‹ Énigmes des rues de ParisChapitre 4 sur 6 · LUDOVICO DECIMO QUARTO · texte numérisé non relu

LUDOVICO DECIMO QUARTO

SUPPBKSSO BDICTO NAMNETKNS8

« Il n'en reste aucune trace.

« La Révocation de TEdit de Nantes est du 26 octobre 1685.

« C'est en 1671 que le prévôt des marchands et les échevins de Paris décidèrent que Ton érigerait un arc de triomphe en mémoire des exploits des armées du roi dans la Flandre et dans la Franche-Comté.

« L'architecte de la porte Saint-Denis , François Blondel,dont on a publié, en 1698, un Cours d'architecture, aurait dû parler de la funeste mention ; il n'en dit mot. On y lit au contraire le passage suivant, qui semble tout à fait l'exclure :

« Mais la rapidité des conquêtes du roi « dans son voyage de Hollande, et ce fameux « passage du Rhin à Tholus, qui arriva dans « l'année que la porte Saint-Denis fut com- « mencée, nous obligea de prendre d'autres « mesures. Messieurs les prévôts des mar-

« chands et échevins crurent que Ton ne « pouvoit point accompagner la porte Saint- « Denis d'autres ornements, ni plus heureux « ni plus magnifiques, que de ceux qui pour- « roient servir de marques de ces grandes « actions et de ces victoires. J'ai cru que je • ne pouvois mieux faire que d'attacher sur « les pyramides et aux distances où j'avois « voulu placer les rostres des galères, des « masses de trophées antiques, pendues à « des cordons noués à leur sommet, entre- « mêlées de boucliers chargés des armes des « provinces et des villes principales que le « roi avoit subjuguées. J'ai même fait as- « seoir des figures colossales au bas des « mêmes pyramides, à l'exemple des excel- < t lents revers de médaille que nous avons « d'Auguste et de TLus, où Ton voit des « figures de femmes assises au pied des « trophées ou des palmiers, et qui marquent « ou la conquête de l'Egypte, par Auguste, « ou celle de Judée, par Titus. C'est ainsi que, « d'un côté, j'ai fait mettre une statue de a femme affligée assise sur un lion demi- « mort, qui, d'une de ses pattes, tient une * épée rompue, et de l'autre, un trousseau a de flèches brisées et en partie renversées ;

« et, de l'autre, la figure d'un fleuve étonné. « Et, dans l'espace qui se trouve entre le « haut de Tare de la porte et l'entablement, « j'ai trouvé place pour un grand cadre de « bas-relief, où j'ai fait tracer cette action si t surprenante du passage du Rhin à Tho- « lus. »

« On voit par là que la Révocation de l'Édit de Nantes n'entra pour rien dans l'ornementation du monument. Il serait donc possible d'en conclure qu'aucune inscription ne devait la rappeler. Il n'en est question, d'ailleurs, ni dans Sauvai (1724), ni dans Félibien (1725), ni dans G. Brice (1752). Dulaurelui- i même n'en dit pas un mot.

« Et cependant elle a existé. C'est dans le Moniteur que nous en trouvons la preuve.

« Voici ce qu'on lit, en effet , dans le numéro du 24 août 1 792 , au compte rendu de la séance de l'Assemblée du 22 :

« Broussonnet.— Les commissaires vont « s'occuper des moyens de serrer (sic) tous « les chefs-d'œuvre.

« Dussaulx. — Et serreront-ils aussi la « porte Saint-Denis? (On rit.)

« Charlier.— Je demande qu'aux emblè- « mes et aux hiéroglyphes où l'on flagorne

« Louis XIV, soit substituée la Déclaration « des Droits de l'Homme. (On applaudit.)

« Loysel. — Et moi, je demande la démoli- « tion de la porte Saint-Denis.

« L'Assemblée passe à Tordre du jour.

« Merlin. — J'appuie la proposition de « M. Charlier, et je demande surtout qu'on <* efface cette abominable inscription : Ludo- « vico decimo quarto suppresso edicto namnea tense. (On applaudit.)

« Cette proposition est décrétée. »

« L'inscription existait donc :

« Car, si elle n'eût pas existé, comment Merlin en aurait-il demandé la suppression?

Comment l'Assemblée nationale eût-elle décrété cette suppression?

« M. Edouard Fournier peut nous expliquer cela. »

Étant ainsi mis en demeure, il ne me restait qu'à m'exécuter. Je le fis avec empressement. Voici ma réponse publiée le surlendemain par le Courrier de Paris :

« Paris, 22 juillet 1857.

« Cher monsieur,

« J'ai bien peur qu'en vous adressant à moi d'une manière si bienveillante pour la

solution de Y énigme parisienne posée dans Votre Chronique d'avant-hier, vous n'ayez trop présumé de ma compétence. En fait d'énigmes, on ne résout jamais bien que celles qu'on s'est posées soi-même ; or, franchement, je ne m'attendais pas le moins du monde à être interrogé sur celle-là. Je vais toutefois en appeler à tout ce que je puis avoir de connaissances sur Paris, et tâcher de vous répondre de mon mieux. Une question faite par vous, cher monsieur, ne mérite pas moins.

« Je commencerai par nier nettement que l'inscription dont vous parlez ait jamais existé sur la porte Saint-Denis; mais, comme vous le verrez ensuite, Louis XIV n'y perdra rien. Le rapprochement que vous faites si judicieusement entre la date de 1672, époque de la construction du monument, et la date .

de 1685, qui est celle de la Révocation de VÈdit de Nantes, est pour'moi, comme c'était pour vous, une première raison de nier.

« En 1672, la Révocation était en projet, et, depuis longtemps : sept ans auparavant, le 3 mars 1665, Gui-Patin, bien renseigné, avait déjà écrit à Spon, son ami : « On dit que, « pour miner les huguenots, le roi veut sup- « primer toutes les chambres de TEdit, et

« abolir l'Édit de Nantes. » En Tannée dont nous parlons, en 1672, le projet était plus mûr encore et Ton en parlait plus haut. Dans un livre publié à cette date, et qui a pour titre : Le Tombeau des Controverses ou le Royal Accord de la Paix avec la Piété, petit in-12, le coup d'État orthodoxe est donné comme imminent:

« Le roi, y est-il dit de la façon la plus mena- « çante, ne veut plus souffrir deux religions « dans son royaume. » Voilà qui est clair :

mais nous n'en sommes point encore pourtant au moment où l'inscription triomphante pourra être gravée dans la pierre, le marbre ou le bronze. On ne consacre par des monuments que des exploits accomplis, et, je le répète, il faudra sept années encore pour que celui-ci le soit complètement! En 1672 donc, encore une fois, la Révocation de l'Édit de Nantes, bien que déjà réalisée en idée par Louis XIV, ne pouvait avoir sa mention monumentale sur l'arc de triomphe de la porte Saint-Denis.

« Plus tard, à mon avis, cette mentionne dut pas y figurer davantage. Il eût fallu, — car la page était bien remplie, — que cette ligne s'y substituât à une autre : ce qui n'est pas admissible. Le grand roi tenait fort à

chacun de ses hauts faits; tout lui était également cher et précieux dans sa gloire; ne croyez donc pas qu'il eût permis qu'on vînt y déranger, et surtout en émonder quoi que ce fût. Il était homme d'ordre auss : même dans l'éloge il lui fallait de l'exactitude et de la chronologie. Inscrire sur un monument de 1672 un événement de 1685, c'eût été un anachronisme qui eût jeté le trouble dans toute l'économie de son histoire ; jamais il ne l'eût souffert!

« Qu'avait-il besoin d'ailleurs de presser, d'entasser les faits sur un seul monument?

La place lui manquait-elle pour les inscrire tous? N'avait-il que ce seul arc de triomphe? Je lui en connais trois autres dans Paris : la porte Saint-Martin, la porte Saint- Antoine, la porte Saint-Bernard. Comptez-vous aussi pour rien les piédestaux de ses statues? Chacun de ces monuments avait ses inscriptions particulières, rappelant les faits les plus rapprochés de la date de leur construction. C'étaient autant de feuillets durègne,écrits à leur moment.

« Si la ligne concernant la Révocation de l'Édit de Nantes se trouvait inscrite quelque part, elle ne pouvait l'avoir été que dans ces conditions -là. La date du fait marquait natu-

Tellement la place de l'inscription. Je savais Tune, restait à trouver l'autre.

« Le seul monument de ce règne qui fût, à quelques mois près, contemporain de la fatale Révocation, était la statue de la place des Victoires, inaugurée en 1686; c'est donc là qu'il fallait regarder. Je courus aux pages de la Description de Paris par Piganiol de la Force qui donnent l'inscription de la pédestre effigie 1 ; et bien m'en prit : j'y lus la fameuse mention. Elle n'est point telle que Merlin, dont la mémoire ce jour-là n'était d'aucune façon heureuse, la reproduisit à la séance de l'Assemblée. L'inscription ne parle pas de la Révocation de l'Edit, — ce n'était qu'un détail, — mais bien du fait principal : la destruction de l'hérésie. Les mots y sont on ne peut plus brutalement formels ; les voici, qu'on les pèse bien : deleta calvini an a impietate, Pour la destruction de V impiété calviniste. Un siècle et demi de foi militante traité d'impiété! C'est bien plus cruel et plus insultant que le suppresso edicto namnelense inventé par Merlin.

« On comprend qu'au moment du réveil de

1 T. III, p. 61-ti5.

la liberté, à l'avènement de l'égalité proclamée pour tous, surtout pour les croyances, ces lignes devaient être effacées des premières par la main du peuple. Elles Tétaient déjà depuis douze jours, quand Merlin fit sa proposition *. Chamfort écrivait en effet, le 12 août 1792 : « J'ai fait ce matin le tour de la « statue renversée de Louis XV, de Louis XIV, « à la place Vendôme, à la place des Victoires. « C'éloit mon jour de visite aux rois détrônés, et les médecins philosophes disent « que c'est un exercice très-salutaire. »

« Il est bien entendu que lorsque la statue fut rétablie, l'inscription ne le fut pas avec elle.

« Voici, cher monsieur, tout ce que je puis pour votre curieuse énigme. Je ne sais pas si j'ai dit toute la vérité, mais je crois bien avoir détruit tout le mensonge. »

Comme cette lettre n'a été suivie d'aucune espèce de réfutation, je suis tenté de croire que ce qui s'y trouve est la vérité.

* Les statues des nations vaincues, qui étaient aux angles du piédestal, ornent, depuis germinal an IX, la façade des Tnvnlides. (Journal des Arts, 2« année, n n 121, p. 15.)

Pourquoi la façade du théâtre de l'Opéra-Comique ne regarde pas le boulevard.

En 1782, on avait enfin résolu de construire une salle nouvelle pour les comédiens italiens qui s'enfumaient depuis trop longtemps dans l'ancien hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil 1 . Après avoir songé d'abord aux terrains de la vieille hôtellerie du Grand-Cerf * , dont un passage bien connu a pris la place et le nom; puis à un terrain du boulevard Bonne-Nouvelle, entre les faubourgs Poissonnière et Saint- Denis 8 ; on se décida, un peu par choix, beaucoup et sous la pression des intrigues de La-

* V* sur ce théâtre les Chansons de G. Garguille, édit. elzévirienne de P. Jannet, Introduction, passim.

* U Avant-Coureur, du 25 avril 1768.

* Mémoires secrets, 16 avril 1775. — Le projet était de Lenoir, dit le Romain. « Le plus grand ei peut-être le seul inconvénient de ce projet, disent les Mémoires secrets, est Téloignement de la salle, qui se trouveroit ainsi à l'extrémité et même hors Paris.» F. plus bas, p. 190, note. Ainsi, il y a quatre-vingts ans, le Gymnase eût été hors Paris !

bnig. 13

borde, le banquier, à bâtir le nouveau théâtre sur une partie de remplacement de l'hôtel du duc de Choiseul *. Laborde, sans oublier les siennes, faisait les affaires de l'ex -ministre.

L'architecte Heurtier dut faire les dessins et dresser tous les plans aussi bien pour le théâtre que pour les rues environnantes, dont la plus solitaire porte le nom d'Amboise, en souvenir de M. de Choiseul, seigneur de cette ville. Le premier projet de Heurtier * fut de bâtir en reculé sur les terrains ; de ménager un vaste dégagement entre le théâtre et le boulevard ; et d'avoir ainsi , avec plus de facilité pour son entrée, une belle perspective pour son péristyle ionique. Vous voyez d'ici son plan : le monument aurait occupé le terrain de la place actuelle des Italiens , et la place celui du monument. Rien de mieux :

le théâtre avait ainsi une entrée majestueuse, et le boulevard une place commode.

La vanité des comédiens-chanteurs vint tout changer, tout gâter. Fiers jusqu'au ridicule du titre de comédiens ordinaires du roi, qu'ils étalaient chaque jour sur leurs affiches,

1 Paris démoli, 2* édit., p. 294-296, 368.

2 Biogr. portai, des contemporains (supplém.), t. 1» 2 e partie, p. 2077.

au risque de le démentir chaque soir sur leur scène, ils craignirent que sur un théâtre ainsi disposé , on ne les confondît avec les petits spectacles qui dressaient leurs tréteaux vers les rues du Temple et de Lancry 4 , et qu'on ne les appelât aussi comédiens du boulevard.

Ils cherchèrent donc à faire rejeter le plan de M. Heurtier , trop raisonnable pour eux.

On allait l'abandonner tout à fait, quand l'architecte , par une volte-face complaisante de ses idées , décida que le monument tournerait le dos au boulevard. Avant d'en venir là , il avait longuement exposé les avantages de la situation qu'on rejetait, l'accord du péristyle avec la distance du point de vue pour lequel il était préparé , et le désaccord qui allait exister entre la façade et l'exiguïté de la nouvelle place. Tout fut inutile, et le bon goût dut céder aux exigences inexorables de la vanité des chanteurs.

Les épigrammes vengèrent le bon goût outragé par un orgueil imbécile. Il en plut de tout côtés , et toutes frappèrent juste.

Dulaure fit une brochure 1 à tout remuer,

* Les Italiens au boulevard, ou Dialogue entre leur nouvelle salle et celle des François } 1783, in-8°. V» aussi

hormis le bâtiment qui ne bougea point; enfin Ton alla contre les comédiens jusqu'aux injures indécentes. Pour être complet, j'en répéterai une qui fut citée alors dans la Correspondance secrète 1 :

Dès le premier coup d'oeil on reconnoît très-bien Que le nouveau théâtre est tout italien, Car il est disposé d'une telle manière Qu'on lui fait au passant présenter le derrière.

On prit enfin le parti de ne plus rien dire ; le public , bon prince , qui aurait pu rendre aux comédiens impolitesse pour impolitesse, ne tourna pas même le dos à l'irrévérencieux théâtre *.

Essais historiques sur Paris pour faire suite à ceux de Saint-Foix, par Aug. Poullain de Saint-Foix, son neveu, 1805, in-8°, 1. 1, p. 228-229.

1 T. XIV, p. 286.

* M. de Chois&ul avait, dès 1772, voulu vendre son hôtel (Lettres de madame du Deffand, t. II, p. 246), puis il s'était décidé à faire bâtir lui-même le théâtre sur une partie de son terrain. La vente n'eut lieu qu'après sa mort, moyennant 300,000 fr. {Mémoires secrets, 16 nov. 1786). Les comédiens, devenus propriétaires, consentirent en outre à laisser à perpétuité aux héritiers du duc la jouissance d'une loge à Tavant-scène de droite. Elle appartient aujourd'hui à M. le duc de Marmier, à qui, d'héritier en héritier, ce droit a été transmis.

D'où vient le nom de la me Jacob.

J'ai entendu des gens soutenir, pour l'avoir lu, disaient-ils, dans des livres, que son nom venait d'un hôtel garni qui jadis se trouvait dans cette rue, et que même on y voit encore, ajoutaient quelques-uns. Comme la chose semblait probable , car auberges et hôtels garnis ont toujours été nombreux rue Jacob 1 , je crus devoir aller aux informations ; je découvris qu'à l'orthographe près, qui, dans l'espèce, n'est pas, il est vrai, chose à dédaigner, ces gens-là n'avaient pas si grand tort.

