‹ Enguerrand de Marigny, Beaune de Semblançay, le chevalier de Rohan: épisodes de l'histoire de FranceChapitre 23 sur 66 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Difficultés relatives du gouvernement à toutes les époques. — Plusieurs conspirations ont été ourdies contre Louis XIV, même pendant les plus belles années de son régne. — Conspiration de Roux de Marcilly, accusé d'avoir voulu tuer le roi. — Roux de Marcilly est exécuté en 1669, en exprimant le regret de n'avoir pu mener son dessein à bonne fin. — Conspiration de Sardan, en 1674. — Traités passés par lui avec le prince d'Orange et le roi d'Espagne. — Détails sur le traité avec l'Espagne. —Le chevalier de Rohan. — Son origine. — Avait un frère aîné, qui lui fut sacrifié et qui passa sa vie en exil. — Trait d'insolence du chevalier de Rohan en jouant avec Louis Xiy. — Son portrait par La Fare et Daniel de Cosnac. — Il 's'éloigne de la cour et dissipe son patrimoine. ~ Fait connaissance de Georges La Tréaumont. —Mécontentements en Normandie au sujet de l'impôt du Tien et Danger.— Détails à ce sujet. — Empire pris par La Tréaumont sur le chevalier de Rohan. — Il lui amène Affinius Van den Enden. — Leurs projets pour l'établissement d'une république en France. — Offres faites par eux au comte de Monterey, gouverneur espagnol à Bruxelles, de lui livrer Quillebeuf. — Van den Enden est dépêché au comte de Monterey, qui l'assure de ses bonnes dispositions, et promet d'envoyer cent mille livres à La Tréaumont.

A toutes les époques, les hommes ont cru volontiers que le gouvernement des sociétés humaines présentait, d'âge en âge, des difficultés plus grandes que celles des temps antérieurs. De nos jours surtout, cette opinion

semble se généraliser, et Ton entend souvent ceux qui la partagent assigner aux difficultés du temps présent deux causes principales : la propagation de Tinstruction et le développement des intérêts matériels. Grâce à Dieu, rétude approfondie de Thistoire ne justifie pas ces appréciations qui ne tendraient à rien moins qu'à glorifier Vignorance, le dénûment et même Tétat sauvage, pour peu qu'on pressât les conséquences des doctrines professées par ceux que préoccupent et qu*affligent les tendances des sociétés modernes. Ce qui est vrai, c'est que toujours T administration des peuples a été chose plus difficile qu'on ne le suppose, à distance des événements. Remontons seulement à trois siècles. Que de luttes, de perfidies, de violences et enfin de sang répandu pendant les trente années composant la période des guerres de religion ! Le règne réparateur et malheureusement si court de Henri IV fut marqué par plusieurs conspirations tramées [autour du trône même et par des tentatives d'assassinat sans cesse renaissantes. Il faut traverser plusieurs siècles pour rencontrer, dans des circonstances analogues, la même dépravation d'esprit, le même délire. Est-il besoin de rappeler la guerre civile plusieurs fois allumée pendant la régence de Marie de Médicis, et la lutte obstinée, sanglante, qui s'établit, sous Louis XIII, entre 1» royauté et la féodalité ? D'autres colUsions et de nouvelles guerres civiles remplirent ensuite la plus grande

partie de la régence d'Anne d'Autriche. Combien de fois, pendant les ministères si agités des cardinaux de Richelieu et de Mazarin, le poignard d'un factieux ne faillit-il pas faire passer, entre les mains de quelque favori incapa-* ble, le pouvoir qu'ils occupaient si utilement pour le pays? Rois de fait, par l'ascendant de Thabileté et du génie, Tesprit de révolte les traitait en rois. Louis XIV est certainement- le prince dont Tautorité a été le moins contestée. On verra pourtant tout à l'heure quelles inquiétudes préoccupèrent, dans tout Téclat de sa splendeur, bien avant les dragonnades et les sombres guerres de la fin du règne, ce gouvernement, le plus absolu et le plus redouté que la France ait jamais eu. Ainsi, les embarras se succédaient et les difficultés ne faisaient que changer de nature. A partir de la régence de Philippe d'Orléans, la fréquence et la violence des conflits entre la royauté et les parlements rendent une crise désormais inévitable. Un jour cependant, en 1752» un habile ministre de Louis XV entreprit de faire cesser, par l'égalité de l'impôt, le désaccord qui existait entre les diverses classes de la nation. C'était une tentative généreuse dont le succès pouvait sauver la monarchie. Par malheur, en butte aux hostilités réunies du clergé, de la noblesse et des parlements dont il attaquait les privilèges, Machault d'Arnouville échoua. Depuis ce moment jusqu'à la Révolution de 1789, les conflits redoublent, la fermentation des esprits augmente, l'au-

