‹ Énigmes des rues de ParisChapitre 3 sur 6 · IG · texte numérisé non relu

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versant la contrescarpe du Temple, allait joindre le ruisseau de Ménilmontant ; puis, ainsi déchargé, il ressortait à ciel ouvert, pour s'engager dans l'espèce de ruelle qu'on lui avait ménagée derrière les maisons de la rue du Vertbois. Le tracé des rues Notre- Dame -de-Nazareth et Neuve -Saint -Martin marque encore la ligne qu'il suivait ainsi.

Tout au haut de cetle pente, à un endroit où il avait du déverser quelques filets d'eau pour arroser de nouvelles cultures, et par contre aussi s'alimenter à ces fonlaines y que rappelle encore le nom d'une rue voisine 1 , il avait été enjambé par une petite passerelle, qu'on avait appelée le Pont-aux-Biches , à cause de l'enseigne des Biches qui se trouvait tout près, et dont le souvenir se retrouve encore dans un autre nom de rue*.

Au bas de cette pente, ainsi descendue, le

* La rue des Fontaines, où s'établirent, en 1620, les filles de la Madelaine, dites Madelonnettes, dont le couvent est devenu une prison.

* Auprès, sur le rempart, était un moulin, non pas k eau, car notre ruisselet n'eût pas été de force k le faire tourner, mais k vent. Il servit de corps de garde k l'époque des troubles de 1649. [V. les Registres de V Hôtel de Ville pendant la Fronde, publiés par M. L. de Lincy, t. I, p. 310.)

ruisseau ou Vaiyuu rencontrait la rue Saint- Martin, et, comme il lui arrivait pour toutes ces grandes voies, il disparaissait sous terre afin de lui faire passage. A quelques pas de là, on le retrouvait serpentant derrière le vaste terrain dont une cour des Miracles, la cour du roi François, occupait une partie, tandis que le reste était réservé à ce grand hôtel Saint -Chawmont qui fut acquis, au xvn e siècle, par les filles de Y Union chrétienne. Une rue suit encore les sinuosités que décrivait ici le ruisseau. C'est la rue du Ponceau t bâtie en 1605, au-dessus même de l'égout, lorsque Fr. Miron l'eut fait voûter à ses frais Elle doit le nom qu'elle porte au petit pont, poncel ou ponceau , qui se trouvait à son extrémité et qu'on avait jeté surl'aigou pour laisser passer la rue Sain l -Denis.

Ici notre cours d'eau disparaissait encore ; il s'engouffrait sous les constructions qu'avait entreprises H. Aubryot, pour assainir cette partie de la ville , lorsqu'on l'avait enfermée dans l'enceinte de Charles VI *. Il ne reparaissait plus qu'assez loin de là. On le

1 Registres de la Ville, t. V, p. 300.— Jaillot, Quartier Saint-Denis , p. 42.

* Sauvai, t. I, p. 248.

voyait suivant sur la droite une ligne un peu détournée de son premier tracé, c'est-à-dire dans la direction de la rue Saint-Sauveur, et de cette autre, à la suite, que sa situation à l'extrémité de Paris avait fait appeler alors rue du Boul-du-Monde , tandis que le passage du ruisseau la faisait aussi nommer rue des Aigoux. Elle prit ensuite le nom de rue du Cadran qu'elle a perdu dernièrement pour accepter en commun avec celle dont elle est la prolongation, le nom de rue Saint-Sauveur.

Le ruisseau arrivait ainsi jusqu'à la grande rue Montmartre ; il en descendait un peu la pente jusque vers la maison qui, au xv e siècle déjà, avait deux Saumons pour enseigne 1 , et dont le passage de ce nom a pris la place. Là, s'étant grossi des eaux qui venaient des

i V. la pièce gothique si intéressante pour l'histoire des enseignes du vieux Paris : Le Mariage des quatre fils Hémon et des filles Dampsimon, On y voit que vers 1530, il existait une enseigne des Deux Saumons près la porte Montmartre. Or, cette porte, située près de la rue du Bout-du-Monde , touchait à l'emplacement du passage actuel, magnifique propriété du général Ben-Ayet, qui s'est exilé plus ou moins volontairement de Tunis avec cinquante-trois millions. [La Presse, :J1 août 1853 ;— ÏIndepend. belge, 1 décembre 1853.;

Halles, il s'engouffrait sous terre, à l'endroit où s'ouvre aujourd'hui la rue Mandar, et où l'entrée du grand égout, longtemps béante, donna passage aux bustes de Marat et de Saint-Fargeau, quand le peuple en fit justice après thermidor 1 .

On pourrait croire que le ruisseau va dès lors suivre la pente qui mène vers la Seine et disparaître tout à fait; point du tout. Il remonte par un conduit souterrain vers les Fossés de la porte Montmartre *, situés alors à un endroit que le nom d'une rue indique encore; puis, après les avoir franchis, après avoir recueilli le tribut de ses affluents de la Butte Saint-Roch et des environs 8 , il prend la direction du faubourg jusqu'à la hauteur à peu près de la rue de Provence actuelle. Il y rencontre le cours d'eau descendu de Mont-

1 G. Duval, Souv. thermidor., t. 11, p. 28.

2 Parent-Duchàtelet a reconnu comme nous que telle était la direction suivie par l'égout (Hyg. publique, t. I, p. 183).

3 Ces affluents étaient d'une grande abondance, si Ton en juge par l'énorme quantité d'eau qui fut trouvée lorsqu'on bâtit la Bourse : « Les fondations de cet édifice, lisons-noii3 dans un rapport de M. H. de Thury, à la Chambre, le 21 mai 1821, ont été construites dans l'eau, dans le lit d'un ancien cours iU rivière. »

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niarlrc. pour coulinuer celui de Ménilmoutant, ruisselet à deux branches dont l'une inclinant vers la gauche, comme l'indique fort bien le plan de Mérian, se jetait dans les fossés de la porte Saint-Martin, tandis que Vautre, celle dont nous parlons, dérivait directement de la butte vers le faubourg. C'est à celle-ci , que notre courant descendu de la ville unit ses eaux ou plutôt ses fanges. Ils ne forment plus qu'un même ruisseau, lequel, après avoir longé l'enclos de la Grange-Bataillèe ou Batelière', suivi la ligne dont la rue de Provence

* Le vrai nom est Bat aillée; cette grange, en effet, avait été fortifiée, crénelée; or, c'est ce. que Bataillata veut dire en bas latin. (V. notre Paris démoli.. 2 e édit., p. 236-237.) Plus tard, à cause du cours d'eau qui serpentait à Tentour, son nom put devenir ce qu'il est encore. Le ruisseau, en cet endroit, pouvait presque porter bateau. Dans le rapport cité tout, a l'heure, M. H. de Thury rendit compte des obstacles qui en résultèrent pour les fondations de l'Opéra: « Au lieu d'un fond solide, dit-il, on rencontra à cinq ou six mètres de profondeur, le lit d'un ancien cours d'eau, et des sables d'alluvion qui obligèrent de piloter, etc. » {V. plus bas, p. 37, note 1.) P.-Duchâtelet dit (Hyg. pub., t. I, p. 177) que cette particularité du terrain nécessita,pour la construction du mur qui sépare le théâtre de la salle, une dépense de 80,000 fr. v< Nul doute, ajoute-t-il, que ce ruisseau n'ait été plus considérable qu'on le pense généralement. *

marque encore le tracé, coupé le Loueur chemin de l'HoUl-Dieu, notre Chaussée d'Antin d'aujourd'hui; et après s'être engagé dans cette ruelle des Aigoux qui est devenue la rue Saint-Nicolas-d'Antin, finit par arriver, à travers les terrains vagues dont les Champs- Élysées tiennent la place, jusqu'à la Seine, bien au delà de Y Abreuvoir l'Évêque, à la hauteur à peu près de l'Ile des Cygnes. Chemin faisant, plusieurs petits ponts l'ont enjambé, entre autres le Pont-Arcans, sur le chemin de rilô tel-Dieu, et, vers le milieu des Champs- Elysées, celui qu'on appela Pont-d'Antin lorsqu'à la fin du xvu c siècle il eut été rebâti par les soins de M. le duc d'An tin, à qui Ton devait aussi la fameuse Chaussée indiquée tout à l'heure, et qu'il avait fait jeter sur le marais, entre le derrière de son hôtel 1 et les Porcheron$.

Le ruisseau se perdait ainsi dans la Seine bien au-dessous de la ville. En lui imposant cette direction, on avait agi prudemment et

1 Le Pavillon de Hanovre, situé vis-à-vis la C haussée- d' A ntin. en est le dernier reste. Il a été bâti, en 1757, pour le maréchal de Richelieu, à qui l'Iiutel appartint après M. d'Antin.

tout à lait dans riulérét de la salubrité publique. Cette masse d'eau fangeuse, charriant jour et nuit des tombereaux d'immondices, aurait certainement, si on Petit fait dérivera un autre endroit, vers le Pont-Neuf ou le Louvre, par exemple, infecté, empoisonné les eaux du fleuve, au point de les rendre d'un usage impossible pour une partie des habitants. Peut-être,- dès le xv e siècle, cette considération avait-elle été Tune des causes qui avaient fait supprimer le déversoir du Pont- Perrin, dont l'un des inconvénients était de se trouver ainsi en amont de la ville.

C'était bien assez que le ruisseau fangeux empestât au passage les quartiers qu il traversait et qui formaient une des parties les plus populeuses de Paris. Il y entretenait par ses miasmes les contagions qui décimèrent pendant si longtemps la grande ville. Quand la peste venait s'y abattre, on la voyait poindre d'abord dans les rues dont le ruisseau, par son infect voisinage, faisait d'avance un foyer de pestilence. C'est près de l'égout du Ponceau que Tune des contagions dont Paris fut désolé au xvi* siècle éclata avec le plus de violence : « J'ay ouy dire à l'un de nos devanciers, dit le médecin Ellain, qui

écrivait à Paris pondant la pesle do 1606 ! , que les massons qui batyssoient en une maison qu'il avoit près le Ponceau, moururent tous de la peste pour avoir tiré de quelques crevasses qui estoyent en une chambre de la filace ou des estoupes qui estoyent infectées de plus de sept ans, car il y avoit autant que la peste avoit esté à Paris. »

Quand Ellain parlait ainsi, en 1606, comme j'ai dit, les causes qui rendaient le péril des contagions plus imminent pour ce quartier du Ponceau n'existaient plus, par bonheur, mais c'était depuis une année seulement.

En 1605, en effet, François Miron, qui était alors prévôt des marchands, avait pris sur lui d'exécuter enfin la mesure si longtemps réclamée par la santé publique. Il avait fait voûter, comme nous l'avons dit *, toute la partie du ruisseau béante entre la rue Saint- Martin et la rue Saint-Denis ; et quoique ce fût une très-forte dépense, il l'avait acquittée de ses deniers.

Malheureusement ce n'était arrêter le mal

* Advis sur la peste, « duquel, dit l'Estoile (19 sept. 1006), on fait beaucoup d'estime. »

* Y. phi3 haut, p. 17.

que sur un bien petit espace, et ces quelques centaines de toises ainsi dérobées à l'infection n'étaient rien auprès de ce qu'il restait de terrains exposés à une pestilence permanente, 3,000 toises environ 1 ! Toutefois, l'exemple était donné, et, chose rare, quoiqu'il fût bon, ilfutsuivi. En 1609, en effet, nous trouvons la rue du Bout-du-Mondc * délivrée de legout qui lui avait si longtemps imposé ses infections et son nom. On Ta voûté là comme dans la rue du Ponceau. C'est du moins ce que tend à nous prouver le plan de Quesnel, daté de cette année-là; mais je ne sais trop si je dois l'en croire, car en même temps qu'il nous montre cet heureux changement dans

i Du côté de la rue Saint-Sauveur, l'égout était resté découvert ; aussi en cette même année 1606, au mois de novembre, la peste y éclata. « Neuf maisons de la paroisse Saint-Sauveur, lisons-nous dans le Journal de l'Estoile, furent frappées à la fois, lesquelles furent toutes vuidées en vingt-quatre heures de laditte maladie. » (Édition Champollion, t. II, p. 408.)

* Ce nom qui lui venait de ce qu'elle avait longtemps été tout près de l'enceinte de la ville, avait été figuré en rébus sur l'enseigne d'un cabaret. On y avait représenté un os, un bouc, un duc (oiseau), un monde (Saint-Foix, Essais sur Paris, 1706, in-]2, t. T, p. Mercure de France, août 1811. p. 2*23).

la rue du Cadran, il fait exister encore à ciel ouvert le ruisseau de la rue du Ponceau que François Miron avait fait voûter.

Jusqu'à la fin du xvn e siècle, on ne fit rien de plus pour s'opposer au mal et détruire ces foyers malsains. Il y eut seulement quelques arrêts de police, quelques ordonnances comme celle que nous avons trouvée dans les Registres du Parlement sous la date du 8 août 1656, et qui, relative aux fontaines, prescrit des mesures pour que les eaux venant des sources des prés Saint-Gervais pussent dériver jusqu'à Tégout et jusqu'aux fossés de la ville avec facilité et abondance 1 .

11 est probable que ces mesures furent

i En 1635 déjà, de pareils ordres avaient été donnés. Afin de faire arriver l'eau dans les fossés des nouvelles fortifications établies depuis la porte Saint- Antoine jusqu'à la porte Montmartre, le bureau de la Ville avait décidé qu'on taillerait et couperait partie des remparts plus éminents pour faire passer « les eaux qui descendent de Belleville. » On y eût trouvé l'avantage de remplir les fossés des nouvelles murailles, et de plus, « un moyen fort commode pour le nettoyement des marais. » Malheureusement les travaux n'allèrent pas vite; en 1639, « ce dessein n'étoit encore parachevé, pour ne dire guère advancé. » (Du Breul, Supplément du Théâtre des antiquité* de Paris, lfiflO, in-1 9 p. 72.)

])ien prises et que rien de ces eaux précieuses ne fut plus perdu pour Paris, au profit des maraîchers de Belleville et de Ménilmontant, dans leurs potagers, ou dans ces solitudes champêtres qui avaient vu en 1623 le sabbat des frères de la Rose-Croix , .

Le ruisseau coula dès lors à plein flot jusqu'au cœur de la ville, si bien que, grossi d'ailleurs de plus en plus par ses infects affluents des rues, il ne se trouva pas toujours à Taise dans l'étroite tranchée qu'on lui avait creusée pour lit. A tout instant il débordait, et ses immondices refluaient dans Paris. Aux endroits où le ruisseau voûté ne prenait jour que par des soupiraux, c'étaient de véritables inondations qu'on voyait tout à coup sourdre de dessous terre, ou plutôt c'étaient de véritables éruptions de boue.

Les pluies d'orage en faisaient des déluges. Au mois d'août 1667, une ondée torrentielle éclata sur le quartier du Temple; les ruis-

1 Dans un livret du temps, Effroyables pactions, etc. reproduit au t. IX de nos Variétés hist. et littér. (p. 290\ il est dit qu'il se rassemblaient « tantost dans les carrières de Montmartre, tantost le long des sources de Belleville, et là proposoient les leçons qu'ils dévoient faire en particulier avant de les rendre publiques, r

seaux remplis en un instant allluèreut au courant de Belleville ; il était engorgé, et le reflux des eaux ainsi repoussées vint inonder la ville. Les caves, les cours, les cuisines, les salles basses, les boutiques, furent submergées. La fille d'un marchand de vin, dont le cabaret se trouvait au coin de la rue Vieilledu-Temple et de celle des Quatre-Fils , remontait de la cave à ce moment; la force du courant qui faisait des marches de la (ave une véritable cataracte l'entraîna ; elle fut noyée 1 .

En 1715, le mal croissant tous les jours , on songea enfin à y porter remède ; ce ne fut que pour retomber dans un pire. « La ville, dit la Martinière *, fut obligée de détourner les eaux des égouts de la rue Vieille-du- Temple, qui rentroicnt plutôt qu'elles ne sortoient. On pratiqua une ouverture dans le fossé qui va depuis la rue du Calvaire jusqu'à la rivière, près le bastion de l'Arsenal. Ce remède, ajoute-t-il, occasionnoit un grand mal, qui arrivoit par les grandes averses, les-

i De Lamare, Traité delà police, 17*22, t. IV, p. 410, et Bonamy, dans les Mémoires de V Académie des insaipt., t. XVII, p. 588. t

* Dict. yéoqr., 172G, in-fol., art. Pauls.

quelles, en fournissant des eaux en abondance, entrainoient avec elles dans la rivière des immondices capables de fournir une eau malsaine dans les pompes du pont Notre- Dame. » On faisait ainsi renaître ce qui avait été l'une des causes de la suppression du ruisseau du Pont-Perrin, sous Charles VI.

Le seul parti à prendre pour couper court à tous ces inconvénients, à tous ces dangers, c'était de régulariser enfin ce fossé « aux pentes inégales, » ce ruisseau trop capricieux; c'était de remplacer ses berges que les pluies et les gelées minaient continuellement par de bonnes murailles et de solides voûtes de pierre; bien plus, c'était de ne pas même lui laisser le libre cours de ses eaux, mais de les contenir dans un ou deux réservoirs, qu'on ouvrirait à des époques fixes pour donner passage au torrent qui entraînerait avec lui, jusqu a la Seine, au-dessous de la ville, les immondices amoncelées.