* V, à ce sujet, notamment sur l'hôtel de Modène où logea Sterne, nos Variétés histor. et littér., t. IV, p. 151, note.

Par suite d'une faute d'impression dans le livre qu'ils invoquaient, ils faisaient une équivoque, un calembour d'étymologie, voilà tout. Il ne fallait pas lire hôtel, mais bien autel Jacob. Ce n'est rien pour l'oreille, c'est tout pour les yeux et pour le bon sens.

La reine Marguerite , épouse divorcée de Henri IV, se trouvant à son château d'Usson, pendant les troubles de la Ligue, fit un vœu et promesse « à l'imitation de ceux qu'avoit faits Jacob. » Elle prit l'engagement de donner à Dieu la dîme de ses biens, et d'édifier un autel dont la consécration rappellerait le souvenir du patriarche qui l'avait inspirée.

Ce vœu devait avoir son accomplissement aussitôt que Dieu « Tauroit heureusement reconduite en sa terre, » c'est-à-dire à Paris, et l'autel qu'elle promettait d'élever devait être bâti « au lieu le plus commode et plus proche de sa plus ordinaire demeure ; » c'està-dire , par conséquent , au petit Pré-aux- Clercs , à l'entrée duquel la reine Marguerite avait un vaste palais dont quelques restes se voient encore au n° 6 de la rue de Seine

i V. encore, à ce sujet, nos Variétés histor. et littér., t. IT, p. 175-176, note.

Ce sont les moines Augustins réformés, ou Petits-Augustins, qui, à sa prière, et moyennant une très-grasse donation, se chargèrent de consacrer cette fondation qu'ils appelèrent l'Autel de Jacob, pour lui donner tout d'abord le nom que voulait la reine *. Il ne fallait que le terrain nécessaire pour une chapelle, mais les moines en demandèrent et en obtinrent assez pour pouvoir se construire un vaste monastère avec jardins et enclos , allant de la rue des Petits-Augustins , qui leur dut ainsi son nom , jusqu'auprès de celle des Saints- Pères *, en longeant une partie de la rue

* Les Augustins Deschaux, ou Petits-Pères, avaient d'abord été appelés ; la reine trouva qu'il ne chantaient pas assez bien et les congédia. Ils s'en allèrent alors près la place des Victoires , où l'église de leur couvent subsiste encore.

2 Ou plutôt de Saint-Père. Cette rue doit en effet son nom à la chapelle Saint-Père ou Saint-Pierre de la Maladrerie, dont le cimetière, cédé plus tard aux huguenots, est occupé par le jardin de la maison 'Debauve. (Variétés histor. et littér., t. IV, p. 139, 155, notes.) Il existait dès 1534, époque où il servait pour les lépreux; la hutte des Rosiers , avec un moulin à vent à son sommet, en était voisine. Au mois de juin 1843, on trouva quelques tombes sur une partie du terrain qu'il avait occupé, un peu au-dessus de la rue Saint-Guillaume. (Moniteur, 27 juin 1843.) De

Jacob. La reine leur avait livré tout ce qu'elle possédait, et même un peu ce qu'elle ne possédait pas dans le grand et le petit Prè-aux- Clercs; ils n'avaient eu qua prendre. Le couvent et l'église se bâtirent, si grands tous deux, que l'autel, qui était cependant le seul motif de la fondation , s'y perdit pour ainsi dire. On l'oublia , surtout quand , à peu de temps de là, en 1615, la reine Marguerite fut morte.

Sans la rue voisine qui lui dut son baptême, rien ne ferait plus penser à V Autel Jacob.

Brosse , architecte de Saint-Gervais , dont le prénom était Salomon et non Jacques, avait été inhumé dans ce cimetière, le 9 décembre 1626. (F., à ce sujet, l'article de M. Ch. Read, Correspond, littér., 5 déc. 1856, p. 41). On y enterrait encore en 1652. (Afém. de J. Rou, t. I, p, 5 et 16.)

D'où vient le nom de la Morgue?

Vous connaissez , sur le quai du Marché- Neuf, ce petit bâtiment sinistre qu'on appelle la Morgue. Il parait, Dieu merci ! qu'on songe à le démolir. Il afflige depuis trop longtemps vraiment le regard de tous ceux qui passent par là; et je ne sache pas d'âme un peu sensible qui n'ait fait des vœux pour qu'on en débarrassât l'horizon des quais.

Par bonheur, en dessinant le tracé du boulevard de Sébastopol , on s'aperçut que l'échoppe funèbre se trouvait, ou peu s'en faut, sur le passage. Les susceptibilités municipales, j'allais presque dire les sensibilités, s'éveillèrent. On décida que ce boulevard, l'un

Diai

des plus beaux ornements de la grande ville, ne pouvait avoir un pareil voisinage, et le bâtiment maudit fut définitivement condamné.

Quel est l'endroit de Paris auquel on infligera la présence du nouvel édifice, du nouveau tombeau ? On ne le sait pas encore. S'il m'était permis d'émettre un avis en cette question grave , je conseillerais de le bâtir derrière Notre-Dame, au bas de la pointe orientale de 111e de la Cité , en cet endroit qu'on appelait autrefois le Terrain. C'est une sorte de solitude que sanctifie le voisinage de de la vieille cathédrale. La Seine est tout près, on élèverait sur le bord un bâtiment de forme sérieuse , dans le genre du mausolée de Cécilia Metella, par exemple, on l'entourerait d'ifs et de cyprès, on étendrait devant la façade un rideau de saules pleureurs, et Paris, qui ne peut se soustraire à la nécessité d'un pareil monument, sinistre musée de l'assassinat et du suicide, n'aurait pas, du moins, à déplorer comme aujourd'hui Tinconvenance de son emplacement et l'ignominie de sa forme.

Lui conserverait-on le nom qu'il porte?

Pourquoi pas , puisque c'est une dénomination consacrée.

A ce propos v je vais tâcher de répondre à une question qui m'a bien souvent été faite, je vais essayer de vous dire ce que signifient ces mots : la Morgue.

Il existait aux Châtelets de Paris , dans le grand aussi bien que dans le petit , une basse geôle appelée aussi le second guichet , où il était d'usage d'amener les prisonniers nouveaux venus, pour les faire passer, comme on dirait aujourd'hui, à la visite. Il fallait que tous les guichetiers fussent présents ; ils devaient examiner leur nouvel hôte avec la plus scrupuleuse attention, afin d'être en état de le reconnaître dans le cas où , peu satisfait de leur agréable société , il lui prendrait envie de s'échapper 1 . Or, et les vieux glossaires en font foi, vous saurez qu'en ce temps-là on désignait par le mot morgue l'espèce de regards fixes et interrogateurs qui étaient de consigne dans cette sorte d'inspection. De là vient même que ce mot désigne encore l'air insolent de certains sots qui se croient le droit de vous examiner jusque dans les yeux et de vous toiser du regard des pieds à la tête.

D'Assoucy, le burlesque, a raconté dans le

* V. le Dictionnaire de Trévoux, au mot Morgue. .

livre qu'il fit sur sa Prison, comment il fut ainsi toisé dans la morgue du Petit-Châtelet. D'après ce qu'il dit, on ne se contenta pas de l'inspecter des yeux, on le fouilla bel et bien. Cette visite faite, « un homme gros, court et carré , dit-il , tira de sa poche un grand couteau, dont le tranchant paroissoit bien affilé » , ce dont le pauvret eut grand'peur, mais l'autre lui fit bientôt connaître «* qu'il n'en vouloit qu'au ruban de ses chausses, qu'il coupa, après avoir pris aussi le cordon du chapeau.

Cette cérémonie, ajoute d'Assoucy, se fait ordinairement pour ôter le moyen à un misérable de s'étrangler, quand on le conduit au lieu du désespoir 1 . »

Au Grand-Châtelet , cette geôle changea de destination un peu plus tard; on y déposa les cadavres trouvés dans la Seine f . Comme Jes passants avaient le droit d'y entrer, pour examiner ce qui s'y trouvait, comme c'était encore là par conséquent une sorte d'inspection, de morgue, le guichet put non-seulement garder son ancien nom , mais encore le trans-

* La prison de M. d'Assoucy , Paris, 1675, in-12, p. 35.

2 G. Brice, Descript. de la ville de Paris, 1752, in-12, t. I, p. 513.

mettre au petit bâtiment actuel, que la démolition du Châtelet rendit nécessaire , et dont l'ouverture eut lieu le 1 er fructidor an XII >.

Les malheureux dont on recueillait provisoirement les restes dans la Morgue du Grand-Châtelet n'étaient entourés d'aucun des égards que réclame le respect de la mort ; on les jetait pêle-mêle sur les dalles humides *. La sépulture toutefois ne leur manquait pas.

Il existait dans la rue Saint-Denis, au coin de celle des Lombards, un couvent de religieuses hospitalières de l'ordre de Saint-Augustin, qui s étaient réservé ce soin pieux. Ces bonnes sœurs de Yostellerie Sainte-Opportune , comme on les appelait dès 1188 8 , ou de Yhospital Sainte-Catherine, ainsi qu'on les appela plus tard, ce qui leur faisait donner par le peuple

* L'ordonnance, encore en vigueur aujourd'hui, qui règle la police de la Morgue, est du 27 thermidor de la même année.

2 Saint-Foix, Essais sur Paris, t. VII, p. 89.

* Les Églises et les Monastères de Paris, pièces en prose et en vers publiées par M. H. Bordier, Paris, Aubry, 1856, in-12, p. 23. — Leur hospice, situé à la hauteur du n° 70 de la rue Saint-Denis, servit, pendant la Révolution, d'asile à l'Institution des Jeunes Aveugles ; on le démolit en 1812 , sauf quelques parties qui disparurent en 1854.

le nom de catherinettes, avaient pour mission l'hospitalité sous toutes ses formes.

Elles offraient dans leur maison un refuge aux pauvres femmes sans asile, et leur cimetière devenait le champ de repos des malheureux sans sépulture 1 . On lit dans les lettres patentes qui leur furent accordées au mois de mars de Tannée 1688, « que ladite maison a été établie dans le xi e siècle pour retirer les pauvres femmes et filles qui n'ont aucune retraite et qui cherchent condition... et qu'elles sont encore chargées de la sépulture des personnes noyées, trouvées mortes, et ont soin de leur inhumation 2 . »

Avant de leur être remis, les cadavres res-

* G». Brice, t. I, p. 513 Hurtault et Magny, Dict. histor. de la ville de Paris, t. III, p. 235»

* Piganiol de la Force, Descrip. delà ville de Paris, t. II, p. 149. — Leur maison de repos était un peu plus haut dans la môme rue. On l'appelait la maison du Pressoir, parce que c'est là qu'elles faisaient leur Vin, du produit de leurs treilles. Elles la possédaient depuis 1641. Sauvai (t. I, p. 127) dit de la Cour- Sainte-Catherine : « Elle conduit à un jardin autrefois appelé le Pressoir, où les religieuses vont prendre l'air. » Cette sorte de villa, dont le Dépôt de la manufacture des glaces, rue Saint-Denis, n°3l3, occupe l'emplacement, était alors voisine du rempart.

taient à la Morgue pendant quelques jours l . On voulait ainsi donner le temps aux parents ou aux amis de venir les reconnaître, et de prendre pour leur sépulture un soin que les catherinettes ne s'étaient réservé qu'à défaut de toute autre personne. Une croyance absurde répandue dans le peuple s'opposait à ce qu'on vint, avec l'empressement nécessaire, faire cette reconnaissance des corps dans la basse geôle du Châtelet. Le bruit courait dans Paris qu'il en coûtait cent et un écus pour faire cette visite à la Morgue et pour avoir le droit d!en retirer le cadavre d'une personne chérie. Il s'accrédita même à ce point que, pour le démentir, le lieutenant de police fut obligé de rendre une sentence en date du 6 décembre 1736'; encore fût-ce peine perdue. La peur de la dépense continua d'empêcher ceux qui étaient dans l'inquiétude au sujet d'une personne disparue, de venir se renseigner à la Morgue du Châtelet.

Les gens du peuple aimaient bien mieux s'en fier, en pareille circonstance , au moyen

* La Poix de Fréminville, Dictionn. ou Traité de la police générale, 1775. in-8°. p. 144-146.

* Id., ibid. f p. 144-146.

bizarre que leur indiquait la superstition.

Était-on en peine d'un fils ou d'un frère que Ton supposait s'être noyé ; il fallait prendre une large sébile de bois, y placer un pain, consacré dans l'église des Grands-Augustins à Saint-Nicolas de Tolentin ; dresser auprès un cierge allumé, puis mettre à flot sur la Seine la sébile avec cette cargaison. L'on pouvait être sûr qu'où elle s'arrêterait le corps du noyé serait retrouvé.

Dans les derniers jours d'avril 1718, une pauvre femme, en grande inquiétude au sujet de son fils qu'elle croyait s'être noyé dans la Seine, eut recours à cette momerie. La sébile qu'elle mit à flot , avec un pain de Saint-Nicolas et un cierge bien flambant, s'en fut à la dérive du côté du quai de la Tournelle. Visà-vis le couvent des filles de Sainte-Geneviève *, se trouvait amarré un grand bateau de

* Il avait été fondé en 1647, par Marie Bonneau, femme de Jean-Jacques de Beauharnois, seigneur de la terre de Miramion, à deux lieues d'Orléans. A cause de leur fondatrice, les filles de Sainte-Geneviève prenaient le nom de Miramionnes, qui resta longtemps au quai de la Tournelle, sur lequel se trouvait leur couvent. La Pharmacie centrale des Hôpitaux civils en occupe les bâtiments, sous le n° 53. Elle est contigue* à l'hôtel de Nesmond, qui doit de

foin auquel le cierge mit le feu, et qui ne fut bientôt qu'un immense brasier. Le maître n'avait qu'à couler bas son bateau et tout aurait été sauvé, mais il n'en prit pas la peine et le laissa flamber près du bord. Les marchands de bois craignirent alors pour leurs chantiers 1 ,

s'appeler ainsi à la présidente de Nesmond, fille de madame de Miramion, et qui mit autant d'orgueil dans sa dévotion que sa mère y avait mis d'humilité: « Ce fut, dit Saint-Simon, la première femme de son estât qui ait fait escrire sur sa porte hostel de Nesmond. On en rit, on s'en scandalisa, mais l'écriteau demeura, et est devenu l'exemple et le père de ceux qui, de toute espèce, ont peu à peu inondé Paris. » (Mémoires, édit. L. Hachette, in-12, t. I, p. 198-200.) C'était une grande vanité de donner à sa maison le nom d'hôtel; Tallemant le reproche au chancelier Séguier. (Historiettes, édit. in-12, t. IV, p. 220). Mais c'en était une plus grande d'y placer l'écriteau de marbre avec lettres d'or. Après avoir eu d'assez brillantes destinées , après avoir appartenu aux Montpensier, aux Schomberg, l'hôtel de Nesmond finit par passer aux mains du danseur Blondy, vers 1700. (C. Blaze, Y Académie impériale de musique, t. I, p. 99, 127.)

* Ils étaient nombreux par ici. En 1649, on en voyait déjà dans ces vastes jardins du Collège du cardinal Lemoine t auquel la rue, qui en a pris la place dernièrement, doit son nom. (L. de Lincy, Registres de V Hôtel de ville y t. I, p. 175.) Les bâtiments du collège,

les marchands de charbon pour leur charbon; l'un d'eux, de peur de sinistre, coupa la corde du bateau, « lequel, dit Barbier 1 , s'en alla tout en feu au gré de l'eau. Il prit la petite rivière *, ènflla les deux petits ponts de l'Hôtel-Dieu , qui sont de pierre ; mais quand il fut au petit pont du Petit-Châtelet, il ne put passer dessous, parce que les arches. étaient remplies et embarrassées de poutres, de pièces de bois. Le feu prit aisément aux premières maisons, où logeait un nommé Olivier, marchand linger du côté de l'Hôtel-Dieu.

« Cela commença à sept heures du soir :

comme le feu prenoit dessous et que toutes ces maisons étoient de bois, il fut impossible de l'éteindre. Le marchand voisin avoit marié sa fille la veille, et on étoit au lendemain: il n'y avoit personne dans la maison. Le feu consuma d'abord toutes les maisons entre le Petit-Châtelet et l'Hôtel-Dieu s , et il gagna en

qui existent encore au n° 66 de la rue Saint-Victor, servent de caserne à la garde de Paris.