torité, dépouillée de tout prestige, n'est plus obéie qu'à la condition de céder sans cesse ^ le péril est constant et s'aggrave de jour en jour. Mais à quoi bon insister? De tout temps, à Texception de quelques époques privilégiées et de courte durée, le gouvernement des grandes nations a présenté des difficultés considérable!? qu'on ne saurait amoindrir sans diminuer très-injustement le mérite de ceux, rois ou ministres, qui ont été aux prises avec elles. D'autre part, loin quel' accroissement des lumières et du bien-être doive avoir pour effet de rendre les hommes plus difficiles à diriger, ce serait faire injure à la Providence de douter que cette double action n'exercera pas, au contraire, avec le temps, sur les dispositions' normales des peuples, la plus salutaire influence.

Parmi ces époques exceptionnelles où le pouvoir s'imposa en France avec le plus d'autorité, on peut citer en première ligne , les quinze ou vingt années du règne de Louis XIV qui suivirent la mort du cardinal Mazarin. Or, même dans ce laps de temps, célèbre entre tous dans nos annales, par les grandes réformes de Colbert, par la promulgation de plusieurs codes, par la campagne de Hollande, si brillante à son début, et par la conquête de la Franche-Comté, trouvent place plusieurs conspirations contre Louis XIV et son gouvernement. La première, restée ignorée de la plupart des historiens et sur laquelle on possède fort peu de détails,

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remonte au mois de mai 1668. A cette date, M. de Ruvigny, ambassadeur à Londres, écrivit au roi pour lui rendre compte de Tarrivée en Angleterre, « d'un de ses « sujets les plus malintentionnés du monde. » Celui-ci, q[ui s'appelait Roux de Marcilly, était né à Nîmes et professait la religion protestante. Après avoir servi en Catalogne, où il avait reçu plusieurs blessures, Roux de Marcilly, se fondant sur Tin justice des procédés du gouvernement à Tégard des protestants, avait formé le projet de tuer le roi. Ainsi, dix-sept ans avant la révocation de redit de Nantes, la question religieuse inspirait de pareilles haines. Qui pourrait dire si cette violence dont les catholiques avaient, il faut bien Vavouer, donné les premiers et détestables exemples, n'eut pas une influence funeste sur les résolutions ultérieures du gouvernement? M. de Ruvigny écrivait donc que, caché dans un cabinet, chez un de ses amis, où Roux de Marcilly qui le connaissait dès le temps de Cromwell, avait été invité à dîner, il avait assisté à une très-longue conversation entre eux. Il ajoutait que, grâce à une série de questions convenues d'avance avec son ami, il avait obtenu, sur les projets du conspirateur, les renseignements les plus complets. Roux de Marcilly étant retourné en France l'année suivante, fut arrêté, jugé et condamné à mort. Le procureur du roi au Châtelet, qui avait soutenu l'accusation, écrivit à Colbert que « de l'avis de tous Messieurs les Conseillers, il n'y avait

LE GHEVAUBR DE ROHÂN.

point de supplice assez grand pour expier le crime dudit Roux de Marcilly, lequel était si faible que Voii n'avait pu lui donner la question. »Ce crime était, d'après les termes mêmes du jugement, « d'avoir pris part à des négociations secrètes contre le service du roi et de TÉtat, et d'avoir tenu des discours pernicieux qui marquaient ses desseins abominables contre la sacrée personne de Sa Majesté^. » L'exécution de la sentence eut lieu le 21 juin 1669. En entendant la lecture qui lui en fut faite, Roux de MarctUy, qui avait tenté de ^ tuer dans la prison et qu'on avait dû apporter sur la place du Ch4telet, avoua a qu'il avait tout fait pour susciter des ennemis au roi. » Il ajouta, continue le procès-verbal de l'exécution, « qu il mouroit dans la volonté de persécuter le roi jusqu'à l'extrémité, puisqu'il poussoit à outrance ceux de sa religion, et que, s'il étoit encore en état, il n y auroit rien qu'il épargnât et qu'il ne fît pour cela. » Perdant tout espoir d'amener le coupable à d'autres sentiments et d'exciter son repentir, le lieutenant criminel donna Tordre d'exécuter la sentence. De Marcilly fut donc mis sur la roue ; mais la encore, il se livra aux mêmes emportements, et ses imprécations contre Louis XIV ne cessèrent qu'avec la vie^

1 Bibliothèque impériale. Mss. Lettres adressées à Colbert, 22 jaia 1669. — L'extrait même du jugement se trouve à la suite de cette lettre.

