fust plustôt celle de madame la régente, qui la fit et la rejeta toute sur cet honorable vieillard*. »

On verra plus loin les circonstances qui ont pu ao-

^ Vies des hommes illustres yi^&r Brantôme; François !•', —Les autres ouvrages contemporains sur lesquels ce récit s'appuie sont les Mémoires de Martin du Bellay, collection Petltot, t. XVII, p. 384, et le Rerum gallicarum commentariumy autore Belcario; liber 17, p. 109. — Martin du Bellay et Beaucaire sont deux auteurs du temps*

créditer ce récit, dont l'invraisemblance est d'ailleurs frappante. Comment supposer, en effet, que Lautrec eût attendu en vain, des mois entiers, l'argent qui lui était nécessaire pour la solde des Suisses, sans que ses plaintes fussent arrivées jusqu'au roi, dont la guerre d'Italie était, à juste titre (sa correspondance en fait foi), la principale préoccupation, et à qui il devait, par conséquent, être impossible de soustraire la correspondance du maréchal ? La disgrâce de Semblançay a donc dû avoir un autre motif que celui auquel les historiens se sont arrêtés, sur le témoignage de quelques courtisans mal informés. On se rappelle les protestations de reconnaissance de François I" à l'occasion des efforts que faisait Semblançay, dans le cou-

le premier était le frère du cardinal du Bellay, qui a joué un grand rôle sous François I«'. Leur narration est confirmée par Brantôme , aussi contemporain des événements , et qui entre , pourtant , dans moins de détails, mais du récit duquel il résulte que la duchesse d'Ângoaléme fut Vautour de l'odieux détournement de fonda imputé à Semblançay. — Âmelot de la Houssaye parle dans ses Mémoires, d'un reçu des quatre cent mille écus qui aurait été donné à Semblançay par la duchesse d'Ângouléme, et soustrait à celui-ci par un nommé Gentil, son commis, amant d'une des fournies de la duchesse. Mais l'auteur d'une estimable Histoire de François I^^, Gaillard, prouve très-bien, dans une excellente dissertation sur le procès de Semblançay, que Tassertion d' Amelot de la Houssaye ne repose sur aucun fondement. — Le Journal d'un bourgeois de Paris sous François i«f ne s'explique pas sur les causes de la disgrâce de Semblançay.

rant do l'année 1521 ^ pour subvenir aux besoins de l'armée d'Italie. Les prétendues explications entre le roi et le marécbal de Lautrec auraient eu lieu dans le mois d'avril ou de mai de l'année suivante. Or, cette année même, au mois d'août, François P' écrivit au surintendant deux lettres présentant, dans la recherche du problème historique qui nous occupe, un véritable intérêt. La France et l'Angleterre étaient de nouveau en guerre, et cette dernière puissance prenait des dispositions qui inquiétaient François P'. Ce prince s'était flatté jusqu'alors de l'amitié ou tout au moins de la neutralité de Henri VIII, auquel il faisait une grosse pension. L'ambition de Wolsey ayant brisé cette alliance au profit de Charles-Quint, les flottes anglaises ravagèrent les côtes de Bretagne et de Normandie, et débarquèrent un corps d'armée à Calais. Déjà Henri VIII et Charles- Quint se vantaient d'envahir et de se partager bientôt la France. La situation de François P' fut, en ce moment, des plus critiques. Dans cette extrémité, il essaya une diversion, et tenta de faire harceler les Anglais sur les frontières d'Ecosse. Il y avait alors en France deux Ecossais, le duc d'Albany et le duc de SufTolk , qui avaient voué une haine mortelle à Henri VIII. François l" résolut de les envoyer en Ecosse pour lui susciter la guerre. Cette expédition devant nécessiter une dépense considérable, on s'adressa, comme toujours, à Semblançay, qui fit d'abord ses conditions et demanda

BEAUNË DE SëMBUNÇAY. m

des garanties. Impatient et irrité, François P' lui adressa, à cette occasion, la lettre suivante :

