FECIT MIHI MAGNA QUI POTENS EST
et ce millésime :
MDGCLXXXIII
Que signifie ce verset, que signifie cette date? Entrez, on vous l'apprendra. Vous vous trouverez à votre grande surprise dans un établissement dont les plus sincères philanthropes de nos jours envieraient la fondation. Un fourneau économique de bienfaisance, un bureau de secours, une école pour les filles, et un hospice transitoire de quinze lits; tout cela s'y trouve réuni. Le fondateur est un bon vieux curé qui, pendant près d'un demisiècle , gouverna cette paroisse de Saint- Merry. Il n'y possédait qu'une maison, celleci ; il en fit don à ses pauvres, après l'avoir parée de sa bienfaisance et meublée de ses bonnes œuvres. Cet excellent prêtre , qui mourut en 1796, s'appelait Esprit Viennet:
un des membres les plus spirituels de l'Académie française est son neveu.
Remontons maintenant un peu plus haut dans la rue Saint-Martin, et entrons dans la
rue Montmorency. Au-dessus du rez-de-cliaussée de la maison qui est la troisième à droite, et porte le n° 51, nous y trouverons une inscription en lettres gothiques, dont le sens n'est pas au premier abord très-facile à expliquer; mais en cherchant ensemble nous ne tarderons pas à voir que les mots de l'énigme sont aussi bienfaisance et charité.
Voici ce qui s'y trouve écrit :
Nous hommes et femmes laboureurs demourans au porche de ceste maison qui fu fecte en Van de grâce mil quatre cens et sept somes tenus chascun en droit soy dire tous les jours une patenostre et I Ave Maria en priant Dieu que de sa grâce face pardon aux pour es pescheurs trespassez. Amen x .
Ce logis, qui s'appela longtemps la maison du Grand-Pignon à cause de la curieuse disposition de sa façade *, a été bâti par Nicolas Fla-
1 Cette inscription a été donnée, mais imparfaitement, par l'abbé Villain, dans son livro, Essai d'une histoire <U la paroisse de Saînt-Jaeqiiesla-]ï')ueiu>ne, JT- r >x, in H, p. I no. 305.
* l.*.ii>l»é ViUaiii en a donné le plan dans son Ilist, de Flamel 1701, in-12, pl. II.
mel, sur un terrain que l'abbé de Saint-Martin-des-Champs lui avait concédé, presque pour rien. « L'acte d'amortissement qui constatait cette acquisition portait qu'il pourrait élever des édifices de telle ordonnance qu'il lui plairoit, « soit maison d'aumosnes par « manière d'hospital ou autrement *. »
On fut longtemps à savoir si Flamei s'était imposé la charge d'hospitalité gratuite à laquelle il semblait s'être engagé par ce contrat. L abbé Villain n'en doutait pas, mais il était seul de son opinion bienveillante *.
L'avis de la plupart de ceux qui s'occupèrent de l'histoire du vieux logte fut que Flamei l'avait mis à loyer, et que les sommes qu'il en avait retirées avaient contribué pour une part à sa fabuleuse fortune 3 . Ils se trompaient, l'abbé Villain seul avait raison.
Flamel était trop bienfaisant de lui-même pour faillir à la dette d'aumône qu'il avait contractée en devenant propriétaire du ter-
1 Aug. Bernard, Maison de Nicolas Flamel, rue Montmorency, 51, à Paris , in-8° (Extrait du XXI e volume des Mémoires , de la Société des antiquaires de France) , p. 6.
2 Id. % ibid., p. 4-5.
3 Id. 9 ibid., p. 3.
rain sur lequel s'était élevée cette maison.
Il était de ces âmes facilement généreuses qui n'ont pas besoin qu'un contrat les oblige à la charité , et qui vont aux bonnes œuvres de leur propre élan.
Le quartier où se trouvait le Grand-Pignon n'était encore .qu'une sorte de faubourg fan* geux, « où Ton voyoit grants punaisies de boes et autres ordures *. » Il ne venait là que de pauvres gens, maraîchers et laboureurs, Flanael, qui savait que ces nomades des champs, lorsqu'ils étaient en ville, se trouvaient presque toujours sans refuge, voulut que son logis en fût un pour eux. Il fit plus encore, comme vous allez voir; il avisa, avec une admirable ingéniosité de bienfaisance, à ce qu'ils y trouvassent le vivre aussi bien que le couvert. « Il combina pour cela, comme Ta fort bien dit M. Vallet de Viriville *, l'esprit de spéculation avec le sentiment de charité. »
Au rez-de-chaussée de ce corps de logis ou
1 L'abbé Villain, Hist. de Flamél, p. 144.
* Des ouvrages alchimiques attribués à Nicolas Fîamel (Extrait du XXIII e volume des Mémoires de la Société des antiquaires de France), p. 4.
porche, comme on disait alors *, étaient de vastes ouvroirs pour les gens de métier; il les loua, et avec l'argent des loyers il vint en aide aux pauvres qu'il logeait au-dessus, et qui ne le payaient, l'inscription vous Ta dit, qije d'un Pater ou d'un Ave Maria. N'est-ce pas admirable? Cependant, on fut plus de quatre siècles sans savoir qu'on avait, sur ce point, à admirer Nicolas Flamel. Sans la publication si curieuse et si soignée, que M. Leroux de Lincy a faite il y a quatre ans, de la Description de la ville de Paris au XIV e siècle, par Guillebert de Metz *, nous ne serions même pas encore édifiés sur cette ingénieuse com- , binaison de charité, que les quelques lignes gothiques de la façade du n° 51 de la rue Montmorency avaient laissée à l'état d'énigme .
La pieuse modestie du propriétaire avait voulu qu'il y fût parlé seulement de ce que ses hôtes devaient à Dieu, et point du tout de la reconnaissance qu'ils lui devaient à luimême !
Mais, écoutons Guillebert de Metz, il nous
* Ducange, G/o.v.v., au mot Porch efus.
2 Pari s A. Aul»rv, 1>5 >, in - 12, |>. fyl.
dira que ce logis n'était pas le seul que Nicolas Flainel eût ainsi disposé dans Paris :
« Flamel l'aisné, dit-il, escripvain qui faisoit tant d'aumosnes et hospitalitez, et flst plusieurs maisons où gens de mestier demouroient en bas, et du loyer quilz payoient estoient soutenus povres laboureurs en hault. »
Existe- t-il à présent quelque part un seul propriétaire qui vaille celui-là?
Le drainage des boulevards et le marronnier du vingt mars aux Tuileries.
En commençant ce chapitre, je dois avertir qu'il est écrit depuis le 1 er novembre de Tannée dernière, et que je n'y veux rien changer. Le lecteur qui tient à me suivre, voudra donc bien se transporter à cette date.
Cela dit, je commence :
Les travaux qu'on exécute en ce moment sur une grande partie de la ligne des boulevards, ces tranchées que Ton creuse, ces arbres encore tout jeunes, mais déjà morts, que Ton déracine, ces arbustes nouveaux que Ton plante, enfin, ces petits tuyaux de terre cuite que Ton pose avec soin dans les larges rigoles, tout cela préoccupe et intrigue singulière -
ment les Parisiens, qui, pour avoir toujours été le peuple le plus curieux, ne sont pas devenus cependant le peuple le plus instruit de la terre.
—Que fait-on la? demande un premier passant.
—Eh ! dit un second , vous le voyez bien , du drainage.
Le premier, après cette réponse faite d'un ton dégagé par quelqu'un qui n'en sait probablement pas beaucoup plus que lui, n'ose pas questionner davantage, k la manière dont ce monsieur lui a parlé, il s'imagine que tout le monde doit savoir ce que signifie ce mot drainage, et par amour-propre il ne veut pas montrer qu'il l'ignore. Seulement, soyez sûr qu'un peu plus loin, il fera lui-même le savant. S'il entend poser la question qu'il faisait tout à l'heure, il ripostera, et avec le même aplomb, par la réponse qu'on lui a faite, et peut-être finira-t-il par croire qu'il sait, parce qu'il s'est donné l'air de savoir.