' Histoire de la tnarine* francise, par M. Eugène Sue, t. II, p. lli

Cinq ans s'étaient écoulés quand un aventurier du nom de Sardan s'engagea, par deux traités passés avec le prince d'Orange et le roi d'Espagne, à faire soulever qua^ tregrandes provinces, la Guyenne, le Languedoc, leDaupbiné et la Provence. Comme Roux de Marcilly, Sardan appartenait a la religion réforqnée. Originaire d'une petite commune du diocèse d'Uzès, employé, pour ses débuts, chez un de ses oncles, greffier de la Cour des Aides à Montpellier, nommé ensuite receveur des tailles au Puy, il avait été chargé d'accompagner à Paris des fonds que les États du Languedoc envoyaient au trésorier de l'Épargne. Arrivé dans la capitale, il dissipa cet argent en folles dépenses, notamment pour découvrir et faire sortir du couvent une demoiselle de Bretagne qu'il s'empressa d'épouser, la croyant riche, et qui n'avait rien. Après ces équipées, le séjour de Paris lui eût été dangereux. Il le comprît, passa en Flandre, et fut, bientôt après, condamné, par contumace, à la peine de mort. Il avait infiniment d'esprit et encore plus d'audace. A quels expédients eut-il recours pour obtenir confiance? Ou ne sait j ce qui est constant, c'est que, le 21 avril 1674, il conclut avec le prince d'Orange un traité où il se qualifia du titre de député

note, d'après les pièce? officielles des archives des afTaircs étrangères, Angleterre, 1668/ 2» partie, et de la Bibliothèque impériale, Mss. Lettres adressées à Colbert, 1669. — M. Eugène Sue ne donne pas Teitrait du jugement €ité plus b^t.

des confédérés de Guyenne, Languedoc, Dauphiné et Provence. Trois mois plus tard, le 23 juillet suivant, affublé des noms de Jean-François de Raulo/ seigneur comte de Sardan , vicomte de la Houssaye , il signait à Madrid, avec le marquis de Castel-Rodrigo, représentant du roi Charles II, un autre traité en quinze articles, reproduits en entier dans le Corps diplomatique *. D'après le préambule de ce traité, les quatre provinces qui en faisaient l'objet étaient écrasées d'impôts. Le préambule portait encore que le gouvernement français avait supprimé les Etats de Guyenne et de Dauphiné , énervé ceux de Provence , conservé la forme seule et l'extérieur à ceux du Languedoc, réduit tous les parlements au silence. Outré de ce traitement, ajoutait le préambule, « les habitants de toutes qualités desdites provinces, représentés par diverses personnes^ avaient résolu de demander la convocation des États-Généraux dans une ville libre. » Par les premiers articles du traité, qui en étaient aussi les plus importants au point de vue du négociateur français, le roi d'Espagne lui accordait une pension annuelle de cent mille livres, payable de mois en mois*, il promettait, en outre, de donner un demi-million de livres pour frais de premier soulèvement^ un million pour chacune des années suivantes et cent mille livres à un ha-

* Corps diplomatique, par Dumont, t. VU, p. 277 et suiv.

bitant de Bordeaux qui aiderait à s'emparer d'une place forte dans la province. L'article XI stipulait que si les confédérés parvenaient à former un État particulier ou une République, le roi d'Espagne leur continuerait sa protection, comme les rois de France avaient fait à l'égard des États de Hollande, sous des prétextes moins justes. Enfin, l'article XY était ainsi conçu :

«c Ledit seigneur de Sardan s'oblige de même, en qualité de syndic général des confédérés de la province de Languedoc et de député de toute ladite confédération, d'exécuter, d'ici à la fin du mois de septembre de cette présente année, ou plus tôt s'il est possible, un soulèvement de douze mille hommes dans les montagnes des Cévennes et Vivarez pour commencer à se rendre maître de tous les postes qui sont sur la rivière du Rhosne et de toutes les autres places qui se pourront surprendre par lesdits confédérés, en ladite province et autres voisines du corps de ladite confédération. »

Le gouvernement français eut-il alors connaissance de ce traité? Le noble comte de Sardan toucha -t-il longtemp la pension de cent mille livres que le roi d'Espagne lui accordait pour prix de sa trahison ? Il est difficile de répondre à ces questions. On voit toutefois, par une lettre que le maréchal d'Albret, gouverneur de Guyenne, adressa à Louvois, le 6 février 1675, qu'à cette époque,

Sardan continuait ses menées sous le nom de comte de

FoDcenade K Rien ne constate d'ailleurs, et c'est donH roage, que Tancien receveur des tailles du Puy ait subi plus tard le châtiment qu'il avait si bien mérité.