Tout cela fut accompli, après trois ans de travaux, de 1737 à 1740, par les soins de M. Turgot, prévôt des marchands; de M. Le

* l Piganiol, Description de la ville de Paris, 1765, in-8°, t. IV, p. 384.

Camus, de l'Académie des sciences, qui lit exécuter tous les nivellements, et de M. Beausire le fils, architecte du roi, qui s'était chargé des constructions. On ne garda rien de l'ancien système, pas même l'emplacement sur lequel le premjer ruisseau avait tracé son sillon. « Le nouvel égout, dit Piganiol 1 , a été fait, pour la plus grande partie, dans un terrain nouveau, pour conserver un écoulement aux eaux descendantes des différents embranchements qui y aboutissent, et en même temps afin d'éviter, autant qu'il seroit possible, les fouilles à travers les vases et les terres infectées... Les sources qu'on a découvertes en fouillant les terres, ajoute-t-il, sont d'un bon secours pour l'égout ; elles le rafraîchissent continuellement par une nouvelle eau; on leur a laissé des barbacanes dans les assises courantes pour les y recevoir. »

Depuis les travaux exécutés de 1635 à 1 656, ces sources, dont la plupart venaient de Ménilmontant, avaient un cours plus régulier.

On leur avait creusé des rigoles le long des pentes, et, de distance en distance, il existait des réservoirs, dans lesquels on les amassait,

1 Piganiol, Description de la ville de Paris, 1705, in-8'S t. IV, p. 384.

afin de pouvoir, en cas d'engorgement, les lâcher à flots dans le canal encombré.

Un de ces réservoirs se trouvait au coin du chemin de Ménilmontant et de la rue qui devait son nom à la folie ou maison de campagne (follia) de l'ancienne famille de Méricourt ; un autre se voyaitun peu plus haut, tout près du point de jonction du même chemin de Ménilmontant et de la rue Saint-Maure, mais le plus considérable était proche de l'enclos de l'hôpital Saint-Louis , à l'angle de la rue Saint-Maure et du chemin de la Chopinette.

La rue Fmtainc-au-Roi ou des Fontaines-du- Ro\j 1 , ainsi qu'on la nomma longtemps, devait de s'appeler ainsi aux sources dont les plus abondantes suivaient, dans leur parcours, une ligne qui lui était parallèle. Le système de réservoirs dont je viens de parler était

1 11 s'y trouvait déjà au dernier siècle une grande manufacture, celle de porcelaine allemande, dirigée par Locré, dont les produits sont marqués de deux flèches. On y fît en 1773 le buste de M me du Barry. Les prix de Locré étaient excessifs. Il demanda pour ce buste 12,000 livres. M me du Barry écrivit sur le mémoire : « On les vend à Sèves (sic) six louis, et il demande 12,000 livres... M n,c du Barry donnera dix louis. » [M cl. des hiblioph., 1850, in-8°, p. 281U

excellent; aussi M. Turgot l'adopta- t-il pour compléter le sien. Il lui donna seulement de bien plus vastes proportions. Il en centralisa toutes les parties dans un réservoir général , où, dit encore Piganiol, « on gardoit l'eau pour rincer l'égout. »

On l'avait établi à la tete même delà branche principale, c'est-à-dire vis-à-vis la rue des Filles-du-Calvaire, juste à l'endroit qui, longtemps occupé par de vastes chantiers, sert aujourd'hui d emplacement au Cirque Napoléon. La ville avait acheté pour cela deux arpents de marais, qui appartenaient au grand prieuré de France. Le réservoir avait en longueur 35 tpises 5 pieds 4 pouces, et en largeur 17 toises 5 pieds 4 pouces; il ne contenait pas moins de 22,112 muids d'eau , qui venaient en grande partie des sources de Belleville. Un énorme puits fournissait le reste à laide de six corps de pompe.

Rien n'avait été négligé dans l'exécution de ce grand projet, si ce n'est de voûter l'égout dans toute son étendue. Partout où il ne semblait pas qu'il y eût danger à le laisser béant, c'est-ù-dire sur tous les points de son parcours qui ne traversaient pas des quartiers habités : dans le quartier de la Nouvelle-France,

par exemple, puis dans la Chaussée-d'Àntin, les Champs-Elysées,etc, il était encore découvert. C'était, à tous égards, un inconvénient grave, notamment à cause des accidents continuels qui en résultaient , puisqu'il n'était pas de jour où, comme par le passé, Ton ne trouvât embourbé dans les marais ! , ou même noyé dans l'égout quelque ivrogne qui y était tombé la nuit en revenant de Montmartre ou des Porcherons. Une ordonnance du mois de mars 1721 avait déjà signalé ces dangers *N©n n'en était donc que plus coupable de les laisser subsister en partie après les travaux de 1740. Il faut dire, cependant, qu'on tâcha d'y obvier peu à peu; les parties du cloaque qui étaient restées à découvert furent voûtées au fur et à mesure

* V. notre Pans démoli, 2 e édit., p. 245.

2 Le voisinage des marais rendait telle l'humidité dans ces quartiers, qu'au xvn e siècle il était impossible aux prêtres de Notre-Dame de Lorette de conserver les hosties, même en les mettant dans' une boite de cèdre. Cette chapelle n'était pas où se trouve l'église actuelle, mais rue Coquenard (Lamartine). La maison n° 54 en tient la place. Buyster, retiré tout près, avait sculpté les ornements de l'autel. (Mém. inéd. sur Vhist. des membres de VAcad. de peinture et desculpt., i. I, p. 289.)

que les habitations, attirées par le bon marché des terrains, se multiplièrent à l'entour ; aussitôt que le marais se faisait ville. Voici, du reste , comment l'article du Mercure d'août 1811 s'explique sur l'aspect général des travaux exécutés en 1737, et peu à peu complétés, comme nous venons de le dire.

On y montre d'abord les eaux du pré Saint- Gervais rassemblées dans leur réservoir, puis on ajoute : « Suivant la pente du vallon, M. Turgot fit au ruisseau un très-beau lit en pierre de taille, avec une berge sur toute sa longueur, qui rendit les réparations et les nettoyages plus faciles. Il recouvrit ce lit d'une voûte partout où les bords étaient habités; et l'on a continué ce soin, à mesure que de nouveaux bâtiments en ont suivi ou traversé le cours. »

Dans un petit livre, assez rare aujourd'hui, qui parut én 1750, sous ce titre : Le Voyage du clievalier île Cléville 1 , se trouve une description presque riante du cours de ce canal. Le chevalier vient d'admirer la porte Saint-Denis, il monte le faubourg jusqu'à la grille qui le fermait alors à la hauteur de la rue ac-

« Londres, 1750, in-li, p. 123-1 $3.

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tuelle des Pclitcs-Êcurm*. « Lorsque j'y fus arrivé, dit-il, je tournai à gauche; à ma droite, je vis un canal, où rouloit doucement un peu d'eau; il ne m'en fallut pas davantage pour me faire croire que c'était la Seine, pendant que ce n'est que Tégout dont M. de Turgot, prévôt des marchands, a, entre autres beaux ouvrages, embelli la capitale du monde. Je suivis le rivage, admirant les jardins et les palais qui le bordent jusqu'au faubourg Montmartre, où je vis que la rivière se perdoit à ma vue en passant sous un pont de pierre. »

Le chevalier exagère un peu lorsqu'il parle des jardins et des palais qu'il trouva sur les bords du canal ; les jardins n'étaient que des potagers, et les palais des masures de maraîchers. Les seules maisons remarquables qu'il put voir aux environs étaient l'hôtel du prince de Monaco *, situé sur la droite du chemin qui montait du faubourg Montmartre à la Croix-

1 Son nom venait des petites écuries du roi, dont un passageoccupelaplace.(F. Paris démoli, % e éd., p. 57.)

2 II existe encore en partie. C'est le n° 16 de la rue Cadet; le maréchal Clausel l'habita, et depuis quelques années, il est devenu le siège du Grand- Orient. Un peu plus loin, au n° 24, se trouvait la petite maison du duc d'Orléans. Collé parle d'un

C(ulel \ et, de l'autre cûté du faubourg, après avoir passé le petit pont, le fief seigneurial de la Grange-Batelière. Ce qu'il dit du canal et de la limpidité de ses eaux est le détail le plus curieux de sa petite description.

Malheureusement, et l'écrivain du Mercure est le premier à le déplorer, les travaux ne furent pas tenus en bon état. Vers la fin du règne de Louis XV, on ne veillait déjà plus à ce que le réservoir fût toujours fourni d'eau; on laissait les sources de Belleville se déverser d'un autre côté ; les pompes étaient détraquées; enfin tout ce vaste système se détruisit peu à peu, puis disparut tout à fait.

Il n'en restait presque plus rien en 1811, quand on voulut le reconstituer.

souper grivois qu'il y fit, le 16 octobre 1749 (F. son Journal, t. I, p. 124).

1 La rue Cadet n'était encore qu'une sorte de i?otne, et c'est môme par ce nom qu'on la désignait. Celui qu'elle porte lui vient du clos Cadet, près duquel, à l'endroit où elle s'élargit et devient une sorte de place, se trouvait une croix qui disparut à la Révolution. Le voisinage des Porcherons et du grand Salon de la rue Coquenard, en avait fait un quartier galant. En 1761*, les filles entretenues n'y manquaient pas IV. la p. 11 des pièces annexées à- notre brochure, les Lanternes, Paris, K. Dentu, 1854, in-S^,

Pour rendre au canal souterrain le cours qui lui manquait, on mit à contribution les premières eaux qu'ait amenées le canal de POurcq 1 , en même temps qu'on y laissa dériver, comme auparavant, à l'aide de barbacanes, les petits ruisseaux de Ménilmontant, de Belleville et de Montmartre. Aux saisons ordinaires, ces sources peuvent écouler toutes leurs eaux dans l'égout ; mais il peut arriver, notamment aux époques pluvieuses de Tannée, qu'elles soient grossies outre mesure, et que, ne trouvant pas à s'infiltrer avec assez de facilité dans le canal souterrain, elles débordent et s'épandent partout où elles peuvent \

Quand l'égout n'était ni voûté ni muré, elles y parvenaient toujours; maintenant, voûtes et parois leur sont un obstacle. Ne pouvant pénétrer à l'intérieur, elles se répandent au dehors, et inondent les environs.

' t De Vert, Précis histor. des canaux de VOurcq, 1814. in-4°, p. 5.

2 Les fondations des maisons de la Chausséed'Antin sont aussi un obstacle à leur écoulement. Ainsi arrêtées, elles forment de ce côté une espèce de lac souterrain. [Gaz. de Franc? du 25 mai 1850, art. de M. .T. Uamlinsson."

Les déluges souterrains des faubourgs Montmartre et Poissonnière dont je parlais en commençant, et qui m'ont amené à écrire ce long chapitre, n'ont pas d'autre cause.

L'administration s'est enfin émue de ce qu'ils avaient de menaçant 1 : des éludes sérieuses ont été faites, plusieurs projets ont été proposés *, et l'on s'est arrêté à celui du grand canal souterrain , aujourd'hui en voie d'exécution, qui doit conduire toutes ces eaux dans la Seine, au pont d'Asnières.

1 En quelques endroits, rue Drouot, par exemple, sur les terrains de l'ancienne Grange-Batelière, les eaux arrivent souvent au niveau du sol.

* Dernièrement encore, dans un mémoire lu au Cercle de la Presse scientifique, M. Tardieu proposait à cet effet un puisard artésien absorbant ou boit-tout.

EXIG,

De quelques noms de rues du quartier

Montmartre.

Lorsqu'on fit, en 1820, les fouilles nécessaires pour établir les fondations de la statue de Louis XIV, sur la Place des Victoires, on trouva des fragments d'épaisses murailles.

Qu'était-ce ? Renseignement pris, on reconnut que ce ne pouvait être que les restes des deux murs de revêtement des fossés de la ville ; un débris imprévu de l'enceinte de Charles VI «.

Paris, de 1383 à 1629, n'allait pas au delà,

1 F. à ce sujet quelques détails dans le Magasin pittoresque, t. IX, p. 67.

de ce côté. Le nom de la rue des Fossés-Montmartre, qui se trouve tout, près, n'est donc pas une étiquette banale , mais un souvenir précieux; elle a réellement été tracée sur remplacement des fossés, dont la ligne, en se continuant, traversait le Palais-Roval, décrivait en face du Théâtre-Français la cour-

bure, dont la petite rue du Rempart, récemment démolie, indiquait la flexion, puis allait rejoindre sur le bord de la Seine la Tour de bois à la hauteur des grands Guichets.

Pour bien sédifier sur les causes des variations de niveau si fréquentes dans ces quartiers; pour comprendre, par exemple, pourquoi la place des, Victoires, l'entrée de la rue Croix-des-Petits-Champs et une partie des environs du Palais-Royal sont d'un niveau supérieur à celui des rues Coquillière et du Petit-Reposoir , il ne faut pas perdre de vue la disposition topographique dont nous venons de vous donner une idée. Toute la partie gauche de la place, l'entrée de la rue Croixdes-Petits-Champs, le derrière delà Banque, l'extrémité de la rue des Bons-Enfants, étaient le sommet du rempart ! , et les rues avoisi-

* Là, comme en beaucoup d'autres endroits du rempart, il y avait eu des moulins. Le dernier sub-

nantes, telles que les rues Coquillière, du Petit-Reposoir, etc., se trouvaient naturellement en contre-bas; aussi n'ont-elles jamais pu être mises de niveau et se trouvent-elles toujours en pente *.

sistait encore en 1615, à l'entrée de la rue Coquillière. On le voit sur le plan 4e de Witt (Amsterdam, 1615).

i De là vient que le jardin du Palais-Royal est comme un fond de cuve, et que dans quelques-unes des plus anciennes maisons de la rue Croix-des-Petits-Champs, les rez-de-chaussée sont devenus des caves. Les remblais qu'il fallut faire pour établir l'espèce de chaussée en pente qui joint la rue Saint- Honoré à la place des Victoires, sont cause que le premier rez-de-chaussée du n°25 a disparu ainsi, ét n'est plus qu'un caveau où l'on s'étonne de retrouver des traces de peinture. Il en est à peu près de même au n° 21, Tune des plus vieilles maisons du quartier. Sous Louis XIII, avant que le Palais- Royal fût construit, elle existait déjà. C'était l'hôtel du riche financier La Baziniere, qui donna son nom à Tune des tours de la Bastille, où il fut enfermé, et ne put le laisser à sa maison. (F. Tallemant des Réaux, Historiettes, édit.P. Paris, in-8°, t. IV, p. 425,426, 442.) La reine d'Angleterre Thabitapendant l'hiver de 1662 Mém, de Montpensier,collect. Petitot, 2 e série, t. 43, p. 23). Puis ce fut un hôtel garni, portant le nom d'hâtel de Bretagne, qui passa plus tard à la maison qui fait face. Louis XV le choisit pour ses premiers rendez-vous avec la marquise de Pompadour, alors ma-

Il faut avoir cette complète connaissance des lieux pour bien comprendre aussi la mise en scène de l'un des principaux épisodes de la Saint-Barthélemy, le meurtre de la famille Caumont La Force. Il eut lieu de ce côté, « au fond de la rue des Petits- Champs, près le rempart, » dit une relation du temps *. Le père et le fils aîné tombèrent frappés à mort ; le plus jeune, qui n'avait pas été atteint, feignit pourtant aussi d'avoir été gravement blessé et se laissa dépouiller comme un corps mort. Le lendemain, sur le soir,un pauvre homme, lequel était marqueur au jeu de paume, qui subsista plus de deux siècles dans la rue Verdelet *, placée, comme

dame d'Étiolles. En venant ainsi mettre ses amours de roi à l'hôtel garni, il croyait être bien caché ; malheureusement, la seconde porte de l'hôtel, rue des Bons-Enfants, faisait face à l'hôtel d'Argenson. Il fut guetté par là, surpris plus d'une fois, et l'incognito de sa passion dévoilé. Madame d'Étiolles ne demandait pas mieux, et, qui sait, ce fut peut-gtre elle qui mit les curieux en campagne. {V. Biogr.' univers elle, art. Pompadouk.)

1 Elle a été publiée par de Mcyer, dans son curieux livre, Galerie philosophique du xvi c siècle, t. I. p. 375.

* J.-J. Rousseau en parle dans ses Confessions.

on sait, non loin de là 1 , vint voir ces cadavres étendus près des fossés. Tout en s'apitoyant, il s'approcha du plus jeune, et, comme il était pauvre, ainsi que je l'ai dit, il voulut lui prendre un bas de toile qui lui restait. L'enfant fit le mort de plus belle; mais, l'entendant qui disait : « Hélas ! celuici est bien jeune, quel mal pouvoit-il avoir fait ? » il leva doucement la tête et lui dit : « Sauvez-moi, je vous prie. » Le marqueur fut bien embarrassé, car les massacreurs étaient encore tout près, mais il n'hésita point pourtant. Quand les autres furent partis, il enveloppa le pauvre enfant d'un mauvais manteau, le prit sur ses épaules, et l'emporta ainsi, longeant le rempart jusqu'à

1 Comme sa parallèle, la rue Coquillière, elle donnait sur le rempart môme, et pour cela il n'est pas étonnant qu'on y trouvât un jeu de paume. Ces établissements, ainsi que tous ceux du même genre, mail, tir à l'arquebuse, etc., étaient placés, soit sur le rempart, soit auprès. De là vient qu'on a vu de notre temps encore des jeux de paume dans la rue Masarine, qui occupe, on le sait, l'emplacement des anciens fossés qui allaient de la porte de Nesle à la porte Buci. L'un d'eux, après la mort de Molière, devint la salle du Théâtre-Français. Le passage du Pont-Neuf l'a remplace.

l'Arsenal, où le jeune Caumont lui avait dit que logeait sa tante, madame de Biron.