En somme, sur vingt passants, je vous assurerais bien qu'il ne s'en trouve pas dix qui sachent d'une manière positive que le drainage consiste en un système de petits tubes destines à l'écoulement des eaux souterraines, soit
pour le dessèchement d'un sol trop mouillé, soit, comme ici, pour Tarrosement des arbres dont les racines sont privées d'humidité ; enfin, sur mille, peut-être n'en trouveriez-vous pas deux qui vous diraient d'où le mot vient. Moi qui vous parle, je ne le savais pas il y a huitjours*.
Tous les dictionnaires, curieusement interrogés, ne m'avaient pas répondu à son sujet.
N'est-il pas, en effet, pour eux de trop fraîche date? S'ils donnent volontiers l'extrait de mort de plus d'un mot défunt, en revanche, ils ne se hâtent guère d'enregistrer les mots nouveau-nés. Sous prétexte que ce sont des néologismes, ils les laissent courir et s'égarer dans le monde, sans signification positive et contrôlée.
Bref, comme drainage est toujours pour eux un intrus qui n'a pas droit encore à ses litres de naturalisation, aucun ne lui a donné
i Depuis lors, j'ai fait des études, non-seulement sur le drainage d'aujourd'hui, mais sur le drainage d'autrefois, car c'est une vieille pratique agricole. V» leVieux-Neufj t. II, p. 169, note; et d'Arbois de Jubain ville, Études sur Vétat intérieur des abbayes cisterciennes, et principalement de Clairvaux, au xne et au xiii* siècle. 1858, in-8°, p. 56.
énig, 22
asile dans ses colonnes; et si l'autre jour je ce me fusse trouvé avec un Anglais aussi expert pour ce qui concerne notre langue que pour ce qui regarde la sienne, j'ignorerais encore que ce malheureux mot vient du verbe anglais to drain, épuiser, sécher. Mille pardons de ce petit étalage de science ; mais on est toujours fier de montrer ce qu'on sait, et si l'on est pédant en quelque chose, c'est toujours pour ce qu'on vient d'apprendre.
S'il y a beaucoup d'ignorants dans une foule, en revanche, il s'y trouve quelquefois par hasard de vrais savants qui pourraient vous faire surplace, ex professo, toute une longue leçon au sujet de ce qui vient d'éveiller votre curiosité. Il ne vous faut que les écouter un instant pour que tous vos points d'interrogation se changent soudain en points d'admiration. M. A- Pascal, qui nous a écrit ces jours derniers au sujet du drainage des boulevards, me semble être un de ces passants instruits, dont la science est toujours prête, dont la conversation est un dictionnaire excellent et complet qu'on peut feuilleter, quand il vous plaît, et qui répond toujours à propos. Je ne souhaite qu une chose, c'est de pouvoir le rencontrer lorsque,
— ce qui n'est que trop fréquent,— je serai embarrassé sur quelque point.
Voyons aujourd'hui ce qu'il nous apprend, dans cette lettre , écrite au Chroniqueur , et qui profite en ce moment à l'historien de Paris :
« Le système de drainage appliqué aux arbres des boulevards sera, dit-il, la démonstration évidente d'un fait qui n'est pas encore admis généralement, à savoir que le drainage n'assainit pas seulement les terres par l'écoulement des eaux souterraines, mais bien mieux encore par l'introduction de l'air sous le sol...
« Vous connaissez, ajoute M. Pascal, le fameux marronnier du 20 mars au jardin des Tuileries. Au risque de détruire les croyances populaires, je dirai que l'arbre phénomène ne doit ses succès qu'à l'influence d'un drainage accidentel.
« Le marronnier du 20 mars se touve placé près d'un carré à hémicycle, et dans l'allée circulaire de ce carré, au plus près de l'arbre, il existe un puisard en maçonnerie contenant des tuyaux destinés sans doute àl'arrosement. Ces tuyaux sont probablement devenus inutiles, puisque la pierre qui recouvrait le pui-
Di
sard, et que j'ai vue pendant plus de vingt années, a été recouverte par le sable de l'allée ; mais il est hors de doute que l'air chaud et humide du puisard agit sur les racines de l'arbre, et se trouve être ainsi la cause de sa précocité. »
. Voilà, si je ne me trompe, bel et bien , et surtout on ne peut plus naturellement expliquée cette fameuse énigme posée à chaque printemps par les sphinx de tous les journaux, et dont le mot n'avait jamais été trouvé.
Voilà qui met fin à tous les contes en cours au sujet de ce bienheureux arbre, le plus fameux des marronniers de Paris après celui qu'on voyait jadis au Temple *, et après deux autres, abattus en Fan XII, au Luxembourg, qui dataient de la première plantation du jardin *. La fable de ces cosaques enterrés, en 1815, au pied de l'arbre du 20 mars, et dont
* Le gros marronnier d'Inde du Temple, « père, dit Sauvai, de tous ceux que nous avons en France. » (Rech. sur les Antiquités de la ville de Paris, t. III , p. 45.)
2 Grivaud de la Vincelle , Antiquités gauloises et romaines recueillies dans le jardin du palais du Sénat, 1807, in-4*, p. 46.
les corps auraient été un merveilleux engrais pour ses racines, tombe ainsi d'elle-même, et franchement je ne la regrette pas. En toutes choses, c'est la nature qu'il faut consulter la première :
a Pour se poser en OEdipe, dit judicieusement M. Pascal, il suffit bien souvent d'ouvrir tout simplement ce grand livre. On y trouve, comme conclusion de chaque chapitre, qu'il n'y a pas d'effet sans cause. »
La lettre se termine par des considérations fort sensées, et tout empreintes d'une commisération vraiment touchante, au sujet des pauvres arbres transplantés la saison dernière sur divers points de Paris. Pour les arbres, la transplantation, c'est comme pour nous l'exil; jeunes ils peuvent la supporter, devenus grands ils en meurent. Ce triste résultat est surtout infaillible si, au mal de la nostalgie, dont ces pauvres exilés souffrent plus cruellement que nous encore, se joignent d'autres malaises , que notre judicieux correspondant nous signale ainsi :
« Des arbres de trente, quarante et même cinquante ans, dit-il, ont été transplantés aux Champs-Elysées, sur la place de la Bourse et sur celle du Châtelet, avec tous les soins
Di
qu'exige une telle opération i. J'ai remarqué que malheureusement la plupart n'avaient pas été orientés, c'est-à-dire que le côté placé au midi, pendant toute leur vie, était tourné du côté du nord, et vice versa.
« Croyez, Monsieur, que même un marronnier n'est pas insensible à tout changement brusque dans ses habitudes, surtout lorsqu'il n'a pas mis moins de quarante ans à les contracter. Soyez sûr que sa santé doit en souffrir. »
. Avis à qui de droit, c'est-à-dire à toute la faculté horticole, aux médecins, chirurgiens et orthopédistes du règne végétal.
* Nous avons parlé, dans le Vieux-neuf, t. I er , p. 350, note, des machines dont on se servait au xvn a siècle pour de pareils transports. Louis XIV n'avait pas autrement improvisé le parc de Marly. « Il fait planter des arbres qui ont plus de vingt ans. » (Journal de Dangeau, édit. complète, t. VI, p. 61, 24 nov. 1697.) Saint-Simon parle aussi de ces arbres de Marly que « le feu roy faisoit planter tout grands.» (Edit. Hachette, in-12, t. XII, p. 358.)
La colonne de la Halle aux blés.