La conspiration la plus sérieuse qui ait été ourdie contre Louis XIV coïncida et se lia peutrétre avec les tentatives du prétendu comte de Sardan» Le nom du chevalier de Roban, qui en fut le drapeau, Taudace de l'entreprise tentée au milieu même des plus grands triomphes et des plus brillantes années du règne, ont donné à cette conspiration une certaine importance. Aucun historien n'en a pourtant, jusqu'à ce jour, exposé les détails. Deux relations manuscrites et officielles du procès, relations inexplorées jusqu'ici et se complétant l'une par Vautre, vont nous permettre de remplir cette lacune et de suppléer, sur ce point, au laconisme obligé des histoires générales ^.

* Lettres militaires sur le règne de Louis XIV ^ t. IV, p. 248.

^ Ces deux manuscrits sont la propriété de la Bibliothèque impériale. L'un, grand in-folio de 1150 pages, est intitulé : Procès de messire Louis de JRohan et de ses complices, 11 a apparteno ii Colbert dont il porte les armes. C'est un magnifique volume relié en maroquin rouge, entièrement recouvert d'ornements du goût le plus exquis. Il fait partie du fonds dit bOOColbert, où il occupe le n^ 326. Il conUent toutes les pièces de la procédure, moins le réquisitoire da procureur général.

L'autre manuscrit est désigné sous ce titre ; Procès criminel du chevalier de Rohan, C'est la collection de toutes les pièces du procès, minutées par La Reynie^ procureur général de la commissien extra-

ilDaire qui fut diarsée de Juger l'affaire. U eonUent^ ep ou^ VB

Le chevalier Louis deRohan était né en 1634. Samère^ Anne de Rohan, princesse de Gueméné, était, au dire des contemporains, d'une beauté incomparable, aussi spirituelle que belle et très-dé¥Ouée au cardinal Mazarin, qui lui accordait, de temps en temps, avec l'argent du roi bien entendu, des gratifications de cinquante mille livres ^ Admis aux jeux de Louis XIY enfant, le chevalier de Rohan devait s'attendre à occuper auprès de lui un des postes les plus élevés de la cour. Il avait bien un frère aîné, le duc de Montbazon, mais celui-ci d'un esprit étroit, inconséquent, bizarre, excitait toutes les inquiétudes de sa mère \ elle décida qu'il prendrait le second rang et que son ûls le chevalier aurait les grandes charges de la famille. Le roi lui-même n'avait de faveurs que pour ce dernier. En 1654, âgé de vingt ans, le chevalier de Rohan figura honorablement à l'attaque des lignes d'Arras. L'année suivante, il assistait au siège de Landrecies. Son père, Louis de Bourbon, comte de Soissons, grand veneur de France, sollicita pour lui, en 16S6, la survivance de sa chargé et vit sa demande agréée ^. Naturellement, ces préférences exas-

gtand nombre d( lettres de La Reynie à Golbert, au marquis de Sei^ gnelay, au Père Bourdaloue, etc., et diverses pièces émanées de la main des accusés. Ce manuscrit porte le n° 870 du fonds dit Supplément français,

^ Les carnets du cardinal de Mazarin, par M. Cousin; Journal des savants, n&vemhte iS SA y p. 696.

* Dictionnaire de la noblesse, article Rohan^

pérèrent le duc de Montbazon. Bientôt, perdant toute mesure, il fut exilé dans ses terres, passa à l'étranger, prit du service chez les Espagnols, et, de faute en faute, de folie en folie, finit par se faire enfermer dans un couvent de Belgique, auquel il tenta depuis de mettre le feu \

Quant au chevalier de Rohan, doué, suivant le marquis de La Fare, l'un de ses contemporains, de la plus grande mine, et Thomme le mieux fait de son temps, ami particulier du roi et grand veneur de France à vingt-deux ans, tout lui souriait. L'excès de sa prospérité fut recueil où il se brisa. Fier, hautain, sans empire sur lui-même, d'un esprit tranchant et blessant, incapable d'arrêter sur ses lèvres le sarcasme et le dédain, dùt-il en être la première victime, il se fit, comme à plaisir, l'instrument de sa ruine. L'insolence si connue dont il se rendit un jour coupable envers Louis XIV commença la série de ses fautes. Ils jouaient ensemble chez le cardinal Mazarin après être convenus que le perdant payerait en louis d'or. Le roi ayant gagné une assez grosse somme, le chevalier de Rohan lui compta d'abord sept ou huit cents louis d'or, et voulut achever de payer avec deux cents pistoles d'Espagne que le roi