Le faubourg qui commençait à cet endroit, était un des plus misérables de Paris ; c'était un véritable repaire de gueuserie 1 ; même lorsqu'il eût été englobé dans la ville, il eut encore grand'peine à changer d'aspect. On y construisit de beaux hôtels dignes d'aller de pair avec ceux qui se trouvaient dans le quartier voisin : avec l'hôtel d'Épernon* , par exemple, qui avait ses principaux bâtiments rue Plâtrière et ses écuries dans toute l'étendue de la me à laquelle Nicolas Pagevin avait donné son nom sous Henri III 3 ; avec

1 « Dans la rue des Fossés-Montmartre, ditTallemant dans ses Historiettes (édit. Monmerqué, in-12, t. JX, p. 23), il y avoit certains gueux fieffés qui s'étoient inipatronisés des aumônes de toute la rue, et qui faisoient un bruit du diable. »

« Ce fut ensuite l'hôtel d'Hervart, puis l'hôtel d'Armenonville. Les Postes y sont aujourd'hui (V. notre Promenade dans Paris, 3 e chap. de Paris dans sa splendeur.)

3 II était seigneur de l'ile Louviers, et trésorier général de la maison du duc d'Anjou et d'Alençon, frère de Henri III. Il se trouve nommé dans l'état des officiers du duc d'Alençon, daté du 5 avril 157e Mémoires de Nevers, t. I, p. 5981. Le graveur Fr.

l'hôtel de Châteauneuf, aussi, qu'on trouvait rue Coquillière ; et encore avec celui de Royaumont, son voisin de la rue du Jour.

Mais tout cela ne suffit point, l'arrivée des grands seigneurs ne fit point partir les pauvres diables.

Rue de la Jussienne, malgré le voisinage du palais d'Épernon, il y avait toujours un immense asile de gueux, la Cour- Jussienne; et dans le faubourg dont je parle, même lorsque le beau monde ne craignit plus autant d'y venir loger, il ne cessa de subsister un repaire du même genre, et non moins infect :

la Cour-des- Miracles, comme on l'appelait et comme on appelle encore l'espèce de cité, heureusement assainie et transformée, qui en occupe la place entre les rues Damiette et Thévenot 1 .

C h au veau avait eu pour mère une de ses parentes. (V. sa Vie par Papillon, publiée avec tant de soin par MM. A. de Montaiglon, Paul Chéron et Th. Arnauldet, 1854, in-8°, p. 7.)

1 c Pour y venir, disait Sauvai à l'époque dont nous parlons, il se faut souvent égarer dans de petites rues vilaines, puantes, détournées , pour y entrer, il faut descendre une assez longue pente, tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison de boue à moitié enterrée, toute chancelante de vieil-

Quand, à certains jours, on.se décidait à quelque grande mesure contre les envahissements de la gueuserie; quand il semblait utile d'écumer un peu la ville 1 ; c'est de ce côté qu'on venait faire rafle de vauriennes et de vauriens. Les uns étaient mis à la Salpêtrière, les autres étaient embarqués pour ,1e Canada, autrement dit la Nouvelle- France. Le quartier qui servait à peupler ainsi cette contrée en garda le nom.

Beaucoup de rues, ou plutôt de ruelles de ces parages, indiquent encore ce qu'elles devaient être alors. Parmi les adjacentes de la rue des Grands- Augustin* , jetez un coup d'œil sur la ruelle qui eut pour parrain Soly, ce gros homme, le plus gros des seize % dont l'obésité n'eut pu certes y passer 2 ; de l'autre

lesse et de pourriture, qui n'a pas quatre toises en carré, et où logent néanmoins plus de cinquante ménages, chargés d'une infinité de petits enfants, légitimes, naturels ou dérobés. »

1 V. le Roman bourgeois de Furetière, édit. P. Jannet, p. 311.

2 II était marchand près des SS. Innocents (Journal histor. de P. Fayet, p. 113). C'est lui qui, au mois de mars 1589, fut envoyé avec le conseiller Machault, dans la maison de P. Molan, trésorier de

PEpargue, rue des Prouvaires, pour y saisir « le beau

coté de la place des Victoires, voyez la rue Saint-Pierre-Montmartre, la rue des Jeûneurs aussi, et celle du Croissant, telles qu'elles étaient avant qu'on les eût un peu élargies, enfin la rue Saint-Joseph, et dites- moi si, . dans l'origine, il pouvait y loger d'autres gens que ceux dont je vous parle ici 1 .

Les pauvres y étaient encore en grand nombre à la fin du règne de Louis XI V. Pendant un rude hiver, la femme de Molière fit amener dans le cimetière Saint- Joseph ou du Petit-Saint-Eustache * et placer sur la large

et ample magot, v comme on lit dans \a.Ménippée, que ledit trésorier, qui n'avait que pour lui d'épargne et de trésor, y tenait caché. On y trouva trois cent soixante mille écus d'or, selon de Thou (Hist. univ., liv. xcv). Pasquier dit « huit vingt et tant de mille, » c'est-à-dire seulement cent soixante mille, c'est plus probable, d'autant que la somme est assez belle déjà. « Y eut-il jamais, s'ccrie-t-il, je ne diray pas un fluz, mais torrent de grande fortune à un clin d'œil tel que celuy-la. > (Lettres de Pasquier, in-fol., t. II, p. 382.)

1 En 1699, on découvrit toute « une nichée de voleurs rue S aint-Pierre-Montmartre. » (Lettres de l'abbé Viguier, dans les Mélanges des biblioph. 1856, in-8°, p. 271.)

«Il devait ce nom à la grande église dont 6a chapelle était la succursale, et il le transmit à la rue

dalle qui servait de tombe à son mari une cinquantaine de fagots, auxquels on mit le feu pour que les plus malheureux parmi cette populace besogneuse vinssent se chauffer 1 .

On sait que ce pelit cimetière, où La Fontaine reposait aussi, est maintenant, de même que la chapelle dont il dépendait, remplacé par un marché. La rue Saint-Joseph s'était d'abord appelée rue du Temps-Perdu , nom significatif comme beaucoup d'autres de ce même quartier : il renseignait tout d'abord sur les habitudes de la population fainéante que vous deviez y trouver, comme un peu plus bas le nom de la rue du Bout-du-Mondc vous avait avertis de ne pas pousser plus loin; pendant que celui de la rue Breneuse *,

voisine, qui s'appelle encore rue Neuve- Saint -Eus* tache. Elle s'était auparavant nommée rue du Milieu* des-Fossés, puis rue Snint-Côrne t sans doute parce que les chirurgiens, carabins de Saint Côme, ainsi qu'on les appelait, étaient tenus d'y venir jeter, comme aux autres voiries, le résidu de leur palette, les ordonnances l'exigeaient.

i Titon du Tillet, Parnasse français, 1732, in-fol..

* Le nom de rue Breneuse indiquait qu'elle faisait dignement suite à la rue Merderct, dont par un contre-sens euphémique on a fait la rue Verdelet.

aujourd'hui la rue du Pelit-Reposoir, et celui de la rue Vide-Gousset 1 vous conseillaient et de prendre garde aux immondices et de vous défier des passants

«Elle s'appelle encore ainsi. Quand, au commencement du siècle, elle menait de la Bourse, qui se tenait dans l'église des Petits-Pères, à la Banque, établie alors à l'bôtel Massiac (n° 2 de la rue des Fossés-Montmartre), ce nom de rue Vide-Gousset pouvait passer pour une épigramme. Le passé prêtait une méchanceté au présent, et ce n'était pas la première fois qu'on en faisait la remarque. En 1770, on s'était spirituellement servi de cette malice contre le contrôleur des Finances. Nous lisons dans les Mémoires secrets, sous la date du 8 mars de cette année-là : « Il existe dans Paris une petite rue, près la place des Victoires, qu'on appelle la rue Vuide- Gousset; un de ces jours, on a trouvé ce nom effacé, et l'on y avoit substitué la rue Terrai. »

*Le malheureux poëte Vergier, ami de La Fontaine, n'éprouva que trop combien il était dangereux de passer, sur le tard, en ces quartiers. Dans la nuit du 23 août 1720, des bandits, commandés par le CraqueuTj lieutenant de Cartouche, le tuèrent rue du &out-du-Monde. Le bruit courut que les assassins, apostés par le Régent pour tirer vengeance, en son nom, de l'auteur des Philippiques, La Grange-Chancel, avaient tué Vergier parce qu'ils l'avaient pris pour le satirique. Les aveux du Craqueur, avant son supplice, le 10 juin 1722, prouvèrent combien cette calomnie avait été gratuite.

Telle terre, telle population : c'est ce qu'on pourrait dire de ce quartier à son origine, surtout pour la partie qui va de la rue de Gléry et de la rue Neuve-Saint-Eustache jusqu'à la rue Saint-Denis. Ce ne fut, jusqu'à la fin du xvi* siècle, qu'un énorme amas d'ordures de toutes sortes entassées là par vingt générations.

Il ne faut pas oublier de rappeler à ce sujet que la grande ville avait ainsi à quelquesunes de ses entrées principales de petits Montfaucons en diminutif, qui, à force de s'étendre, étaient arrivés à lui former une sorte d'infecte ceinture. En dehors de la porte Saint- Honoré, placée alors, comme je vous l'ai dit, à l'endroit où débouche la rue de Richelieu, se trouvait la butte Saint-Roch, qui était, elle aussi, un monticule d'immondices. De l'autre côté de la Seine, au sud-est, à proximité de la Porte Bordet, ou Saint-Marcel, s'élevait une autre butte de même formation *. Ce copeau, pour le désigner par l'ancien mot qui signifiait butte, et que nous retrouvons encore

i Une anecdote que raconte Tallemant (Historiettes, êdït. in-12, t. III, p. 7) ne laisse aucun doute sur la manière dont cette butte s'était formée.

sur l'écrileau d'une rue de ce quartier, est devenu le montueux labyrinthe du Jardindes-Plantes. Les exhalaisons malsaines qui s 1 échappaient de cet amas de gadoues, et qui portent depuis très-longtemps le nom spécial de moffettes ou mouffettes, avaient fait donner à la longue rue qu infectait leur voisinage le nom de Mouffetard, qui renferme en lui son étymologie véritable, bien qu'on lui en ait cherché une foule d'autres. Or, le chemin qui se trouvait sur le versant méridional de l'autre monticule, pour lequel nous avons fait cette digression nécessaire, et que nous désignerons désormais par le nom de bulle Bonne- Nouvelle, qu'il garde depuis le xvii e siècle, avait aussi reçu primitivement cette appellation significative de Mouffetard l .

* La Tynna le dit positivement dans son excellent Dicl. des rues de Parus (1816, in-12) , ainsi que Hurtault et Magny, Dict. hist, de la ville de Paris, (1779, in-8<\ t. IV, p. 312). — On trouve, sur la formation de cette butte, une note on ne peut plus curieuse, dans le livre de Parent-Duchâtelet, (Hygiène publique* t. î, p. 180-181 .) « Les fouilles, dit-il, faites cette année (1824) pour asseoir les fondations de la nouvelle église de Notre-Dame-deBonne-Nouvelle, m'ont fourni une occasion précieuse de connaître la composition de cette butte, depuis sa base

C'est aujourd'hui la rue qui doit son nom de Cléry à un hôtel qui se trouvait sur une partie de son emplacement en 1540.

Une autre petite rue, sa parallèle, avait été placée sous le vocable de saint Roch y protecteur des pestiférés , en l'honneur duquel une chapelle, devenue magnifique église,

jusqu'à son sommet, c'est-t-dire à une profondeur de plus de cinquante pieds; j'ai pu voir, par les stratifications nombreuses dont elle est composée, qu'elle servait de dépôt, non-seulement pour les plâtras, les décombres et les débris de maisons, mais encore pour les boues et immondices des rues de la ville. J'ai trouvé, dans toute cette masse, une multitude d'ustensiles et de débris d'objets travaillés, indiquant parfaitement les usages et l'état de quelques arts à ces époques éloignées; l'éclat, la beauté et la finesse de quelques tissus de soie est ce qui m'a le plus frappé, ainsi que la conservation parfaite de quelques couleurs fixées sur la laine. Les morceaux et débris de cuirs, ouvrés et non ouvrés, s'y trouvaient dans une prodigieuse quantité ; j'y ai recueilli des plantes entières, que d'habiles botanistes ont reconnues pour être originaires d'Afrique; enfin, en arrivant au sol naturel, on y a trouvé un ebamp planté de vignes, dont on a retiré quelques morceaux de sarments et de racines parfaitement conservés; en recueillant tous les objets divers que présente cette masse, on eût pu faire un musée intéressant d'un genre tout nouveau. »

avait été déjà construite pour la même cause près de .l'infect monticule de la Porte-Saint- Honoré 1 . Saint Fiacre enfin, patron du fumier et, comme tel, cher aux jardiniers, avait dû prendre aussi sous son invocation une autre rue de ces parages.

On comprendra que sur un tel terrain où planait une malaria sans trêve, personne ne pouvait venir vivre, si ce nest pourtant les pauvres diables que nous y avons trouvés campés. Il fallut donc mille peines pour y attirer une population plus convenable.

Sous Henri II, on fit une première tentative. La chapelle, qui est devenue l'église Bonne-Nouvelle,- fut construite sur la butte même, mais elle n'eut pour paroissiens que les gueux de la Cour-des- Miracles et ceux de la Cour-dvrRoirFrançois, autre repaire de même sorte situé non loin de là, près de la Porte- Saint-Denis.

Partout où elle s'installe, cette population ne tarde pas à pulluler; ce faubourg fut donc bientôt une vraie fourmilière, une espèce de cité misérable auprès de la riche et

1 On y avait mis le marché aux Pourceaux , ce qui ne manquait pas de couleur locale. {V. Paris démoli, 2« édit., p. 176, 177.)

de la grande. Comme on ne vit que le nombre et non la qualité des gens qui s'y trouvaient, on se mit à rappeler la Ville-Neuve, ou, plus communément encore, à cause du terrain d alluvion de toutes sortes sur lequel sétait entassée cette populace, on la nomma la Ville- Nexive'Sur-Gi % avois l . On sait que le nom d'une rue voisine, autre parallèle de la rue de Gléry, fut longtemps un souvenir de celui-ci. Sous Louis XIII, enfin, quelques efforts furent tentés pour attirer l'industrie de ce côté, afin de réparer le mal qu'y avait fait la guerre pendant la Ligue».

Des lettres patentes de l'année 1623 accordèrent à toutes personnes jjui viendraient y exercer les arts et métiers, franchise entière, c'est-à-dire « le privilège d'y travailler librement et publiquement, et d'y tenir boutique à l'instar du Temple 8 . » Les ouvriers en meubles, qu'un avantage du même genre avait alors attirés pour la plupart sur le ter-

i Jaillot, Quartier Saint-Denis, p. 8.

* Une partie des troupes de Henri IV était venue y camper durant le siège (Journal histor. de P. Fayet, p. 37).

3 Hurtault et Maguy, Dict. hislor. de la ville de Paris, t. IV, p. 313.

rain privilégié de l'abbaye Saint- Antoine, mais qui ne demandaient qu'à pouvoir occuper aux mêmes conditions un autre point des faubourgs, s'empressèrent les premiers de venir dans le quartier désigné par les lettres patentes. Sous Louis XIV, ils y avaient déjà pris toute la place : « Il y a sur la Ville- Neuve, est-il dit dans le Livre commode des adresses*, un grand nombre de menuisiers qui travaillent à toutes sortes de meubles non tournés. »

Ils y sont encore.

1 Par de Blegny, sous le pseudonyme d'Abraham du Pradel, 1690, in-8 9 . V- sur ce livre Paris démoli, et le Vieux-Neuf, Paris, E. Dentu, 1859, t. II , p. 69.

Quelle est la véritable étymologie du mot fiacre ?

Jusqu'à présent, j avais fait comme tout le monde, j'avais accepté sans conteste Tétymologie donnée par Ménage et par Sauvai, l'un dans ses Origines de la langue françoise 1 , l'autre dans ses Recherches sur les Antiquités de Paris *.

Voici, par exemple, ce que dit celui-ci, le plus souvent cité des deux :

« Il y a quelque quarante ans qu'un certain Nicolas Sauvage, facteur du maître des coches d'Amiens, loua à la rue Saint-Martin, vis-à-vis de celle de Montmorency, une

1 lf»84, in-£ol.

grande maison appelée l'hôtel Saint-Fiacre, parce qu'à son enseigne étoit représenté un saint Fiacre qui y est encore. Or, cet homme, fort entendu en fait de chevaux, établit là des carrosses pour les louer au premier venu.

D abord, il eut bonne pratique, quoiqu'il les louât bien cher, et même incontinent après, il eut des camarades qui s'établirent en divers quartiers et s enrichirent... Mais il n'y en avoit point qui allât de son air, comme ayant quelquefois quarante et cinquante chevaux à l'écurie... »

Un peu plus loin, Sauvai ajoute que de la maison et de son enseigne « le nom de fiacre fut donné aux carrosses de louage et à leur maître, mais aussi aux cochers qui les conduisoient, et même je pense, dit-il encore, que cette manière de gens a pris saint Fiacre pour patron. »

C'est formel et sans réplique. Aussi depuis Sauvai y a-t-on cru sans répliquer.