Lorsque Catherine de Médicis, par crainte de Saint-Germain-rAuxerrois , dont on lui avait prédit que le voisinage lui serait fatal % eut résolu de quitter son château des Tuileries encore inachevé, elle choisit pour demeure nouvelle l'ancien hôtel des seigneurs de Nesle ; seulement, comme depuis un siècle et demi environ il servait d'asile aux Filles pénitentes de la Magdclaine, et qu'étant devenu ainsi une maison de dure discipline, il n'avait plus rien de la splendeur qu'il devait à ses
i Mézeray, Hist. de France, t. III, p. 580. — Dans un mémoire du Recueil de V Académie des Inscriptions, t. XXIII, p. 269, Bonamy a douté de la prédiction, et des craintes qu'en aurait conçues la reine.
premiers propriétaires, ni de la magnificence étalée par le roi de Bohême, Jean de Luxembourg, qui l'avait habité vers 1325, puis par Louis d'Orléans , frère de Charles VI 1 ; la reine résolut de le faire rebâtir tout entier.
Cette reconstruction flattait d ailleurs chez elle une manie que les historiens n'ont point assez fait remarquer, mais qui n'avait point cependant échappé à ses contemporains.
Louis Guyon, notamment, dans son livre, les Leçons diverses 1 , devenu fort rare, s'appesantit sur cette passion coûteuse de Catherine de Médicis pour la démolition des vieux palais, celle des Tournelles fut la plus fameuse, et pour l'édification de palais nouveaux.
Comme c'est au sujet de l'acquisition qui nous occupe que Louis Guyon fait cette sortie contre la reine, le passage très-peu connu de son livre sera bon à citer ici :
« Catherine de Médicis, écrit-il, veuve du feu roy Henry second, lorsqu'elle estoit régente, combien qu elle fust pourveue d'un bon
1 C'est à ce prince que la rue d' Orléans- S aint-Honoré, Tune des avenues du vaste palais, doit le nom qu'elle porte encore. Louis XII, son petit-fils, avait donné une partie de l'hôtel aux Filles repenties.
2 Lyon, 1604, in-12, p. 708-709.
jugement et dame d'honneur, si est-ce qu'elle se laissa persuader à aucuns flatteurs de cour, que pour rendre sa mémoire à la postérité esternelle, debvoit esdifier quelque beau palais: à quoy elle acquiesça, avec beaucoup de longues persuasions ; mais elle n'eust jamais veu la seconde partie de son bastiment hors de terre, qu'elle se repentist, disant qu'elle recognoissoit bien que c'estoit une vraie et pure vanité de l'immortaliser par des bastiments caducs et subjets à ruine dans peu d'années, et laissa cette entreprinse. Laditte dame avoit bien des maisons aux champs, passablement belles et commodes, mais elle n'en avoit à Paris, pour se loger, ses enfants estant parvenus en âge. Le Louvre, logis royal, n'estoit bastant à grand'peine pour y loger leur train : parquoy , vu que la cour en ce temps se tenoit ordinairement à Paris , elle en fit bastir un autre de médiocre coustance , au lieu où estoit fondé Tordre et religion de la Magdelaine , des femmes et filles pécheresses, converties à pénitence, et fist transporter les pénitentes au lieu de l'abbaye de Sainct-Magloire 1 , plus commode, réprouvant patem-
* « En la rue Sainct-Denys, dit P. Fayet dans son
uigiti
ment l'advis qu'on luy avoit donné , disant que l'argent seroit mieux employé à racheter les domaines de la couronne, payer les debtes, soulager le peuple foulé de tailles, que non pas l'employer à chose si vaine l . »
Une fois que son nouveau palais fut bâti et qu'elle s'y trouva loin de la vue de cette fatale église de Saint-Germain-rAuxerrois,ne croyez pas que Catherine de Médicis fut tout à fait tranquille , et en sécurité contre les rêves de son propre esprit. Tout l'attirail astrologique dont elle se plaisait tant à se voir entourée l'avait suivie dans cette demeure, et l'on comprend dès lors que ses inquiétudes et que ses angoisses durent y renaître. Le Florentin Côme Ruggieri, qu'elle avait pris pour oracle, et qui était, pour ainsi dire, son grand maître de l'avenir, n'avait garde de faire ces-
Journàl historique (p. 37), en une abbaye appelée auparavant Sainct-Magloire. » Une petite rue de ce nom existe encore, malgré la rue de Rambuteau et le boulevard de Sébastopol, qui l'ont effleurée de très près. Au n° 166 de la rue Saint-Denis subsiste une partie de l'église.
1 F. aussi Me'm. de Palma Cayet, Collect. Petitot, V série, t. XXXIX, p. 30. — En mai 1588, lorsque le duc de Guise vint lui rendre visite, elle habitait cet hdtel. (Journal historique de P. Fayet, p. 37.)
ser ces tourments dans l'âme de Catherine; il y trouvait trop bien pour lui une source inépuisable d'honneurs et de profits.
« G'étoit, dit Germain Brice, un homme d'une capacité médiocre, grand exagérateur de son mérite et fort entreprenant pour sa fortune 1 . » Il lui avait suffi d'être du pays de la reine et surtout de se dire astrologue pour qu'elle lui livrât toute son âme, et abandonnât en aveugle sa destinée aux divinations de sa magie. Elle crut en lui mieux qu'en Dieu.
Ruggieri, aussi habile et plus heureux que Cagliostro, trouva l'occasion bonne pour sa fortune et en usa. Il vendit au plus haut prix ses prétendus secrets. D'abord, malgré ses titres quelque peu diaboliques, il obtint l'abbaye de Saint-Mahé, en basse Bretagne; ensuite, faveur plus grande, il parvint à se faire racheter des galères, où il avait été jeté en 1574, en vertu d'un arrêt de Charles IX, pour crime de complicité dans le procès de La Molle et Coconas *.
* Descript. de la ville de Paris y 1752, t. I er , p. 483.
5 II mourut en 1615. F., sur cette mort, la curieuse pièce, Histoire épouvantable de deux magiciens, dans nos Variétés histor. et litt. y t. P', p. 25.
Catherine ne pouvait exister sans lui. Conserver la vie de son devin, c'était préserver la sienne. Ruggieri fut reconnaissant à sa manière ; il paya ce très-éminent service par le don d'une médaille magique qu'il avait pris soin de fabriquer lui-même et dont les vertus étaient sans pareilles. La reine accepta avec onction cette fausse monnaie cabalistique, la porta avec religion et se crut encore redevable envers l'intrigant sorcier.
Tous ses désirs étaient des ordres. Elle lui avait fait construire, dans la plus belle partie de son hôtel, un magnifique laboratoire; elle y avait entassé toutes les merveilles que peut souhaiter un magicien bien appris. Ce ne fut pas assez. Ruggieri trouva que globes, sphères, lunettes, astrolabes étaient inutiles s'il n avait, pour étudier les astres et lire dans le ciel à livre ouvert, un observatoire dominant le palais et toutes les maisons d'alentour. C'était, bien entendu, une façon nouvelle de rendre sa science imposante, et de donner plus d'autorité à ses révélations. En ce tempslà, comme dans le nôtre, on jugeait toujours de l'excellence des résultats par la magnificence des moyens.
Catherine s'empressa do faire construire
l'observatoire demandé par son astrologue.
Le soin en fut confié à Bullant, architecte du nouveau palais , qui , n'ayant que peu d'espace, l'encoignure étroite d'une cour, se tira toutefois fort habilement de ce travail. Il donna à l'observatoire, si impérieusement réclamé et si difficile à placer, la forme é^gante d'une longue colonne élancée, haute de cent pieds, cannelée de la base au sommet et percée à l'intérieur, comme la colonne Trajane, d'un escalier à vis.