1 Journal, édit. in-12, 1. 1, p. 3.

s C'est-à-dire le petit bras de la Seine.

3 On eut l'excellente idée de ne pas les rebâtir toutes; ce fut un grand bien pour l'Hôtel-Dieu, que ces maisons serraient de près, et qui, débarrassé de leur voisinage put prendre l'air beaucoup plus faci-

même temps, tant par dessous que par le travers de la rue, aux maisons de l'autre côté.

En sorte que tous les deux côtés étoient en feu en même temps 1 . » On ne vit jamais de plus horrible incendie. Ceux qui, de la rue Saint-Jacques, regardaient le feu à travers l'arcade du Petit-Châtelet, croyaient, dit Barbier, plonger leurs regards dans un grand four à chaux. Si le Petit-Châtelet, qui était de construction très-solide, n'eût tenu bon, c'en était fait de la rue de la Huchette et de la rue Galande. Du côté du Marché-Neuf, c'est un vieux pavillon de pierres de taille qui fit obstacle au feu et sauva tout, malgré le vent. L'incendie dura trois jours , et messieurs de la Ville, ayant à leur tête M. de Trudaine*, prévôt des marchands , s'y employèrent avec beaucoup de zèle.

Il y eut vingt-deux maisons brûlées et une

lement du côté de la Seine. On calcula qu'à partir de ce moment il y mourut quatre cents malades de moins par année. (Marmontel, la Voiœ des pauvres, 1773, in-8°, p. 8, note 1.)

4 V. aussi, Nouv, lettres de la duchesse d'Orléans, p. 148.

2 Ch. Trudaine, qui fut prévôt des marchands de 1716 à 1720 ; son nom a été donné à l'avenue percée, en 1821, de la rue Rochechouart à la rue des Martyrs.

uigiti

perte de marchandises incalculable. Tout cela parce qu'une bonne femme, inquiète de son fils , avait mieux aimé faire voguer un cierge dans une sébile de bois , qu'aller voir tout simplement si le noyé n'était pas à la Morgue du Châtelet.

Bien des gens qui n'avaient pas la sottise de croire aux cent et un ècus de droit d'entrée, allaient à la Morgue pour beaucoup moins que pour un fils perdu. C'était, comme aujourd'hui encore, un appât pour la curiosité populaire, qui trouvait parfois à s'y satisfaire par de bien étranges et bien horribles spectacles.

Le 10 mai 1741, par exemple, que voyaiton à la Morgue? « La tête d'un homme cuite avec du sel et du gros lard ! » Ce ragoût de cannibal avait été trouvé au fond d'une marmite dite huguenote , déposée par un inconnu dans l'allée d'un faïencier de la rue Saint-Martin , proche la rue aux Ours. Cet homme avait été vu pendant quelques instants dans cette allée, assis sur les marches d'une montée et appuyé d'un bras sur sa marmite. Une servante qui balayait lui avait parlé, puis étant sortie un moment , n'avait plus, au retour, retrouvé sur les marches que le fardeau sans le porteur.

Vite elle avait regardé ce que la huguenote

pouvait contenir, et jugez de son épouvante ! Le commissaire fut mandé, une enquête fut faite, et la tête humaine mise en daube fut portée à la Morgue , où tout Paris l'alla voir *.

On ne connut jamais le mot de ce mystère, qui cachait un crime ou tout au moins une effroyable mystification.

Quelques années auparavant, en mars 1734, tout le Paris populaire avait déjà été en émoi pour une autre sinistre exhibition faite à la Morgue. Seize cadavres de petits enfants, dont le plus âgé n'avait pas trois ans, s'y voyaient exposés. Grande rumeur ! Étaient-ce les restes d'un nouveau massacre des Innocents? C'était tout simplement l'horrible résidu des expériences anatomiques du médecin du Jardin des Plantes 1 .

Je veux, et sans sortir de la Morgue, finir par une histoire qui n'est que plaisante, et sur laquelle un fait singulier qui eut lieu en 1857, vers la fin d'octobre, rappela tout à coup l'attention. Une barrique avait été laissée à la gare de Choisy-le-Roi ; après quelques jours d'attente et de recherches entreprises , mais

i Journal de Barbier, édit. in-12, t. III, p. 217. * Id., ibid. y t. II, p. 253.

inutilement, pour découvrir la personne à qui elle était adressée , on prit le parti de rouvrir. Un cadavre tout entier, fort bien conservé, en était l'effroyable contenu. On eut bien peur, mais pour bien rire après.

J'expliquai dans /a Patrie* la découverte de la vérité, qui remit en gaieté tout le monde. Comme j'avais joint à mon explication le récit de l'anecdote de l'autre siècle, à laquelle celleci faisait naturellement penser, on me permettra de reproduire ici mon article :

«Vous savez, disais-je, que Ton connaît enfin le mot du mystère de la barrique homicide de la gare de Choisy-le-Roi.Il n'y si pas de meurtrier, il n'y a qu'un expéditeur; quant à la vietime, c'est une momie du Pérou conservée dans le salpêtre depuis on ne sait combien de siècles, et qui ne s'attendait certes pas qu'on l'eût gardée si longtemps et fait venir de siloin pour aboutir à cette avanie. Le seul coupable est celui qui a mal écrit l'adresse, ou, si vous aimez mieux , celui qui n'a pas su la déchiffrer, et qui, lisant au lieu de Mayre le nom Mayeux , auquel personne n'était flatté de répondre dans Choisy-le-Roi , fut cause que la

4 Numéro du 19 nov. 1857.

barrique incriminée n'est arrivée à sa destination qu'après une instruction criminelle.

« Or, il y aura tantôt cent ans qu'un fait identiquement pareil s'est produit, avec cette unique différence que la momie venait d'Egypte et non pas du Pérou. Afin que Ton ne doute pas de la réalité du fait et que l'on n'aille pas s'imaginer que j'exagère ce qu'il a de complètement identique avec l'anecdote d'aujourd'hui, je vais recourir, s'il vous plaît , à un récit contemporain , celui que je trouve dans les Mémoires secrets :

« Il vient de se passer, y lisons-nous sous la date du 18 octobre 1767 *, une aventure très-comique et très-vraie :

« Un particulier, venant du Grand-Caire, a rapporté une momie comme un objet de curiosité pour orner son cabinet. Passant par Fontainebleau , il a pris le coche d'eau de la Cour pour se rendre à Paris. Mais par oubli, en faisant emporter ses bagages du coche, il a laissé la boîte qui contenoit la momie. Les commis l'ont ouverte, ont cru y voir un jeune homme étouffé à dessein, ont requis un commissaire, qui s'est rendu sur les lieux avec

* T. III, p. 279.

un chirurgien aussi ignorant que lui. Ils ont dressé un procès-verbal et ordonné que le cadavre seroit porté à la Morgue, pour y être exposé et reconnu par ses parents ou autres, et qu'on informerait contre les auteurs du meurtre. Cela a excité une grande rumeur dans le peuple, indigné de l'atrocité du crime, dont on Ta instruit, et sur lequel on a forgé cent conjectures plus criminelles les unes que les autres. Le propriétaire de la momie s'étant aperçu de son étourderie, a retourné au coche réclamer sa boite. On l'y a arrêté, on Ta conduit chez le commissaire, qu'il a rendu bien honteux en lui démontrant sa bévue, son ignorance et celle du chirurgien.

Pour retirer de la Morgue le cadavre prétendu, il a fallu se pourvoir par-devant M. le lieutenant-criminel, ce qui a rendu très-publique cette histoire, qui fait l'entretien delà cour et de la ville. »

Quinze jours après, la tragédie a tout à fait tourné en farce. Les Mémoires secrets disent, le 3 novembre 1 :

« Le sieur Taconnet a mis en parodie l'histoire très-véritable de la momie dont on a

* T. III, p. 295.

parlé; cette pièce a un succès prodigieux. Le commissaire Rochebrune, qui est le héros de l'aventure, a fait beaucoup de démarches auprès de M. de Sartine pour arrêter le cours de cette facétie, mais en vain. Le sage magistrat n'a point cru hors de propos qu'on bernât un peu l'ineptie de ce suppôt de la police. »>

D après un autre récit \ M. de Sartine lui aurait répondu que la tolérance était, de toutes les vertus , celle qu'il aimait le mieux à pratiquer.

La pièce de Taconnet eut quarante représentations \

1 Essais histor. sur Paris pour faire suite à ceux de Saint-Foix, par Aug. Poullain de Saint-Foix, 1805, in-8°, t. I, p. 287-289.

* Elle ne doit pas être imprimée, car elle ne figurait pas dans le Recueil factice de ses pièces» fait par Du Croisy, et que possédait M. de Soleinne. F. le Catalogue de lambibliothèque Soleinne, t. III, p. 181.

Un hôtel garni de la rue des Cordiers.

Il est à Paris des gîtes qui ont depuis bien longtemps la préférence assidue, mais un peu forcée aussi de la littérature : ce ne sont pas les palais bien entendu , ce sont les hôtels garnis 1 .

J'en sais bon nombre, surtout dans le quartier latin, où depuis deux siècles des généra-

4 II est vrai qu'en certains cas, les palais, ou tout au moins les hôtels des seigneurs devenaient souvent des hôtels garnis. Au xvi« siècle, quand les maîtres étaient absents de la cour, les concierges avaient permission de louer au jour le jour et tout garnis leurs hôtels aux étrangers V. dans la Collection des Documents inédits, la Relation des ambassadeurs vénitiens, t. II, p. 609.

tions de lettrés ont fait camper leurs destinées nomades. Je ne vous parle ici, ni de l'auberge portant pour enseigne l'Image Notre-Dame , où descendait Malherbe en 1606 *; ni de Y hôtel

4 V. sa Lettre à Peiresc, du 9 nov. 1606.— Cette auberge était près de l'hôtel de la Bazinière (F. plus haut, p. 41, note), au carrefour de la rue du Bouloy et de la rue à laquelle uue croix qui se trouva longtemps à ce point de jonction, et dont une enseigne de marchand de vin est encore un souvenir, avait fait donner le nom de rue Croix-des-Petits-Champs. L'hôtel Notre-Dame fut transporté plus tard rue du Bouloy, où il est encore. Malherbe était là tout près de l'hôtel du duc de Bellegarde, son protecteur, magnifique logis qui passa ensuite au président Séguier, puis aux fermiers généraux. C'est aujourd'hui la Cour des Fermes. Le poëte n'était pas riche, et il ne devait pas occuper dans l'auberge, ce qu'on appelait un appartement royal, composé d'une salle ou galerie, une chambre, une antichambre et un cabinet. Une simple chambre était tout ce qu'il pouvait se permettre. Maynard, qui n'était pas dans une plus grande aisance, a dit de leur commune misère :

Malherbe a souvent dans les crottes Laissé la semelle de ses bottes, Qu'il portoit, faute de souliers :

Moi pour payer ce que je mange Mes fourchettes et mes cuillers Retournent sur le pont au Change.

de Modem , où Sterne 1 a logé ; ni de V hôtel de Tours , qui servait de pied à terre à Vauvenargues, lorsqu'il quittait sa garnison et venait à Paris *; ni enfin de celui du Parc- Royal, rue du Vieux-Colombier, qui était le gîte préféré de Walpole 8 , parce qu'il s'y trouvait dans le voisinage de madame du Deffand, retirée au couvent de Saint- Joseph, rue Saint- Dominique \ Je vous parle moins encore du grand hôtel qui se voit à l'extrémité de la rue de Tournon. L'hôte que j'y trouve n'est pas de ceux que je cherche, c'est un souverain, c'est l'empereur Joseph II, qui suivant sa manie de ne loger que dans les auberges, vint y prendre gîte lors de son voyage à Pa-

i V. plus haut, p. 149, note.

» L'hôtel de Tours était rue du Paon- Saint- André, au n° 8. C'était le plus important du quartier. On y logeait quelquefois les ambassadeurs extraordinaires. (Le Provincial à Paris, 1788, in-32. Quartier Saint-Germain, p. 45.) Il appartenait à M. Boutilliers, surintendant des finances. Son nom lui venait de ce que l'archevêque de Tours l'avait longtemps habité. (Dulaure, Nouv. descript. des curios. de Paris, 1785, in-12, t. I, p. 238.)

3 Lettres de madame du Deffand, 1824, in-8°, t. I, p. 192.

4 Correspond, inéd. de madame du Deffand, 1859» in-8°, t. I, p. m, xxx.

ris ! , et y poussa son sans- gêne de voyageur jusqu'à faire lui-même sa cuisine *.

Les hôtels que je veux dire ne servent pas seulement pour des séjours de passage.

L'homme de lettres qui les habite ne quitte jamais Paris, et c'est le seul logis qu'il y connaisse. Dans le nombre, il en est un sur lequel la mort récente de Gustave Planche, qui en fut le dernier hôte célèbre, a ramené un instant l'attention. Il est tout près de la Sorbonne, au coin de la petite rue des Cordiers, et on l'appelait jadis V hôtel Saint-Quentin. Son aspect, qui est celui d'une vieille auberge telle qu'on n'en rencontre plus que dans les villes de province, vous parle tout d'abord des siècles passés; son histoire, car cet hôtel a la

* On sait qu'il s'appelle toujours Hôtel de V empereur Joseph II, de même que l'hôtel de la rue Jacob ou le roi de Danemark descendit en 1772, a gardé le nom d'Hôtel de Danemark. V Hôtel de V empereur Joseph appartenait au frère de Sébast. Mercier, auteur du Tableau de Paris. (Dulaure, Nouv. descript. des curios. de Paris, p. 327.)

2 Un jour, le duc de Wurtemberg l'attrapa bien. Ayant appris qu'il devait arriver dans sa capitale, il fit enlever les enseignes de toutes les hôtelleries, et mettre au-dessus de son palais : Hôtel Impérial garni. Josepb fut ainsi forcé d'y descendre.

sienne, vous en parle bien mieux encore et plus longuement. C'est là que logeait le grand Leibnitz \ lorsqu'il venait du fond de l'Allemagne à Paris. Gresset, avant d avoir sa Chartreuse au sommet du collège Louis-le- Grand*, n'habitait pas ailleurs. Il y tenait à l'étroit sa pétulante poésie , comme un peu plus tard Mably et Condillac leur philosophie solennelle.

Pour peu que vous doutiez de cette succession singulière de tant de talents différents , venant à la file s'installer dans ce même gîte, voici le témoignage d'un homme que nous y trouvons après eux. Il n'était pas assez riche

* T., sur lui, le travail de M. Cousin, dans le Journal des savants, de 1844. — Pascal avait logé tout près, rue des Poirées, en face le collège des Jésuites, aujourd'hui lycée Louis- le-Grand. (Paris démoli, 2 e édit. p. lt, note.)