Un doute me vint lorsqu'en examinant bien, je vis que Ménage et Richelet n'étaient pas d accord avec Sauvai, au sujet de la rue où se trouvait Y enseigne Saint-Fiacre. Sauvai a .dit qu'elle était rue Saint-Martin, et Richelet ainsi que Ménage, — celui-ci comme l'ayant

vue lui-même,— assure qu'elle se trouvait rue Saint-Antoine. Ce premier doute, né du désaccord de ces graves autorités, se compliqua d'un autre lorsque je lus dans un des Voyages du P. Lahat ! , à propos des fiacres de Paris : « On les appeloit carrosses à cinq sous, parce qu'on ne payoit que cinq sous par heure. » Cette phrase contredit tellement ce qu'on a lu dans les Antiquités de Paris à propos de Sauvage qui louait ses fiacres bien cher, que tout d'abord je pensai vraiment que le P. Labat s'était trompé. Un article du dictionnaire de Richelet vint tout à coup lui donner raison. Yoici ce qu'il dit au mot brededin qui servait à désigner, par une onomatopée burlesque, ces pauvres voitures disloquées :

« C'est une sorte de méchant petit carrosse à cinq sous, qu'on appelle plus ordinairement fiacres. »

Sauvai, si je ne me trompe moi-même, est ici bel et bien pris en flagrant délit d'erreur: les premiers fiacres n'étaient pas de bonnes voitures, et on ne les louait pas bien cher.

Pourquoi, sur l'étymologie du mot, ne se

i F M j)our plus de détails, notre livre le Vieux- Neuf, Paris, E, Dentu, 1859, t. II, p. 50.

serait-il pas trompé de même? Pourquoi par exemple, n'aurait-il pas pris à ce sujet un nom d'enseigne pour un nom d'homme? C'est ce que je me dis, lorsque j'eus trouvé surtout les deux lignes suivantes entête du mot fiacre dans le dictionnaire de Furetière, puis dans celui de Trévoux, qui n'est, on le sait, que la reproduction très-étendue de l'autre :

« Fiacre. C'est un nom qu'on a donné depuis peu aux carrosses de louage du nom d'un fameux loueur de carrosses qui s'appeloit ainsi. >

La question se complique, comme vous voyez, et l'on pouvait être à moins fort embarrassé. Peignot, avant de dire son mot sur la même étymologie ! , ne le fut pourtant pas. Il trouva moyen de mettre d'accord Sauvai et Furetière; il concilia leurs opinions opposées, en les fondant ensemble, en les mêlant*. « On les a nommés ainsi, dit-il, des cochers qui s'appeloient comme leurs voitures, parce que le premier se nommoit Fiacre, et logeoit à Y Image de Saint-Fiacre. »

l Amusements philologiques, p. 396.

* C'est, du reste, ce qu'avaient déjà fait Hurtault et Mapny. Dict. hhtor. delà ville de Paris, t. III, p. I8 f

Après cè que j'avais fait pour trouver la vérité, cette explication dégagée ne pouvait me suffire. J'étais toutefois sur la trace du premier loueur, qui ne s'appelait pas Sauvage, comme le prétend Sauvai, de qui j'avais le droit de douter, mais qui devait se nommer Fiacre, comme le voulait Furetière, en qui j'avais plus de confiance. Restait à le découvrir, restait à savoir aussi dans quelle rue il avait placé ses premiers hangars. Je finis par y parvenir; c'est dans une Mazarinade de 1652 que je trouvai tout cela.

Elle a pour titre : Le souper royal de Pontoise fait à messieurs les députés des six corps de marchands de cette ville de Paris, en vers burlesques, Paris, Nicolas Damesme, 1652. On y lit, à propos du plus grand embarras qu'eurent ces bons marchands lorsqu'ils voulurent se rendre à Paris : 'C'etoit, dit le burlesque,

Représentaient le simulacre

De l'ancienne voiture à Fiacre.

Qui fut le premier du métier:

Qui louoit carrosse au quartier

De monsieur Saint-Thomas tin Louvre*..

C'étoit pour avoir des carrosses Où Ton attelle chevaux rosses, Dont les cuirs tout rapetassés,

Maintenant, il nous semble qu'il n y a plus de doute à avoir sur la véritable étymologie du mot. De plus, on peut désormais comprendre à merveille ce que voulut dire Sarrasin lorsqu'il écrivit, en 1649, dans la Pompe funèbre de Voilure :

« Chapitre V. Comme Vetturius (le poëte Voiture) entreprit la conduite de la reine de Sarmatie jusqu'au château des Péronnelles, et comme Lionnelle l'v suivit dans le char de Y enchanteur Fiacron 1 . »

Il s'agit tout bonnement de l'un des pauvres carrosses de ce pauvre Fiacre que mademoiselle Paulet, la blonde lionne, comme on l'appelait, avait pris pour suivre son cher poëte, et qui se trouvait d'autant mieux à sa portée que Fiacre avait ses remises non loin de la demeure de Voiture*, et plus près en-

» Œuvres de Sarrasin, 1696, in-8% p. 266.

* Il avait, comme il nous l'apprend lui-même, dans une lettre à M. de Chavigny, * un bel appartement à l'hôtel de Créqui.» (Œuvres, 1713, in-8°, t. I, p. 294.) Or, cet hôtel, commencé en 1611, par M. de Sault, puis achevé par le maréchal de Créqui, donnait d'une part rue du Louvre, appelée ensuite rue de YOratoire, et de l'autre dans la rue des Poulies. « Il consiste, lit-on dans le Supplément de Du Breul

oore de l'hôtel de Rambouillet. Par là , Ton arrive encore à savoir que madame Dunoyer veut parler des premiers fiacres, quand elle mentionne dans ses Lettres S « ces carrosses qu'on prend rue Saiut-Thomas-du- Louvre, et dans lesquels tout le monde peut entrer pour son argent. *

D'où vient maintenant Terreur de Sauvai et de Ménage ? Gomment se fit-il qu'ils purent assurer qu'ils avaient vu à Paris, l'un rue Saint-Martin, l'autre rue Saint-Antoine, les établissements dont l'enseigne les trompa sur la véritable origine de ces voitures? A mon avis, la raison en est bien simple. Fiacre avait réussi ; il fut donc naturel qu'on tâchât de l'imiter, et comme malheureusement l'imitation ne va guère sans un peu de contrefaçon larronnesse, on crut bon de lui prendre, en même temps que son idée, le nom qui en patronnait déjà le succès. Pour cela, l'on alla s'établir, comme nous l'avons vu : Sauvage, rue Saint-Martin; un autre, rue Saint- Antoine, etc.; tous sous cette commode ensei-

(1639, in-4°, p. 76), en quantité de logements, de chambres, cours, offices et cscuries très-grandes. » i Édit. in-12, t. V, p. 60.

gne de Saint-Fiacre, qui permettait de donner à ces voitures de concurrence la dénomination que Fiacre avait si naturellement donnée aux siennes, d'après son nom f .

On avait voulu tromper le public; on fit plus, on trompa jusqu'aux historiens, puisque Ménage et Sauvai y furent pris.

1 Voiseigne Saint-Fiacre de la rue Saint-Martin devait se trouver au n° 23 ou 25, et par conséquent tout près de l'impasse qui s'appelle encore, sans doute à cause de cet ancien voisinage, cuUde-sac Saint- Fiacre. On ne connaît pas d'autre origine à son nom.

Sur quelques bruits de Paris.

Si le calendrier ne venait pas chaque année nous apprendre que le carnaval approche, le bruit assez peu joyeux des larges cornes de bœuf dans lesquelles, les gamins des rues se mettent alors à souffler du matin au soir, nous en ferait suffisamment souvenir.

Il est assez étrange qu'une semaine, qui passe pour être celle de la joie, n'ait plus guère d'autre fanfare que ce bruit sourd et sinistre. C'est un usage qui doit certainement dater du temps où le carnaval commença de se départir de sa gaieté traditionnelle et se fit triste comme nous le voyons.

Autrefois, il allait escorté par de plus gaillardes harmonies. Ceux qui aiment la vielle seront surtout de mon avis; c'était elle qui composait en grande partie l'orchestre carnavalesque. Pour fêter le bœuf gras, on ne s'était pas encore imaginé de dépouiller de leurs cornes quelques-uns de ses infortunés confrères; les vielleurs étaient seuls admis à faire tapage autour de l'obèse victime. De là vient que dans la plupart de nos provinces, le bœu: gras est encore appelé le bœuf vielle, ou bœuf violet, comme disent les gens qui, ne sachant pas Tétymologie de ce nom, se sont amusés à le défigurer pour lui donner un sens quelconque ! .

Je ferai toutefois assez volontiers grâce à la cacophonie de cornes de bœuf, dont je viens de parler. Elle ne nous assourdit guère qu'une semaine; et, d'ailleurs, puisqu'elle a la prétention d'être agréable, il faut croire qu'elle Test pour quelques-uns. Mais il est une autre harmonie des rues de Paris, disons mieux, une autre discordance pour laquelle je me montrerai de bien moins accommodante hu-

1 l 7 . P. Lacroix, Curiosités de Vhistoire des croyances, J859, in-18, p. 236.

raeur. Celle-là, en effets est de tous les temps, de toutes les heures, de tous les quartiers à la fois.

Vous devinez déjà ce que je veux dire ; c'est cette horrible musique des marchands de robinets, qui, le matin, dès sept heures, vous réveille en sursaut, et qui, toute la journée, quel que soit votre travail, quelles que soient vos préoccupations, leur donne ses bruits aigus pour accompagnement forcé. On en est presque réduit à désirer que le tapage intime d'un piano vienne couvrir tout à coup cet affreux charivari du dehors .

Méry lui-même, ce Marseillais à l'oreille italienne, lui donnerait la préférence. Dieu sait pourtant s il abhorre le piano ! surtout depuis le long bail de cacophonie que le maudit instrument lui fit subir dans son appartement du n° 15 de la rue Lamartine, ancienne rue Goquenard, comme vous savez. H écrivait de là,certain jour qu'il était enrhumé, ce qui n'est pas préciser une date, car, à Paris, ses rhumes ne cessent pas : « Je tousse à ennuyer mes voisins, qui me le rendent en jouant du piano; il faut vous dire que ma maison est un piano à cinq étages, Lamartine est cause de cela; on ne connaissait pas le

piano sous M. Coquenard. « Eh bien! il me Ta dit, le marchand de robinets lui est encore plus odieux. Vingt pianos, plutôt qu'un marchand de robinets !

Jugez, par cette extrémité, du désespoir où cette fanfare peut réduire un homme à l'oreille sensible .

Il y a dix ans, ces musiciens de l'eau filtrée se servaient de trompettes, dont ils ne savaient pas sonner, bien entendu, car leur métier ne les oblige qu'à avoir des poumons.

Toutefois, si le musicien manquait, l'instrument ne manquait pas, et l'habitude ainsi que l'instinct venant en aide, il arrivait qu'à force de souiller des sons, quelques-uns. finissaient par trouver des airs, et leur bruit prenait ainsi une sorte de raison d'être.

C'est alors qu'Amédèe de Beauplan fit cet amusant petit apologue, que je me rappelle lui avoir entendu lire avec l'esprit qu'il mettait partout, et que vingt ans après j'ai relu avec plaisir dans son trop mince volume *.

Mollement enfoncé dans un lit que j'adore,

Les deux mains sur mon cœur, bien étendu, bien droit,

i Fables, par Amédée de Beauplan, Imprimerie Impériale, 1853, in-8©, p. 66, 67.

N'ayant ni trop chaud, ni trop froid, De ce sommeil qu'on sent, je sommeillais encore, Quand soudain des accents pénétrant», belliqueux

Tels qu'en est coutumière

La trompette guerrière, M'arrachent en sursaut à mon cœur bienheureux. C'était aux premiers froids que ramène décembre. Je passe lestement l'ample robe de chambre, Et rajustant un peu mon bonnet de travers, Rideaux, volets, fenêtre à l'instant sont ouverts, Pour repaître mes yeux de la cohorte sainte, Qui toujours des États est la plus forte enceinte. Mais aucun bataillon ne s'offre à mes regards. Mais je vous cherche en vain, glorieux étendunis ! Est-ce de mon oreille un effet fantastique?

Ai-je rêvé cette musique?

Eb ! non, car à l'instant, fanfare, tu renais. . . Que vois-je? Un fontainier qui vend des robinets! r Maintenant, qui s'annonce avec bruit m'inquiète. Tromperie, hâblerie, est ce que j'en attends.

Méfions-nous de la trompette

C'est l'instrument des charlatans.

Un beau matin, peut-être à cause de ces inéprises, la trompette fut interdite aux marchands de robinets.

C'était sans doute un service rendu aux oreilles délicates, mais qui devait avoir pour résultat de leur faire infliger un plus déchirant martyre.

Il fallait un bruit quelconque aux marchands de robinets ; sans cela point d'annonce pour eux, point de vente; que firent-ils? quelque chose de bien simple. On leur défendait la

trompette ordinaire; eh bien! ils s'en composèrent une avec un robinet retourné. Ils aplatirent comme une anche de clarinette le bout par lequel ils devaient souffler; ils soufflèrent, et trop bien, hélas! et ils obtinrent les agréables sons que vous connaissez tous.

Ce n'est d'aucune musique connue, si ce n'est peut-être de la musique chinoise; je ne sais avec quelle notation, ni sur quelle portée on pourrait en écrire les sons stridents, mais ce qu'il y a de bien certain, c'est que c'est horrible, et que rien que d'y penser tout Parisien demande grâce, en se bouchant les oreilles le plus hermétiquement qu'il peut.

Mais d'où vient cet usage? Puisque tous les autres petits marchands des rues ont un cri, pourquoi les marchands de robinets seuls ont-ils un bruit? C'est ce qu'on n'a jamais pu m'apprendre au juste.

Je sais seulement qu'il y a quatre-vingtdix ans, en 1768, une société d'industriels philanthropes, nommée la compagnie Dufaud, s'établit sur le quai des Ormes, non loin de l'Arsenal, dans le but de fournir d'eau, saine et clarifiée, toutes les personnes que les eaux, alors assez bourbeuses, des fon-

laines de Paris pouvaient ne pas satisfaire.

Les hommes chargés de la distribution de ce liquide de choix portaient un costume particulier, et chacun d'eux avait une plaque sur son bonnet f . Ce n'est pas tout, le conducteur de la voiture, ou plutôt du tonneau peint en jaune, avec un écusson aux armes du roi et de la ville *, était muni d'une trompette, avec laquelle il charmait les ennuis de son voyage à travers les rues, et avertissait de sa venue la pratique altérée 3 .

Les charretiers de Teau clarifiée se lassèrent bien vite de ces habitudes de mélomanes qui, entre autres désagréments, devaient avoir celui de ne pas toujours plaire à leur attelage, le timonier d'un porteur d'eau n'é-

1 Dufey (de l'Yonne), Mémorial parisien, 18-21, in-12, p. 267.

2 Thierry, Almanach du voyageur à Paris, 1788, in-12, p. 170.

5 On épurait l'eau à l'aide d'une machine due à M. de Chavancourt, ingénieur de la Ville {État actuel de Paris, 1789, in-32, Quartier du Temple, p. 132). Cette machine était située a la pointe de l'île Saint- Louis, et par conséquent en face du quai des Ormes. L'eau, voiturée dans tous les quartiers, se vendait < sur le pied de deux sols la voie, tenant trente-six pintes, > {Almanach de Thierry, p. 170..

tant pas obligé d'être bon cheval de trompette. Ils abandonnèrent donc le cacophonique instrument, et c'est alors, je le suppose du moins, que les marchands de robinets, comme gens de la même industrie, se crurent en droit de le ramasser et de s'en servir comme vous savez.

Mercier, dans son Tableau de Paris, s'indigna fort contre les voituriers de la compagnie Dufaud et contre leur trompette. C'était à l'en croire une innovation déplorable. Plus tard il changea de ton; sa colère se tourna contre d'autres bruits, et fut mieux placée.

Les mystérieux donneurs de cor, dont il nous parle dans son Nouveau Paris x , faisaient en effet de bien sinistres tapages. Ce n'était pas de l'eau à vendre qu'ils annonçaient ; leur bruit lugubre, digne fanfare de la terreur, était le plus souvent une menace d'incendie : « Ils étoient dans les cabarets, et se répondoient d'un quartier à l'autre, dit Mercier; tous ces sons mariés correspondoient à un centre ; on attendoit quelque événement lorsqu'ils redoubloient de force : on écoutoit longtemps, on n'y comprenoit rien; mais il

i 1800, in 12, t. VI, p. T)6.

yavoit dans tout ce tapage une langue de sédition. Tous ces complots qui se faisoientà haut bruit n'en étoient pas moins ténébreux.

< On a remarqué que lors des incendies, le signal étoit plus prompt, plus rapide, plus éclatant. Quand l'incendie se manifesta aux Célestins, près l'Arsenal, la veille ma tête fut assourdie du bruit des cors. Une autre fois, ce fut par des claquements de fouet; à certains jours, c'est le bruit des boîtes : on tressaille dans ces vives et journalières alarmes. »

Bénissons le ciel de ne nous avoir laissé que le bruit des marchands de robinets.