« Ce qui fut le plus long à bâtir, dit l'abbé Terrasson , dans son Histoire de remplacement de V hôtel de Soissons \ est la fameuse colonne que la reine fit construire par Jean Bullant, célèbre architecte, dans un des angles d'une cour de quinze toises, dont l'entrée étoit rue des Deux-Escus *. On communiquoit à cette colonne par les appartements de cette cour, lesquels appartements aboutissoient à une porte, ensuite de laquelle on trouvoit un escalier pratiqué dans l'intérieur de cette colonne et qui conduisoit jusqu'au haut. »
Pour que quelque chose témoignât de l'u-
« Paris, 1762, in-4°, p. 29-30.
2 Cette cour avait quinze toises en carré. (Mém. de VAcad. des Inscript. , t. XXIII, p. 270.
sage de cet observatoire, des signes et des emblèmes cabalistiques furent sculptés sur le fût gracieux de la colonne, où ils étaient mêlés aux miroirs brisés, aux lacs d'amour rompus, figures allégoriques du veuvage de Catherine *.
le ne sais si Ruggieri fit un fréquent et surtout un utile usage de cet observatoire ; je sais moins encore si la mère de Charles IX monta souvent à son faîte, et si là, en compagnie de son diabolique confident, elle étudia, dans le cours des astres contraires, le secret des destinées fatales qu'elle fit peser sur la France. Elle n'y apprit pas du moins l'art de garder son pouvoir en présence de la maison de Guise, et le moyen de survivre à la perte de son crédit.
Quand elle fut morte^ son hôtel, après quelques vicissitudes de vente et de succession , devint, en 1604, moyennant la somme alors énorme de 100,000 livres 4 , la propriété de Charles de Bourbon, comte de Soissons. Il en prit le nom (Vhôtel de Soissons, qu'il ne quitta
1 Terrasson retrouve la cabale jusque dans la disposition des cercles de l'espèce de sphère qui dominait et domine encore la colonne. (ld. % ibid.)
1 Afem. de VAcad. des Inscript., t. XXIII, p. 263.
plus. Il fut conservé à peu près intact. Rien ne fut retranché de son immense étendue ; on lui laissa même sa gracieuse mais inutile colonne. De génération en génération, on s ; en était dit l'histoire, et le visiteur ne la regardait jamais sans une sorte de terreur. On la venait voir avec autant de curiosité que la belle Vénus de Jean Goujon, placée dans le jardin du même hôtel *. Elle trouvait autant d'admirateurs que la magnifique chapelle bâtie tout près de là, dans la même enceinte, par Catherine de Médicis, et dont les sveltes campaniles atteignaient à peine sa hauteur.
Pendant les règnes qui suivirent, l'hôtel de Soissons changea souvent, sinon de propriétaires, au moins d'habitants. Il en eut de toutes sortes et de tous rangs. Mademoiselle de Scudéry et son frère , le matamore lettré, furent du nombre. Ce n'est que plus tard, en 1762, qu'il eut son historien, M. Terrasson, qui fit pour l'historique demeure une notice déjà citée plus haut, et dont une analyse, même fort simple, serait ici trop longue.
Si une partie de l'hôtel était livrée en location à des habitants assez mal choisis, le reste
1 G. Brice, Descript. de la ville de Paris, t. I er , p. 484.
des bâtiments, et c'en était la part la plus considérable, demeurait réservé à l'habitation des princes de la maison de Savoie, quand ils se trouvaient à Paris. C'est ainsi que Thomas-François de Savoie , prince de Carignan, et Eugène- Maurice de Savoie, y firent longtemps séjour, et que l'antique hôtel eut la gloire d'être la maison natale de deux des plus grands généraux du siècle, Guillaume de Bade et François-Eugène de Savoie, fameux sous le nom de prime Eugène. Au pied de cette colonne, dans les hautes herbes de la cour déserte qui s'étendait à sa base, commença ainsi et grandit l'enfance de l'homme qui devait balancer avec le plus d'avantage la destinée vieillie de Louis XIV, et tirer la plus cruelle vengeance de ses dédains.
Pauvre hôtel de Soissons, bien imposant encore par sa masse et par son étendue, lorsque cette naissance venait l'illustrer; mais déjà presque en ruine cependant, déjà presque désert, tant même les richesses d'une famille princière étaient insuffisantes à le tenir en bon état, tant il fallait une cour nombreuse pour le remplir tout entier!
Les princes de Carignan le savaient bien et
ne cherchaient pas à y porter remède. La chapelle fut la première partie de l'hôtel qu'ils laissèrent se dégrader *. Qu'en eussentils pu faire? Le reste des bâtiments était plus facile â employer. Ils y songèrent. Profitant de l'impunité que leur titre leur garantissait, ils ouvrirent l'hôtel de Soissons à tous les scandales lucratifs du lansquenet et du pharaon *. Le vieux palais de Catherine de Médicis ne fut bientôt plus qu'un vaste tripot,
1 On voit, par le plan de Gomboust, que cette chapelle était située à l'angle des rues Coquillière et de Grenelle; le portail faisait face à la rue Jean- Jacques-Rousseau, alors rue Plâtrière. Elle était à l'un des angles du carrefour où Furetière etBoileau placèrent la scène de leur farce de Chapelain décoiffé, endroit fort bien choisi, car il était près de l'hôtel Séguier, qui servait aux séances de l'Académie, et d'où Cassagne et Chapelain étaient censés sortir. — Le jardin de l'hôtel de Soissons, qui formait un vaste triangle, tenait la place de toute la partie qui avait été occupée par le couvent des Filles repenties. {Journal histor. de P. Fayet, p. 37.)
2 Le gouverneur de Paris avait le même privilège. Le duc de Tresmes, qui l'était à la fin du xvir 8 siècle, avait affermé son hôtel de la rue Neuve-Saint-Augustin au comédien Poisson pour y tenir une maison de jeu, qui fut la plus célèbre de la Régence. Poisson lui donnait mille livres par mois. (Némeitz, Séjour de Paris, 17*27 , petit in-8°, p. 201-211.)
où Ton jouait le plus gros jeu, où roulaient des louis de toutes mains et de toutes sortes, même des louis de mauvais aloi *. On s'émut de ces désordres en haut lieu, et plusieurs lettres ministérielles et royales furent échangées, afin qu'on avisât à le faire cesser \
Le jeu quitta la place, mais ce fut pour la céder à son proche parent l'agiotage. En 1718, Thôtel fut envahi par les bureaux de la banque; elle s'y trouvait si commodément que, Tannée d'après, Law, voulaut s'y installer définitivement, offrit 1,400,000 livres au prince de Carignan pour la propriété de l'hôtel *.
L'affaire ne s'arrangea point, et c'est alors que la banque émigra rue Quincampoix
Il fallait cependant tirer parti, sinon des bâtiments, au moins du terrain immense qu'ils encombraient. Avant que Law ne fût venu s'y établir, on avait songé à faire table rase de toutes les constructions, et à bâtir sur son emplacement un théâtre pour TOpéra \ Vain projet, aussitôt avorté que conçu ! En-
1 La Bastille dévoilée, 1789, in-8°, p. 72.
* Depping. Corresp. administ. de Louis XIV, t. II, p. 590, 602, 719.
* Joumal de Barbier, l n édit., t. II, p. 290.
* Ibid., t. I", p. 302.
core n'était-ce pas le premier dont le sort eût été pareil.
Colbert, que les désordres des tripots de l'hôtel de Soissons avaient effrayé à juste raison, s'était mis en tête de détruire ce dangereux asile. Le temps le minait peu à peu, mais ses ravages allaient trop lentement, le ministre voulut en finir d'un seul coup.
Une fois l'hôtel par terre , Colbert eût fait un magnifique usage de ses terrains. Une vaste place les aurait occupés, ayant à son centre un monument nouveau à la gloire du roi : du milieu d'un immense bassin se serait élevé un rocher au sommet duquel on eût vu Louis XIV foulant aux pieds la Discorde et l'Hérésie. Cette figure devait être de bronze, ainsi que celles des quatre fleuves géants qui, appuyés sur leurs urnes, eussent versé une énorme masse d'eau dans le bassin de marbre. Tout était prêt, les blocs étaient tirés de la carrière, la place allait être faite, quand la mort du surintendant vint tout arrêter. De ce grand projet, interrompu sans espoir d'être jamais repris, il ne resta qu'un petit modèle du monument, conservé longtemps par Girardon dans son cabinet *.