(( Monsieur de Samblançay , j'ay vu par une lettre que le receveur général de Beaune, votre fils, a écrit au chancelier et à mon oncle le grand maître, qu'en promettant à Madame la somme de cent mille écus pour les voyages de messieurs de Suffolt et d'Albanie, vous ne le voulûtes jamais faire ni Taccorder sans promesse de vous rembourser de quelques parties que vous dites avoir fournies pour Fontarabie. Il me souvient très* bien, monsieur de Samblançay, qu'à l'heure que vous accordâtes la ditte somme à Madame, vous n'en fites aucune excuse ni remise sur le dit remboursement, et sçavez bien qu'il vous a été fait assignation de la ditte somme sur les deux cent mille livres venants payables au terme de septembre , et de ce expédiez acquits. Et quant à la partie de soixante-dix mille livres que vous dites vous être due, j'ay commendé au thrésorier Babou vous en envoyer ses quittances sur les diocèses de Tours, Angers, le Mans et Bourges, où il n'y aura point de faute. Par quoy et qu'il y a encore entre vos mains tant d'autres parties, comme de monsieur de la Rochebeaucourt et plusieurs autres dont vous n'avez tenu aucun compte.

« Sçachant de quelle importance est le dit voyage de monsieur d'Albanie, et quelle erreur irréparable ce se-

roît défaire faute ou retardement pour être les choses en état qu'elles sont, je vous prie bien penser à tout ce que dessus et de ne faire faute de fournir la ditte somme, ainsy et dans le temps que vous l'avez promis, ou autrement je vous avise^ si mon affairre et celle du dit sieur d* Albanie est aucunement empeschée et retardée par cela^ que je m*enprendray à votre personne^ de soi'te que je donneray à connoître à mes serviteurs que je ne veux plus être trompé; et ^ pour ce, faites qu'il n'y ait poipt de faute quil n'y soit satisfaite Et à Dieu, monsieur de Samblançay, qui vous ait en sa sainte garde.

« Fontainebleau, ce 2® jour d'aoust (1522)

« François. »

Cette lettre annonçait, sans rien spécifier néanmoins, des soupçons, des- mécontentements antérieurs. Quoi qu'il en soit, elle produisit un effet immédiat, comme on peut en juger par celle qui suivit trois joprs après :

« Monsieur de Samblançay, j'ai receu votre lettre faisant response à celle que je vous avois écrite, et dès hier avoir veu ce que vous me faisiez sçavoir, de la diligence et devoir que vous avez fait pour contenter monsieur d'Albanie des cent mille écus, et à quoy vous êtes demouré ensemble, de quoy je suis merveilleusement aise, et faut que vous entendiez, nionsieur de Sam-

blançay, que la crainte que j'avois qu'il vint faute de cette partie qui eût été le retardement de toute mon affaire, pour ne sçavoir à qui m'en devoir prendre, fut cause de vous écrire les lettres que je vous ay écrites, lesquelles vous pensez avoir autant duré que la colère, et non plus. Car encore que Ton me dit qu'il se trouveroit de la difficulté si avois cette fiance en vous, comme j'ay eu de toutes autres choses, qu'il n'y auroit point de faute, de quoy, et de la peine que je sçais qu'avez pris pour ce faire, je vous mercie bien fort, vous priant croire que vous m'avez fait service si à propos et dont je me dois tant contenter, que vous pouvez vous assurer, qu'avec les autres je ne mettray jamais en oubly; qui sera la fin, priant Dieu, monsieur de Samblançay, de vous avoir en sa garde,

« Fontainebleau, ce 5' jour d'aoust (1522).

«François'. »

— (( Si mon affaire est retardée, avait dit François I" àSemblançay dans sa lettre du 2 août, je m'en prendrai à votre personne, de sorte que je donnerai à connaître à mes serviteurs que je ne veux plus être trompé. » Quand un souverain emprunte ces formes de langage et se laisse entraîner à des menaces de ce genre, les protestations de regret et d'affection qui peuvent suivre ne

* Bibliothèque impériale. Mss. Suppl. français, n« 350-13. Procès criminel de Jacques de Beaune de Semblancay, p. 102 à 1 13,