^ Le prince infortuné ou histoire du chevalier de Rohan, p. 8 et sulv., in-12, 1713. — Ce livre est un des nombreux pamphlets du fameux Sandras de Courtils. H ne contient, en ce qui concerne le chevalier de Rohan, rien qui mérite croyance et digne d'éfre relevé.

refusa. « Puisque Votre Majesté ne les veut pas, dit alors le chevalier de Rohan , elles ne sont bonnes à rien, » et il les jeta brusquement par la fenêtre. On ajoute que Louis XIY s*étant plaint au cardinal, celui-ci aurait répondu : « Sire, le chevalier de Rohan a joué en « roi, et vous en chevalier de Rohan *. »

Cette action, que la réponse du cardinal Mazarin dut rendre plus désagréable encore au jeune roi, n'était pas de nature à être facilement oubliée. Le chevalier de Rohan se conduisit d'ailleurs de manière à ne pas se la faire pardonner. Loin de trouver un avertissement dans Texcès de ses imprudences, il grossissait sans cesse la liste des ennemis'que sa forfanterie et ses hardis propos sur tout et sur tous lui faisaient chaque jour. Un des prélats les plus remuants de son temps, qui devint plus tard archevêque d'Aix, Daniel de Cosnac, très-mêlé, vers cette époque, au mouvement de la cour, a tracé du chevalier de Rohan, qu'il avait connu, le même portrait que le marquis de La Fare. D'après Daniel de Cosnac, le chevaUer de Rohan, fier de sa bonne mine, s'était figuré que si madame la duchesse d'Orléans apprenait qu'il eût insulté le chevalier de Lorraine qu'elle haïssait, il n'est pas besoin de rappeler pour quels motifs, elle lui en saurait gré. Dans ce but, il chercha querelle au favori de Monsieur et se vanta de l'avoir frappé. Celui-ci ayant sou-

^ Mémoires du marquis de La fare; Rotterdam» 1116, p. 147.

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tenu le contraire, le chevalier de Rohan fut obligé de se rétracter, mais, le même jour, il écrivit à dix de ses amis pour maintenir la vérité de son assertion. Ce fut ia cause d'un nouvel éclat qui lui fît peu d'honneur. « Le chevalier de Rohan, ajoute l'archevêque d'Aix, était un homme d'un esprit dérangé, plein d'imaginations vagues, brave et magnifique. Il y aurait eu du bon en lui, mais par malheur, il n'avait jamais pu s'astreindre a quelque chose ressemblant aux usages, à la règle et à ce que les autres pensaient '. »

Cependant , malgré ses dérèglements , ses extravagances, ses fréquents éloignements de Paris et un mépris de la cour qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler, le chevalier de Rohan avait obtenu de Louis XIV la charge de colonel des gardes ] mais il ne sut pas mettre à profit cette faveur ^. On n'a aucuns détails sur les dispositions précises du roi à son égard. On sait qu'il fit la campagne de Flandre en 1667, puis la guerre de Hollande, en 1672. Deux ans auparavant, il s'était démis, sans doute à la suite de quelque nouveau mécontentement, ou peut-être d'un impérieux besoin d'argent, de la charge de grand veneur ^. Généreux et prodigue jusqu'à la folie, dépensant sa fortune en fêtes et en galanteries,

^ Mémoires de Daniel de Cosnac, t. H, p. 214. — Mémoires de La Fare, p. 145.

* Mémoires de La Fare, p. 147.

* Dictionnaire de la noblesse, article Rohan,

il surpassait les seigneurs les plus fastueux par la magnificence de ses habits, et n'écoutait plus aucun conseil , même de la part de sa mère , qui , le voyant courir à sa perte , essayait vainement de l'arrêter. Plusieurs des plus jolies et des plus grandes dames de la cour avaient attaché à leur char un cavalier si bien fait pour leur plaire. On citait parmi elles la beauté la plua célèbre de l'Europe, la duchesse de Mazarin, qu'il avait le premier enlevée à son mari ; on nommait encore Télectrice de Bavière, madame de Thianges, sœur de mar dame de MoDtespan , et madame de Mqntespan ellemême, mais avec moins de certitude que sa sœur. Où pouvaient aboutir tant de prodigalité et tan t de folies ? La mère du chevalier de Rohan avait jadis été obligée, pour soutenir sa maison, de solliciter les largesses de Mazarin. A partir du jour où, moins aimé à la cour, le chevalier s'était dégoûté et démis des emplois qu'il y occupait, il avait bien vite compromis son patrimoine. Après avoir fatigué sa famille de ses exigence et s'être brouillé avec sa mère, il emprunta et vécut d'expédients, accu^ sant tout le monde, comme c'est l'usage en pareil cas» du mal qu'il s'était fait, et sentant gronder au fond de son cœur ces sourdes révoltes, ces mécontentements de soi-même et des autres, qui mènent peu à peu aux ré-solutions désespérées.