* G. Brice, Descript. de la ville de Pans, t. l« r , p. 485.
Jamais l'hôtel de Soissons n'avait été plus près de sa destruction ; la colonne astrologique n'aurait pas survécu davantage. On ne pensait pas, en effet, qu'un tel monument, bâti pour les œuvres de la cabale, pût figurer dignement auprès de la statue du grand roi terrassant l'Hérésie.
Quelque soixante ans plus tard, c'est-à-dire en 1748, quand la démolition de l'hôtel fut réellement entreprise, un poète, il est vrai que c'est Gresset le railleur, fut d'un avis tout contraire. C'est une statue royale, celle de Louis XV, qu'il rêvait pour ornement au sommet de la colonne dont il demandait la conservation. Il s'engoua si fort de son idée, qu'il en fit le texte de sa seizième épître, adressée à M. de Tounehem, surintendant des bâtiments du roi. Selon lui, on ne pouvait mieux faire que de transformer ainsi la colonne Médicis en monument triomphal, ou comme il dit, en colonne lodoïque. Grâce à
— Les blocs de marbre destinés à ce monument servirent, entre autres choses, pour les statues colossales de Charlemagne et de saint Louis, placées au frontispice de l'église des Invalides. (Id., ibid., p. 486.)
cette nouvelle consécration , elle cesserait tout à fait d'être :
L'astrologique observatoire Que Médicis avoit bâti, Pour le chimérique grimoire De Gauric et de Ruggieri t.
Malheureusement pour Gresset, son idée ne trouva que des railleurs. On lui paya en épigrammes son beau projet en épitre. Piron surtout ne se fit pas faute de plaisanteries ; d'abord il fit un rondeau à l'adresse de Gresset, puis, après le rondeau, une épigramme qui vaut mieux et que voici :
La colonne de Médicis Est odieuse à notre histoire; Pour en effacer la mémoire On ne doit pas être indécis.
Il faut être un hétéroclite Pour y vouloir placer le roy; C'est du vainqueur de Fontenoy Faire un saint Siméou Stylite.
t Gresset, en proposant cette statue de Louis XV, au sommet de la colonne Médicis, se trouvait d'accord avec le projet qu'on avait eu vers le môme temps, de faire une place sur les terrains de l'hôtel de Soissons, et d'y placer la statue équestre qui finit par figurer sur la place Louis XV (Mém. de d'Argenson, édit. elzévir., t. III. p. 214).
Collé se mit de la partie, et, comme tout le monde, il fut contre l'idée de Gresset. Après avoir consigné dans son Journal 4 , sous la date d'octobre 1748, le récit de l'affaire, enjolivé du rondeau de Piron , il termina ainsi :
« Cette anecdote, qui n'est pas fort curieuse en elle-même, marque du moins l'époque de la démolition de l'hôtel de Soissons, qui a été commencée cette année et qui n'est pas encore achevée, »
La colonne fut pourtant redevable de quelque chose à tous ces projets praticables ou non ; elle leur dut de ne pas être comprise dans la démolition. En attendant qu'on se fût mis d'accord et qu'on sût enfin ce qu'on en pourrait faire, on la laissait debout. C'était autant de gagné. En 1750, cependant, elle fut sérieusement menacée; les derniers restes de l'hôtel venaient de tomber, et il semblait, aucun parti définitif n'ayant été pris à son égard, qu'il n'y avait plus de raison de la conserver. Elle pouvait d'ailleurs être gênante pour le projet qu'on avait déjà de bâtir une nouvelle Halle aux blés sur le terrain
i T. I er , p . 9.
déblayé 1 . Depuis que tout l'espace avait été acheté par la ville, elle lui appartenait comme le reste, et c'était au prévôt des marchands de décider si on la jetterait par terre ou s'il faudrait la conserver. Le prévôt, c'était alors M. de Bernage, fut pour le premier avis. C'en était donc fait de la malheureuse colonne, quand M. de Bachaumont, qui, avant de s'occuper de scandales et de Mémoires secrets, avait eu fort à cœur tout ce qui pouvait importer à la beauté de cette bonne ville de Paris, dont, comme on Ta si bien dit*, « il s'était fait l'édile honoraire, » prit en pitié la vieille relique.
Déjà, vers le même temps, dans son Essai sur la peinture , la sculpture et l'architecture z , prévoyant ce qui arriverait, et le critiquant par avance, il avait dit de cette colonne :
« Peut-être la démolira-t-on par la suite, quoiqu'elle méritât d'être conservée et res-
1 Pour les vicissitudes et les transformations qu'eut à subir la construction de cette halle, T. le Vieux- Neuf, t. II, p. 140-143.
* Ed. et J. de Goncourt, Portraits intimes du XVIII e siècle, ire série, Paris, E. Dentu, 1857, in-18, p. 37.
3 §• édit., in-8°, p. 68,
uigm
taurée; on en pourroit faire une fontaine publique. »
Le danger devenant plus grand, il ne s'en tint pas à des phrases. Il alla droit à l'Hôtel de ville, demanda combien on voudrait lui vendre la colonne : Quinze cents livres , lui lui dit-on. Il les donna, ne voulant qu'une grâce, c'est qu'on la laisserait debout, et que la ville ne priverait pas ainsi le quartier des Halles de son unique ornement.
On sut, dans le monde, ce qui s'était passé et il en courut des gravures à la honte de M. de Bernage ; elles étaient même assez injurieuses pour qu'on ne se permît pas d'abord de les répandre en public. Mais, dix ans après environ, le prévôt des marchands n'étant plus le même *, et les conversations recommençant sur le compte de l'hôtel de Soissons, à propos des travaux de la nouvelle Halle aux blés, entrepris enfin par l'architecte Camus de Mézières, les caricatures se mirent à reparaître, et cette fois publiquement.
1 C'était alors messire Camus de Pontcarré, seigneur de Viarmes, qui laissa ce dernier nom à Tune des rues qui aboutissent à la Halle aux blés. M. Jollivet de Vannes, procureur du roi et de la ville, M. de Surfines, lieutenant de police, M. Mercier,
Le mal, c'est qu'elles reparaissaient quand elles étaient devenues une injustice; dès 1750, M. de Bernage avait réparé son tort, en se hâtant de racheter la colonne à Bachaumont , qui, plus juste que les satiriques, lui donna, dans une note de la seconde édition de son Essai sur la peinture, etc. *, quittance et absolution.
« On répand dans le public, disent les Mémoires secrets, sous la date du 29 août 1763 % une estampe gravée il y a plusieurs années, mais qui étoit restée dans le plus grand secret ; elle a été faite à propos de la démolition que Ton vouloit faire de la colonne Médicis.
Elle représente l'extérieur de cet ouvrage, et la coupe intérieure et perpendiculaire. Dans un coin du tableau, Ton voit l'Ignorance, en bonnet d'âne , qui mène à sa suite des pionniers et autres ouvriers prêts à démolir. Au pied de la colonne se trouvent des sauvages qui se disposent à la défendre... On sait que
échevin, M. Babille, quartenier, et M. Oblin, l'un des entrepreneurs des travaux, donnèrent leur nom aux autres rues nouvelles.