174 BEAUNE DE SEMBUNÇAY.

changent rien au fond des choses. Tout porte donc à croire qu'à partir de ce jour Semblançay ne' se fit pas illusion sur la bienveillance de François P**. L'heure de sa disgrâce n'avait pas encore sonné, mais le coup était porté, et l'on n'attendait plus que le moment pro* pice pour retirer de la plaie l'arme fatale. Dans Tintervalle, le gouvernement ne négligeait rien pour pousser la guerre avec vigueur. On a vu qu'en lââO, le chancelier Du Prat avait conseillé de vendre les charges de magistrature. Les anciens magistrats protestèrent longtemps contre ce mode de recrutement des corps judiciaires \ mais leurs réclamations ne furent pas écoutées. Plus tard, les idées changèrent complète* ment, et la magistrature elle-même fit, notamment sous la Fronde et pendant le ministère de Law, une op* position victorieuse au projet annoncé par le gouvernement de rembourser la valeur des charges. Quoi qu'il en soit, la guerre se prolongeant, la nécessité de satisfaire à ses exigences fit adopter d'autres mesures non moins extrêmes. Au mois d'août 1523, François P' ordonna de fondre, « pour luy subvenir et ayder en ses guerres de Picardie qu'il avoit contre les Anglois, » plusieurs statuettes d'or de Téglise de Laon, Une grille d'argent, que Louis XI avait donnée à l'église de Saint- Martin-de-Tours, et qui pouvait valoir huit cent mille francs, eut le même sort, et le public remarqua qu'un évêque avait été chargé d'assister en personne, enqua-

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lité de commissaire du roi, à l'enlàvement de cette grille. L'année suivante, oh fondit les cloches des églises de Normandie pour fabriquer des pièces d'artillerie. Ces ressources étant encore insuffisantes, on fut obligé de recourir à un emprunt. À cet effet, le roi vint lui-môme à Paris avec la reine, la régente et toute sa cour, a La cause de sa venue, dit notre chroniqueur contemporain, fat pour les emprunts qu'il lit gros à Paris, et furent plusieurs manans et habitans de la ville mandez de par le roi pour parler a luy \ et leur demanda argent à prester, aux uns mille Uvres, huit cens livres, cinq cens livres, et ainsy d'autres sommes, et aux marchans, advocatz, procureurs, huissiers, notaires et autres gens^ et les oi&ciers de sa maison n'estoient point payez des gaiges de leurs offices. Et après, il demanda argent pour con<stitution de rentes de douze Uvres une livre, et bailla à la ville l'imposition 4^ pied-fourché (droit mis dans les villes sur les bêtes aux pieds fourchus), et la ville s'o* bligeoit aux habitans de les paier en rente, par chacun an, de l'argent du roy venant de ladicte imposition, et fut forcée et contrainte la ville de luy bailler et fournir jusques à la somme de cent mil escus d'or ^ »

Le même chroniqueur rapporte qu avant de faire ces emprunts forcés et volontaires, on avait emprunté, pour la fondre, de la vaisselle d'argent dans toutes les

' Journal d'un Bourgeois de Paris, etc., p. 164 et suiv.

maisons de renom, et pris, par trois fois, le dixième des bénéfices des gens d'église, ce qui n'empêcha pas le gouvernement de demander, un peu plus tard, la moitié des revenus du clei^é. Sur la 'prière de l'archevêque de Sens, François I*' se contenta du tiers, qui fut exigé dans tout le royaume. « Et là où on estoit de ce faire refusant , dit le Journal du Bourgeois de PariSy on saisissoit les bénéfices et les mettait-on en la main du roy. )»

Enfin, indépendamment des emprunts en vaisselle, en numéraire, et des retenues faites sur le produit des bénéfices et des dîmes du clergé, François I**^ établit, dans les années 1523 et 1524, des contributions extraordinaires qu'on peut évaluer à plus de cent millions de Francs, et qui occasionnèrent, dans les assemblées des pays d'États, les réclamations les plus vives \ La cause de ces réclamations est facile à comprendre. Profitant des embarras du gouvernement et de l'absence des troupes, tous les mauvais sujets du royaume se réunissaient par bandes nombreuses, désolaient les provinces et portaient partout la dévastation. Je l'ai dit en commençant, les routiers, écorcheurs et retondeurs du quinzième siècle auraient reconnu leurs dignes successeurs dans les mauvais garçons du seizième. On a

» aisioïre du Languedoc, par dom Vaisselle, liv. XXXVII, p. 12^ et 122.