Il y avait alors, à Rouen, un gentilhomme nommé Georges du Hamel, sieur de La Tréaumont, qui se

sas LE CHEVALIER DE ROHAN:

trouvait dans des conditions d'esprit et de fortune analogues à celles du chevalier de Rohan. Fils d'un maître ordinaire à la Chambre des comptes de Norman* die, sorti de Tarmée par esprit d'indiscipline, perdu de dettes, La Tréaumont cherchait le moyen de continuer ses débauches. On raconte de sa jeunesse une particularité annonçant un caractère violent. Le 5 janvier 1643, de graves désordres eurent lieu, on ne sait sous quel prétexte, au collège des Jésuites de Rouen. Le portier du collège ayant reçu un coup d'épée dans la mêlée, le parlement envoya sur les lieux deux huissiers et quelques soldats^ ceux-ci revinrent bientôt au palais en ramenant Fun des principaux mutins, qui n'était autre que Georges de La Tréaumont, soldat de la compagnie de RoncheroUes ^ La Tréaumont pouvait avoir alors environ vingt ans. Aucun document ne fait connaître les incidents principaux de sa vie de 1643 a 1674. Deux ans avant cette dernière époque, le duc de Saint-Aignan, gouverneur du Havre , ayant signalé a Louis XIV les germes d'un complot naissant, reçut du roi la' réponse suivante, datée de Versailles, le 14 septembre 1672 : « Vous m'avez fait plaisir de me mander par ce gentilhomme ce que vous avez découvert du

^ Registre secret du parlement de Normandie; S ianyier 1643. — Je dois cet extrait à Tobligeance de M. Floquet, le savant et consciencieux auteur de Y Histoire du parlement de Normandie, des Études sur la vie de Bossuet, etc.

dessein de la personne nouvellement arrivée au Havre, II est bon de la faire observer pour être averti de tout, mais il ne faut pas Tempécher d'exécuter sa commission, ni la compagnie qu'elle attend d'aller où il lui plaira. Au contraire, il né faut pas que vous fassiez semblant de rien voir ' . »

La Tréaumont était-il du complot que le duc de Saint-Aignan avait dénoncé au roi? Dans ce cas, les circonstances ayant sans doute paru peu favorables aux conspirateurs, ils attendirent. Des documents officiels contemporains établissent que la Normandie était alors en proie à une agitation assez vive, à cause d'une imposition sur les propriétaires de bois, imposition dite du Tiers et Danger^ et qui, remise en vigueur depuis quelques années, soulevait les réclamations de tous ceux qu'elle atteignait ^. Le premier président du parlement de Rouen, Claude Pellot, à qui l'imposition du Tiers et Danger occasionnait les plus grands embarras, écrivait

* Œuvres de Louis XIV y t. V, p. 500.

' Mémoires concernant les impositions et droits , par Moreau de Beaumont, t. IV, p. 246. — « Le Tiers, dit M. Ghëruel dans son I>ictionnaire historique des institutions , mœurs et coutumes de la France, tirait son nom de ce qu'il s'élevait au tiers du prix de vente. Dans les contrées où ce droit existait, on ne pouvait faire de vente saus autorisation royale, et pour l'obtenir on donnait encore le dixième do prix total de la vente : ce dixième était ce qu'on appelait spécialement danger. H y avait des bois soumis au tiers sans danger, et d'autres au danger sans tiers, »

Sd4 LE CHEVALIER DE ROHAN.

à Colbert, au mois d'août 1672 : « L'oa demeure d'accord que ceux qui ont payé le droit par le passé, ou qui y ont été assujettis, ne peuvent pas s'en exempter, quoiqu'ils aient esté longues années sans le payer, par la négligence des officiers ou autrement; mais l'on trouve rude d'obliger à ce droit (qui va à près de la moitié du revenu des bois) ceux qui ne Ton jamais payé, et qui s'en trouvent exempts par une possession immémoriale. » Quelques jours après, le président Pellot allait porter au roi les remontrances verbales du parlement de Normandie, au sujet du Tiers et Danger '. Et ces remontrances ne furent pas infructueuses, car un édit du mois d'avril 1673 supprima ce droit en stipulant toutefois que les propriétaires de bois dans la province auraient à payer, en compensation, certaines sommes arrêtées en Conseil, Mais le nouvel édit provoqua lui-même des difficultés sans nombre, sur lesquelles nous devrons revenir, et dont le parlement de Normandie eut à s'occuper encore longtemps *.