2 La tradition du lycée veut que cette Chartreuse du poëte soit le belvédère du bâtiment neuf. M. de Saint-Maurice a raconté, dans le Journal général de France (nov. 1836), le pèlerinage qu'il y fit avec quelques autres élèves du lycée. Ils y trouvèrent écrit sur le mur le nom de Max, Roberpierre (sic), qui avait en effet étudié chez les Jésuites, celui de son camarade et sa victime, Camille Desmoulins , celui de Picard, celui du fils de Barnave (1804) et de Victor Buffon (1806), petit-fils du naturaliste. ::ti

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pour dédaigner l'humble aspect du lieu , mais il était assez ami de la gloire pour se laisser attirer par la célébrité de ceux qui l'avaient hanté, et assez jeune encore pour espérer en la contagion de l'esprit : cet homme , c'est Jean -Jacques Rousseau. « Sur une adresse que m'avoit donnée M. Bordes, dit-il au livre VII des Confessions 1 , j'allai loger à l'hôtel Saint-Quentin, rue des Cordiers, proche de la Sorbonne , vilaine rue , vilain hôtel , vilaine chambre, mais où cependant avoient logé des hommes de mérite, tels que Gresset, Bordes, les abbés de Mabiy et de Condillac, et plusieurs autres , dont malheureusement je ne trouvai plus aucun. »

Quoi qu'il dise de cette vilaine rue , de ce vilain hôtel, de cette vilaine chambre, il fut souvent fort heureux de les retrouver quand sa bourse à sec le forçait de recourir au cré-

dit d'un hôte de connaissance, ou bien quand le travail l'obligeait à chercher le repos de quelque retraite cachée. C'est pour cette raison qu'il y revint au mois de juillet 1745 :

« Vous savez, écrit-il à M. Roguin, que j'ai entrepris un ouvrage sur lequel je fondois

i Édit. Baudoin, t. II, p. 13.

des ressources suffisantes pour m'acquitter ; il traînoit si fort en longueur que je suis déterminé à venir m'emprisonner à l'hôtel Saint- Quentin, sans me permettre d'en sortir que je ne l'aye achevé ; c'est ce que je viens de faire. »

C'est la célébrité de ceux qui y étaient venus avant lui qui y avait attiré Jean- Jacques ; la sienne, qui grandit bientôt, en attira beaucoup d'autres. L'aubergiste alors gratta sur sa vieille enseigne les mots : Hôtel Saint-Quentin, et mit à la place : Hôtel J.-J. Rousseau. Depuis , Hégésippe Moreau , puis Gustave Planche, qui m'a donné si tristement occasion de réveiller tous ces souvenirs , y sont venus à leur tour.

Ainsi, c'était toujours le talent, avec la misère de moitié. La vieille auberge ne manquera jamais d'hôtes.

Benserade, pensant un jour àSaint-Àmanti, à Malherbe . à Maynard , à tant d'autres qui n'étaient que les favoris de la Muse, écrivit

* Il mourut dans la rue de Seine, chez Monglat, son ancien hôte du Pbti Mavre (sic) dont le cabaret se voit encore avec son enseigne au coin de la rue des Marais-Saint-Germain. V. nos Variétés histor. et littér., t. VII, p.] 61.

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quelque part ces vers , auxquels deux siècles de prospérité publique et de progrès pour les fortunes de l'industrie et du commerce ont laissé toute leur amère vérité :

Nos Amphions sont en chambre garnie,

S'ils n'y sont pas c'est qu'ils couchent dehors.

Michel Ville do et ses fils.

Le nom que nous venons d'écrire méritait mieux que de figurer seulement sur l'écriteau d'une rue de Paris. Michel Villedo avait de droit sa place dans les Biographies auprès des plus intelligents parvenus du travail, gens toujours fort rares, surtout à l'époque où celui-ci vécut, au xvn e siècle. Puisque la plus simple mention ne lui a été accordée nulle part, nous allons tâcher de * réparer cette négligence. Ce sera peut-être un avertissement pour les Dictionnaires biographiques à venh\

Michel Villedo fut, comme je viens de le dire* un enfant de ses œuvres. C'est dans les

constructions nouvelles dont Paris se couvrit à la fin du règne de Henri IV et pendant celui de Louis XIII, qu'il grandit et fit sa fortune ; que, de pauvre petit manœuvre et gâcheur de mortier, il devint général des œuvres de maçonnerie et ouvrages de Sa Majesté. « Villedo, lisons-nous dans les Mélanges de littcràture de Vigneul-Marville *, avait été, dans sa jeunesse, un de ces petits Limousins qui servent les maçons à Paris, et portent Y oiseau dans les ateliers; tnais, comme il avait beaucoup d'esprit, et qu'il considérait tout avec bien de l'attention, il devint un fort habile et riche architecte. » Un peu plus loin, l'auteur des Mélanges nous fait connaître, par un mot qu'il rapporte de lui, tout ce qu'il y avait de sens et de bonté dans cet homme de travail qui, ayant eu le bonheur d'arriver à la fortune, avait eu c<jlui plus grand et plus rare de n'être pas gâté par elle : « Villedo, écrit-il, qui n'avait pas oublié sa première condition, avait coutume de dire aux petits Limousins : « Courage! enfants, j'ai été pau- « vre comme vous, devenez riches comme « moi. »>

* T. III, p. 278.

Villedo était avant tout un homme à idées nouvelles, ou d'initiative, comme on dit aujourd'hui. La première affaire que nous lui voyons entreprendre est tout à fait remarquable, non-seulement parce qu'il y a do hardi et de gigantesque dans le projet, mais aussi parce que les plans de Villedo, à quelques modifications près, y devancent de deux siècles celui des entrepreneurs du canal Saint- Martin. Il ne s'agissait de rien moins, en effet, que de parer aux trop fréquentes inondations de la Seine en creusant, comme déversoir pour ses eaux gonflées , un canal demi-circulaire, allant du bastion de l'Arsenal, c'est-à-dire depuis l'endroit où aboutit le canal actuel, jusqu'à la porte de la Conférence, à l'extrémité du jardin des Tuileries 1 .

Dans cette immense entreprise, Villedo avait pour lui la protection du P. Joseph, et, par conséquent, l'appui de Richelieu luimême. Cette protection du puissant capucin n'était pas tout à fait désintéressée : il ne l'accordait à Villedo qu'en raison des avan-

* Déjà, sous Henri II, en 1551, Des Froissis, maître de forges, avait offert de rendre navigables les fossés de la ville. (Sauvai, t. I, p. 80.)

énig. 16

tages que le couvent des Filles-du- Calvaire, dont la construction s'achevait alors par ses soins, eût pu retirer de la proximité du canal. Malheureusement, M. de Bullion, alors surintendafit des finances, était en rivalité de puissance, et partant en constante inimitié, avec TEminence grise, ainsi qu'on appelait le P. Joseph. Il sut l'intérêt qu'il portait au projet de Villedo, et c'en fut assez pour qu'il se jetât tout au travers et prît à tâche de le faire avorter. Ce qui aurait dû faire réussir Villedo. ce qui l'avait même encouragé à pousser activement l'élaboration de son projet, devint ainsi la cause des obstacles qui en empêchèrent l'accomplissement.

M. de Bullion laissa lever les plans, signa même avec Villedo deux traités, dont l'un était du 29 janvier 1636, l'autre du 3 octobre 1637 : puis, de grandes dépenses étant déjà faites, les travaux commencés, tout bien en train, il allégua je ne sais quel embarras de finance, et tout fut arrêté. Villedo « fit de grandes plaintes, » comme dit Ger^ main Brice \ mais ce fut inutilement. Il ne put triompher de ces mauvais vouloirs inat-

1 Description de la ville de Paris, 1752, in-12, t. II, p. 244; — V. aussi Piganiol, t. I, p. 37.

tendus ; il lui fallut porter la peine de l'antagonisme haineux du surintendant avec le P. Joseph 1 .

L'idée du canal, si brusquement interrompu , était cependant excellente , à ce point même que, moins de quinze ans après, des causes pareilles à celles qui l'avaient fait naître, la firent revivre. En janvier 1649, et en 1651 le même mois; la Seine avait débordé et fait de grands ravages. On songea de nouveau à creuser un canal de décharge. Dury fils, architecte du roi, proposa, comme l'avait projeté Villedo, d'en établir la prise d'eau au-dessus de l'Arsenal , et de le conduire jusqu'à Saint-Ouen; d'autres se contentèrent de reproduire les plans que nous venons de voir mis à néant tout à l'heure 2 . Villedo

* « L'ouvrage, lisons-nous dans les Mélanges de Vigneul-Marville {t. II, p. 8), fut interrompu après beaucoup de dépenses, par M. de Bullion, surintendant, contraire à cette entreprise, parce qu'elle étoit portée par le P. Ange Leclerc, capucin renommé, qui y trouvoit quelques avantages pour le monastère des Filles-du-iCalvaire. En ce monde chacun a ses intérêts, et l'intérêt de l'un étouffe celui de l'autre. »

* V. Propositions et advis donnes à VHostel de Ville de Paris, pour la descharge des grandes eauës, Paris,

cependant n'y était pour rien, et bien lui en prit, car ni ce projet plagiaire, ni celui de Dury ne purent aboutir à un bon résultat 1 .

Il était alors occupé ailleurs. Pour le dédommager, Richelieu l'avait fait général des œuvres de maçonnerie ; nous ne le voyons du moins qualifié de ce titre qu'après l'avortement de sa grande entreprise. En cette qualité, il était d'abord entré, de 1639 à 1643, dans le projet de nouveaux^bâtiments à construire au Palais 2 ; puis, en avril 1641, il

J. Rocollet, 1651, dix pages ; et L. de Lincy, Registres de V Hôtel de Ville pendant la Fronde, t. Il, p. 400.— Le livret des Propositions et advis est fort rare; il se trouve à la bibliothèque Sainte-Geneviève, dans le Recueil de pièces coté R. 682. M. Maurice Champion l'a reproduit dans les Pièces justificatives de son curieux livre, les Inondations en France j t. I er .

1 II y eut toutefois des travaux commencés en 1651 (Félibien, t. IV, Preuves, p. 190-192) ; mais on ne fit guère que nettoyer i'égout existant, au lieu de creuser un nouveau canal. C'était remettre les choses dans l'état où on les voulait depuis 1512. A cette époque, l'on avait fait en sorte que la rivière « eust son cours par les fossez, » et l'on s'était assuré que « les esgousts fluent visiblement, quoique lentement. » (Propositions et advis, etc., p. 7.)

2 Félibien, t. V, p. 115 et 116.

avait donné le plan d'un nouveau Marché aux chevaux, vers le faubourg Saint-Victor *. Enfin, comme , en vertu du traité fait au Conseil le 23 novembre 1634, avec Barbier et son subrogé Froger f , Ton commençait à se mettre en besogne, du côté de l'ancienne porte Saint- Honoré, pour aplanir la butte Saint-Roch, y construire des rues, et donner ainsi un plus digne voisinage au Palais-Cardinal et à la rue de Richelieu, qui peu à peu s'achevait, Villedo était venu, lui aussi, dans ces parages 3 . 11 s'était mis à l'œuvre dans ces quartiers neufs, dont un petit coin a seul gardé la trace de son nom 4 .

i Félibien, t. V, p. 112.

* Sauvai, t. I, p. 84-85. .

3 Le but du marché passé en 1634, avec Barbier et Froger, était l'établissement du rempart depuis la porte Saint-Denis jusqu'à la porte Saint-Honoré ; ce n'est qu'incidemment qu'il y avait été question du quartier où nous voyons arriver Villedo. Il avait toutefois été dit que Barbier et ses associés auraient le droit c de transporter ailleurs les moulins de la butte Saint-Roch, en cas qu'on l'aplanît.» (Sauvai, t. I, p. 84-85.) Nous verrons quand eut lieu cet aplanissement.

4 Ce nom était assez célèbre pour qu'on le citât en 1649, dans VA gréahle récit des barricades, à côté de celui

II y acquit d'abord d'assez vastes terrains sur lesquels, à mesure que les constructions s'élevaient à l'entour et donnaient à ces vagues espaces l'apparence de rues régulières, lui et ses fils, dont il sera bientôt parlé, bâtirent quelques belles habitations. D'après un état des redevances dues au seigneur du fief Popin, duquel relevait la plus grande partie du quartier, état fort curieux que nous possédons manuscrit, nous avons pu savoir de combien de maisons les -Villedo furent propriétaires dans la rue qui porte leur nom et dans celles qui sont auprès. Ils en avaient deux rue Neuve-des-Petits-Champs, autant rue de Richelieu, et trois dans la rue Villedo.

La première, peut-être la seule que le père fit construire lui-même, se trouvait dans cette dernière rue, tout près de celle de Sainte-Anne, à droite. Il la bâtit, toujours d'après mon manuscrit, en 1649, et comme la rue* quoique tracée dix ans auparavant, ne comptait pas encore Une seule maison, c'est sans doute à cette sorte de prise dé possession qu'il dut d'en devenir le parrain.

Après cette date de 1649, Michel Villedo,

des plus célèbres architectes et ingénieurs. F. Choûv de Masarinades, par M. C. Moreau, t. I, p. 15.

qui devait être très- vieux, m'échappe tout à fait; ses fils, François et Guillaume, le remplacent. Riche comme il Tétait, il n'aurait tenu qu'à lui de les lancer dans les hauts emplois; mais, de même qu'il avait voulu que sa fille, héritière fort enviée, épousât quelqu'un de la bourgeoisie, en devenant la femme du médecin Lavigne ! , il s'était attaché à maintenir ses fils dans la voie laborieuse qu'il avait si rudement parcourue luimême, dans le métier où il avait fait sa fortune.

François nous semble avoir été celui qui suivit le mieux son exemple. Si, en effet, nous nef trouvons trace dé l'existence de Guillaume que dans les actes de propriété de deux des maisons indiquées plus haut, Time rue de Richelieu, l'autre rue de Villedo, et mentionnées toutes deux, dans mon état manuscrit, fcomme propriétés indivises de MM. Villedo y nous rencontrons François, au contraire, mêlé à toutes les grandes affaires

* Mélanges de Vigneul-Marvillé, t. III, p. 278.— Ce médecin était frère de mademoiselle Lavigne, qui se distingua par ses poésies, fut amie de mademoiselle de Scudéry, et en correspondance d'amitié spirituelle avec Fléchier.

de construction de son temps. En 1667, il est l'un des quatre entrepreneurs qui viennent s'abattre avec des légions d'ouvriers sur la butte Saint-Roch, dont l'aplanissement est enfin décidé. Ils la bouleversent de fond en comble, la découronnent de ses moulins et de son sommet d'immondices, et ils en font, après vingt ans de terrassement et de construction, ce monstrueux labyrinthe de rues et de carrefours intact encore aujourd'hui, mais qu'on parle de remanier de nouveau.

François Villedo avait un nommé Noblet pour associé dans cette entreprise. C'est du moins Senecé qui nous l'apprend par un passage de ses Remarques historiques sur les Mémoires du cardinal de Retz *, où, commettant une erreur que nous avons failli partager, il confond la butte Montmartre avec la butte Saint-Roch. « Ils y construisirent ensemble plusieurs maisons, »> dit Senecé; en effet, nous trouvons dans notre manuscrit une maison de la rue Villedo appartenant à une* dame Noblet, veuve sans doute de l'associé de François \

* Œuvres choisies, édit. elzévir., p. 353.

8 Ce Noblet, que Senecé nous dit avoir été archi-

Celui-ci ne s'était pas laissé complètement absorber par les travaux de Texplanation de la butte, comme dit Senecé ; ayant eu la survivance de la charge de son père, il avait, en qualité de général des œuvres de maçonnerie, été chargé de grandes et souvent très-difficiles affaires. En 1673, par exemple, il avait été choisi pour surveiller la démolition des maisons bâties en dehors des murs de Paris, contrairement à l'ordonnance, et qui ne s'étaient pas rachetées de cette défense par le payement exact du dixième denier, impôt créé à cet effet 1 ,

tecte était maistre des œuvres de la ville de Paris (Félibien, t. IV, p. 191). 11 avait été, en 1658, associe de Petit pour la reprise du projet de canal indiqué tout à l'heure, et dont l'exposé se trouve dans le Discours fait par Petit, en V Assemblée de VHostel de Ville tenue le 24 may 1658, etc., Paris, P. Rocollet, 1658.