VU, en outre, qu'au mois de mars 1523, le connétable de Bourbon, alors à Paris, s'était mis, par ordre du roi , à la tête des archers et arbalétriers de la capitale, pour aller délivrer la Brie a de six ou huit cents mauvais garçons ou adventuriers qui faisoient beaucoup de maulx au plat pays , desquels en furent pendus en grand nombre, mesme aucuns de leurs capitaines. » Au mois de juillet suivant, le désordre gagna les provinces du Berry, de l'Anjou, du Bourbonnais, de l'Auvergne, du Limousin, du Poitou et plusieurs autres. Écoutons encore à ce sujet l'impartial chroniqueur du règne: «Audict an 1523, en juillet, s'esleva au pays de Poictou et d'Anjou, plus de quinze cents advanturiers , maulvais garçons, qui pilloient et prenoient filles et femmes à force, et gastoient tout le pays dont les nobles et la commune se mirent sus contre eux-, mais desdicts advanturiers il n'en fut guères tué, et en fut tué de la commune six à sept cents personnes, et estoient beaucoup d'escoliers parmy la commune qui furent tuez ; et le roy y envoya pour deffaire et tuer les advanturiers. » En peu de temps, les bandes dévastatrices se grossirent de tous les mauvais sujets des provinces voisines. Un gentilhomme d'Auvergne, Guillaume de Montelon, qui consentit à être leur chef, fut appelé par eux le roi Guilïot^ et eut sous ses ordres des trésoriers, un amiral et toute une série de grands dignitaires. Ce ramassis de brigands ravagea

i78 fiEAUNË DE SEMBUNÇAY.

les provinces du centre, pillant et rançonnant le plat pays, égorgeant sans pitié tout ce qui refusait de leur donner de Targent. Un lieutenant du prévôt des maréchaux étant tombé entre leurs mains, ils le tuèrent avec un raffinement de cruauté qui le fit comparer à un martyr. Enfin, le roi s'étant décidé à envoyer contre eux tous les gens de guerre disponibles, Guillaume de Montelon et un de ses fils qui raccompagnait ne tardé* rent pas à être faits prisonniers. Amenés à Paris, ils furent condamnés a mort et décapités. Quant a leurs complices, ils avaient presque tous été exterminés sur place ou pendus ^

Naturellement, les spoliations et dévastations com* mises dans la plupart des provinces par ces bandes de pillards rendaient très-difficile Tacquittement des impôts extraordinaires que le gouvernement s'était vu dans la nécessité d'établir. Semblançay, qui, en sa qua* lité de surintendant des finances, supportait la responsabilité de ces mesures auprès du public, n'en était pas pour cela mieux vu par la cour, surtout depuis que le connétable de Bourbon, son ancien ami et protecteur, avait quitté la France, Le départ du connétable avait eu lieu pendant le mois de septembre 1523, C'est sans doute à dater de ce moment que la perte de Semblançay fut arrêtée dans l'esprit de Louise de Savoie.

^ Journal d'un Bourgeois de Paris, p. 152; 1Q6 et 167.

On lit ce qui suit dans un journal de quelques pages qu^elle a laissé : k L an i515, i516, 1517, 1518, 1519, ISâO, 1521, 15âS, sans y pouvoir donner provision, mon fils et moi fusnoes continuellement desroboz par les gens de finances ^ d On verra plus loin ce qu'il faut croire de cette accusation* Quoi quMl en soit, des signes non équivoques annonçaient que le crédit de Semblançay touchait à sa fin. Le 28 décembre 1523, François V rendit sur l'administration des finances un édit important , dont chaque disposition dut sembler d'ailleurs grosse de méfiance, et qui contenait, en matière de comptabilité publique, les règles salutaires et fondamentales que les règnes suivants ont perfectionnées. Jusqu'à cette époque, il n'existait pas de trésorier chargé de centraliser toutes les recettes de l'État. L'édit de 1523 ayant institué cet emploi, la mesure, qui semble aujourd'hui élémentaire, fit révolution. Un autre abus fort commun régnait alors. Grâce à une ancienne tolérance, les receveurs convertissaient en monnaie de billon les espèces d'or et d'argent versées dans leur caisse, et les reversaient sous une nouvelle forme, avec bénéfice, entre les mains des trésoriers de l'État. Cette opération fut sévèrement défendue, et les receveurs eurent Tordre de remettre aux trésoriers les espèces mômes

* M (moins sir l'histoire de France; collection Pctilot. — nègne de François l*"^.

versées par le public. Désireux, en même temps d'imposer des bornes aux sollicitations dont il était l'objet, François ï^ s'interdisait de faire aucun don avant que les dépenses du dernier quartier de l'année eussent été payées. Il est vrai qu'une exception était faite pour les . présents aux ambassadeurs étrangers etles sommes destinées aux menus plaisirs du roi. En résumé, l'édit de 1523 renfermait d'importantes améliorations et des garanties qui ne pouvaient que tourner au profit du bien publie.