Le Jardin de l'Infante

Ici les points d'interrogation commencent avec le titre. A peine est-il lu, que quelqu'un m'arrête pour me faire deux questions , s'il est de province, ou tout au moins une, s'il est de Paris :

« Quappelez-vous Jardin de l'Infante? et, ce nom étant donné, d'où vientril? »

C'est justement pour répondre à tout cela que j'ai mis dans ce livre le présent chapitre.

Pour la première question, la réponse sera facile ; Le Jardin de l'Infante est l'espace en-

touré de grilles qui se trouve entre la façade du Louvre et le quai. Au dernier siècle, il n'était pas coupé en deux, comme aujourd'hui, par le large passage qui va du Louvre au Pont-des-Arts. Il s'étendait tout d'une pièce, de la galerie d'Apollon jusqu'au coin de la Colonnade. Nous vous dirons à quelle époque on ouvrit le passage qui en a fait deux parts, dont Tune, celle qui se trouve à droite en venant de la Seine, est la seule qui ait gardé l'ancien nom, bien quelley eût moins de droit que l'autre, comme on verra.

Cette partie, qui est donc aujourd'hui le vrai Jardin de l'Infante, a été fort embellie, et surtout fort agrandie, ces années dernières.

Maintenant, elle se prolonge en retour devant une moitié de la Colonnade. C'est un endroit charmant, et qui, lorsque arrivent les premiers beaux jours, pourrait remplacer avec avantage, pour les enfants et pour les vieillards, la petite Provence des Tuileries. Il est en plein à l'exposition du midi, et le palais l'abrite contre le nord.

Ce pauvre La Motte -Houdard, qui, vieux, paralytique, aveugle, se faisait porter, aux premiers rayons du soleil de mars, devant la grande galerie du Louvre, pour se l'échauffer

un peu, et être là, comme dit Voltaire 1 .

« doucement cuit à un feu de réverbère » , trouverait, j'en suis sûr, le Jardin de V Infante fort à son gré.

Il s'en faut de beaucoup qu'il fût ce qu'il est aujourd'hui, quand il reçut le nom qu'il porte.

Pour faire son histoire à peu près complète, il nous faudra remonter bien haut. Sous Charles V, il y avait déjà un jardin en cet endroit, comme on peut le voir sur le plan du Louvre et de ses environs, restitué par M. de Clarac; et, suivant le savant archéologue, ce jardin du xiv« siècle n'était pas, pour la forme, très-différent de celui d'aujourd'hui \ Ce sont choses bonnes à savoir, pour qui aime à rebâtir le passé sur le présent. De pareils détails sont comme des points fixes sur lesquels on établit et l'on étage sa reconstruction. Ce côté du Louvre est en cela le seul qui soit favorable, c'est-à-dire le seul où les souvenirs puissent se prendre sur quelques débris : ici, cest le jardin; un peu plus loin, dans les bâ-

* V. Lettre à d'Argentàl, du 13 octobre 1769. 5 Description du musée royal des Antiques, 1820, p. 45.

timents mêmes, à deux pas de la salle des Cariatides, — qui, nous le verrons, dépendait de l'appartement qui s'ouvrait sur le Jardin de l'Infante; — c'est un escalier tournant, aussi ancien que les plus anciennes parties du vieux Louvre. Cet escalier, auquel on arrive par une petite porte ouvrant dans le corridor de Pan, derrière le buste d'un prêtre égyptien, n° 514, est peut-être, selon M. de Clarac 1 , « de l'époque où le Louvre n'était qu'une petite maison de chasse, bâtie dans le bois, et servait de fort sur le bord de la Seine, » Une preuve de la haute antiquité de cet escalier, conservé par miracle, on peut le dire, au milieu des innombrables transformations du Louvre, c'est qu'on ne retrouve plus, dans les carrières des environs de Paris, de pierres pareilles à celles qui ont servi pour le construire.

Mais, retournons au Jardin de l'Infante, dont au reste nous ne nous sommes guère éloignés. Sous Louis XIII, c'était le petit Jardin de la Reine. Un fossé étroit le séparait des appartements au-dessus desquels se trouve la galerie d'Apollon, et que le musée des Antiques occupe aujourd'hui. Catherine de Médicis y

» Id. } ibid., p. 198.

zed by Googl

avait devancé la veuve de Henri IV ! , et la mère de Louis XI\ T , Anne d'Autriche, y vint après celle-ci. C'était donc, comme rappelle Sauvai, dans son livre des Galanteries des rois de France * , l'appartement des reines-mères. Sur le fossé, creusé entre cet appartement et le jardin, devant la porte principale qui donne entrée aujourd'hui dans la salle de la Paix, était jeté un petit pont-levis, qu'on appela le Pont d' Amour , à partir de l'époque dont nous parlons en ce moment. Pourquoi ce nom? Tallemant*et Sauvai vont maider à vous le dire.

Un petit logis, qu'on nommait la Capitainerie du Louvre, se trouvait tout près d'un abreuvoir figuré sur le plan de Gomboust à l'autre extrémité du Jardin de la Reine.

Afin de vous bien faire une idée de sa position, tirez une ligne qui, partant de la rue de ÏQratoire 1 , alors appelée rue du Louvre,

i L. Vitet, Le Louvre, 1853, gr. in-8°, p. 30. s In-12, t. Iir, p. 89.

* Historiettes, édit. in-12, t. I, p. 19].

* Ce petit logis, selon Tallemant, «étoit au bout du jardin, vers l'abreuvoir. »

3 C'est quelques années après l'époque dont il est parlé ici que Y Oratoire fut fondé. (F, notre édit. des

viendra tout droit aboutir au quai; puis, à l'angle de celui-ci, figurez-vous notre petit bâtiment accroché aux derniers restes de la Tour-du-coin et la séparant de la longue muraille qui, percée d'arcades et surmontée d'une terrasse, fermait le Jardin de la Reine du côté de la rivière. Cette muraille à jour, si bien visible sur les gravures de La Belle et de Callot, et sur le tableau de Zeemann *, partait de la galerie d'Apollon, dont elle atteignait à peine , comme élévation , la fenêtre inférieure, et venait, je l'ai dit, s'attacher à la Capitainerie, qui elle-même était flanquée de l'autre côté par la Tour-du-coin. J'insiste sur ces détails que je crois nécessaires. Je dois ajouter que le Louvre ne s'étendait pas alors à beaucoup près jusqu'où nous voyons la Colonnade. Celle-ci fut établie, non sur le terrain de l'ancien palais, mais sur une partie de l'hôtel du connétable de Bourbon, situé entre la rue des Poulies et celle du Louvre, indiquée tout à Theure. Cette dernière séparait le palais de l'hôtel. Sauf le tronçon qui en existe encore

Caquets de V accouchée, p. 8, note, et Paris démoli, 2 e édit. p. 37, note.

1 II est très-curieux et trop peu connu. Il porte le n° 586 de la Galerie hollandaise, au Louvre».

au côté droit de Y Oratoire, elle disparut tout entière sous les envahissements du Louvre de Perrault, qui, non content d'englober dans ses constructions l'espace qu'elle occupait, prit encore, ainsi que je viens de le dire, une bonne part de celui du Petit-Bourbon. L'hôtel du connétable s'appelait ainsi l .

Vous voyez maintenant d'ici que la Capitainerie devait se trouver dans ce qui forme à présent la seconde moitié du Jardin de l'Infante, un peu en avant du corps de bâtiment de la Colonnade actuelle.

Cette Capitainerie était un assez piètre gite, tout au plus bon pour servir de logement à l'officier subalterne pour lequel il avait été construit. Le maréchal d'Ancre y venait toutefois coucher fort souvent *. C'est qu'à vous le dire bien bas, il y trouvait son avantage comme ministre et comme favori. Vous savez où habitait la reine-mère; le maréchal le savait aussi. Quand il faisait nuit noire, il s'enveloppait d'un manteau, sortait du petit logis, se glissait entre les ombrages du jardin, enjambait lestement le pont-levis et pénétrait

1 Sur cet hôtel et sur la rue des Poulies, V. Parts démoli, p. 38, note 3.

» Tallemant, Historiettes, édit. in-12, t. 1, p. 191.

dans les appartements sans avoir été vu. Du moins le croyait-il ; mais il se trompait, La curiosité populaire a ses espions, auxquels rien n'échappe des scandales des gens de cour. Plus dune fois, les stations clandestines du favori dans la Capitainerie et ses sorties nocturnes furent épiées. On le reconnut, malgré ses grands mystères et son large manteau; et bientôt le petit pont qui lui ser vaitde passage, pour aller à ses rendez-vous n'était plus appelé dans le peuple que le Pont cl* Amour 1 .

Celui sur lequel passait Concini lorsqu'il se rendait officiellement au Louvre, et qui se trouvait dans une partie tout opposée du palais, vis-à-vis la rue du Coq*, aurait, en revanche, pu s'appeler le Pont du Crime. C'est en le traversant que le favori de la mère fut assassiné par les ordres du fils.

Un autre amoureux de la reine vint sou-

i Sauvai et Tallemant ne sont pas d'accord sur sa position : celui-ci veut qu'il ait servi pour entrer dans le jardin, mais on n'en voit de trace sur aucun plan; Sauvai dit avec plus de vraisemblance qu'il était jeté sur le fossé, et conduisait du petit jardin à Tappartement des reines-mères.

* V. Paris démoli, *><- édit., p. U,

piret bien des fois dans le jardin et sous les fenêtres de Marie de Médicis, mais il ne lui fut pas permis de franchir le Pont d'Amour.

Ce galant était Gombaud, qui, je ne sais sur quelles chimères, s'étant, en vrai poëte, figuré qu'il était aimé, passait son temps et faisait dépense de petits vers tendres, pour prouver qu'il aimait avec passion. La reine, qu'amusait cet amour, l'encourageait autant qu'il fallait pour qu'il continuât de l'amuser.

« Le poëte Gombaud, est-il dit dans un supplément au Ménagiana trouvé parmi les manuscrits de Pierre Le Gouz \ ne s'irnaginat-il pas autrefois que la reine Marie de Médicis avoit de la complaisance pour lui I Une des dames de la reine lui mit cette fantaisie flans la tête, en lui disant qu'il ressembloit fort à un cavalier italien, admis à la cour de la princesse, avant qu'elle quittât Florence.

« J'ai bien connu, disoit-il, que cette grande princesse avoit de la bonté pour moi, parce qu'un jour, ayant fait un faux pas, elle s'ap- /

* Ce passage se trouve parmi les extraits donnés par M Fr. Barrière, dans son volume, la Cour et la Ville, p. «0.

puya sur mon bras pour s'empêcher de tomber.

« Il se promenoit souvent dans un jardin qui étoit sous la galerie du Louvre, et où donnoient les fenêtres de la chambre de la reine, pour tâcher d'en être vu. C'est dans cette grande idée qu'il fit sa comédie à'Endymion. On ne peut concevoir comment un homme si sage s'ètoit rempli de ces vaines imaginations.

Heu / vatum interna mentes !

« La reine Marie de Médicis remarqua la folie de M. de Gombaud, et prenoit plaisir à l'entretenir. Il parloit toujours poétiquement; et la voyant un jour avec une parure ' magnifique, il lui dit : « Madame, Votre Majesté est parée pour les dieux. — Oui, répondit-elle avec malice, et principalement pour Apollon. »

A quelque trente ou quarante ans de là, le petit logis de la Capitainerie du Louvre avait disparu mais le jardin, auquel sa démoli-

* Tallemant, qui écrivait en 1657 sou Historiette du maréchal d'Ancre, dit qu'on venait d'abattre ce bâtiment. Sauvai, qui écrivait dans le même temps»,

tion, avait laissé plus d'espace, était conservé, ainsi que le Pont d'Amour, quon avait eu raison de ne pas débaptiser 1 . Mazarin dut alors le franchir plus d'une fois. Anne d'Autriche occupait l'appartement auquel il conduisait.

Cet appartement, laissé intact jusqu'après la mort de Louis XIV, reçut, en 1722,. des dispositions toutes différentes. « Il fut, selon G. Brice *, changé de manière qu'on eût eu de la peine à connoltre l'état où il étoit auparavant. » C'était pour y loger dignement la petite Infante., fiancée au petit roi Louis XV 5 , qu'on l'avait ainsi transformé. L'Infante fit son entrée solennelle dans Paris, au mois de mars 1722. Elle parcourut, pour arriver au Louvre, des rues dont le nom seul nous jette aujourd'hui dans un indicible dégoût, et qui ne sont bonnes à traverser que rétrospectivement. C'est ce que nous allons faire, à la suite

dit la même chose ; il ne figure plus, en effet, sur le plan de Gomboust.

i Sauvai dit que ce nom lui était resté.

*Descript. de la ville de Paris, 1752. in-12, t. III, p. 65.

* Marie-Anne-Victoire d'Espagne, qui fut depuis reine de Portugal.

de Mathieu Marais. Voici comment, dans son Journal ! , il nous donne le détail de la route suivie par l'Infante à travers Paris : « Porte Saint-Jacques, rue Saint -Jacques , le Petit Châtelet, la rue de la Lanterne, Pont Notre- Dame , rues Planche-Mibray , des Arcis , des Lombards, retournant par la rue Saint-Denis et celle de la Ferronnerie, la chausseterie Saint-Honoré, jusques et y compris la rue du Chantre jusqu'au vieux Louvre. » Qu*eri ditesvous, si toutefois, en présence du boulevard de Sébastopol et de la rue de Rivoli, qui ont refnplacé tant d'immondes passages, vous pouvez vous rappeler ce qu étaient ces quartiers ?

Aujourd'hui, quand arrive une princesse, et nous l'avons bien vu le printemps dernier à l'arrivée de la princesse Clotilde, ce sont les boulevards, les quais ou la rue de Rivoli que Ton pavoise et que Ton enguirlande; alors où dressait-on les arcs de triomphe?

Consultez encore lé Journal de Marais 5 , il vous dira que c'était dans la rue de la Ferronnerie !

« Rev. rétrospect., 30 nov. 1836, p. 110, \H. * Id., ihiih

Quoi qu'il eu soit, l'Infante put tant bien que mal arriver jusqu'au Louvre, et on l'installa dans les appartements richement préparés.

On les appela longtemps , à cause de son séjour, appartements de l'Infante, comme on le voit par un passage du Journal de Barbier 1 , relatif à l'installation qui y fut faite de la Chambre royale, en 1753. Le jardin sur lequel ils s'ouvraient garda ce nom bien mieux encore, puisqu'il le porte toujours.

La petite princesse, reine par destination, en était encore à jouer à la poupée; les cadeaux échangés entre elle et le roi ne furent que des joujoux.

a Le soir du 6 may, dit le jeune menin, à qui Ton doit le Journal de l'enfance de Louis XV, j'allay porter un lapin à l'Infante, qui me fit voir un petit Dauphin, homme de eue qui lui servoit de poupée 2 . »

Tout devait ainsi se passer en hochets

»l»édU., t. III, p. 493.

*Ed. et J. de Concourt, Portraits intimes du xvni* siècfe, 2 e série, Paris, E. Dentu, 1858, in-18, p. U6-147. — Le roi lui avoit donné une poupée que l'on disoit avoir coûtée vingt mille livres. (Journal de Barbier, édit. in-1-2, 1857, t. I, p. 198.)

entre le petit roi et sa fiancée en sevrage; vous savez que peu de temps après on la renvoya en Espagne, pour aller chercher une reine de France dans une contrée toute différente. L'épouse de Louis XV fut la Polonaise Marie Leczinska.

L'Infante s'était fort ennuyée à Paris. Elle gardait peut-être rancune à la grande ville des affreux quartiers qu elle avait dû traverser pour arriver jusqu'au Louvre. A partir de là, tout lui sembla maussade, même la belle vue sur la Seine qu'elle avait de son jardin. A l'entendre, ce n'était rien auprès de ce qu'on voyait à Madrid.

« Quoique très-raisonnable, dit encore l'auteur du Journal de l'enfance, elle avoit pourtant une idée outrée des beautés de son pays, car elle me pria de dire à M. le maréchal de Villeroy que la Seine que nous voyons du balustre de l'Infante, étoit beaucoup moins belle et grosse que le Mançanarez *. » Il faut pardonner quelque chose aux exagérations de l'ennui, d'une part, et du patriotisme de l'autre.

Le Louvre n'avait pas alors de communi-

' Ed. et J. de Goncourt, Portraits intimes du xvin e siècle, 2 e série, p. 138.

cation avec le quai ; le Jardin de l'Infante ne laissait pas de passage de ce côté. Celui qui existe ne fut ouvert qu'en 1778, à la grande joie des Parisiens, bien qu'il fût de beaucoup moins large et moins commode qu'aujourd'hui 1 . On n'avait pas, du reste, cessé d'avoir une libre entrée sur cette sorte de terrasse, mais seulement pendant les mois d'été jusqu'à la. fin de septembre *.

On y montrait des curiosités scientifiques -, entre autres, un miroir ardent, ou loupe, de l'invention de M. de Bernière, « formé de deux glaces concaves, dont l'espace étoit rempli de cent soixante pintes d'esprit de vin : les rayons venant à se réunir en un seul et même point au centre du foyer de cette loupe, le foyer de chaleur devenoit si grand, qu'il fondoit les matières les plus dures *. »

1 Hurtault et Magny, Dict. histor. delà ville de Paris, t. II, p. 440.

2 Diderot écrit le 8 sept. 1765 à M»« Voland : « Nous avons tous diné aujourd'hui chez La Tour. Sur le soir, nous avons été promener au Jardin de l'Infante... > (Mémoires et Correspondance de Diderot, 1830, in-8, t. II, p. 264.)