1 Félibien, t. IV, p. 231.— En 1633 avait été rendue une Déclaration du roy, portant défense de bastir tant en la ville que fauœbourgs. Cette ordonnance, que nous avons vue à la bibliothèque Sainte-Geneviève (NF, n° 908), condamnait les délinquants à la peine du fouet. Neuf ans plus tard, le surintendant Emery pensa qu'un autre genre de peine qui pourrait rapporter quelque chose au Trésor vaudrait mieux. Il imagina une taxe sur les maisons bâties hors les limites marquées par les ordonnances. « On faisoit

Di

Heureusement pour François Villedo que ses hautes fonctions ne se bornaient pas à ces rigoureuses exécutions, et avaient aussi leurs travaux honorables et leurs glorieuses journées. De celles-ci, il en est une qui dut

estât, dit Forbonnais, d'en tirer sept à huit millions, et ne tombant que sur les riches, elle étoit convenable dans les circonstances, puisqu'il falloit de l'argent. » (Recherches sur les finances de France, édit. in-12, t. I, p. 247.) Le Parlement refusa la vérification de l'édit ; mais le Conseil ne se tint pas pour battu ; il raviva une ordonnance de 1548, par laquelle, sous peine de confiscation des matériaux, il était défendu de bâtir dans les faubourgs. Seulement, comme on réveillait l'ordonnance bien moins en vue de la punition des coupables que dans l'intention de créer un impôt, on substitua une amende à la confiscation, dans l'arrêt du Conseil, rendu le 27 janvier 1648, juste un siècle après l'édit dont on se faisait une autorité. (C. Moreau, Bibliog. des Mazarinades, t. III, n° 3307.) Une ordonnance de Louis XV le perpétua. Jusqu'en 1839, on en lut un extrait sur une pierre, gravée aux armes de France, scellée dans la façade de la maison qui fait l'angle de la rue et du boulevard Poissonnière. L'inscription qui défendait de bâtir au delà du rempart n'existe plus, mais il reste à la môme place cette enseigne d'un bonnetier, que Ton ne comprendrait peut-être pas sans ce que je viens de dire : Aux limites de la ville de Paris,

surtout marquer dans sa vie de bâtisseur, c'est celle du 17 octobre 1665, lorsque Louis XIV étant venu poser la première pierre de la colonnade du Louvre , il dut figurer dans la cérémonie et présenter au roi le marteau de fer poli .

a On avoit préparé, dit Charles Perrault au livre II de ses Mémoires, une auge de bois (Tébène ou de poirier noirci fort propre, une truelle d'argent et un marteau de fer poli, avec un manche de bois violet, tourné aussi fort proprement.

« M. Colbert, suivi et accompagné de MM. les officiers des bâtiments, se rendit dans le milieu de la fondation où étoient les entrepreneurs et le sieur Villedo, maître des œuvres. M. Colbert tenoit la toise, qu'il me donna à tenir ensuite, les entrepreneurs la truelle, l'auge et les pinces, et le maître des œuvres le marteau. Le journal de M. de Chan* telou porte que le cavalier Bernin tenoit la truelle. Le roy vint suivi de plusieurs seigneurs de la cour. Quand Sa Majesté fut arrivée, l'un des entrepreneurs donna la truelle à M. le surintendant. îl la présenta au roy, qui prit du mortier dans Pauge et le mit dans l'endroit où devoit se poser la première

pierre. Les entrepreneurs l'ayant placée sur . le mortier, le marteau fut présenté au roy par le sieur Villedo, et Sa Majesté en frappa deux ou trois coups sur la pierre.

« Les médailles et l'inscription furent aussi présentées à Sa Majesté, qui, après. les avoir regardées, les mit dans le creux de la pierre fait exprès, sur laquelle la seconde pierre fut mise. Après quoi Sa Majesté se retira et ordonna qu'on donnât cent pistoles aux ouvriers pourboire 1 . »

Ce ne fut certes pas une mince gloire pour le général des œuvres d'avoir pris part à cette cérémonie, magnifique inauguration d'un monument plus que jamais immortel. Rien que pour y avoir figuré, le nom de Villedo méritait dans l'histoire la place que nous avons tâché de lui rendre.

1 La première pierre des fondations du Louvre de Bernin ne fut pas conservée quand le plan du chevalier fut abandonné pour celui de Perrault « On reprit les travaux de fondation, et la médaille (celle de Varin) passa de la pierre dans laquelle elle avait été déposée au cabinet du roi. Comprise dans le vol de 1831, elle fut retirée des eaux de la Seine, et on peut la voir dans une des montres du cabinet de la Bibliothèque impériale. » (Dauban, Ilhistration, 19 juillet 1856. La médaille est reproduite.)

Claude Chariot.

Pour fôrire contraste avec l'existence laborieuse et modeste de Michel Villedo, je ne pouvais trouver mieux que celle de Claude Chariot, le financier. Cetle biographie d'ailleurs est comme l'autre ; personne n'a encore songé à Técrire.

De même que Villedo, lorsqu'il vint à Paris, Chariot, arrivait en sabots du fond de sa province, le Languedoc. C'était un fils de paysan que l'ambition, non plus de quelque grand et rude travail, mais d'une belle et orgueilleuse fortune, attirait dans l'immense ville. Tout marcha comme il l'avait rêvé.

Après un apprentissage dont les épreuves

nous échappent et qui ne nous est connu que par ses heureux résultais, il atteignit le but espéré.

Il s'était jeté dans les grandes affaires à une époque où il était aisé d'y réussir, pour peu qu'on eût d'intelligence et d'audace.

Henri IV venait de mourir, Sully s'était retiré du ministère, le règne de Tordre finissait, celui du désordre, c'est-à-dire l'âge d'or des financiers commençait. Claude Chariot comprit tout d'abord que son heure était venue, et on le vit se précipiter à corps perdu dans cette eau trouble des vastes entreprises, où l'on peut si bien et en toute impunité se pêcher une belle fortune. Il n'y eut pas de gros marchés dans lesquels il n'eût sa forte part. Il alla de pair avec tous les riches partisans dont J. Bourgoing a fait l'histoire et la satire dans son livre la Chasse aux larrons : avec les Pûget, avec Lancy, Moissey, Chalange et ce « grand fermier Louvet » dont il est parlé dans les Caquets de V Accouchée 1 } ainsi que dans certain curieux pasquil de ce temps, la Rencontre de Piedâigrette avec maître Guillaume, etc.*.

* V> notre édition, p. 40.

8 V. nos Variétés historiques et littéraires, t. III f p. 174.

C'est dans les fermes que la richesse de Louve t s'était surtout accrue, en dépit des concurrences jalouses et de la contrebande hardie des coquilberts. La fortune de notre parvenu, que quelques bonnes affaires avaient déjà mise à flot, suivit le même courant, et d'abord s'en trouva bien. Le bail des gabelles et celui des cinq grosses fermes étant à prendre, Glaude Chariot, avec l'intrépidité d'un homme déjà riche, mais qui, dans de pareils marchés, a pourtant encore plus à gagner qu'à perdre, s'en fit résolûment l'adjudicataire.

Sauvai 1 , à qui nous devons la connaissance de ce fait si important dans la vie du financier, a oublié de nous en donner la date, et nous n'avons pu la retrouver ailleurs. Nous sommes toutefois porté à croire que cette adjudication, qui ôt de Chariot un si gros personnage, dut avoir lieu de 1618 à 1626. C'est, en effet, l'époque où nous le voyons le plus prospère et le plus florissant.

En 1618, il a déjà acheté une partie des terrains immenses dont le vague espace s'étendait depuis l'hôpital' des Enfants-Rouges,

en longeant les murs de l'enclos du Temple, jusqu'aux remparts, vers la porte Saint-Louis; et aussitôt il s'y est mis à l'œuvre pour réaliser l'un des plus chers projets de Henri IV, qui, comme l'on sait, s'était rêvé toute une ville nouvelle à la place de ces marais.

Le premier dessein du roi avait été de prendre, sur les vingt-cinq arpents de la commanderie du Temple, le terrain nécessaire pour une grande place en hémicycle qui se serait appelée la Place de France, et dont l'entrée sur les fossés élargis de la ville eût été une porte monumentale « faisant le milieu entre les portes du Temple et Saint- Antoine. » De cette place, huit longues rues au cordeau eussent rayonné dans des directions différentes, celles-ci vers la Seine, celleslà vers la porte Saint- Antoine et l'Arsenal, d'autres vers le quartier du Temple, etc.

« Ces grandes rues partant du centre de l'Estoille et Porte de France se dévoient nommer du nom des plus notables provinces du royaume, comme de Normandie, Champagne, Picardie, Bretagne, Guyenne et autres, et les autres petites rues traversières du second cercle dévoient avoir aussi le nom des plus petites provinces, comme de Touraine, d'An-

jou, du Maine, Àulnis, Limosin, Périgord et autres. »

Malheureusement, quand le roi mourut, ce grand projet déjà presque en voie d'exécution, puisque J. Poinsard en avait gravé le plan 1 d'après le dessin qu'Aleaume et Chastillon avaient dressé sur Tordre de Sully *, puisque aussi « les accords et marchés »

avaient été faits avec Carel et consorts, entrepreneurs 8 , fut complètement abandonné. Il n'en resta que l'idée de continuer définitivement les constructions commencées sur les terrains du Temple, et aussi, pour satisfaire au moins par un détail à l'un des désirs du feu roi, la pensée de donner aux rues nouvelles qui seraient tracées le nom des diverses provinces du royaume. C'est ce qui fut fait, c'est ce qui subsiste encore.

Sur les terrains acquis par Claude Chariot devait être percée Tune de ces nouvelles rues, à laquelle le nom de rue à'Angoumois avait

1 Cette gravure, très-rare, se trouve à la Bibliothèque impériale. Les passages cités tout à l'heure sont tirés du texte explicatif qui raccompagne.

2 Sauvai, t. I, p. 73.

3 Piganiol, t. IV, p. 370.

été assigné d'avance *. Il se soumit au tracé, accepta de bonne grâce le nom qu'on avait choisi, et, sans tarder, se mit à bâtir. Comme il n'épargnait pas l'argent, ses constructions allèrent bon train; tandis qu'alentour les terrains restaient vagues et déserts, les maisons s'élevèrent sur le sien comme par enchantement. On lui en tint bon compte dans le quartier. Si du côté de la butte Saint-Roch l'on avait su gré à Michel Villedo de sa première construction, au point de donner son nom à la rue où elle se trouvait; de même au marais du Temple, en dépit des décisions royales, Chariot devint, de pat la voix du peuple, parrain de la rué qu'il avait mis tant d'activité à bâtir. Elle ne s'appela guère rue à'Angoumois que sur les plans. Bien plus, lorsqu'en 1694 on la prolongea depuis la rue de Vendôme, où elle s'arrêtait d'abord, jusqu'au boulevard *, ce fut en pure perte que •

1 Piganiol, t. IV, p. 371, dit positivement que non-seulement cette rue, mais quelques-unes des 4 rues environnantes, furent bordées de maisons par Chariot, ce qui est vrai, comme on le verra plus

loin.

2 Cet espace, d'après ce qu'on lit dans VÊtat actuel de Paris, etc., 1789, in-32, quartier du Temple,

l'on voulut imposer à ce fragment le nom de M. Bosc, prévôt des marchands alors en fonctions ; le peuple le baptisa comme le reste du nom de son cher Chariot.

Il est vrai que, pour être populaire, Chariot n'avait rien épargné. Eti 1626, le quartier du Marais, surtout dans la partie où. se tvoxivaient ses propriétés, était xiti vrai coupé^ gorge. Sur le tard, il ne fallait s'y aventurer que bien armé *, et tous les habitants demandaient qu'on y fermât les rues avec ces grosses chaînes qui, en d'autres quartiers, n'étaient nécessaires qu'aux jours de guerre civile. La ville s'avoua trop pauvre pouf m faire les frais argent comptant ; alors Chariot s'offrit. Il fit faire et poser les chaînes, et donna six ans &u prévôt et aux échevins

2 e part., p. 55, avait sans doute été occupé par l'hôtel même de Chariot, qui était, lisons-nous, près du boulevard.

1 Simon Guillain* le sculpteur, qui habitait près des religieuses dû Calvaire, ne marchait jamais sans cacher sous son habit t un fléau * dont la tierce partie de la longueur était composée d'une chaîne de fer garnie de pointes aiguës, affilées et très-dangereuses. » [Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de Y Académie de peinture et de sculpture, 1854* in-8°, t. I, p. 194.)

pour le rembourser de sa dépense *. Vous jugez combien il fut béni * !

Le premier endroit de ce quartier auquel le nom si populaire de Chariot eût été donné est le seul qui ne Tait pas gardé ; je veux parler de la ruellette qui joint la rue de Beauce au marché des Enfants-Rouges, et qu'on nomme aujourd'hui rue des Oiseaux s , après l'avoir

« Sauvai, t. I, p. 73.

* Plus de vingt ans après, le Marais n'était pas un lieu plus sûr. Une nuit de l'hiver de 1649, quelques débauchés, Brissac, Candalle, Rouville, etc., brûlèrent V échelle patibulaire qui existait au coin de la rue du Temple et de celle des Vieïlles-Haudriettes, et qui était l'insigne du droit de haute-justice de la Commanderie du Temple. Cet acte d'audace, qui fit grand bruit, fût chanté dans une complainte reproduite au Recueil Maurepas (t. XXII, p. 173), et dont l'air est encore populaire. L'échelle du Temple ne perdit qu'un de ses montants dans cet incendie; l'autre existait encore en 1783. Le même droit de haute-justice existait, pour l'évéque de Paris, dans le faubourg Saint-Honoré. Son échelle se dressait au coin de la rue de ce nom. Celui de la rue VEvéque, située près de là, est aussi un souvenir de cette seigneurie épiscopale.

3 Elle doit de s'appeler ainsi à une enseigne. Le couvent de la rue de Sèvres, qui se nomme de même, appartenait au sculpteur Pigalle, qui y fit peindre des myriades d'oiseaux sur les murs d'une

appelée longtemps petite rue Chariot. C'est, en effet, notre financier qui l'avait fait percer en 161 8, afin de donner sans doute un débouché commode aux maisons qu'il avait dessein de bâtir sur la rue de Beauce, dont on faisait alors le tracé. La plus importante de ces maisons, la seule même qui soit restée célèbre, fut habitée longtemps par mademoiselle de Scudéry Elle avait justement une petite porte sur la rue des Oiseaux, et c'est pour cela sans doute que Titon du Tillet*, nous donnant l'adresse de la dixième Muse, dit positivement qu'elle habitait cette ruellette. L'erreur est évidente ; du Tille t ne l'eût pas commise s'il eût pu connaître le traité passé entre Chariot et les propriétaires du marché du Marais ou des Enfants- Rouges, au sujet même du percement de cette petite rue. Ces provaste salle : de là son nom. (G. Duval, Souv. thermidor., t. I, p. 15, 227.)— Pigalle habitait d'ordinaire sa maison de la barrière Blanche, à l'extrémité de la rue qui porte son nom. C'est là qu'il sculpta son Voltaire. (Saint-Foix, Essais, t. VII, p. 89.)

* Elle l'habitait encore en 1670. V. une Lettre de Pelisson, du 6 mai de cette même année, où il lui parle de ses voisins de la rue de Berry.

* Parnasse françois, l re édit., grand in-4°, art. Madeleine db Scudéry.

priétaires exigeaient « qu'il fût fait entre le marché et la ruelle une porte qui devait s'ouvrir à des heures indiquées,.., qu'il ne pût passer dans la ruelle aucuns chevaux, harnois, charrettes, ni carrosses; qu'enfin la ruelle fût établie par forme de servitude *. •

Mademoiselle de Scudéry, dont la maison fut toujours hantée par tant de beau monde en carrosse, ne pouvait loger dans une ruelle où les voitures n'avaient pas le droit de passer ; c'était bien assez, pour ses visiteurs à grands équipages, qu'elle habitât la trèsétroite rue de Beauce.

Dans le traité avec les trois propriétaires du marché des Enfants-Rouges, Chariot est qualifié du titre de conseiller d'Etat. Vous voyez qu'il a grandi dans les honneurs comme dans la fortune. C'est décidément un homme de haute importance. Il est de toutes les cérémonies d'apparat, comme de toutes les grandes affaires. Il a la double satisfaction de l'homme d'argent : il possède, et il le fait voir. Ce n'est pas tout, sa fortune l'a mis sur

* Nous trouvons cet extrait dans la nouvelle édition du Dictionnaire des rues de Paris, de M. M. Lazarre, p. 601.

le même pied que les gens de la meilleure noblesse, il marche de front avec eux. Le 28 janvier 1622, lors de la solennelle entrée du roi, il va d'égal avec M. de Lyonne, sous le drapeau de la colonelle de M. de Livry 1 . M. de Lyonne est capitaine, Chariot est capitaine aussi. Le 6 décembre, cette solennité se renouvelle, et l'amour-propre de Chariot s'y donne la même satisfaction de parade et de glorieuse égalité*. Il est tout ce qu'un bourgeois de son temps pouvait souhaiter d'être.