A l'époque où cet édit avait été rendu, on gardait peut-être encore quelques restes de ménagements envers Semblançay, ils durèrent peu. Au mois d'avril suiyant, le président de Fresnes recevait l'ordre de retirer au surintendant la garde de la vaisselle du roi et de sa mère, et de garder lui-même à l'avenir celte vaisselle. Quatre mois après, le 20 août 1524, François P', sur le point de partir pour sa fatale expédition d'Italie, faisait au président de Fresnes la recommandation suivante : « Je vous prie que vous trouviez moyen de recouvrer promptement à Paris de tels personnaiges que adviserez autant d'argent que vault ma vaisselle qui vous a esté délivrée par monsieur de Semblançay ^ »

Les dissentiments qui existaient entre François 1" et Semblançay avaient d'ailleurs éclaté environ six

* Archives impériales, section historigue ; k. 104. — On trouve à la suite de ces deux lettres rinven^j^^^^aisselle qui appartenait en ce moment à Françok

BCÂUNE DE SEMBLÂNÇÀY. 181

mois auparavant. Le 11 mars 1524, le roi avait nommé une commission chargée de procéder à Texamen des comptes de son ancien surintendant. Une fois Télan donné et parti de si haut, les attaques contre Semblançay ne manquèrent pas. On Paccusa, rapporte un contemporain, d'avoir acheté des biens immenses, notamment la seigneurie de Lâigle, en Normandie, payée par lui, disait-on , quatre-vingt mille écus d'or à un complice du connétable de Bourbon, le baron de Penthièvre, qui avait quitté la France immédiatement après cette vente ]pour aller combattre François I" sous les drapeaux de Charles-Quint*. De son côté, Semblançay réclamait formellement au roi des sommes considérables qu'il prétendait lui avoir prêtées pour les besoins de la guerre, au moyen d'emprunts faits, sur son propre crédit, à divers banquiers de Paris et de Lyon, et dont il n'avait pas été remboursé.

La commission extraordinaire à laquelle François P' avait confié le soin d'examiner les comptes de Semblançay se composait d'un président au parlement, nommé Guillard *, de Jean Sallat, maître des requêtes à l'hôtel du roi 5 d'un conseiller maître des comptes, appelé Badouiller; de deux auditeurs de la chambre des comptes 5 d'un contrôleur des guerres, Lambert Meigret, et d'un comptable de Bordeaux, du nom de

' Journal d'un Bourgeois de Pari^j etc., p. 195.

m BEAUNE DE SëMBLANÇAY.

Rapponel K On peut croire qu^une impartialité des plus sévères n'avait pas dicté les noms de tous les commissaires. Le président Guillard avait été employé en 1519, par François P^, dans les nombreuses démarches souterraines qu'il fit 4 cette époque pour son élection à TEmpire. Soit candeur d'esprit , soit raffinement de flatterie, le président Guillard aurait voulu que François P' s'abstint de toute sollicitation et s'en rapportât à ses mérites seuls ; mais celui-ci lui fit comprendre que cet excès de confiance pouvait avoir des inconvénients^. 11 suivit donc une marche contraire et dépensa, mais en vain, des sommes considérables pour gagner les électeurs. Une fois entre autres, à bout de ressources, il s'était enfermé pendant trois jours, c'est une pièce officielle qui le constate, avec Semblançay, le trésorier Babou et autres gens de ses finances, pour trouver de quoi suffire aux dépenses de l'élection*. •

Ainsi qu'on devait s*y attendre, Semblançay protesta contre le mode de nomination du tribunal qui devait le juger ] il récusa même cinq de ses membres, ses ennemis notoires, dont trois venaient d'être pourvus des emplois que lui et les siens avaient occupés jusqu'à ce

1 Bibliothèque Impériale. Mss. S. F. n^ 350. Procèi crtminef de Semblançay, p. 3.

* Une Élection à V Empire en 151 9, par M. Mignet; Revue des Tfeux-Mondes, du 15 janvier 1854, p. 232.