3 Le Provincial à Paris, 1788, in-32, p. 85.

On ne voit plus de ces belles choses au Jardin de l'Infante; le soleil n'y sert aujourd'hui qu'à réchauffer les pauvres vieillards qui viennent l'y chercher, et à laisser jouer dans ses gais rayons des bandes de jolis bambins. Cela ne vaut-il pas bien ce qu'on lui faisait faire à travers la double lentille de M. de Bernière ?

Le Pavillon de Rohan.

Il n'est personne qui ne connaisse le scandaleux çardipal qui fut complice et dupe dans la triste affaire du collier; eh bien! l'élégant pavillon du nouveau Louvre, dont le svelte lanternon termine d'une façon si pittoresque la perspective de la rue de Richelieu, n'a pas d'autre parraiu que lui.

On aurait, certes, pu mieux choisir, et la très-noble maison des Rohan, ayant à doter de sou nom un monument de Paris, pouvait sans peine trouver un plus honorable mandataire; mais \\ est eu toutes choses des fatalités. Celle-ci est fâcheuse pour l'illustre

famille. Tout d'abord, lorsqu'on ne sait pas quel est celui de ses membres qui la représente ici, Ton peut croire que ce souvenir donné à son nom est un honneur pour elle ; mais la chose étant mieux connue, il se trouve que c'est presque une flétrissure.

Cette plaque de marbre avec ses lettres d'or, ravivant la mémoire d'un homme qu'elle voudrait renier, devient pour elle l'écriteau d'un pilori.

Pour vous expliquer comment il s'agit ici de Louis de Rohan, cardinal-archevêque de Strasbourg, grand aumônier de France, etc. , et non de tout autre prince de l'antique famille, il va nous falloir entrer en des détails longs et imprévus qui, cette fois encore, nous feront remonter bien haut.

Les Quinze- Vingts, vous le savez, n'ont pas toujours occupé l'immense hospice où nous les voyons installés dans la rue de Charenton. La maison où se fit leur premier établissement, et à laquelle ils restèrent fidèles pendant plus de cinq siècles, s'étendait, avec son vaste enclos, ses bâtiments, ses deux églises, etc., sur tout l'espace si singulièrement transformé aujourd'hui, dont, à l'ouest, la rue de l'Échelle; à l'est, la rue Saint-Thomas-

du-Louvre; au nord, la rue Saint-Houoré, et au sud, Thôlel de Chevreuse, c'est-à-dire le centre actuel de la place du Carrousel, nous semblent avoir été les limites. Ainsi, comme vous voyez, ces pauvres aveugles n'occupaient pas moins que tout le terrain devenu la partie la plus brillante de notre Paris reconstruit! C'est à saint Louis qu'ils devaient cet emplacement si envié aujourd'hui, dont les plus petites parcelles se vendent à si haut prix, mais qui alors, il faut bien le dire, sans chercher à diminuer le bienfait du saint roi, n'étaient pas à beaucoup près aussi vivement disputées. Qu'était-ce, en effet, au xnr siècle, que ce terrain, dont, sans compter, on leur prodiguait les espaces? C'était la partie la plus malsaine du faubourg le moins hanté; c'était le Montfaucon du Paris de saint Louis!

Situé sur le versant de la butte Saint-Roch, dont les immondices qu'on y charriait chaque jour augmentaient l'infecte masse 1 ; à deux pas de l'endroit où Vescorcherie aux chevaux, qui est aurdessous du chastel du Louvre, comme

1 V. ce que nous en avons déjà dit au chapitre n, p. 50.

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il est dil dans une ordonnance 1 , déversait dans la Seine ses ruisseaux pestilentiels, et où il était enjoint aux barbiers-chirurgiens d'aller jeter le sang de leurs saignées ce lieu tranchait de la façon la moins attrayante avec les ombrages doux fleurant qui étalaient leur verdure dans le voisinage. Aussi, par opposition au nom de Champ fleuri, qu'on donnait à ce quartier de jardins et de vergers, et dont plus tard les sales rues Fromenteau et dp la Bibliothèque, qui en prirent la place, ne démentirent que trop bien la justesse 3 , s'était-on mis à appeler Champourri la voirie suburbaine, dont Louis IX détachait enfin une partie pour y établir les trois cents aveugles \

* Ordonnance du 28 juin 1404.

* Id. t ibid.—V. aussi plus haut, p. 47-48, note. » F. Paris démoli, 2 e édit., p. 35.

* « II (saint Louis) fît bastir la maison des Aveugles. près Paris, et leur fit faire une chapelle pour ouïr le service de Dieu. a (Afe'm. du sire de Joinvillu, coll. Michaud, t. I, p. 326.) Cette chapelle des Quinze- Vingts, bâtie en 1260, était dédiée a saint Remy:

Et si i sera Saint-Rem is

Le moustier aux Quinze-Vingts,

Usons-nous dans les Moustivrs de Paris (1270), pu-

Si Toti examine ce que ce levain est devenu, le présent semble sans doute des plus magnifiques; si Ton songe, au contraire, à ce qu'il était lorsque la donation fut faite, il faut convenir que le prix en diminue singulièrement. Nen tenons pas moins de compte au pieux roi, je le répète ; alors on faisait si peu de bien aux pauvres gens, qu'il faut toujours savoir très-bon gré de celui qu'on trouve fait, quelque maigre qu'il paraisse.

La première maison fut moins un hospice qu un refuge de mendiants aveugles, ftutebetif dit un repaire, et c'est le mot juste l . On les avait mis là, non pas pont qu'ils n'allassent plus mendier, mais afin qu'ils eussent au moins un abri certain après leurs longues journées de criaillefie et dé quemanderiê par les rues. Aujourd'hui, nous nous étonnons de cette demi-génêrosité qui ne fait qu'à moitié sa bonne œuvre, qui s'arrête à mi*

bliée par M. H. Bordier, dhez Àubry, Egliséè et Monastères de Paris, 1856, in-18, p. 21-22.

* Li Roix a mis dans un repaire, Mes je ne sais pas porquoi faire, Trois cens aveugles...

[Œuvres de Rutebeuf, édition Jubinal, 1840, in-8", t. J 1 p , 163-164.)

Digit

chemin de la bienfaisance; alors, c'était chose ordinaire. Les fondations pieuses étaient rarement complètes ; le fondateur donnait sa part, il laissait le reste à faire aux autres. Ici, par exemple, le roi vient de fournir l'abri; il y ajoute plus tard le vêtement, sur lequel, en vertu d'une ordonnance de Philippe le Bel 1 , dut être brodée une fleur de lys à l'endroit de la poitrine, afin qu'il fût bien proûvé que les Quinze-Vingts étaient les pauvres du roi; mais là s'arrête la royale aumône. La charité publique doit faire le reste; c'est à elle de donner levain quotidien à ces nomades de la pauvreté qui, tâtonnant à travers les rues boueuses, crient partout à haute alaine, comme dit Guillaume de Villeneuye, et tote jor ne finent de braire, comme l'a écrit plus brutalement Rutebeuf V

Ne nous étonnons point, encore une fois, de cette sorte de bienfaisance incomplète, où le public et le roi se réservent leur part et font leur aumône, pour ainsi dire, de compte à demi. Il se passait alors des faits du même genre bien plus singuliers encore. Ainsi, ne

* Ordonnance de Passy, juillet 1309.

* Œuvres, t. I, p. 163.

voyait-on pas des collèges, tels que celui de Navarre, dont les écoliers, bien que placés sous le plus haut patronage, devaient aller chaque matin tendant la main et criant par les rues : Du pain! du pain pour les pauvres escoliers de madame de Navarre!

La mendicité des Quinze-Vingts était, du reste, on ne peut mieux organisée Si le roi, en les prenant sous sa protection, ne leur avait pas tout donné, il avait du moins avisé à ce qu ils trouvassent facilement ailleurs ce qu'il ne leur donnait pas lui-même. Afin qu'on ne les confondit jamais avec les aveu gles vulgaires, et qu'ils fussent toujours et partout traités comme il convenait aux pauvres du roi, il avait, pour ainsi dire, monopolisé certaines aumônes à leur profit. Ainsi, dès l'époque de leur fondation , les Quinze- Vingts eurent le droit d'avoir des troncs dans toutes les églises de France. Ce n'est pas tout, ils pouvaient aller quêter eux-mêmes, non pas à la porte, mais dans l'intérieur de Té-

* Geoffroy de Pompadour, évêque du Puy, grand aumônier du roi, fit, pour leur police, un règlement de cinquante articles, homologué au Parlement, le 7 sept. 1522, et qui ne cessa dos lors d'être obsorvr.

glise. C'était là le plus clair de leur fortune de mendiant.

Ce droit de quêter leur appartenait à tous sans exception, sans préférence. Par malheur, les églises n'étaient pas d'un égal rapport. Il y avait de riches et de maigres paroisses.

Tous voulaient de celles-là, personne ne voulait de celles-ci. Comment faire? Choisir ceux à qui Ton réserverait les églises aux bonnes aubaines; soit, mais c'était créer des privilégiés, et pouvait-on se le permettre, lorsqu'une infirmité égale ne leur constituait que trop bien à tous une égalité de droit? Tirer au sort eût été le moyen le plus simple et le meilleur; on pensa toutefois que celui à l'aide duquel on pourrait faire dériver jusqu'à la caisse commune de l'hospice une partie plus ou moins forte de ces aumônes tant enviées serait encore préférable : on mit aux enchères le droit de quêtes dans les bonnes paroisses. Chaque année, il y avait un jour d'adjudication au plus offrant. Ceux qui, se croyant le plus de chance d'apitoyer fructueusement les fidèles, faisaient les plus belles offres, c'est-à-dire promettaient de donner à l'hôpital une plus grosse somme perçue comme dîme surla masse de leurs au-

mônes de Tannée, étaient présentés pour les églises les plus recherchées. Les autres devaient se contenter des plus modestes; mais, en réalité, puisque le prix des enchères était versé dans la bourse commune, ils avaient eux-mêmes une part des grosses aubaines qu'ils devaient laisser échapper.

Depuis le brevet de mendiant qu'un roi d'Angleterre donna, je ne sais plus à quel

poëte, je ne crois pas qu'il y ait rien eu de plus curieux que ces patentes de pauvres mises aux enchères chez les Quinze-Vingts.

J'ignore à partir de quel temps ce système étrange mais équitable fut en vigueur dans l'hospice des aveugles de la rue Saint-Honoré; je ne pense pas qu'il Tait été dès l'origine, mais je suis certain du moins qu'il se trouvait en pleine activité dans la seconde moitié du xvme siècle, à l'époque dont nous devons surtout parler, où le prince Louis de Rohan commença d'avoir la haute main dans l'administration des Quinze-Vingts. C'est en effet dans les Mémoires de l'abbé Georgel f , secrétaire du prince-prélat, que nous avons trouvé tous ces curieux détails.

I 1818, in-8", t. r, p. 483 et suiv.

Dès le temps de saint Louis, la maison des trois cents aveugles avait été, comme il convenait à un refuge de pauvres, placée dans les attributions de la grande aumônerie 1 ; elle y resta, et c'est pourquoi, en 1779, elle se trouvait avoir pour directeur spirituel et temporel le prince Louis, à qui cette grande charge ecclésiastique avait été donnée après la mort du cardinal de la Roche-Aymon.

M. de Rohan était entreprenant et avide; aussi ce ne fut pas sans de soudaines velléités de spéculation qu'il se vit à la tête de ce riche hospice des trois cents pauvres.

On n'était plus au temps où le terrain sur lequel s'étendait leur vaste enclos était un espace sans valeur, une voirie dont on fuyait l'abord pestilentiel ; Paris avait, depuis plus d'un siècle, enjambé le rempart qui l'étouffait de ce côté; la porte Saint-Honoré, im peu au delà de laquelle se trouvait l'hospice, avait été démolie 2 ; la butte Saint-Roch s'était aplanie

i c Ce fut en 1270 que saint Louis déclara qu'il vouloit que son grand aumônier fût visiteur de cette maison, et qu'il nommât à toutes les places qui viendroient à vaquer.» (Hurtault et Magny, Dict. hist. de la ville de Paris, t. IV, p. 201.)

«Cette porte se trouvait entre la rue du Rempait,

et couverte de maisons, enfin le fangeux faubourg était devenu un quartier magnifique.

D'un autre côté, les Tuileries s'étaient bâties; les Quinze-Vingts avaient même cédé pour leur agrandissement tout le terrain d'un vaste logis dont, en 1343, Pierre des Essars leur avait fait don 1 ; enfin , comme s'il eût fallu que rien ne manquât à l'embellissement de tout ce voisinage, les élégantes constructions du Palais-Royal en avaient complété le monumental aspect. Vous jugez par là de quel prix se trouvait être alors l'enclos immense resté comme une gênante enclave au cœur même de ce quartier de palais et d'hôtels, et vous devinez aussi les convoitises des spéculateurs.

Le gouvernement voulut d'abord s'en attribuer le profit. Il songea, vers le mois de

abattue il y a deux ans, et la rue Jeannisson. Celle-ci, qui s'appela jusqu'en 1830 rue des Boucheries-Saint- Honoré, devait ce nom à la boucherie des Quinze- Vingts, composée de dix étaux, qui avait été établie, en 1631, sur l'emplacement de la porte démolie. (Piganiol, Descript. delà ville deParis, 1765, in-8°, t. II, p. 414.) Jeannisson, le nouveau parrain de cette rue, était un propriétaire voisin, qui fut tué aux journées de Juillet.

I Sauvai, t. I, p. 79.

janvier 1751, à faire main basse sur l'hospice et à disposer des fonds qui proviendraient de sa vente, pour la fondation de l'École militaire *. De quoi s'autorisait-on pour cette mesure spoliatrice ? D'une erreur historique. Sans prendre la peine de recourir à Joinville et à Rutebeuf, dont une citation faite par Fauchet 1 ne permettait pourtant pas d'ignorer le texte décisif sur cette affaire, on allait répétant que la fondation du saint roi avait été faite < pour des gentilshommes aveuglés par des Sarrazins pendant la croisade, et qu'on Tavoit par la suite très-mal appliquée à des pauvres aveugles roturiers 3 . » Or, la vérité est, on l'a vu plus haut, qu'il n'y avait pas eu dans l'œuvre de Louis IX de gentilshommes aveuglés, mais seulement de ces aveugles roturiers, contre lesquels s'organisait la spoliation.

Tout était bien arrêté déjà : « On laissera, dit M. d'Argenson *, mourir ceux qui y sont, on en mettra plusieurs aux Incurables. — Mais ajoute -t-il, je ne saurois croire à ce projet, il

1 Mém. de d'Argenson, 1825, in-8°, t. IV, p. 8.

* De l'Origine de la poésie franç., 1851, in-4", p. 578.

3 Mém. de d'Argenson, t. IV, p. 8.

*Id.,ibid.

déplairoit à tout le peuple de Paris. » Soit que la crainte de ces murmures y fût pour quelque chose ; soit, qu'étant mieux éclairé, Ton eût vu que l'injustice projetée ne pouvait se justifier que par une erreur historique *, on ne donna pas suite à l'idée de vendre l'enclos des Quinze-Vingts. On laissa au cardinal de Rohan le soinde la reprendre etd'en avoir le bénéfice.

Il était, comme je l'ai dit, directeur spirituel et temporel de l'hospice, mais il n'était pas seul maître cependant. Une communauté de douze ecclésiastiques partageait avec lui le premier des deux pouvoirs, tandis qu'une part de l'autre était remise aux mains d'un conseil d'administration, composé d'un certain nombre de magistrats et de vingt-quatre membres de la confrérie pris parmi les frères aveugles, et parmi les frère voyants, ainsi qu'on appelait les maris des femmes aveugles, admis dans l'hospice à la condition qu'ils serviraient aux autres de conducteurs à travers les rues.

Il fallait user d'adresse avec ce conseil d'administration, lui montrer, par exemple, la nécessité d'un déplacement qui permettrait

* Pigauiol le prouva. [Dcsuript. de la ville de Paris, t. II, p. 401.)

à la confrérie de s'établir dans un lieu plus salubre; lui faire voir, de la façon la plus brillante, les avantages à retirer de la vente des terrains, et surtout faire habilement ressortir les améliorations qu'on pourrait, avec l'argent de cette vente, apporter dans la condition des aveugles. Ce dernier point était celui qui prêtait le plus aux développements et aux vérités. Tout était à faire, en effet, pour le bien-être de ces pauvres diables. Depuis la fondation de l'hospice, les revenus s'en étaient considérablement accrus, mais les aveugles ne s'étaient en aucune façon ressentis de cette augmentation de richesse.