Croyez-vous qu'il va s en tenir là? Non. Il lui lâche de n'être encore, à bien considérer, que ce que sont le drapier Camus 3 , l'enrichi des constructions de la place Royale, et M. le Regrattier*, dont la fortune est sortie de terre, avec les premières maisons de Tile Notre-Dame. Il lui faut, à lui Chariot, quel-

* Félibien, t* III, p. 545.

* Id., ibid., p. 649.

' • a Id., ibid. — Pour la part qu'il prit aux constructions de la place Royale, F. le La Bruyère de M. Walkenaër, 2 e partie, p. 683.

4 Félibien, t. III, p. 649. Une rue de l'Ile Saint- Louis porte encore son nom. Il était associé de Marie, qui, lui aussi, a laissé son nom au pont qu'il fit bâtir. (Sauvai, t. I, p. 92.)

que chose qui, mieux encore que ces titres de conseiller d'Etat et de capitaine, le mette au-dessus du commun de la bourgeoisie.

Une belle occasion se présente : le fils de M. le comte de Saint-Paul, gouverneur d'Orléans, a été tué devant Montauban *, et la magnifique seigneurie de Fronsac, qui, en 1600, a été érigée en duché-pairie par Henri IV, en faveur de ce malheureux jeune homme, se trouve mise en vente. C'est une terre située justement dans la province d'où Chariot est arrivé pauvre et presque mendiant; il n'a qu'à vouloir, et sa fortune va lui donner un duché dans ce pays où il est né paysan.

La pairie attachée à cette terre s'est éteinte, il est vrai, avec le jeune prince pour lequel elle a été créée; n'importe, Chariot n'en serait pas moins seigneur d'un domaine ducal.

* Sur cette mort, dont le connétable de Luynes fut accusé, voir notre édition des Caquets de V Accouchée, p. 159, note.— Le cœur du jeune duc fut déposé dans la chapelle de la Vierge de la cathédrale d'Orléans, par les soins pieux de sa mère, la comtesse de Saint-Paul, qui orna ce sanctuaire d'une statue de la Vierge, ouvrage de l'Orléanais Michel Bourdin, et la fit revêtir tout entière et parer de marbre noir et blanc, en souvenir de son deuil maternel. Cette belle chapelle funéraire existe encore.

Quelle tentation ! Il y céda. Fronsac devint sa propriété.

J'ai longtemps douté du fait. Sauvai 1 me donnait bien Claude Chariot « pauvre paysan du Languedoc... nourri, engraissé... par la fortune, » comme seigneur d'un duché ; mais ce duché qu'il appelle Fronta, quel était-il? Comment, sous ce nom altéré, reconnaître le duché de Fronsac, auquel j'étais bien loin, d'ailleurs, d'attribuer un tel propriétaire?

Je pensai d'abord qu'il s'agissait simplement de la terre seigneuriale de Fonstat en Querci, dont parle le P. Anselme a , et que Sauvai, de sa propre autorité, aurait bien pu ériger en duché. J'allais même m'en tenir là, lorsqu'une ligne d'une mazarinade, Factum pour messieurs les Princes*, vint tout à coup m'éclaircir la vérité, si singulièrement obscurcie parla faute d'impression du texte de Sauvai :

« Le commerce est libre, en France d'achepter des terres, y est-il dit, jusque-là qu'on y a veu des roturiers acquérir des du-

* Hist. généal. et chronol. de la Maison de France j t vrn, p. 593 ****.

3 Moreau, Choix de Mazarinades, t. II, p. 57.

chez, témoin Chariot le duché de Fronssac (sic). »

Ainsi, c'était donc bien vrai, l'orgueil du paysan languedocien avait été jusqu'au bout; le duché de Fronsac était passé des mains d'un prince de la famille d'Orléans-Longueville dans celles de Claude Chariot!

Cette outrecuidance de fortune ne lui porta pas bonheur. Ses premières richesses dataient du temps de la mort de Henri IV, qui avait vu commencer Tère du désordre ; sa décadence semble avoir suivi de près l'avénement de Richelieu , avec lequel s'ouvrit l'âge nouveau de l'ordre et de la régularité puissante en toute chose. Nous ne savons rien de positif sur la ruine de Claude Chariot, qui, dit Sauvai, « est retombé mort dans la boue d'où la fortune lavoit tiré » Mais il est probable qu'il fut compris dans une de ces recherches de financiers qui se renouvelèrent souvent i et chaque fois plus rigoureuses, pendant le ministère du cardinal. Tout ce qu'avait fait Chariot, ces grands terrains du Marais qu'il avait couverts de maisons, cette rue de Paris baptisée de son nom, ce duché qu'il avait acquis à beaux deniers comptants, toute son existence, enfin, de parade et d'or-

gueil, avait mis sa fortune dans une évidence, flatteuse sans doute tant que le bonheur dure, mais plus dangereuse encore quand vient l'heure des désastres. C'était un point de mire trop visible, on y visa. Chariot dut être certainement l'un des premiers atteints, l'un des premiers renversés.

Ce qui nous le donnerait surtout à penser, c'est que Richelieu semble s'être fait d'avance sa part dans cette dépouille enviée.

Quand la fortune de Chariot eut été jetée par terre, une main s'allongea clandestinement pour en saisir le plus beau débris, le duché de Fronsac ; c'était la main du cardinal.

En 1634, Richelieu était déjà en pleine possession de cette belle seigneurie, et il obtenait du roi, ou plutôt il s'accordait à luimême, que la pairie éteinte avec le jeune duc tué devant Montauban fût rétablie en sa faveur. Il réhabilitait ainsi ce duché, tombé un instant en roture. Plus tard, lorsqu'il fit son testament, voulant garder de pareils risques ce domaine princier qu'il léguait à son neveu et filleul Armand de Maillé, il déclara que son intention formelle était « que les duchés et pairies de Richelieu et de Fronsac et Gaumont fussent conservés entiers

dans sa famille *. » Et il fut obéi. Jusqu'à ces derniers temps, nous avons vu le duché de Fronsac rester dans cette maison, et les fils aînés des ducs de Richelieu en porter le titre.

Quant aux héritiers de Chariot, ils avaient de leur mieux ramassé quelques miettes de sa fortune. En 1635, pendant que Richelieu régénérait à son profit le duché et la pairie de Fronsac, l'un d'eux prenait à bas bruit le titre de seigneur de Prince, et figurait en toute modestie parmi les échevins de l'Hôtel de ville de Paris.

1 Ordonnance de volonté de M» le cardinal de Richelieu, Coll. Petitot, 2 e série, t. X, p. 123. Le Conservateur (février 1755, p. 9, etc.) l'avait déjà publiée.

M. Delaraichodiôre , comte d'Hauteville.

Je l'ai déjà dit plusieurs fois, mais je ne saurais trop le répéter, les rues de Paris sont un immense livre d'énigmes ; à chaque pas on y trouve une charade, dont personne ne vous dit le mot; enfin, il n'est pas un coin de rue avec son écriteau problématique, qui ne semble se poser devant vous comme un point d'interrogation, en quête d'une réponse. Une lettre adressée à l'un de nos confrères en chronique , à laquelle il nous pria de répondre pendant son absence, est une preuve nouvelle des singulières préoccupations de curiosité qui sont à chaque instant éveillées par ce vaste questionnaire toujours ouvert.

Voici d'abord la lettre :

« Monsieur,

« Quoique étranger, j'ai une sainte horreur pour les fautes d'orthographe qu'on peut faire en français, et, autant qu'il m'est possible, je les fuis. Seriez-vous assez bon pour venir à mon aide dans une circonstance où le dictionnaire lui-même ne saurait me tirer d'embarras?

« Au centre de Paris, se trouve une rue, qui donne sur le boulevard des Italiens, presqu en face de la rue du Helder K

* Ce qui m'étonne, c'est que le correspondant anonyme ne se soit pas arrêté à ce mot, pour poser un nouveau point d'interrogation. Peut-être est-il Anglais, et sait-il qu'on lui aurait répondu : c Le Helder est un fort de Hollande, qui défend l'entrée du Texel. Le 26 août 1799, le général Abercromby débarqua dans cet endroit 15,000 Anglo-Russes, que le général Brune força de se rembarquer. En mémoire de ce succès, il fut décidé, à l'Hôtel de ville, dans la séance du 12 brumaire an VIII, que la rue commencée en 1793 pour être, jusqu'au boulevard, le prolongement de V impasse Taitbout, et qui n'était pas encore achevée, recevrait le nom de rue du Helder.* L'impasse Taitbout, avait, ainsi que la rue du même nom, eu pour parrain M. Taitbout, greffier du bu-

« Cette rue, monsieur, fait mon tourment :

un de mes amis demeure au n° 1 5 de la malheureuse; toutes les fois que j'ai besoin de lui écrire, je ne sais comment orthographier l'adresse.

« Cet état de choses m'étant insupportable, je me décide à me faire, pour une fois, dénonciateur ; j'assigne donc, monsieur, devant le tribunal de votre esprit et de votre savoir, cette malheureuse rue, afin que vous vouliez bien aviser, autant qu il peut être en vous, à la rectification de son état civil, de telle sorte qu'elle puisse rentrer dans les con-

reau de la Ville en 1775. Il était de la famille de M. Taitbout, consul de France à Naples, en 1750, qui, par ses Lettres h M. de Caylus, avait beaucoup contribué à faire connaître chez nous les antiquités d'Herculanum.CT.Serieys, Lettres inédites de Henri IV et de plusieurs personnages célèbres, 1802, in -8', p. 197- 211.) Les terrains sur lesquels la rue Taitbout et sa voisine avaient été percées dépendaient de l'espace cédé à titre d'empbytéose au financier Bouret, par les MathurinSy dont la ferme était non loin de là, et qui ont laissé leur nom à deux rues du même quartier. Le cimetière de la paroisse Saint-Roch se trouvait où nous voyons le n° 7 de la rue Taitbout. En juillet 1842, on y découvrit un certain nombre de tombes fort anciennes. (Bulletin de VAll. des Arts, 1842, p. 26.)

ditions normales que toute honnête rue doit offrir.

a Cette rue, monsieur, c'est la rue de la...

Bon, voici l'embarras, enfin, c'est la rue de la Michodière... ou de la Michaudière ! ! !

« Thaï is the question!

« Que faut-il mettre? o ou bien au? chodièrc ou chaudière? Cette coquine de rue porte, en débouchant sur le boulevard, et ainsi que toutes ses pareilles, deux écriteaux : l'un me fait lire rue de la Michodière, écrit en lettres blanches sur un fond gros bleu, tandis que l'autre, en lettres tout à fait semblables et sur un fond non moins gros bleu, me présente :

rue de la Micliaudière l .

« Que faire? comment lire, et surtout comment écrire? !!! Je pencherais pour la chaudière; mais si je me trompais!

«' Il est vrai que pour fixer mon incertitude, il me suffirait d'aborder le premier sergent de ville venu, et de lui demander à consulter son petit livre, pour savoir comment s'écrit le nom de la rue en question ; mais bien

1 Je dois avouer qu'aujourd'hui les deux écriteaux sont d'accord et d'une orthographe à peu près irréprochable.

que logeant dans la poche d'une autorité, ce livre ne saurait pas en être une pour moi :

c'est pourquoi j'ose vous importuner, monsieur, et attendre de votre obligeance que vous vouliez bien mettre fin à mon supplice.

a Agréez, etc. »

Ce n'est pas la première fois que la maudite rue, grâce à son nom baroque et à l'orthographe plus baroque encore de ce nom, me fait poser des questions semblables à celle qui fait l'objet de cette lettre, si spirituellement humoristique.

— Qu'est-ce q ue c » es t donc qu'une Micho-

dière? me disait un jour un homme fort instruit en bien des choses, mais assez peu savant toutefois pour ce qui regarde l'histoire de Paris.

Voici la réponse que lui fis, et dont il se montra satisfait; j'espère que notre correspondant le sera de même.

Il y avait une fois, c'est-à-dire en 1772, un secrétaire d'État, prévôt des marchands de la bonne ville de Paris, qui s'appelait M. Delàmichodière. Remarquez bien l'orthographe de ce nom, écrit d'un seul mot, ce sera déjà un point éclairci-

M. Jean-Baptiste-François Delamichodièfe, né le 2 septembre 1720, n'en était pas à sa première charge quand il était arrivé à la prévôté de Paris. Il avait commencé par Tintendance de Riom, d'où il était passé à celle de Lyon, en 1757, C'était un économiste distingué, s'occupant peut-être assez mal du bien-être des populations à lui confiées, mais fort soucieux au moins de les étudier au point de vue de la statistique. Il avait été à ce sujet en correspondance avec Voltaire *; et il parait que l'ouvrage in-4<>. publié en 1764, avec ce titre, Recherches sur la population des généralités d'Auvergne, de Lyon, de Rouen, était moins de Massance, sous le nom duquel il parut, que de M. Delamichodière *, et de l'abbé Audra, son collaborateur pour ce genre de travaux. Comme la théorie fait croire à la pratique; comme on se persuade aisément qu'un homme est bon administrateur, parce qu'il écrit sur l'administration, la place de prévôt des marchands, ou plutôt de ministre de

* Œuvres de Voltaire, édit. Beuchot, t. XXXIY, p. 15; t. XLIX, p. 427; t. LVII, p, 335.

* Correspondance de Grimm, l ro édition, l re partie, t. V, p. 316;— Béguillet, Traité de la connaissance générale des grains, 1775, in-8°, t. II, p. 704.

Paris, ainsi qu'on disait alors, étant devenue vacante, en 1772, on crut devoir y nommer M. Delamichodière.

Pendant la première année qu'il était en charge, on projeta d'ouvrir vers le boulevard Bonne-Nouvelle, tout près du cimetière des protestants \ dont le théâtre du Gymnase occupe le terrain, trois rues qui étaient destinées, les deux premières, à relier ensemble le faubourg Saint-Denis et le faubourg Poissonnière, et la troisième, à faire communiquer les deux autres avec cette pauvre rue Basse-Porte-Saint-Denis, que le boulevard absorba, il y a vingt ans à peu près, en élargissant sa marge. De même qu'on cherche un parrain à un enfant longtemps avant qu'il soit au monde, on se demande souvent, avant qu'une rue soit percée, comment l'appellerons-nous?

Pour la première des trois dont il s'agit, l'embarras ne fut pas grand. Un duc d'Enghien, le dernier et le plus infortuné de ceux qui ont porté ce nom illustre, venait de naître à Chantilly. On ne fit qu'un seul baptême, le

* Le Provincial à Paris, 1788, in-32, quartier du Louvre, à l'art. Boulevard Bonne-Nouvelle,

Digitiz

prince et la rue prirent le même nom, avec cette seule différence que le petit duc était bel et bien au monde, tandis que la rue n'exista réellement que treize ans plus tard 1 .

Pour la seconde, l'inscription n'était pas difficile à trouver ; c'est sur l'ancien fief de Y Échiquier qu'on en prenait le terrain, il était donc naturel qu'il fournit aussi le nom 1 .

1 On n'y bâtit qu'en 1785. (La Tynna, Dictionn. des rues de Paris, 1816, in-12, p. 199.) Aussi ne se trouvet-elle pas, non plus que sa parallèle, dans la nomenclature donnée par Hurtault et Magny, au t. IV, de leur Dict. histor. de la ville de Paris»

* Une remarque à faire, c'est que la rue d'Enghien actuelle devait d'abord porter le nom de YÉchiquier, qui ne passa qu'en 1779, sur la demande des religieuses, à la rue qui l'a gardé. Le fief, car ce n'était pas moins, qui portait ce nom, appartenait au couvent des Filles-Dieu, en vertu d'une donation qui leur avait été faite, vers 1225, par Guillaume Barbette, de la famille de celui dont la célèbre Courttlle a laissé son nom à Tune des rues du quartier du Temple. (V. Paris dans sa splendeur, ehap. ni, p. 51.) Le domaine de Y Échiquier devait de s'appeler ainsi à l'enseigne d'une maison qui en était voisine; on la voyait encore rue Saint-Denis, près la porte, en 1779. (Hurtault et Magny, Dictionn» hist. de la ville de Paris, t. III, p. 39.) Lors de la fondation du couvent, cette partie de Paris était hors des murs; mais, à l'époque de la guerre, quand il avait fallu fortifier, on avait

Pour la troisième , quel parrain choisir ?