* P. 63. — V. aussi Saint-Foix, Essais sur Paris, t. VII, p. 227.
ee fut M. de Bachaumont qui s'opposa pour lors à cette barbarie, ayant acheté le monument. Cette gravure, conséquemment trèsinjurieuse au prévôt des marchands, avoit été supprimée. Elle reparoit depuis peu à l'occasion des travaux qu'on fait dans l'hôtel de Soissons 1 . »
Le premier vœu de Bachaumont, la conservation de la colonne, étant ainsi rempli 5 ,
4 Ces travaux étaient la construction de la Halle aux blés.
* Il avait eu pour Paris bien d'autres idées : il voulait un nouvel Hôtel de ville; mais l'ancien , tel qu'on l'a refait et complété, l'eût satisfait, je pense. La translation des Quinze-Vingts était aussi dans ses projets, bien avant qu'on l'eût exécutée. 11 demandait, ce qui n'a pas été fait, une vaste place devant le Luxembourg, et le transport de l'Hôtel-Dieu à l'île des Cygnes. (Ed. et J. de Goncourt, Portraits intimes du XVIII siècle, 1™ série, p. 38.) L'abbé Ansker avait aussi émis cette dernière idée. (Variétés philosoph. et littér.y 1762, in-12, p. 131, note.) L'Hôtel-Dieu n'en est pas moins toujours à la même place ; quant à Vile des Cygnes, réunie au quai d'Orsay, elle n'est plus qu'une portion du quartier du Gros-Caillou. Elle s'appelait d'abord (le Maquerelle et devait son nouveau nom aux cygnes que, par ordonnance du 16 octobre 1676, Louis XIV y avait fait mettre « sous la protection du public. » Il en est parlé dans
restait à satisfaire son autre désir, c'est-à-dire à faire de la base monumentale une fontaine publique. On ne s'en avisa que plus tard. Jusque-là , la colonne, à qui son aspect gracieux et les souvenirs de sa longue histoire suffisaient comme recommandation , n'eut autre utilité que celle du méridien dont un savant génovéfain, le P. Pingré, orna son faite en 1764 *.
V Ambigu d'Auteuil (p. 70) et dans une des Lettres de Maucroix : « De dessus la terrasse (de Meudon), on voit , dit-il , la rivière de Seine , qui descend de Chaillot, droite comme un canal, et toute couverte de cygnes, ce qui n'est pas, selon moi, une petite beauté. » (Œuvres, édit. L. Paris, t. II, p. 188.)
* F. sa brochure : Mémoire sur la colonne de la Halle aux blés et sur le cadran cylindrique construit en haut de cette colonne, 1764, in-8°.
Les chiffres de Henri II et de Catherine de Médicis,
au Louvre.
Dans le chapitre qui précède, sur la colonne de l'hôtel de Soissons, nous avons omis à dessein une des particularités les plus curieuses, la réservant pour ce chapitre-ci, qui lui sera tout spécial.
Il s'agit des emblèmes, chiffres et devises, chiffres surtout, qui se trouvaient sculptés sur la base et dans les cannelures de la haute colonne, comme sur la plupart des monuments royaux qui datent du même temps.
Ces signes , invisibles aujourd'hui , soit parce que les grattages successifs qu'a subis la colonne les ont fait disparaître, soit parce
qu'ils se trouvaient principalement sur la base, complètement remaniée lorsqu'on y adapta une fontaine, ou bien encore sur la partie faisant face à l'hôtel, qu'on a encastrée dans l'enceinte extérieure de la Halle aux blés, tous ces signes, dis-je, dont nous ne pouvons plus juger, étaient fort apparents autrefois, et figuraient, par conséquent, comme détails indispensables dans toutes les descriptions écrites , dans toutes les représentations gravées de la fameuse colonne.
Sur la gravure in-folio qui en fut faite en 1756, ils sont, par exemple, assez visibles; Saint-Aubin n'eut garde non plus d'en oublier le plus important, sur l'estampe, dans un coin de laquelle il figura, par une allusion difficile à trouver au premier coup d'œil, la base et les premières assises cannelées dé la colonne Médicis. Cette estampe peu connue, qui porte la date de 1780, représente des enfants jouant à la fossette au milieu d'une enceinte en ruines. Au bas, se Usent ces vers d'une moralité un peu anticipée :
Dieu 1 dans vos jeunes cœurs quel vice prend naissance! D'un joueur, savez-vous quel est le sort fatal ? Victime du malheur, jouet de l'espérance, Il vit dans le mépris et meurt à l'hôpital.
Dans un des coins, comme je l'ai dit, au dernier plan, afin de rappeler sans doute, par un souvenir de l'hôtel de Soissons, le tripot scandaleux qu'y avait établi le prince de Carignan, et dont nous avons parlé, Saint- Aubin a représenté notre colonne , sans rien omettre des ravages visibles que le temps y avait faits. Pour qu'on ne s'y méprît pas, il écrivit sur la seconde assise, en lettres minuscules : Colonne de Vhôtel de Soissons, telle qu'elle étoit encore en 1760; mais, ce qui vaut mieux pour nous, et ce qui rendrait même inutile l'inscription explicative, il plaça dans les cannelures les C et les H entrelacés qu'on y voyait encore de son temps. Or, c'est là, pour nous, le point important ; c'est même seulement ce qui nous a conduit à vous parler avec autant de détails de la gravure de Saint-Aubin, et à en faire comme le point de départ de cette petite dissertation.
Le chiffre conjugal, par lequel s'éternisait sur La pierre le souvenir d'affection que Catherine, dans son veuvage, gardait à son royal époux, Henri II, n'avait pas échappé à Terrasson *. Sans se laisser abuser par
1 Histoire de V emplacement de V ancien hôtel de S oùson*, Paris, 1762, in-4°, p. 29-30.
l'entrelacement un peu ambigu des C et des H croisés ensemble; sans y chercher comme tant d'autres, avant et après lui, une lettre différente de celles qui s'y trouvaient, et dont la présence eût rendu impossible les emblèmes environnants, il se contenta d'écrire :
« La colonne a dix-huit cannelures où, en quelques endroits, se voyent des couronnes, des fleurs de lys, des cornes d'abondance, des miroirs cassés, des lacs d'amour déchirés et des C et des H entrelacés. La plupart de ces ornements, ajoute-t-il, sont allégoriques à la viduité de Catherine de Médicis, qui, après la mort de Henri II, son mari, ne voulut plus s'occuper que de la perte qu'elle avoit faite. »
Prudhomme, qui vint quarante-cinq ans après Terrasson, eut le même bon sens que lui \ et cela sans doute par l'excellente raison, que n'ayant plus les preuves sous les yeux, il avait cru prudent de s'en tenir à ce qu'avait dit le judicieux écrivain, et de se faire simplement l'écho de son opinion. Pi-
1 Miroir historique de V ancien et du nouveau Paris, 1807,in-12, t. III, p. 183.
ganiol, au contraire, qui pouvait parler d'après lui-même, et nous donner le résultat de l'examen qu'il avait pu faire de la colonne Médicis, lorsque les emblèmes n'en avaient pas encore été effacés, crut plus ingénieux de tomber tout à plein dans le contre-sens adroitement éludé par Terrasson.
Une fois pris au piège que lui avait tendu la disposition assez équivoque, j'en conviens encore, de ces deux lettres entre-croisées, il s'y complut si bien, que Terreur, insérée d'abord, en 1752, dans la première édition de sa Description de la ville de Paris, fut textuellement reproduite dans la seconde, en 1765 *, c'est-à-dire juste trois ans après que le livre de Terrasson fut venu lui donner le vrai sens de l'hiéroglyphe, et lui apprendre à bien lire ce qu'il avait lu si mal.
Pourquoi cette ténacité dans l'erreur? Peutêtre parce qu'en rétablissant la vérité, Piganiol eût ôté de son livre un fait dont le scandale lui plaisait, et surtout parce qu'il y eût perdu l'occasion de décocher , en digne devancier de Dulaure, une petite invective à l'adresse d'un roi, de Henri IL II est rare
i T. III, p. 242.