' Une Élection à Vampire en 1515, p. 250.

jour, n prétendit en outre que, dans son déplaisir d'avoir été obligé de contribuer aux emprunts forcés et et autres levées de deniers dont il le supposait Tinsti* gateur, le conseiller Badouiller avait dit qu'il voudrait bien être une fois le juge de Semblançay pour le faire pendre et étrangler. Mais les protestations et récusations que Semblançay renouvela à plusieurs reprises jusqu'à la fin du procès ne furent pas écoutées et eurent le sort ordinaire de ces sortes d'actes. La commission passa outre \ Repoussé sur ce point, Semblançay essaya sans doute d'éluder les injonctions de la commission et de gagner du temps, dans l'espoir de déjouer Tintrigue ourdie contre lui. La lettre suivante que le roi lui écrivit le 9 mai 1524, eut pour objet de mettre fia a ces délais :

« Monsieur de Semblançay , vous sçavez que depuis la Toussaint en ça, je vous ay dit et fait dire que vous eussiçz à mettre en la chambre de mon conseil à Blois tous les originaux des états tant généraux que particuliers, registres et autres papiers que vous avez devers vous, du fait de mes finances, depuis mon avènement à la couronne jusques à présent, ce que vous n'avez encore fait. A cette cause, je vous commande et ordonne très-expressément que, dedans trois semaines, vous

• ' Procès criminel de Semblançay, p. S bis, d bis, 2 A bis*

ayez à y satisfaire entièrement , et qu'il n'y ait faute ; autrement, j'ay commandé qu'on vous mette dans la Conciergerie du palais à Paris, pour après , par la justice, vous contraindre à ce faire 5 de quoy j'ay bien voulu vous avertir.

(( Blois, le 9 de mai 1524.

« François ^ »

Semblançay fut donc obligé de s'exécuter. Le lundi 6 juin 1524, il comparut au château de Montils-sous- Bois devant les commissaires qu'on lui avait donnés, et , tout en maintenant ses récusations, il offrit a de bailler par état et écrit ce qu'il avait reçu pour le roi et la dame sa mère, et de le signer et a£5rmer comme s'il devait mourir dans une heure. » Sur ces entrefaites, le roi étant parti pour l'Italie, Louise de Savoie renouvela, en sa qualité de régente, les pouvoirs des commissaires chargés de la vérification des comptes de Semblançay et recommanda qu'on y procédât sans délai. Semblançay présenta alors un compte duquel il résultait qu'il lui était dû finalement par le roi la somme de neuf cent treize mille neuf cent quatre-vingt-dixhuit livres, sur laquelle il devait lui^-même à plusieurs, banquiers de Lyon cent vingt-neuf mille huit cent soixante-six écus. Quant à la régente, elle réclamait à

1 Procès criminel de Semblançay, p. 1 1 .

Semblançay, déduction faite de ce qu'il avait payé pour elle, la somme de sept cent huit mille quatre-vingtdix-sept livres, ce qui, en ayant égard à ces prétentions contraires, constituait une différence d'un million six cent vingt-deux mille quatre-vingt-quinze livres, soit d'environ quarante millions de nos jours ^

Il serait fastidieux pour le lecteur de pénétrer dans le détail de ces démêlés d'argent. Semblançay soutenait que, n'étant pas comptable et n'ayant fait que procurer au roi, sur son commandement et celui de sa mère, l'argent nécessaire aux besoins du royaume, il ne pouvait être assimilé à un comptable et soumis aux mêmes règles ^ mais l'avocat du roi demandait, au contraire, que toutes les justifications exigées des comptables ordinaires fussent produites devant le tribunal '. Un litige relatif à une somme de trois cent mille écus, qui donna lieu peut-être à la version adoptée par les historiens et dont il a été parlé plus haut, joua surtout un grand rôle dans le procès. Les gens du roi prétendaient que Semblançay devait être condamné à faire figurer dans le compte de l'argent reçu par lui pour la régente, une somme de trois cent mille écus au soleil que le roi

^ Procès criminel de Semblançay, p. 36 et suiv. — D'après une autre pièce da procès, p. 63^ la somme restant due à Semblançay, déduction faite de celles qu'il avait reçues , n'aurait été que de 699,374.