M. Delamichodière se proposa, et il fut accepté de grand cœur, d'autant mieux qu'en •

fait là comme sur le terrain de la Grange-Batelière : on avait coupé le fief en deux par la ligne du rempart. Le couvent se trouvait dans la ville et son domaine au dehors. C'était, en cela toutefois, le contraire de la Grange-Batelière, dont le fief était hors Paris, tandis que les terrains en dépendant, et qui s'étendaient d'une part jusque auprès de la place Vendôme, de l'autre, jusqu'à celle des Victoires, se irouvaient englobées dans la ville. — Le nom de VÉchiquier ne resta pas à la partie des dépendances du couvent des Filles-Dieu qui était intramuros t mais à celles du dehors, sur le terrain desquelles on perça les rues dont nous parlons en ce moment. Un grand pavillon, sorte de petit château, avec grands jardins, s'appèlait notamment ainsi. Il fut plus tard la propriété du fameux fabricant de fleurs Wenzell, qui donna de grandes fêtes dans les galeries qu'il y avait fait construire, et qui subsistent encore au n°36de la rue de VÉchiquier. Pendant la Révolution et le Directoire, ces fêtes, que Wenzell appelait des baïladères, devinrent publiques. (Ed. et J. de Goncourt, Histoire de la société française pendant Je Directoire^ E. Dentu, 1855, in-8°, p. 14ô.) On devine quelles femmes y venaient. Elles rappelaient les premiers temps des Filles-Dieu, dont Joinville a dit à propos des quatre cents livres de rente , que leur avait données saint Louis : c'était « grande multitude de femmes, lesquelles s'estoient mises en péché de luxure, par pauvreté. » {Mémoires, édit. Michaud, p. 326.)— Sauvai (t. I, p. 75)

BNIG. 19

sa qualité de prévôt il aurait fort bien pu s'imposer.

Malheureusement, les choses traînèrent en longueur.

Soit que les religieuses du couvent des Filles-Dieu, à qui le terrain appartenait et qui étaient fort tenaces en fait de propriété 1 , ne voulussent pas se dessaisir; soit que la ville manquât d'argent, ou bien encore, que l'entrepreneur des bâtiments du roi, Claude- Martin Goupy, qui s'était chargé des travaux, ne fût pas en mesure de tenir ses conventions, on mit plus de douze ans à passer du projet à son exécution. C'est plus qu'il n'en faut pour qu'un administrateur ait le temps d'user son crédit et de perdre sa place.

a parlé des restes de la Culture des Filles-Dieu, dont dépendait l'Echiquier. Ils consistaient, de son temps, « en un grand marais plein de légumes et bordé de maisons le long du faubourg Saint-Denis. »

i Elles l'avaient bien montré par le procès que, sous Louis XIII, elles avaient fait à Froger, au sujet du terrain des fossés voisins de leur clôture. Le roi en avait fait don à cet entrepreneur, subrogé de Barbier, mais elles ne s'en étaient pas moins prétendues les propriétaires. Ce procès , qui dura beaucoup trop, avait empêché longtemps que quelques places de la Ville Neuve se couvrissent de maisons. (Sauvai, t. I, p. 75, 85.)

En 1778, M. Delamichodière en était arrivé Ici Dès le mois d'avril, on parlait de lui donner pour successeur M. de Blaire de Boismont, qui toutefois ne le fut pas *. Notre * prévôt n avait donc pas une minute à perdre, s'il voulait enfin signaler son édilité, et surtout en laisser un souvenir durable sur Técriteau d'une rue de Paris 2 . Il prit un parti décisif. Puisqu'on s'obstinait à ne tracer que sur le papier la rue projetée au travers du terrain des Filles -Dieu, il provoqua sur un point tout opposé du boulevard l'ouverture d'une rue, où son impatience d'être parrain trouverait enfin à se satisfaire.

La ville, sur ses instances, acheta, tout près du pavillon de Hanovre, le vaste hôtel qui, après avoir appartenu au maréchal duc de Lorges, était devenu la propriété du prince des Deux-Ponts; on le jeta par terre, et la rue tant rêvée par le prévôt fut tracée sur l'espace laissé vide 3 ;

1 Mémoires secrets, t. XI, p. 249:250 (30 avril 1778).

2 M. Delamichodière, en effet, ne déploya jamais plus d'activité que lorsqu'il fut sur le point d'être remplacé. (Id. ibid.)

a Sa principale entrée donnait rue Neuve-Saint- Augustin, en face de la rue Gaillon. C'est Frémont,

Le 8 avril 1778 parut une ordonnance royale, dont voici le premier article :

« Il sera ouvert et formé une nouvelle rue

garde du trésor royal, enrichi sous Colbert, qui l'avait bâti ; le maréchal de Lorges, qui avait épousé sa fille, eut l'hôtel avec toute la fortune. Saint- Simon s'y maria avec la fille du maréchal, mais n'en hérita pas. (V. ses Mémoires, édit. Hachette, in-12, t. I, p. 154; et dans la Gazette des Tribunaux du 16 oct. 1858, le texte du contrat de mariage.) C'est au fils du maréchal de Lorges que l'hôtel était passé. Tl le vendit à la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de mademoiselle de La VaJlière, qui. en mai 1739, y mourut âgée de 73 ans. (Journal de Barbier, édit. in-12, t. III, p. 173.) Elle avait légué son hôtel au duc de La Vallière, qui le mit à loyer. Au mois d'avril 1745, il était occupé par l'ambassadeur d'Espagne, et l'on y donnait de grandes fêtes pour le mariage du Dauphin. Elles durèrent trois jours. Voici, d'après Barbier (*d.. t. IV, p. 18), le détail de la seconde soirée : « Mardi, 20, grand concert, feu d'artifice sur la terrasse du jardin qui rend sur le rempart, et grand souper pour les princesses et dames de la cour, et ministres du roy. » Cet hôtel, qui, à l'époque de sa démolition, appartenait, nous l'avons dit, au prince des Deux-Ponts, était l'un des plus beaux de Paris (Piganiol, t. III, p. 130). Il n'égalait pas toutefois son voisin l'hôtel de Richelieu, bâti pour le financier La Cour des Chiens, et qui passa au maréchal après avoir appartenu à M. d' Antin. V. plus haut, le chap. i, p. 21, note.

sous le nom Delamichodière, — remarquez de nouveau comment ce nom est écrit; ici, c'est l'orthographe officielle.— Cette rue sera bâtie sur l'emplacement des bâtiments, cours et jardins de l'hôtel des Deux-Ponts. »

Il était temps : quatre mois après, M. Delamichodière n'était plus prévôt des marchands; le 17 août de la même année, on lui donnait un successeur l .

Mais que devint, me direz-vous maintetenant, le projet de rue dont l'ajournement avait si longtemps fait son désespoir? Vous allez le savoir, et connaître en même temps à

i Ce successeur fut M. de Caumartin, qui donna son nom à une rue bien connue de la Chausséed'Antin. MM. Jacques Chauchat et Charles Richer, parrains de deux rues bien connues aussi, furent, l'un échevin, l'autre quartenier pendant son exercice. — Du temps de M. Delamichodière, on avait vu dans Téchevinage, Pierre-Richard Boucher et Henri- Jsaac Étienne, qui eurent l'honneur de laisser leur nom à deux rues percées de leur temps sur l'emplacement de Vancien hôtel des Monnaies ; et Jacques- François Trudon, qui fut parrain de la rue où se trouve le joli hôtel de mademoiselle Rachel. (F. sur Trudon, Réimpression du Moniteur, t. II, p. 502.) — Nous trouvons encore dans les emplois de la ville avant la Révolution, M. Lepelletier de Mortfontaine

quel point ce bon M. Delamichodière était un homme heureux. Il lui fut donné, ce qui n'arriva presque jamais, d'être parrain de deux rues de Paris; et pour la seconde, chose plus singulière, il eut ce privilège lorsqu'il n était plus en charge depuis cinq ans.

En 1783, la rue tant ajournée fut enfin ou- • verte sur le terrain des Filles-Dieu ; un nom lui devenait alors réellement nécessaire ; le plan lui donnait celui de l'ancien prévôt; mais puisque l'autre, plus pressée de naître, s'en était emparée, force était de se pourvoir ailleurs. On se souvint que M. Delamichodière

qui, en sa qualité de prévôt, donna, en 1786, son nom à la rue où se trouve aujourd'hui l'Opéra, et M. Buffault, dont une rue du faubourg Montmartre, percée en 1782, a gardé aussi le nom. La faveur de madame du Barry avait fait arriver Buffault, nonseulement à l'échevinage, mais à la direction de l'Académie royale de musique. Sa femme avait été marchande de modes aux Traits galants, rue Saint- Honoré» et la favorite avait brillé parmi ses demoiselles; de là l'élévation du mari. (V. notre article sur madame du Barry, Revue française. 10 janv. 1859») On se souvint d'où il sortait, et pendant qu'il dirigeait l'Opéra, il oourut une caricature où on le voyait mesurant, avec son aune de marchand, la bouche de ses chanteuses.

avait acquis, à quelque quarante ans de là, en Champagne, du côté de Vitry-le-Français, le magnifique domaine d'Hauteville, ancienne propriété des Guises, et qu'en 1751 , Louis XV, par faveur spéciale pour notre prévôt, l'avait érigé en comté. Ne pouvant plus donner à la rue le nom de l'homme, on lui donna celui de son domaine, et voilà comment elle s'appelle encore rue d'Hauteville. Remarquez bien encore l'orthographe de ce nom, respectez surtout la particule; si vous l'omettiez, F ombre de M. Delamichodière , comte d'Hauteville, ne vous le pardonnerait pas.

Je ne sais que M. Louis Vivien à qui, sous Louis XIV, échut, comme au prévôt de 1772, la double fortune d'être le parrain de deux rues de Paris. L'une est la rue Vivienne, pour laquelle il avait tout droit de parrainage, puisqu'elle était percée sur des terrains dépendants de son fief de la Grange-Batelière *; l'autre est la rue Saint-Marc , qui porte le nom d'une terre dont il était seigneur 2 .

1 V. Pans démoli, 2 e édit. p. 283-284.

2 La rue Vivienne s'appela d'abord rue Vivien; mais, comme une rue doit avoir un nom féminin, celui-ci prit la terminaison féminine, qu'il a gardée. De même pour la rue CoquilUcre, qui eut pour par-

rain un certain Pierre Coquillier, qui vivait sous Philippe le Bel (Sauvai, t. I, p. 32); de même encore pour la rue Payenne, qui doit son nom à l'un des ancêtres du Deslandes-Pai/en , l'ami de Scarron. Beaucoup de gens pensent aussi que le nom de la rue Bleue est le féminin du nom d'un certain M. Bleu, qui y possédait plusieurs maisons. Il a pour origine la fabrique de boules d'indigo qu'y avait établie M. Story en 1802, et dont les eaux, en teignant les ruisseaux , faisaient de cette rue une véritable rue bleue.

Lazzari — Jean Robert.

En 1777, lorsque le boulevard du Temple, devenu plus que jamais à la mode l , voyait s'élever chaque jour un nouveau spectacle à parade et à petites pièces bien crapuleuses, un sieur Tessier fit construire, tout près du fameux café Goddet *, vis-à-vis la rue Chariot,

* Depuis 1754, environ, l'usage du beau monde était de s'aller promener sur le boulevard, après souper. (Grimm, Correspondance, l re édition, t. I, p. 193.)

* C'était le rival du café Alexandre, du café Yon, où Ton jouait la comédie, et qui était le Frascati de ce temps-là. (Mercure de France, juillet 1811, p. 34.) En 1791, s'il faut en croire le Calendrier du père Duchesne, Goddet « aurait abandonné ses bavaroises pour jouer du crucifix à ressort dans le bois de Vincennes. »

une petite salle assez agréablement ornée et distribuée. Six colonnes cannelées, « dune grande proportion, » formaient le péristyle que couronnait un bas-relief représentant r Amour dans un char. L'intérieur, divisé en trois rangs de loges, était tout parsemé d'arabesques d'or sur un fond gris perle; au plafond s'étalait le groupe mythologique d'Hercule filant aux pieds d'Omphale; enfin, de chaque côté de l'avant-scène s'élevaient deux statues de plâtre; la Danse et la Musique.

Aux derniers détails de cette description, que nous avons trouvée dans un petit livre assez rare de M. de La Mésangère \ vous avez deviné la destination essentiellement lyrique du nouveau spectacle. Tessier en voulait faire une sorte de scène d'essai pour les élèves chantants et dansants de l'Opéra; c'était une excellente idée que les entrepreneurs de la salle Ghantereine et ceux de la salle lyrique de la rue de la Tourd'Auvergne ont voulu, sans grand succès, renouveler de nos jours. Quatre-vingts élèves, garçons et filles, formèrent tout d'abord le personnel actif du spectacle de Tessier, qui

1 Le Voyageur à Paris, 1797, in-12, t. III, p. 202.

prit le titre de Théâtre des Élèves de l'Opéra. Il ouvrit, le 7 janvier 1779, par une tragédie pantomime en quatre actes, de Lebœuf, la Jérusalem délivrée ou Renaud et Armide ; puis se succédèrent : l'Amour enchaîné par Diane, mélodrame pantomime de Moline, VAnti-Pygmalion ou VAmour-Promèihèe, scène lyrique par Poulder d'Elmotte, musique de Rochefort *.

Au commencement de 1780, Tessier n'administrait déjà plus le théâtre qu'il avait fondé. Il était passé aux mains de Parisot, singulier homme, qui, d'avocat, s'était fait auteur 2 , acteur, directeur, et qui, après la plus drôle de vie, eut, comme nous le verrons, la plus cruelle mort. Malgré un grand renfort de pantomimes nouvelles et de représentations solennelles , telles que celle qu'il offrit, le 18 mai 1780, au fameux Paul Jones, Parisot ne fit pas succès qui dure; n'ayant pu payer ni les entrepreneurs, ni les comédiens, ni les auteurs, il s'attira un ordre du roi qui lui enjoignait de fermer boutique 8 . Un début

* Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne, t. III, p. 187.

2 L'une des pantomimes jouées à son théâtre, Adélaïde ou l'Innocence reconnue, était de lui.

« Mémoires secrets, à la date du 18 mai 1780.

aux Italiens fut la consolation de Parisot \ et la salle des Élèves de l'Opéra fut occupée par un industriel montrant des Jeuxpyriques. N'étaitce pas une profanation? Elle cessa en 1790, quand les Beaujolais, que le privilège accordé à la Montansier chassait de leur salle du Palais-Royal *, vinrent s'y réfugier et rendre ainsi au pauvre théâtre une destination plus artiste. Par malheur, les Beaujolais n'y parurent que pour cesser tout à fait d'exister Tannée même de leur nouvelle installation. Le Lycée dramatique les remplaça pour tomber lui-même en 1792, et faire place alors aux Variétés amusantes de Lazzari.

La place jusqu'alors n'avait pas été heureuse. On le disait, on l'écrivait partout, mais personne ne s'expliqua mieux que Favier

* V. notre brochure La musique chez le peuple ou V Opéra national, etc., 1847, in-12, p. 22-23.