Di
pourtant que le bonhomme ait des méchancetés ; je ne lui connais guère que celle-là. Vous allez voir que pour la première il joua de malheur. Il parle donc d'abord des emblèmes dont l'abbé nous a déjà entretenus, puis, arrivant aux deux initiales, c'est-à-dire à la grossière erreur dans laquelle le jette leur enlacement, il ajoute :
« Le chiffre où l'on voit un H et un D avec un croissant entrelacés , est celui de Diane de Poitiers, maîtresse de Henri II, et qu'il a fait graver sur tous les bâtiments élevés sous son règne, et même dans les édifices sacrés et jusque sur leurs autels ; c'est une espèce d'impiété que Ton peut voir dans l'église des Minimes de Vincennes et en plusieurs autres.
On trouve encore ce chiffre sur les pièces d'artillerie qui ont été fondues de son temps. Le croissant étoit le croissant de Diane ou de la lune, nom de baptême de cette duchesse.
C'est ce qui prouveroit que cette colonne n'a pas été élevée dans la viduité de Catherine de Médicis, mais du vivant de Henri II. »
Plus on examine ce passage, et ce qui précède a mis, je crois, tout le monde en état de bien lire et de bien juger, plus on y découvre d'erreurs. Il y en a autant que de mots. Nous
ne nous arrêterons qu'à la principale , complétée par toutes les autres; peut-être même ne nous en préoccuperions-nous pas plus que du reste, si ce qu'elle contient d'erroné n'était passé depuis longtemps dans le courant des choses partout admises, partout répétées ; et si, dernièrement encore, lors de la restauration des ornements du vieux Louvre, où le chiffre, honni à l'hôtel de Soissons, se trouve tant de fois reproduit, le même contresens n'avait donné matière à toutes sortes d'indignations vertueuses contre le scandale des amours de Henri II, à toutes sortes d'élans de pitié charitable pour la complaisance de cette pauvre Catherine de Médicis.
Puisque sur un monument construit par cette reine, pour elle-même, pendant son veuvage, Piganiol croyait voir l'insigne des amours de Henri II et de Diane, abusé qu'il était par le chiffre malencontreux où le double C , initial de Catherine, prenait la forme d'un double D, grâce aux deux jambages du H initial contre lesquels ses quatre extrémités venaient s'appliquer ; jugez comme on devait bien mieux encore le retrouver dans les frises du vieux Louvre, ce palais où tout s'est fait par les ordres de Henri II, et selon le gré
de son cœur. Gomment, quand tout ce qu'on savait du despotisme exclusif de cette passion venait parler au souvenir; quand, de plus, les deux lettres unies s'adressaient si bien aux yeux, comment ne pas croire que c'était là le chiffre de l'amant et de la maîtresse, et non celui de l'époux et de l'épouse? Si quelqu'un, plus sceptique ou plus clairvoyant, eût voulu mettre la chose seulement en question, on l'eût forcé de déclarer qu'il avait tort, en lui montrant les croissants mêlés aux chiffres du roi et de sa maîtresse. La confusion, possible jusqu'à un certain point devant les lettres ambigument croisées, ne pouvait plus l'être devant l'incontestable attribut de Diane, déesse ou favorite ; en un mot , si la reine avait quelque droit de revendiquer le chiffre, disposé d une certaine façon, elle ne pouvait à coup sûr rien prétendre sur l'emblème qui en était le corollaire.
A ce raisonnement, appuyé surtout de cette dernière preuve, il semble d'abord qu'on n'ait rien à répondre; cependant, quand on va au fond des choses, on ne tarde pas à découvrir qu'en ceci comme dans le reste, il y a matière à contestations nouvelles, et, par suite, à conclusions différentes.
Par une rencontre tout à fait singulière, en effet, il se trouve que Catherine de Médicis avait, comme Diane de Poitiers, un croissant pour emblème. C'était le corps- de la devise qu'elle avait dû prendre en même temps que le titre de Dauphine, lors de son mariage avec le fils aîné de François I er , et quelle avait toujours gardée depuis, pour des raisons que nov& tâcheron ^expliquer tout à l'heure.
Dreux ..aaier éclaircit fort judicieuserneut les iaits qui ^.rapportent à cette similitude, et Terreur qui en est la conséquence, dans le passage suivant de ses Tablettes historiques des roys de France K
« 11 est peu d'auteurs , dit-il, qui ne prétendent que la belle devise du croissant, avec ces mots : Donec totum impleat orbem, qu'il (Henri II) avoit adoptée, étoit une marque de son amour pour Diane de Poitiers, au nom de laquelle cette devise, dit-on, faisoit allusion. Je sçais bien, et personne n'ignore que le croissant est le symbole de Diane : mais quelle relation du mot avec la duchesse ? La reine, n'étant encore que dauphine, avait
fait peindre et représenter le croissant sur
i 1766, t. II, p. 184-185.
knig. 25
les meubles et sur les tapisseries qu'elle faisoit faire. Paul Jove, qui me paraît le seul qui ait donné un sens juste à cette devise, dont il fait l'éloge avec raison, me paroît aussi le seul qui en ait donné une juste explication.
t Henry, dit Paul Jove, qui prit cette devise « n'étant encore que dauphin, vouloit iV/:
« voir que, de même que toute la ltir « la lune ne parolt qu'en son i connoitroit aussi entière « leur et ses autres qualité t roit sur le trône. »
Les faits ainsi établis et restitués à ia % ^ quelque chose reste encore à élucider; c'est la raison qui put engager Catherine de Médicis à garder chiffre et emblème, alors qu'il dut lui être prouvé que l'un et l'autre lui étaient communs avec la favorite; c'est la préférence qu'elle eut toujours, et qu'elle affecta même, pour celui-ci, aussi bien que pour celui-là, tant que son mari vécut, et même lorsqu'elle fut veuve. Ce que nous avons vu sur la colonne de l'hôtel de Soissons nous le prouve, et, au besoin, nous pourrions encore citer, comme indice de sa prédilection pour l'emblème lunaire, la devise en grec qui se
trouve, entre autres livres lui ayant appartenu, sur le magnifique exemplaire que possède aujourd'hui la Bibliothèque impériale, De V Astrologique Discours, par Jacques Bassantin, Écossais, dédié à Catherine de Médicis, reine de France et de Navarre, deux ans avant la mort du roi, c'est-à-dire en 1 557.
Cette énigme nouvelle, qui vient singulièrement compliquer l'autre, ne peut pas comme elle avoir son explication positive et tirée des faits; il n'est possible, je crois, d'en trouver le mot que par une induction morale reposant sur ce qu'on sait du caractère de Catherine de Médicis.
Tant que vécut Henri II, le rôle de la reine fut complètement passif : on ne la voit intervenir en rien, elle n'a aucune influence dans les affaires, aucun pouvoir sur l'esprit et sur le cœur du roi ; son impuissance est complète ; elle ne peut lutter contre la triomphante Diane, ni comme reine, ni comme épouse.
Non-seulement il lui est impossible de s'opposer aux désordres clandestins des amours du roi, mais il ne lui est pas même permis d'empêcher les hommages ostensibles, publics, que Henri II rend à sa maîtresse. Que fait-elle? Ne pouvant échapper par la force à
ce que le rôle qui lui est fait cache d'injurieux et de flétrissant pour elle, elle tâche d'en éluder l'ignominie par l'astuce et par l'adresse. Ne pouvant , pour tout ce qui se passe, se tromper elle-même, elle veut au moins donner le change au public , et surtout à l'histoire dont la pensée préoccupa toujours de bonne heure des esprits comme le sien. La . favorite en est venue à ce point de splendeur souveraine et exclusive, que tout ce que peut espérer la reine, c'est d'être prise pour elle; Catherine n'hésite pas ; cet effort qui devait tant coûter à sa fierté , elle le tente avec une abnégation complète. Le hasard alphabétique qui , à l'aide d'une simple modification dans la disposition des initiales, permet de confondre son chiffre d'épouse avec le monogramme amoureux de Henri II et de Diane, vient la servir; elle en profite.