* Procès criminel de Semblançay y p. 35 bis et 48 bis.

catholique avait versée entre ses mains pour la con» tribution du royaume de Naples pendant les années 1518) 1519 et 1520, et dont la régente avançait que son fils lui avait fait don. Semblançay reconnaissait bien avoir reçu cette somme-, mais, suivant lui, il l'avait bientôt après baillée, pour les affaires du roi et par son ordre, aux trésoriers de T extraordinaire des guerres. La plus grande partie delà discussion roula sur cet incident, qui est néanmoins resté fort obscur. Une des pièces du procès constate qu'au mois de février 1521 le roi devait à Semblançay la somme énorme d'un million cinq cent soixante-quatorze mille trois cent quarante-deux livres, dont celui-ci avait, il faut le dire, emprunté la plus fprte part à ses amis. Un des commissaires, Lambert Meigret, présenta (spectacle singulier ! ) la défense de la régente. Semblançay fut défendu, avec un grand luxe de citations latines , par un avocat du nom d'Émery Lopin \ qui invoqua

^ Les extraits suivants du plaidoyer d'Émery Lopin, reproduit en entier dans le Procès criminel de Semblançay, donneront une idée des formes du barreau à cette époque. « Il appert, disait-il, des lettres de madite dame ( la régenta) qu'elle veut et ordonne qu'il soit subvenu au roy en toutes manières possibles, ce que ledit de Beaune aurolt fait en employant ladite somme (de 80^000 écus); et sic Implevit mandatum, saltem mquipollens mandato. Car le roy a esté secouru. Conséquemment, Madame est tenue ayoir l'emploi de ladite somme pour agréable, suppositive semper loquendo, si elle faisoit apparoir ladite somme.;. Et si madite dame a mandé qu'eUe aimoit

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très-habilement les lettres écrites, il y avait à peine deux anS) au surintendant par François l" et sa mère. Ces lettres se rapportaient au temps où le roi créait toutes sortes d'offices de magistrature et de finances, et faisait un appel à toutes les bourses, même à celles de ses plus humbles serviteurs , sans pouvoir suffire aux besoins les plus urgents. Comme, à cette époque, l'intervention de Semblançay parvenait seule à procurer au roi l'argent indispensable pour soutenir la guerre, rien n'était épargné pour stimuler son zèle. Le danger passé, les protestations prodiguées dans les temps de détresse étaient oubliées, ou plutôt, le poids de la reconnaissance en faisait autant de griefs d'autant plus redoutables qu'il était même impossible de les réfuter.

Après une procédure de dix mois, la commission prononça, le 27 janvier 1525, un arrêt qui ne satisfit

autant mourir que de voir le roy en nécessité, multo fortins a entendu que tous ses biens y soient employée.... Et si ledit de Beaune, après tant de lettres missives et rescriptions de madite dame, eust gardé ce qu'il eût eu ou pu recouvrer des biens et deniers de madite dame, ô deux ! sans l'employer auxdites affaires, il eust esté grandement à reprendre et n'en eust esté contente, Madame. Igitur, doit avoir l'emploi pour agréable.... — Outre, parce que Madame a reçu le prétendu estât, duquel ledit Meigret s'ayde contre ledit de Beaune, auquel est contenue ladite somme avoir esté employée par le mandement du Roy et de Madcime ; et recipiendo simpliciter sine contradktione, censetur omnia comprobare juribus et rationibtLs superius deductis, » Procès criminel de Semblançay, p. 270 et suiv.

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personne. L'arrêt donna, à la vérité, gain de cause à la régente sur la question des cent mille écus ; mais, en même temps, il reconnut que le roi restait débiteur envers Semblançay de plus de trois cent mille livres. Le commissaire Lambert Meigret déclara le lendemain (( qu'il appeloit de la sentence en ce qu'elle faisoit contre le roi, mais qu'il y acquiesçoit en ce qu'elle faisoit contre la régente. » De son côté, maître Émery Lopin interjeta appel au nom de Semblançay ^

Certes, la commission avait dû obéir à l'évidence en ne condamnant pas Semblançay sur tous les points. La régente, qui était sur les lieux, et dont les intérêts, l'honneur même, étaient gravement engagés dans l'affaire , avait-elle bien respecté l'indépendance des juges choisis par elle ? Il est difficile d'admettre cette hypothèse. Quoi qu'il en soit, la latte allait recommencer sur un autre théâtre, avec une animosité nouvelle, devant de nouveaux juges également désignés après coup, par une des parties.

^ Procès criminel de Semblançay, p. 172 bis, • fbid., p. 812.

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