2 C'est la môme qui sert aujourd'hui au Théâtre du Palais-Royal. Les petits acteurs qui s'y étaient établis en 1784, et que nous voyons dépossédés parla Montansier, avaient emprunté le nom qu'ils portaient à la rue Beaujolais", au coin de laquelle est placée la salle, et qui elle-même devait de s'appeler ainsi au duc de Beaujolais, fils du duc d'Orléans, et l'un des jeunes frères de Louis-Philippe.

d'Abancourt sur cette fatalité d'emplacement du pauvre théâtre 1 . Avant d'aller plus loin, et de voir si Lazzari fit mieux, je vais laisser parler Favier; il a, en peu de mots, beaucoup . de choses curieuses à nous apprendre : « Cette salle, dit-il, est maudite; les Élèves de la danse de l'Opéra, les Jeux pyriques , les Beaujolais Font occupée successivement; mais elle est trop isolée, et devancée par trop de spectacles pour en avoir autre chose que des éclaboussures une fois par hasard. Il faut deviner qu'il y a là un spectacle. M. Briois, malheureux directeur ambulant, y avoit cependant rassemblé une troupe passable, et il commençoit à y faire quelque chose quand une espèce de garçon menuisier vint l'en chasser en accaparant l'entreprise. Ce menuisier (il s'appelait Cauvin), qui est directeur du Lycée depuis ce temps-là, donnoit spectacle une ou deux fois la semaine ; on ne joue plus chez lui que tous les dimanches, encore n'y voiton que des billets gratis. Un musicien de son orchestre, engagé à tant par semaine (vu l'incertitude de l'existence de ce spectacle du

i Almanach général de tous les spectacles pour Vannée 1792, in-12, p. 294.

soir au lendemain), ne pouvant parvenir à se faire payer, fit saisir, dit-on, tous les rabots du directeur et les garda chez lui jusqu'à parfait payement. Il avoit dans sa chambre dixhuit rabots et treize varlopes, mêlés avec des cors, des violons et des clarinettes. Le Lycée dramatique est un théâtre perdu ; il faudroit de bonnes pièces, et elles y sont détestables; de bons acteurs, et il n'y en a pas ; un bon directeur, et il sen faut du tout. »

Le successeur de Cauvin eut- il Fart de ramener le public, et, avec lui, la fortune? C'est ce qui me reste à vous dire pour arriver au plus vif de ce chapitre.

Vous savez déjà que, comme le célèbre architecte Bramante, le nouveau directeur portait ce nom de Lazzari , qui suffit pour indiquer son origine italienne, et quil devait laisser au théâtre tant de fois métamorphosé. C'était un mime charmant, admirable surtout de légèreté et d'adresse dans les rôles d' Arlequin et dans les scènes à travestissements instantanés. Il n'avait de rival que La Porte, le fameux Arlequin du Vaudeville. Sans celuici, selon La Mésangère 1 , on aurait trouvé

1 Le Voyageur à Paris, 1797, in-12, t. III, p. 202.

Lazzari incomparable. Il paraissait successivement habillé de cinq ou six manières différentes, et cela, sans qu'on l'eût vu quitter la scène. Brazier, qui l'avait connu tout enfant, n'oublia jamais l'effet de surprise produit sur lui par ses métamorphoses l . On n'allait chez Lazzari que pour Lazzari.

^ « Il est infiniment adroit, dit l'auteur d'un petit livre assez peu connu *, il exécute à découvert différentes métamorphoses avec une dextérité surprenante, et fait des tours infiniment plaisants. Il improvise même avec esprit, quoique dans un genre un peu bas; mais on auroit tort de lui en faire un crime; il faut qu'il se mette à la portée de ceux qui fréquentent son théâtre. »

Il étonna surtout dans Ariston, l'Esprit follet, la Tartane de Venise, le Diable à quatre, et dans la Cinquantaine infernale ou la Baleine avalée par Arlequin, grande pantomime en cinq actes, qu'il avait composée lui-même, et dont Gebauër avait fait la musique. Lazzari, pour mieux attirer la foule, flattait encore, par des mélodrames terroristes et par des

i Hist. des petits théâtres de Paris, 1838, in-12, t. I, p. 80.

«La Venté du jour, 1798, in-12, p. 68.

sans-culottides effrénées que lui faisait son régisseur, Gassier Saint- Amand, les passions révolutionnaires du petit peuple. Le comédien Nicolaïe, dit Clairville, père du vaudevilliste que des succès d'une opinion et d'une portée toutes contraires ont rendu fameux au boulevard et place de la Bourse, était aussi un des fournisseurs de ces pièces terroristes du théâtre Lazzari. Toutefois, les plus cyniques et les plus sanguinaires ne sont pas sorties de sa plume, elles sont dues à Rousseau, qui fit représenter, en 1794, A bas la calotte et les dèprêtrisés! et à Rézicourt, qui, la même année, donna sa pièce des Vrais Sans-Culottes, mise en musique par Lemoine. Ces pièces du répertoire républicain de Lazzari sont aujourd'hui devenues rarissimes. Celles de Gassier, entre autres sa fameuse sans-culottide, la Liberté des Nègres, sont tout à fait introuvables, « sans doute, lit-on dans le Catalogue Soleinne 1 , parce que l'auteur voulut à tout prix effacer sa tache révolutionnaire lorsqu'il devint écrivain royaliste et fonctionnaire de la Restauration. »

Moline, que nous avons vu travailler pour

l T. II, p. -233.

les Élèves de V Opéra, aurait pu donner des pièces à Lazzari, mais celles quMl faisait en ce genre étaient destinées à une scène plus élevée. C'est pour le Théâtre des Arts (l'Opéra) qu'il fît, avec Léonard Bourdon et Valcour, cette sans-culottide à grand orchestre, musique de Porta, le Tombeau des Imposteurs, que Robespierre fit défendre comme trop violente 1 !

Pour faire contraste avec ces drames d'un cynisme sanglant, Lazzari les alternait, sur son théâtre, avec ses folles arlequinades et avec de petites pastorales musquées qu'il commandait aux bons faiseurs du temps: Bestiaux , qui lui donna V Ombre de Jean-Jacques Rousseau, Saint-Firmin , qui fit représenter chez lui la Jeune Esclave, et Grètry neveu, qui apporta un joli succès à Lazzari en lui donnant son petit opéra-comique, la Noblesse au village. Ces petites pièces, à petits couplets anodins, venant après les mélodrames de Gassier, de Clairville et de Rousseau, me font l'effet dune lecture de VAlmanach des Muses après un ré-

* Les exemplaires furent détruits. Guilbert de Pixerécourt possédait un de ceux qui survécurent, et il en a donné des extraits dans son article sur le Mélodrame, au t. 1 er , p. du Livre de* cent et un.

quisitoire de Fouquier-Tinville. Lazzari ne s'arrêtait pas là. Pour bien justifier le titre de Variétés amusantes, qu'il avait donné à sou théâtre, lorsque la scène qui avait la première porté ce nom l'eut abandonné 1 , il faisait brocher gaillardement sur le tout de gentils vaudevilles poissards, tels que la Petite Goutte des Halles, pièce fort grivoise, faite par Guillemain, et que Vadé aurait signée.

Tout alla bien jusqu'en 1796, mais alors, la grande pantomime, la Baleine avalée par Arlequin, que Lazzari avait fait attendre pendant plusieurs années, et pour laquelle ses dépenses avaient été énormes, n'obtint pas, bien qu'il y fût merveilleux de souplesse et de comique, tout le succès espéré *; qui pis est, laressource des pièces révolutionnaires vint à lui manquer tout à fait, et comme il ne fit pas assez tôt volte-face, la réaction le ruina. S'il eût fait comme tant d'autres directeurs de spectacles, qui surent tourner à temps avec l'opinion, il eût été sauvé ; mais Lazzari l'Arlequin ne portait son habit aux mille couleurs

1 Cette salle des premières Variétés amusantes est celle du Théâtre-Français actuel, rue de Richelieu. * La Vérité du jour, i798, in-12, p. 68.

et n'avait de souplesse qu'à la scène. Benjamin Constant a parlé quelque part de l'esprit de réaction qui s'empara de Paris, à partir de 1795, et qui fit la. fortune de ceux qui surent la servir à point. « Je n'ai jamais vu, dit-il, de nation moins républicaine que la France, en 1795. Elle avait pris en horreur jusqu'à légalité, redevenue depuis sa passion la plus vive. Je me retrace encore ma surprise, en assistant, vers cette époque, à la représentation d'une pièce que la Convention expirante laissait ou faisait jouer, parce qu'elle craignait plus les débris des Jacobins que le parti contre-révolutionnaire.

« Un porteur d'eau répétait à satiété, sur toutes les variations d'une musique fort harmonieuse, que chacun devait demeurer dans son état; lui, porter de l'eau, l'épicier vendre du sucre, le manœuvre travailler, et tous laisser faire le gouvernement. On eût dit la division en castes d'Egypte, modulée par un musicien habile ! . »

Une pièce de ce genre eût été pour Lazzari la planche de salut dans son naufrage. Soit

i B. Constant, Souv. histor,, 3 e lettre. {Revue de Paris, t. XVI, p. 226.)

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qu'U n'ait pas su, ou n'ait pas voulu la trouver, il n'alla que de malheur en malheur, jusqu'à ce qu'un incendie causé, selon les uns , par la pluie de feu qui faisait le dénoûment du Festin de Pierre^ mais que d'autres disent avoir été volontaire, vint l'achever, le 31 mai 1798 l . H ne put, dit-on, survivre à ce sinistre, et se brûla la cervelle peu de temps après \

Parisot, le plus intelligent des prédécesseurs de Lazzari dans la direction de ce spectacle amusant, n'avait pas eu une mort moins funeste. Le comte Beugnot qui l'avait beaucoup connu raconte ainsi sa fin sanglante, à propos de l'exécution du général de division Lamarlière : « Comme si tout devait être singulier, dit-il, dans la fin de ce pauvre Lamarlière, il avait pour compagnon, en allant à Téchafaud, ce fameux Parisot, mon ancien camarade de Palais, qui avait fait depuis beaucoup de métiers sans rencontrer la fortune, et qui avait fini par celui de journaliste aristocrate, où il a trouvé la mort.

1 Décade philosopha an VI, 3 e trimestre, p. 495.— Ed. et J. de Concourt, Hist. de la société franç. pendant le Directoire, Paris, E. Dentu, 1855, in-8°, p. 325.

2 Brazier, Hist, des petits théâtres, t. I, p. 82.

« Il était monté sur l'échafaud, en mémo temps que Lamarlière, qui s'avisait de haranguer l'honorable assistance, de déclarer qu'il avait toujours été et qu'il mourait républicain, et de recommander au bon peuple sa famille et sa mémoire. Comme il n'en finissait pas, et que Parisot s'impatientait, celui-ci éleva la voix plus haut et dit, en haussant les épaules : « Citoyens, ne l'écoutez donc pas, « c'est un f.... menteur; il est aristocrate, « plus aristocrate que moi. » Ainsi, continue Beugnot, ainsi mourut mon vieil ami Parisot, que j'avais connu successivement avocat, auteur d'opéras-comiques, directeur de théâtre, acteur, riche, pauvre, toujours gai, philosophe pratique, à qui, à sa dernière heure, une victime tombe par hasard sous la main, et qui, en dépit de la gravité de la circonstance, lui décoche un trait de sa façon, comme il l'eût fait au bal de POpéra *. »

La mort de Parisot et celle de Lazzari avaient ajouté deux drames sinistres au répertoire des Variétés amusantes. De peur d une catastrophe plus funeste encore pour un troisième directeur , la salle ne rouvrit plus

* Revue française, 2 e série, nov. 1838, p. 249.

comme spectacle, elle devint un café chantant, qui subsista pendant tout l'Empire et pendant les premières années de la Restauration.

Sa façade était restée la même, et, sur le fronton, on lisait toujours : Variétés amusantes, enseigne immuable, qui ne disparut qu'avec l'édifice même, en 1838

Le nom de Lazzari avait aussi survécu, sur le boulevard, comme simple enseigne. Un infime théâtre, bas lieu dramatique, avait cru bon de l'arborer, en souvenir des joyeuses farces qu'il rappelait, et sans souci de la catastrophe dans laquelle il avait une première fois sombré. Ge spectacle du Petit-Lazzari, ainsi qu'il s'appelait, ou du Lazzari, ou du Petit-Laze, comme on disait chez le peuple qui ne pousse jamais jusqu'au respect le souvenir des noms qu'il a le plus aimés, existait déjà sous la Restauration et même sous l'Empire. Le grand Bobèche, alors, en illustrait les tréteaux et en faisait la fortune. Quand Bobèche partit pour la province, d'où il ne devait pas revenir 2 , le Petit-Lazzari n'alla plus que

1 Brazier, Hist. des petits théâtres, t. I, p. 82.

2 Id., ihid., p. 183.

cahin-caha, se prenant à tout, même aux opéras-comiques, et gâtant tout. Enfin, au mois de juillet 1855 *, la maison dont il n'occupait que le rez-de-chaussée et le premier étage, ayant été vendue, on donna congé au pauvre théâtre, comme à un simple locataire.

N'ayant pas trouvé gîte ailleurs, il disparut.

Je le regrette à cause du nom de Lazzari, le seul qui rappelât encore à la grande ville un des hommes qui l'ont amusée. Le rire passé, Ton est trop ingrat pour ceux qui ont fait rire. On les laisse s'éteindre en des tristesses qu'ils auraient dû chasser pour eux, comme pour les autres, et quand ils ne sont plus on ne se rappelle pas qu'ils ont été.

Qui pensait à Lazzari, qui pense à Jean Robert, autre type joyeux mais plus ancien, dont le peuple de Paris se fit un jouet au xvn e siècle, et qui, je ne sais comment, par routine plus que par reconnaissance pour la bonne- gaieté qu'il excitait en passant, eut le privilège de laisser son nom à une des rues du quartier Saint-Martin ?

Jean Robert était ce qu'on appelait alors un fagotteux, une sorte de flâneur des ruesj

* V. la Presse du 2 juillet 1855.

un badaud chantant et bontïbnnant , plus spirituel que ceux qu'il amusait; une façon de S^anarelli? avant la lettre... avant Molière. Pour se faire un métier, il s'était donné celui de crieur de noir à noircir, c'est-à-dire qu'il était un marchand de cirage de ce temps-là. C'était moins pour vendre que pour houffonner qu'il courait les rues ; il vivait plutôt de ses farces que de sa marchandise.

Jacques Laignet, le dessinateur populaire, le suivit plus d'une fois à la piste, et, non content de le croquer au vif, il fit cinq ou six dessins de ses aventures 4 . On lui prêtait des mots et des anecdotes, comme on avait écrit, du temps de Henri IV, des brochures sous le nom du bouffon maître Guillaume, qui, après les avoir ainsi endossées, les vendait pour deux sous sur le Pont- Neuf.

Voici , d'après le Chevrœana *, une des facéties assez peu vraisemblables qui furent mises sur le compte de notre marchand de noir à noircir : t Jean Robert, qui n'aimoit pas à payer ses dettes, fut importuné par son tailleur de lui arrêter enfin ses comptes et

1 Catalogue de beaux livres anciens, etc., du cabinet de M. J. L. B. Paris, V. Tilliard, 1847, in-8% p. 4, n° 17. * 1697, in-8°, p. 310.

Je vouloir bien qu'il en fit passer l'obligation devant un notaire : « J'en mus très-content, « dit Jean Robert, pourvu que personne ne « le sache. » Le tailleur alla ensuite chez le notaire; et, ayant porté l'obligation à signer à Jean Robert, celui-ci la prit, la lut et la déchira, comme s'il eût été en colère. « Hé ■ quoil lui dit-il, est-ce ainsi que vous en « usez ? Vous m'avez promis que personne " n'en sauroit rien, et, contre mon intention » et votre parole, vous avez fait mettre :

« A tous ceux qui ces présentes verront, «■ scavoir faisons , etc. » Pour la vérité de l'anecdote, il resterait à être bien sûr si Jean Robert savait lire et s'il pouvait avoir un tailleur. Avait-il même un logement fixe ? Je le suppose; car, autrement, d'où serait venu qu'une rue de Paris portât son nom. Elle l'avait pris au xvn e siècle, et il y a huit ans qu'elle Ta perdu, pour se confondre, comme avant Jean Robert, avec la rue des Gravilliers.

Je regrette Jean Robert, comme tout à l'heure Lazzari. Ce sont deux types qui me manquent dans mon vieux Paris.

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Une inscription de Tan 1407, rue Montmorency.

Si l'on exalte trop les philanthropes du jour, en revanche on ne se souvient pas assez de ceux d'autrefois. Souvent le bienfait survit encore que déjà la reconnaissance est morte; presque toujours elle se périme avant la bonne œuvre, et si complètement même que les inscriptions où celle-ci se trouvait modestement rappelée, ne sont plus que des énigmes. Il faut que l'archéologie s'en mêle, et retrouve sous ces lignes effacées un sens que le cœur n'aurait pas dû laisser perdre.

Au n° 10 du vieux cloître Saint-Merry, se

trouve une vieille maison, au-dessus de laquelle on lit cette ligne des Écritures :

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