« On ne leur donnait que le logement, dit l'abbé Georgel, et un très-modique traite- .

ment en argent. » Peut-être pensez-vous qu'au moins on avait eu à cœur de ne pas laisser se décompléter le nombre de trois cents, qui leur donnait droit au nom de Quinze -Vingts qu'ils avaient fidèlement gardé: point du tout, depuis longues années, il s'était fait dans leurs rangs des vides que les administrateurs, avec le plus grand soin, avaient oublié de combler. Et cependant, je le répète, d'année en année, la somme des revenus croissait, soit par suite de dons non-

veaux, soit en raison de l'augmentation du loyer des bâtiments qu'on avait peu à peu bâtis sur les terrains dépendant de l'hospice, et qui étaient occupés par des ouvriers de toute industrie 4 . C'était une des grandes ressources de l'administration. L'enclos des Quinze-Vingts, en effet, jouissait du même privilège que celui de la Trinité et que celui de Saint- Jean-dc-Latr an*. On pouvait y travailler sans maîtrise *. Aussi, je le répète, les artisans s'y trouvaient-ils en foule ; tous les logements y étaient occupés, et l'ouvrage n'y chômait jamais : « Il s'y faisait surtout, selon l'abbé Georgel, un commerce d'étoffes de soie et de toiles indiennes aussi actif que florissant*.» De là, encore une fois, de beaux loyers et de grosses sommes. Qu'en faisait-on? Les administrateurs spirituels et temporels le savaient bien ; mais ce qu'il y a de trèsassuré, c'est que les pauvres aveugles pour qui personne ne prenait souci d'être honnê-

1 Hurtault et Magny, Dict. histor. de la ville de Paris, t. IV, p. 204.

2 V. Paris démoli, 2 e édit., p. l, note.

s Hurtault et Magny, Dict, hist. de la ville de Paris, t. III, p. 228.

* Mémoires, t. I, p. 483.

tement clairvoyant, continuaient à mendier de plus belle; cest qu'aussi les Mtimeqts 4e l'hospice étaient mal entretenus, à ce point que sa pauvre vieille église, qui datait du temps de saint Louis, tombait littéralement en ruines 1 . Certes, la confrérie était assez riche pour faire réparer à ses frais ce bijou d'Eudes de Montreuil *. Elle aima mieux recourir à la charité publique, qui, cette fois, ne fut pas plus sourde à la requête des aveugles en masse quelle ne Tétait tous les jours au cri de chacun d'eux en particulier.

« Déjà, dit l'abbé Georgel, une somme de 400,000 livres provenant des loteries de piété était en dépôt pour la reconstruire. » On n'eut pas le temps d'en prendre la peine.

1 On l'avait laissée s'enterrer de plusieurs pieds, par suite de l'exhaussement des terrains environnants. Il fallait,poury entrer, descendre quatre ou cinq marches. {Dict. hist. de la ville deParis,t. III, p. 228-229.)

* C'était toujours l'église à la mode : « Dans l'église des Quinze-Vingts, dit Mercier, se réunissoient les fermiers généraux, les agens de change, les commis des finances, superbes comme des paons; ils étinceloient d'or, de rubis et de diamants, il ne leur manquoit que des diadèmes. Le pauvre même, dans ce lieu de magnificence, ne demandoit l'aumône qu'en termes choisis. » : N'ont». Pam, t. IV, p. 204.*

Vous voyez que M. de Rohan avait beau jeu pour proposer des réformes, et pour venir, en présence des apparences de misère qu'on entretenait comme à plaisir autour de la riche confrérie, mettre en avant le projet de vente des terrains qui devait faire verser de si grosses sommes dans sa caisse.

Déjà tout son plan était fait. Les acquéreurs même étaient trouvés; c'était une compagnie d'entrepreneurs qu'on savait très-solvables, et qui ne proposaient pas moins de six millions, sans compter, bien entendu, le magnifique pot-de-vin dont là promesse contribuait, plus que tout le reste, à rendre M. le grand aumônier si ardent j>our la conclusion de l'affaire. Ce fut pourtant un détail dont il oublia de parler au conseil d'administration. Il n'omit, en revanche, aucune des considérations philanthropiques qui pouvaient lui permettre de poser la vente de l'enclos comme un acte de haute bienfaisance administrative. 11 parla des six millions offerts, fît sonner hàut l'importance de la sommé, et surtout l'urgence des réformes qu'elle allait permettre de faire. « Supprimer la mendicité des Quinze-Vingts, et enlever ainsi aux églises le bruit et le spectacle d'une gueuserie

indécente; augmenter le bien-être des trois cents aveugles de la fondation primitive:

créer des pensions alimentaires pour trois cents autres; établir douze pensions de trois cents livres pour de pauvres gentilshommes aveugles, autant pour douze ecclésiastiques aveugles aussi, etc. » Voilà, d'après l'abbé Georgel, qui sans doute en avait lui-même dressé le programme, voilà quels étaient les projets du grand aumônier, projets dont les six millions rendaient l'exécution facile, et qu'il vint éloquemment proposer-au conseil.

Il y aurait eu mauvaise grâce à ne pas leur faire bon accueil; ils furent donc approuvés tout d'une voix. La vente suivit bientôt.

M. de Rohan toucha son riche pot-de-vin; les six millions furent versés par la compagnie, et tout aussitôt placés sur l'État avec une garantie toute spéciale. L'hôtel de la première compagnie des mousquetaires noirs, situé rue de Charenton, et laissé vacant par la récente dissolution de ce corps militaire, fut acquis moyennant les 400,000 livres laissées en dépôt pour la reconstruction de l'église, et que M. Bertin, ministre des loteries (parties casuelles), avait permis de prendre. Puis, tout cela conclu, après quelques démêlés

d'architectes, expliqués longuement par l'abbé Georgel, mais dont le récit nous entraînerait trop loin, les Quinze-Vingts quittèrent, en décembre 1779, l'antique hospice et vinrent prendre pied dans leur nouvel asile l . Ils y sont encore.

La démolition des bâtiments abandonnés ne se fit pas attendre. Celle de l'église ne coûta pas beaucoup de peine ; le temps l'avait commencée, on n'eut qu a l'achever. La chapelle de Saint- Nicaise qui se trouvait aussi dans l'enclos, tout près de la rue à laquelle elle avait donné son nom, n'existait plus depuis près d'un siècle ; Ton n'eut qu a disposer de son emplacement. Il eut le sort de tout le reste de ces terrains, qui furent bientôt coupés de rues nouvelles et couverts de bâtiments neufs. Aujourd'hui, ces rues et ces bâtiments ont eux-mêmes disparu. Que sont devenus la rue de Chartres, la rue de Valais- Saint-Honorè , la rue Beaujolais, la rue Montpensier, le Passage des Quinze-Vingts, tout ce dédale qui avait enroulé ses mailles serrées sur l'espace de l'enclos des aveugles? Demandez-le à la place du Palais-Royal, qui s'est agrandie

* Mém. secrets, t. XV, p. 14, 263.

ÉNIG. 10

sur leurs ruines; à la rue de Rivoli, qui les a fait jeter bas pour se frayer passage. Ce n'était pour ainsi dire qu'un quartier provisoire; il n'a pas duré soixante- dix ans.

Une seule rue en est restée, mais tellement élargie, et, en même temps, tellement raccourcie, qu'elle est vraiment devenue tout à fait méconnaissable, et qu'on aurait pu, par conséquent, sans que personne réclamât, changer son nom, comme on avait changé sa .forme ; c'est la rue que les entrepreneurs de 1780 avaient , par déférence pour le grand aumônier, gratifiée du nom de Rohan. C'était un honneur, stipulé sans doute, parmi les avantages du vendeur, et comme supplément de pot-de-vin. Trois ans après, quelles que fussent les conventions, on n'aurait pas osé l'accorder au cardinal, car l'affaire du collier venait alors de donner à son nom le fâcheux éclat qui lui est resté.

Les édiles de la Restauration n'en prirent pas souci. Us trouvèrent, en 1815, la rue de Rohan débaptisée. Le nom nouveau mais pur de Marceau avait remplacé, pendant la Révolution et sous l'Empire, celui du cardinal ; mais ils ne mesurèrent point ce que l'un rappelait d'honneur, ce que l'autre contenait de

scandale; ils virent seulement que celui-ci était de race antique, celui-là d'origine révolutionnaire. Leur choix ne fut donc pas douteux : ils décrochèrent le nouvel écriteau et replacèrent l'ancien. Ils avaient agi suivant les principes de leur temps, soit ; il ne faut pas leur en vouloir; mais au nôtre les rôles ne devaient-ils pas changer? Plutôt que d'étendre au nouveau pavillon du Louvre le scandaleux haptême subi par la rue de Rohan*, n'aurait-on pas dû biffer tout à fait ce nom et du même coup effacer le souvenir qu'il rappelle? Celui de Marceau vaut mieux, ce me semble; pourquoi ne l'y ferait-on pas revivre? La statue du jeune général a été placée sur la façade du nouveau pavillon; pourquoi son nom ne s'y trouverait-il pas aussi^ à la place de celui que la pudeur publique a proscrit depuis si longtemps?

Le pavillon de Lesdiguières.

Tous les hiéroglyphes de Paris ne sont pas % sur l'obélisque. La grande ville, ce qui précède Ta déjà fait voir, est un vaste livre d'énigmes; chaque coin de rue, chaque inscription de monument vous posent une question, et le malheur, c'est que bien souvent il n'est pas un ouvrage, Histoire, Description, Dictionnaire, Guide, plus ou moins pittoresque, qui vous fasse la réponse.

« Que signifie ces mots : Pavillon de Lesdiguières?» me suis-je dit vingt fois, en passant sous l'étroite et haute arcade pour gagner le pont des Saints-Pères. Je questionnai les savants, je consultai les livres; et, ni ceux-ci, ni ceux-là ne me répondirent.

Je serais bien allé jusqu'aux architectes qui avaient commandé la belle inscription en lettres d'or; mais à quoi bon? Ils prennent un nom tel que la tradition le leur donne, et le font écrire sans s'occuper d'où il vient. Ils tiennent l'état civil des monuments et le livre de leur baptême avec autant de sans-gêne que l'employé de mairie et le curé tiennent le registre des naissances. Encore celui-ci s'enquiert-il du parrain. L'architecte et l'édile ne prennent point tant de peine. Telle rue s'appelle ainsi, tel monument s'étiquète

• de telle manière ; soit, et tout aussitôt, mais le plus souvent sans préoccupation d'orthographe, ils font dresser l'inscription, ici en

• lettres blanches sur fond bleu de ciel, là en lettres d'or sur marbre noir. Le reste ne les regarde pas. J'aimai donc mieux ne pas m'adresser à ces messieurs. Sûr que je perdrais moins de temps en ne m'en fiant qu'à moi seul, je cherchai sans questionner davantage ; et je parvins, je crois, à trouver.

On sait que jusqu'à la fin du dernier siècle, la rue Saint-Thomas-du-Louvre, dont les démolitions entreprises sous le premier Empire commencèrent la mutilation, venait aboutir à l'étroite rue des Orties, qui longeait paral-

lèlement la galerie du Louvre. Cette rue Saint-Thomas, dout nous avons vu les derniers tronçons, et qui nous a semblé si triste et si morne dans son agonie, avait été longtemps une des mieux habitées de Paris.

Quelques-uns des plus beaux et des plus renommés hôtels s'y trouvaient : ainsi l'hôtel de Rambouillet et l'hôtel de Longue ville qu'il ne faut que nommer pour rappeler tout un passé de précieux esprit et d'élégance. Auprès, en avançant davantage vers la galerie du Louvre, on trouvait une maison trèsnoble encore, fort bien hantée, mais de plus modeste apparence. Je ne sais au juste qui l'avait d'abord habitée. Piganiol de la Force 1 veut qu'elle ait élé bâtie pour Gabrielle d'Es- • trées; mais je pense qu'il se trompe, et je crois même l'avoir prouvé ailleurs f . Ce qui est certain , comme on le verra plus loin , c'est* que la maîtresse de Henri IV, en prenant pour logis ce discret hôtel, n'aurait fait qu'y devancer d'autres favorites.

Sous Louis XIV, cette maison fut menacée, comme toutes celles du même quartier. 11

i Vescript. de la ville de Paris, t. II, p. 3 1 1 . s Paris démoli, 2«édit., p. 42, note 2.

s'agissait déjà de ce qui sest accompli seulement de nos jours; car en ce pays il ne faut guère moins de deux siècles pleins entre la conception d'un projet et son exécution.

Reprenant une idée que Henri IV avait un instant caressée au passage 1 , on voulait donc mettre une immense place entre les Tuileries et le Louvre, déjà joints ensemble par la grande galerie \ La première chose à faire était de déblayer l'espace, et pour cela, il ne fallait pas moins que jeter bas tout un quartier, renverser des hôtels, démolir des églises; on ne s'en effraya point. Colbert menait le projet et, sauf contre-ordre, on n'avait qu'à s'en fier à lui : « On parle icy, écrit Gui- Patin s , d'abattre quelques grandes maisons pour achever le bâtiment du Louvre. On dit même que le roy veut envoyer les moines de Saint-Germain-des-Prez à Saint-Maur-lèz- Fossez, et bailler ce monastère à habiter aux chanoines de Saint-Nicolas et de Saint-Thomas-du-Louvre, et que c'est un dessein pris

i Lettre de Malherbe à Peiresc, 20 janv. 1608.

s Sur toutes les vicissitudes de ce projet, depuis Henri IV jusqu'à nos jours, V. le Vieux-Neuf, t. II, p. 108-111.

3 Lettre à Spon, du 24 oct. 1664.

par le roy et M. Colbert, ces deux églises étant nécessaires à la perfection du grand dessein : mais je doute de tout cela. » Et Gui- Patin faisait bien de douter ; deux cents ans de retard lui ont donné raison.

Cependant on procéda, dans le3 premiers temps, comme si Ton eût voulu que tout fût terminé en fort peu d'années. Un certain nombre de maisons furent achetées au nom du roi, et les autres durent se tenir prêtes pour le moment où le despotique acquéreur viendrait faire ses offres. M. de Joursanvault possédait dans ses Archives 1 l'acte de vente d'une maison de la rue Saint-Thomas-du- Louvre que Louis XIV fit ainsi acheter « pour l'exécution du grand dessein de son palais du Louvre. »

Le petit hôtel dont nous nous occupons fut aussi du nombre de ceux qui furent acquis par le roi à cette époque, et de cette manière. Seulement, pour lui comme pour les autres, on s'en tint d'abord à l'acquisition ; on remit prudemment la démolition au moment où

* V. le Catalogue, n° 1134, et une lettre inédite de madame de La Fayette à Huet, citée dans le Vieux- Neuf, t. II, p. 110, note 2.

elle serait urgente, et vous savez si ce moment se fit attendre. Le marquis de la Vrillière qui habitait l'hôtel put même y rester jusqu'à ce qu'il eût trouvé gîte ailleurs.

Il ne se pressa pas et fit bien. Je crois même que c'est lui qui donna congé. Toujours est-il que le roi, lorsqu'il perdit ce locataire, semble avoir désespéré d'en trouver un autre. Pour que l'hôtel ne restât pas vacant, il en accorda la jouissance à la duchesse de Lesdiguières-Mortemart ; et afin de n'avoir pas à s'enquérir de longtemps d'un occupant nouveau, car il devait lui répugner de faire mettre l'écriteau des maisons à louer sur un hôtel dont il était propriétaire, c'est pour sa vie durant qu'il gratifia l'aimable douairière de cette habitation gratuite.

Une seule clause, mais peu dangereuse, comme vous allez voir, mettait une restriction au bienfait de cette concession viagère. On lui accordait l'hôtel, lisons-nous dans une très-curieuse lettre du duc d'Antin, neveu de la duchesse, « à condition d'en déguerpir quand on fera le grand dessein du Louvre K »

* Catalogue des autographes vendus le 7 décembre 1854, no 17, p. 3.

Mais ce n'était, encore nne fois, que pour la forme, et si le roi n'eût tenu à prouver qu'il ne se démentait jamais, il n'eût pas fait insérer la clause.

La duchesse vécut et mourut fort tranquillement dans l'hôtel, sans qu'aucune nouvelle menace de démolition vînt l'y déranger. Je ne sais quelle est au juste la date de sa mort; ce que je puis toutefois assurer, c'est que personne ne la' remplaça dans cette commode habitation, avant les premières années qui suivirent le mariage de Louis XV. Vous voyez qu'elle avait largement usé du privilège viager.

A qui l'avait-elle dû ? A la faveur de madame de Montespan, à laquelle l'unissait, on le sait, une parenté très-proche ; le favoritisme, qui fit la grandeur de toute cette maison des Mortemart, avait en cela été son seul titre.

Celle qui vint après elle n'en eut pas d'autre non plus. Le loyer du galant hôtel fut payé par elle en la même monnaie, mais plus directement donnée; bref, madame de Mailly, car c'est d'elle qu'il s'agit, se réserva pour elle-même l'avantage que madame de Montespan avait cru bon de céder à quelqu'un de sa famille. Elle se fit octroyer par Louis XV,

dont elle fut la première maîtresse et Tune des plus aimées, ce que Louis XIV avait si libéralement accordé à la duchesse. Elle était plus jeune et aurait dû en jouir encore plus longtemps. En 1751, pourtant, l'hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre n'avait déjà plus de locataire : madame de Mailly était morte. Il y avait longtemps qu'on lui avait succédé dans le cœur du roi ; mais personne, je veux dire aucune maîtresse, ne la remplaça dans le petit hôtel. Il était cependant des plus favorables aux rendez-vous, avec ses deux entrées, l'une sur la rue Saint-Thomas, l'autre, plus clandestine, sur la rue Fromenteau, et même, grâce à ce nom de Lesdiguières qui lui était resté de la vieille duchesse, et qui, en lui conservant je ne sais quoi de sérieux, le mettait à labri des regards avides de scandale et des suppositions médisantes 1 ; mais Louis XV n'aimait pas les souvenirs fu-

* Comme madame de Mailly n'y avait vécu que cachée, pour ainsnëire, l'hôtel n'avait pu prendre son nom. Il existait déjà, d'ailleurs, au moins deux hôtels de Mailly. L'un, le Petit-Mailly, subsiste encore au coin de la rue de Beaune et du quai, avec entrée sur la rue du Bac (Pi ganiol, Descript. de la ville de Paris, t. VIII, p. 311). Avant la construction du Pont-Royal,

nèbres. La tristesse que donne la satiété et l'ennui était déjà trop naturelle et trop intime chez lui, pour qu'il voulût y ajouter celle que cause le deuil : il fuyait donc tous les lieux que la mort avait touchés.