Pendant que l'impôt du Tiers et Danger agitait ainsi la Normandie, d'autres provinces du littoral, la Bretagne et la Guyenne éprouvaient des inquiétudes analogues et supportaient impatiemment les cbarges de la guerre. La Tréaumont épiait ces dispositions qu'il comptait bien

i Correspondance admnutrative sous Louis XIV, t. II, p, 166 et 186.

* Mémoires sur les impositions et droits^ t. IV, p. 246<

LE CHEVALIER m EOHAN. 235

exploiter à son profit. Il s'était, j'ignore à quelle occasion, lié avec le chevalier de Roban, dans Tespoir de trouver en lui, par suite de la défaveur dans laquelle il le savait tombé depuis quelques années, des germes de mécontentement, peut-être môme de révolte. Son instinct ne Tavait pas trompé. Courageux, insinuant, plein de décision, il s'était bientôt rendu nécessaire au chevalier de Roban, et avait 0ni par en faire le chef nominal d'une conspiration qui ne se proposait rien moins que le renversement de Louis XIV, la convocation des Etats-Généraux, la proclamation d'une république bâtarde, imitée de celle de Hollande, et, pour en venir à ces fins^ l'introduction des Espagnols dans quelques forteresses maritimes. Redoutant les indiscrétions, craignant que quelqu'un ne s'emparât de l'esprit du chevalier de Roban , La Tréaumont ne le quittait pas un instant. Le chevalier de Roban allait souvent, à cette époque, chez M. d'Olonne, une des maisons du temps où, suivant ses propres expressions, l'on frondait le plus; mais il s'observait beaucoup , parlait peu , et l'un de ses domestiques cita plus tard ces mots de lui, au sujet des réunions qui avaient lieu chez M. d'Olonne : a Je suis sage comme un Gaton^ je connais les canards privés ^ »

* BibliotlièqQ^ Impériale. Mss. 500 Colbert, n^ 226. —/n/errogatoire de Pierre Baurguignet,

Si confiant que fût La Tréaumont dans les dispositions de la noblesse noimande, il reconnaissait néanmoins la nécessité de se concerter avec les Espagnols, sans Taide desquels on ne pouvait rien entreprendre. Il fallait pour cela un intermédiaire discret qui pût se rendre à Bruxelles sans éveiller les soupçons du lieutenant général de police. La Tréaumont se chargea d'amener au chevalier de Rohan un personnage qui devait s'acquitter de ce rôle à merveille. Il avait connu à Amsterdam un vieillard singulier, François A£Bnius Van den Enden, ancien maître de Spinosa, qui enseignait la philosophie, la poésie, la médecine, la chirurgie, le droit canon, le droit civil, l'hébreu, le latin, le grec, sans compter plusieurs autres langues, et qui avait ^ disait-il, un secret pour écrire aussi vite que la parole. Après avoir pris de cet homme universel, mais sans beaucoup de profit, des leçons de philosophie, La Tréaumont lui avait emprunté, en 1669, de l'argent pour retourner en France. Forcé, à son tour, de quitter la Hollande où:, malgré sa science, il mourait de faim avec sa famille, Affinius Van den Enden était venu à Paris en 1671 \ dans l'espoir d'y tirer meilleur parti de ses connaissances aussi nombreuses que variées, et il avait fondé, dans le quartier de Picpus, au faubourg Saint-

1 Bibliothèque impériale. Mss. 500 Colbert, n<> 226. Interrogatoire de Van den Enden, i^, 16, 162, 1017, 1084.

Antoine, une sorte de lycée qui portait, dit-on, cette inscription : Hôtel des Muses K A peine arrivé. Van den Enden s'était mis en quête de La Tréaumont pour lui redemander son argent. Ils avaient autrefois agité la question de savoir comment on pourrait établir en France une république*, ils revinrent a plusieurs reprises sur ce sujet- Montrant a Van den Enden une carte de Normandie, La Tréaumont lui disait que le faible de ce côté était Quillebeuf ; que le maréchal d'Ancre, avait, du temps de sa faveur, songé à fortifier cette place, mais qu'il n'avait pu effectuer son dessein *, qu'une fois maître de ce point, rien ne serait plus aisé que de soulever toute la Normandie •, qu'il avait voulu l'essayer en 1657 avec le maréchal d'Hocquincourt, en 1659 avec le comte d'Harcourt, et qu'il tenterait volontiers l'aventure une troisième fois sous les ordres du chevalier de Rohan, qui ne demandait pas mieux. De ces confidences à une affiliation il n'y avait pas loin. Peu de jours après^ La Tréaumont conduisit Van den Enden dans une maison de la place Royale où il demeurait avec le chevalier de Rohan. A quelque temps de là (c'était vers Tépoque où Louis XIV déclara la guerre à la Hollande), Van den Enden s'étant rendu à Amsterdam pour ses affaires, fut chargé par le chevalier de Rohan d'y offrir ses services aux Espagnols qui ne les accep-

^ Lettres historiques , parPellisson, t. Il, p. 170.