En 1751, d'ailleurs, à quoi lui eût servi le mystère d'une petite maison? Ses amours étaient avouées, madame de Pompadour était la vraie reine de France. Depuis cinq ans, ils n'avaient plus besoin de chercher, pour leurs rencontres, l'ombre de la forêt de Sénart, qui avait jeté son voile sur l'aurore de cette galanterie devenue souveraine; et les discrets tête-à-tête, les entrevues en cachette dans la maison de la rue Croix-des-Petits-Champs \ où la favorite avait le mieux décidé son avènement, n'étaient déjà plus pour eux qu'un très-vieux souvenir. A quoi bon alors se réserver l'hôtel de la rue Saint-Thomas-du-

il faisait face au pont de bois, appelé Pont-Barlier ou Pont-Rouge, qui aboutissait à la rue de Beaune. C'est pour cela que Dangeau appelle les-Mailly qui habitaient l'hôtel, les Mailly du Pont-Rouge. {Journal deDangeaUy édition compl., t. II, p. 30.) Pour le dire en passant, ce pont, a cause d'Anne d'Autriche, s'appelait aussi Pont Sainte- Anne. (Sauvai, t. I, p. 111 ) 1 V. plus haut, p. 41, 42, note.

Louvre? Madame de Pompadour le prit pourtant, mais par pure précaution , par simple anticipation sur l'avenir, et afin que celle qui pourrait la remplacer un jour n'eût pas du moins cette part de l'héritage.

Ce fut son frère, M. de Vandière, plus tard marquis de Marigny, qui en profita ! . Les locataires changeaient, mais, comme vous voyez, les moyens de transmission étaient les mêmes. Récapitulons, en effet : c'est par la faveur de madame de Montespan que la duchesse de Lesdiguières-Morlemart s'est installée dans ce logis, propriété du roi; c'est de par la puissance de son crédit de favorite que madame de Mailly s'y établit à son tour ; enfin, M. de Marigny l'obtient en raison- de

l'omnipotence du même droit de main

gauche. Il est vraiment dommage que ce que pensait Piganiol sur la fondation de cet hôtel pour Gabrielle d'Estrées ne soit pas prouvé* L'origine eût été digne du reste*

4 Et Ton n'attendit guère pour le mettre en possession. Madame de Mailly était morte le 29 mars, et, le 10 avril, M. d'Àrgenson écrivait déjà: «On parle de donner à M. de Vandière la petite maison où vient de mourir madame de Mailly. » [Mémoires, t. IV, p. 24.)

M. deMarigny ne dédaigna pas le privilège de location gratuite que lui avait fait obtenir sa sœur. Il se logea dans l'hôtel, et sans le débaptiser toutefois de son nom d'hôtel deLesdiguières, il ne le quitta plus 1 . Il n'en était pas un, en effet, qui fût mieux à sa convenance.

Le marquis était directeur des bâtiments du roi, arts et manufactures de France, et ces fonctions qu'il n'exerçait pas in partibus, loin de là, exigeaient qu'il se tint autant que possible dans le voisinage du Louvre. Or, ici il touchait au palais même. Il pouvait tout observer, tout voir, et il vit tout.

Une chose qui le frappa d'abord, ce fut rencombrement de la rue dans laquelle se trouvait son hôtel, et qui refluait sur tous les environs; encombrement continuel d'hommes et de voitures, causé par le manque de

1 II eût été bon cependant de l'appeler autrement, ne fut-ce que pour le distinguer de deux autres hôtels de Lesdiguières qui existaient à Paris, l'un, rue Saint-Dominique, l'autre, qui fut détruit vers ce temps-là, rue de la Cerisaie. Celui-ci, qui avait d'abord appartenu à Zamet, puis à madame de Lesdiguières de Reiz, de qui son nom lui vint, puis à M. de Villeroy, qui y logea le czar Pierre, en 1719, fit place à la rue de Lesdiguières actuelle.

débouchés vers la Seine, la grande galerie du Louvre semblant jetée là comme un obstacle infranchissable, pour les communications entre les deux rives, comme une barrière immense et sans ouverture K C'est en voisin clairvoyant qu'il avait observé; c'est en ministre intelligent qu'il chercha le remède et qu'il le trouva. Il était bien simple, comme vous allez voir, et tout le monde dut s'étonner qu'on l'eût fait attendre si longtemps.

M. de Marigny fit pratiquer sous la grande galerie, entre le quai et le Carrousel, un guichet à trois voies, l'une pour les piétons, les deux autres pour les voitures. C'est le triple passage qui se voit encore, tel qu'il le fit ouvrir, près de la grille des Tuileries. On lui donna le nom de Guichet Marigny, qu'il a toujours gardé et qu'il méritait bien. Il fallait aussi une dénomination pour les autres, jusqu'alors sijinsuffisants : celui auquel aboutissait la rue Saint-Nicaise, et ceux, plus rapprochés l'un de l'autre, qui faisaient communiquer avec le quai la rue Fromenteau et la rue Saint-Thomas-du-Louvre. Ce dernier, voisin de l'hôtel qu'habitait le ministre, en

* V. Paris démoli, chap. : Les Guichets du Louvre.

prit le nom et s'appela Guichet de Lesdiguières . C'est une dénomination dont le peuple se servait déjà, et qui n'avait besoin que d'être maintenue, ce qui fut fait d'autant plus volontiers qu'il y avait encore là un hommage indirect, un souvenir pour M. de Marigny.

Depuis, ce nom se déplaça. Pendant l'Empire, le guichet auquel venait aboutir la rue Saint-Thomas-du-Louvre, c'est-à-dire le premier Guichet de Lesdiguières, disparut avec le tronçon de rue qui le prenait pour ouverture. Il fut fermé pour les passants. A l'époque de la Restauration, quand la manie de restituer tous les noms du passé s'empara de l'édilité parisienne , on voulut arborer de nouveau, comme tant d'autres, celui de Lesdiguières.

On y tenait d'autant plus sans doute qu'on croyait y retrouver un souvenir du brillant compagnon d'armes de Henri IV, et non, ce qui était pourtant en réalité , le souvenir fané d'une vieille douairière protégée par une favorite. Mais où le replacer ce nom? audessus d'un guichet condamné? Non pas.

Mieux valait mentir â la tradition et le remettre en belle place. C'est ce qui fut fait; et voilà pourquoi le guichet de la rue Saint-

Di

Nicaise, usurpant le nom qui appartenait à celui de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, s'est appelé guichet, puis, après ses embellissements, Pavillon de Lesdiguiéres .

Le carré Marigny.

Nous n'avons quitté tout à l'heure le frère de madame de Pompadour que pour le retrouver ici.

H y a cent ou cent vingt ans, c'est à peine s'il se trouvait une maison dans le faubourg Saint-Honoré. Depuis lors, on a eu le temps, non-seulement d'y construire, mais de démolir ce qu'on y avait construit ; tant dans ce pays de l'instabilité, l'impatience et le dégoût vont vite !

C'étaient cependant de véritables palais qu'on avait élevés par ici ; mais ni le luxe ni la sob'dité de leur construction ne les ont sauvés. S'ils eussent été de plâtre, peut-être

eussent-ils survécu, puisque le provisoire est bien souvent, à Paris, la seule chose qui s éternise. Sur quinze ou vingt hôtels qui faisaient enfilade au côté gauche du faubourg, j'en compte cinq ou six pour le moins qui ont complètement disparu 1 , et tout autant qui ne sont plus reconnaissables.

L'Élysée-Bourbon est de ceux-ci, et c'est le seul pour lequel il ne faut pas se plaindre ; il s'est, en se transformant, singulièrement agrandi et embelli.

Les premières constructions, qu'il serait bien difficile de démêler aujourd'hui sous les plus récentes, datent de la Régence. Elles avaient été dirigées par l'architecte Mollet,

pour le comte d'Evreux, qui n'avait pas craint d'affronter ce qu'il pouvait y avoir de malsain à loger dans ce quartier, empesté par* le voisinage du grand égoût 2 , alors découvert, pourvu que son hôtel eût un bel aspect, et ses jardins une grande étendue.

C'est ce qui ne leur manqua pas ; les terrains

* V. Paris dans sa splendeur, chap. III, Promenade dans Paris, p. 3-7.

2 G. Brice, Descript. de la ville de Paris, 1752, in-12, t. I, p. 315.

n'étaient pas alors bien chers de ce côté, et le comte était riche.

Dix ans auparavant *, il avait épousé la fille du financier Crozat, qui lui avait apporté deux millions de dot 1 , et de cette fortune, bien que fortement entamée, il lui restait encore de respectables débris. M. d'Evreux put donc faire grande chère dans son nouvel hôtel. En sa qualité de colonel général de la cavalerie, « il y traita surtout hautement les capitaines de dragons, chevau-légers, etc. 3 . » ' Madame la comtesse eût été mal à Taise dans cette compagnie par trop cavalière, aussi nhabitait-elle pas l'hôtel. Lorsque M. d'Evreux l'avait épousée, à peine avait-elle douze ans ; l'union n'avait donc pu d'abord être définitive entre les deux époux ; elle ne le fut pas davantage plus tard : elle n'aboutit qu'à une séparation \ D'AUainval avait frappé juste, lorsqu'à l'occasion des procès qui s'ensuivirent, il avait fait, sur cette mésalliance, sa

1 Au commencement de 1707.

2 Journal de Dangeau, à la date du 16 janv. 1707. a Journal de Math. Marais, dans la Rev. rétrospect.,

2« série, n° 24, p. 397.

4 Qui fut cassée à la mort de la comtesse et amena des procès qui duraient encore en 1735. {là., ibid.)

comédie de Y École des Bourgeois *, Mademoiselle Crozat fut avec M. d'Évreux, son trop noble mari, ce que la pauvre Benjamine eût été avec le marquis de Moncade

Quand l'hôtel changea de propriétaire, la volte-face fut complète : plus de cavalerie, plus de tapage; mais un luxe délicat, discret, tout féminin. La nouvelle châtelaine n'était autre que madame la marquise de Pompadour, qui, dans les premiers mois de 1753, songeant déjà qu'une disgrâce pourrait l'obliger à chercher une retraite, s'était par avance choisi celle-ci. Elle l'avait payée sept à huit cent mille livres 8 .

1 Une Gazette à la main du temps dit positivement que d'Allainval y a joué d'après nature le mariage du comte d'Evreux.

* On l'appelait, dans la maison de Bouillon, le petit lingot d'or. (Journal de Math. Marais.) Mademoiselle Crozat avait été fort bien élevée. C'est à elle que le P. Placide avait dédié, en 1704, la première édition du Traité de Géographie qui, méconnaissable sous les changements et les additions, se réimprime encore avec le titre de Géographie de Crozat. Si j'en juge par le portrait qui se trouve en tête de cette première édition, dont je possède un des rares exemplaires, mademoiselle Crozat était une jolie enfant.

3 Mémoires de d'Argenson, t. IV, p. 124. — Journal de Barbier, édit. in-18, t. VI, p. 69.

Je vous ai dit que les jardins étaient vastes et magnifiques; ils ne lui suffirent pourtant pas. Elle se croyait reine, et c'est en reine qu'elle agit, en effet, pour les agrandir. De sa propre autorité de favorite, elle prit sur les Champs-Elysées ce qui lui manquait de terrain pour le potager qu'elle rêvait à l'extrémité de son parc.

Le peuple murmura de cet empiétement audacieux, qui rognait, à sa plus belle marge, la promenade qu'il chérissait le plus *. La marquise se soumit, du moins en apparence. * Les murs, de six pieds de haut, qu'elle avait fait élever autour de l'espace usurpé, furent rasés , mais en réalité l'espace ne fut pas rendu. Peu de temps après, un fossé avait remplacé la muraille, sans que le peuple s'en aperçût, et depuis lors, le terrain ainsi réuni au parc de madame de Pompadour* devenu le jardin de l'Elysée, n'a jamais été repris pour la promenade \ Il forme l'espèce d'hémicycle que Ton voit s'avancer, comme un large pro-

1 Mémoires de d'Argenson, t. IV, p. 197.

2 « Le tout, écrivait alors Piganioi (Descript. de la ville de Paris, t. III, p. 28), est environné de fossés revêtus de la plus belle maçonnerie et bordé d'une barrière d'une longueur immense, peinte en vert. »

montoire de verdure, sur l'avenue Gabriel, qu'il termine brusquement.

Madame de Pompadour ne fut pas encore satisfaite. Il lui déplaisait que l'horizon de ses jardins fût borné au midi par les arbres des Champs-Elysées; elle eût voulu de ce côté une belle perspective qui prolongeât jusqu'aux Invalides la vue qu'on avait des fenêtres de son palais. Il fu^bientôt fait droit à son désir; on prit pour la satisfaire le prétexte adroit d'un remaniement nécessaire dans la disposition de la vieille promenade : « On va, dit M. d'Àrgenson dans ses Mémoires ! , sous la date de juin 1755, abattre les arbres des Champs-Elysées, pour refaire les plans d'un dessin plus moderne, et surtout, ajoute-t-il en homme qui n'est pas dupe et connaît le vrai motif, et surtout pour donner à l'hôtel de la marquise de Pompadour un aspect plus agréable sur la rivière. »

La marquise, en de pareilles affaires, était sûre d'être toujours bien servie. Elle *avait mis son frère à la surintendance générale des bâtiments, magnifique charge, qui, nous lavons déjà vu, lui permettait d'avoir la haute main dans tout ce qui tenait aux em-

i T. IV, p. 22.

bellissements de Paris. Or, bien qu'à tout prendre il se soit montré le plus souvent, administrateur sérieux et homme de conscience, il agissait parfois bien moins dans l'intérêt de la ville, que suivant le caprice de sa sœur. Ce qui fut fait en cette occasion en est une preuve entre mille.

Les arbres des Champs-Elysées, qu'il n'était pas besoin d'abattre puisque la plupart dataient de cinquante ans au plus, c'est-à-dire de l'époque où M. le duc d'Àntin avait fait replanter la promenade, furent jetés par terre et remplacés par de plus jeunes, dont quelques-uns doivent survivre encore.

Le projet de la marquise, son envie de voir l'horizon de son jardin prolongé jusqu'à la Seine ne furent pas, on le conçoit, mis en oubli, puisque, encore une fois, tous ces travaux n'avaient pas, en réalité, d'autre objet. On réserva entre le quai et l'avenue des Champs-Elysées, dans l'axe même des jardins de madame de Pompadour, un espace considérable, où l'on ne replanta pas un seul arbre, de sorte que la marquise n'eût plus à craindre qu'un ombrage indiscret et gênant dérobât désormais à son hôtel la vue du dôme des Invalides et de la Seine.

Il était juste que celui qui avait pris soin de disposer cet immense espace sans verdure, ce désert au milieu du grand parc public, lui donnât son nom ; c'est ce qui eut lieu. Le steppe des Champs-Elysées , que nous avons vu disparaître sous les constructions du Palais de Tlndustrie, fut appelé Carré Marigny.

Le frère de la marquise avait, en effet, échangé son nom roturier d'Abel-François Poisson, d'abord pour le titre de comte de Vandière, que le peuple prononçait comte d' Avant-Hier ; puis pour celui de marquis de Marigny *, qui lui resta *.

1 Louis XV avait, tout exprès pour lui, érigé en marquisat la terre de Marigny. {Journal de Barbier, 2« édit., t. VI, p. 69.)

* Sur YÊlysée-Bourbon, ancien hôtel de Pompa* dour, qui dut son nouveau nom à la bru du prince de Condéj qui l'habita sous Louis XVI et qui en fit un Chantilly en miniature, F. notre article de l'Encyclopédie du XIX 9 siècle, t. XI, p. 377-378. — Avant la princesse, on y avait vu Beaujon, que son luxe autant que sa bienfaisance a rendu célèbre dans ce quartier; et, avant Beaujon, c'est-à-dire immédiatement après la marquise, le Garde-Meuble y avait été placé. (F. les Lettres inédites de madame du Deffànd, 1859, in-8, t. II, p. 173.)

Sur une prétendue inscription de la porte Saint- Denis, relative à la Révocation de l'Édit de Nantes.

Un de mes confrères de la Chronique, M. Paul d'Ivoy, me posa , dans sa causerie du 21 juillet 1857, la question fort embarrassante qui va défrayer tout ce chapitre.

Bien que je ne m'attendisse pas à cette énigme à brûle-pourpoint, car si je me flatte d'être le confrère de M. dlvoy, je ne fus jamais son compère, je me hâtai de répondre, et de mon mieux. On verra plus loin si je l'ai fait d'une manière satisfaisante.

Mais posons d'abord le point d'interrogation du chroniqueur.

« Il y avait autrefois , sur la porte Saint-

Denis, dit-il, une triste inscription, une inscription rappelant la Révocation de l'Edit de Nantes, et ainsi conçue :

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