138 L£ CffilVALIf» DG ROHAN.

tèreot pas. Deux tus se passèrent à attendra une occasion bvorable. Au mois d'avril 1674, le chevalier de Robao et La Tréaumont la trouvant trop lente i venir, se décidèrent à la provoquer. Dans cette intention, La Tréaumont écrivit au comte de Monterey, gouverneur espagnol à Bruxelles, une lettre par laquelle il lui demandait de faire embarquer sur la flotte hollandaise six mille Espagnols, des armes pour vingt mille hommes, des outils pour faire le siège d'une forteresse, deux millions d' aident, et de diriger cette flotte sur les côtes de Normandie où elle serait rejointe par six gentilshommes, dont quatre resteraient en otage à hord, tandis que les deux autres mettraient les Espagnols en possession de Quillebeuf, jusqu'à ce qu'on pût leur donner en échange le Havre ou Abbeville. La Tréaumont ajoutait que la Normandie était prête à se soulever dans le but de s'organiser en république. Sa lettre n'étant pas signée, il priait le comte de Monterey, au casoîi la proposition qu'elle contenait lui serait agréable, de fiûre mettre sans délai dans la Gazette de Bruxelles^ à l'article Paris, que le roi aUait faire deux maréchaux de Fiance, et à l'article Bruxelles que l'on y attendait un cuunicr venant d'Espagne.

l.a sali'^riction du chevalier de Rohan et de La Tréau-

uioiit dut litre grande quand ib virent, peu de temps

iiurùs. (l's lieux nouvelles reproduites dans la Gazelle

M. 11 ne restait plus qu'à envoyer quelqu'un

LE GHEVÀLIEtl DE RORAN. 239

de confiance au comte de Monterey pour s'entendre avec lui sur les détails du projet dont ils Pavaient en-tretenu. Van den Enden fut encore choisi pour cette délicate mission. Le conspirateur de soixante-*qu«torze ans partit pour Bruxelles au commencement de septembre. Il vit d'abord le comte de Monterey qui lui dit en Tabordant: a Vous tardez bien à venir, je vous croyais morts. » Le lendemain, Van den Enden lui expliqua, dans une longue conversation, le plan, les ressources et les moyens d'action du chevalier de Rohan et de La Tréaumont* Le comte de Monterey avait cru que le cbef de la conspiration était le duc de Rohan lui^ même. Van den Enden lui répondit que le chevalier de Rohan dont il s'agissait était de la même maison et fils de madame de Gueméné, ajoutant que c'était « un brave cavalier et que la noblesse n'hésiterait pas à lui obéir. )) Quant à La Tréaumont, c'était , dit-il , « un gentilhomme qui avait du crédit en Normandie. » Le comte de Monterey accueillit ces ouvertures avec un plaisir marqué. Il répondit que l'affaire lui tenait plus a cœur qu'à ces messieurs , et qu'il aimerait mieux avoir Quillebeuf que de reprendre toutes les places dont Louis XIV avait dépouillé le roi d'Espagne, mais ïue le moment était mal choisi, la flotte hollandaise se trouvant alors dans la Méditerranée pour favoriser ceux qui voulaient y établir une république à l'égal de celle de Venise 5 qu'il avait attendu tout Tété, et que

tout ce qui avait été demandé pour les besoins de Fentreprise se trouvait à bord. Il ajouta qu'au surplus ces messieurs voulaient trop d'argent, qu'un million lui paraissait bien suffisant, et qu'encore aurait-il besoin d'écrire au roi d'Espagne pour ^l'obtenir, mais qu'il n'était pas si pauvre qu'il ne pût envoyer cent mille livres pour commencer, ce qu'il ferait aussitôt que deux gentilshommes seraient venus se concerter avec lui. U se proposait d'ailleurs de parler préalablement de l'affaire au prince d'Orange, ne voulant rien entreprendre sans ravoir consulté. Examinant à son tour la position de Quillebeuf sur une carte, le comte de Monterey avait reconnu que l'on pourrait bien en effet, une fois installé dans la place, détacher six cents cavaliers sur Versailles, et s'emparer, par un hardi coup de main, de toute la famille royale.

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