Au commencement de son mariage, c'està-dire avant la liaison de Henri et de la duchesse de Valentinois, le chiffre qu elle avait adopté n'aurait pu donner lieu à la confusion dont nous parlons. Pareil à tous les monogrammes formés par l'union de deux G 1 et
i Entre autres exemples, nous pouvons citer celui de la sœur de Henri iy, Catherine, duchesse de
d'un H, il était disposé de sorte que le double C, afin qu'on ne le prît point pour un double D, comme elle y avisa plus tard elle-même, faisait déborder ses pointes saillantes, en dehors des jambages du H, au lieu d'aller se perdre, sans saillie extérieure, dans les extrémités de cette dernière lettre. Cette disposition s'observe sur les objets qui nous sont restés de Catherine de Médicis lorsqu'elle était dauphine, et même aussi sur quelques monuments datés de son veuvage, entre autres, sur une médaille publiée par le Trésor de numismatique*, et de laquelle le Cabinet impérial possède un magnifique exemplaire en argent; mais pourtant, c'est surtout l'autre disposition, permettant de voir un D au lieu d'un C dans le centre du monogramme, qui fut adopté par Catherine à ces dernières époques. Ce qu'elle fit à l'hôtel de Soissons, d'une manière si évidente que Piganiol en fut trompé, comme vous l'avez vu tout à l'heure, est la preuve incontestable de ce que nous disions. Les chiffres qu'elle avait fait sculpter sur toute la façade de ce palais de son choix,
Bar. V. Correspondance de Henri IV, i. V, p. 110, pl. 2.
1 Médailles françaises, l re partie.
Di
sur le long fût de cette" colonne, dont l'existence témoignait de ses superstitions secrètes, étaient si bien, si identiquement pareils à ceux dont étaient semées les frises du Louvre, que le bon historien s'y était laissé prendre, et n'avait pu s'empêcher d'en faire le texte de la petite diatribe que nous vous avons fait lire
Pour nous, Terreur de Piganiol est donc bonne à quelque chose; elle n'était toutefois pas indispensable comme preuve, la vérité pouvait se faire sans qu'on en eût besoin.
M. Lenormant, en effet, qui n'avait pas connaissance de ce détail, n'en était pas moins arrivé, parles déductions qui découlent du reste, à la même conclusion que nous, dans un curieux article de la Revue numismatique f , consacré à la médaille d'argent dont nous
* Suivant Sauvai (t. I er , p. 82), Catherine de Médicis faisait quelquefois précéder son nom d'un D. Pourquoi? il ne peut le dire; mais cela n'était pas de nature à diminuer la confusion de monogrammes dont nous parlons ici. Ce D, placé devant le nom de la reine, se voyait sur la première pierre delà Porte de la Conférence, posée en 1566.
2 T. VI, p. 426. V. aussi, L. de la Saussaye, le Château de Chambord, 4 e édit. , p. 16-17, note, et L. de Laborde, Glossaire, p. 212.
parlions tout à l'heure. Les faits qui précèdent, et qui témoignent des singulières capitulations auxquelles se soumettait l'épouse de Henri II, quand il en était besoin, l'y ont amené à dire fort judicieusement :
« Catherine tenait à faire voir que les C de son nom entraient dans la composition du chiffre royal, tandis que Henri II, au contraire, se plaisait à ce qu'on devinât le D de Diane, pour ainsi dire, sous le G de Catherine... Le but d'un tel système de conduite était de sauver les apparences, tout en sacrifiant le fond. »
Faut-il croire que si le hasard complaisant n'eût pas offert cette voie de salut à spn amourpropre, à sa dignité d'épouse, Catherine se fût, en tout ceci, montrée moins accommodante ? Je le veux de grand cœur, et d'autant mieux que la conduite qu'une autre reine de même origine, Marie de Médicis, tint en des circonstances toutes pareilles, sauf les raisons de complaisance dont je viens de parler, me fait bien augurer de ce qu'aurait fait Catherine, du moment que, faute de subterfuges, il lui eût fallu agir franchement pour sauvegarder son honneur de reine.
Henri IV, aussi hardiment amoureux de
Digiti
Gabrielle cTEstrées que Henri II l'avait été de Diane, et non moins ardent à partout arborer les insignes de sa passion, avait semé de tous côtés, à Fontainebleau, à Saint-Germain, au Louvre, les devises, les chiffres, les emblèmes qui la rappelaient. D'abord, ils avaient été assez hiéroglyphiques ; ils consistaient en un S traversé d'un trait, et il fallait de bons yeux d'héraldiste pour trouver dans ce rébus galant le nom de la favorite , le mot Eslrêes (S, trait), comme quelques-uns l'ont pensé l ; ou pour y découvrir, selon d'autres que je crois davantage , l'emblème de la constance, de la fermesse de ce royal amour *. Henri IV, s'enhardissant peu à peu, les insignes de sa passion visèrent moins à l'énigme , leur sens fut plus distinct ; il venait de divorcer avec Marguerite de Valois, et divorce valait veuvage. Au lieu du calembour figuré dont nous venons de parler, il fit donc mettre partout l'initiale de son nom entrelacée avec
* M. de Fréville, Bibliothèque de l'École des Chartes, décembre 1841, p. 170; Vatout, Histoire du palais de
Fontainebleau, p. 203.
* Longpérier , Revue numismatique, 1856, p. 268; Chabouillet, Catalogue général des camées... de la Bibliolhèque impériale, p. 623.
Finitiale du nom de sa maîtresse. Gabrielle mourut, mais l'amour du roi et les signes qui en étaient le souvenir lui survécurent.
Ils se trouvaient partout, sur les façades du Louvre agrandi, quand, en 1600, la nouvelle reine, Marie de Médicis, vint s'y établir.
Comme il était impossible de s'abuser de parti pris, ainsi qu'avait fait Catherine; comme les initiales accusatrices ne permettaient pas de voir dans ce vieux souvenir d'amant un hommage anticipé d'époux, l'un des soins de la reine fut de les faire disparaître. C'est du moins ce que dit positivement Sauvai 1 .
« Ce prince (Henri IV), écrit-il, dans le goût d'Henri II, fit entrelacer ses chiffres avec ceux de la duchesse, dans le palais quil fit bâtir pendant le temps de ses amours ; ils ne s'y voient plus, parce que Marie de Médicis les a fait effacer. »
Cette destruction ne fut pas si sévèrement exécutée, que dans le nombre quelques-uns des chiffres proscrits ne fussent épargnés. Il en est un qui survécut non -seulement aux
i Galanteries des rois de France, Paris, 1731, in-12, t. III, p. 89.
rigueurs de Marie de Médicis, mais aussi aux mutilations que la Terreur infligea à tous les insignes de la royauté. Il se trouvait, non pas sur la façade du midi, comme tous les autres que la reine avait fait impitoyablement biffer, mais du côté du nord, tout seul, dans un coin de la cinquième travée. C'est ce qui le sauva.
L'architecte quia si habilement, si heureusement dirigé la restauration du magnifique palais, l'y a retrouvé, et, comme Ta dit M. Vitet, n'ayant ni les mêmes raisons, ni les mêmes droits que Marie de Médicis, il l'a non-seulement épargné, mais de plus, il s'en est servi comme modèle pour tous ceux qu'il • a rétablis. Quant aux chiffres qui nous viennent de Henri II, il est bien entendu qu'on les a soigneusement conservés, laissant à chacun, suivant son humeur, la liberté d'y retrouver l'initiale de Diane ou celle de Catherine.
Les Carpes de l'église Saint-Germain-l'Àuxerrois.
L'antique paroisse de nos rois, si longtemps menacée, est aujourd'hui une église sauvée, bien mieux, une église réhabilitée. Les dernières démolitions l'ont, pour la première fois, mise en son vrai jour. Elle a tout gagné au vaste déblaiement qui a fait tant de ruines autour d'elle.
On peut maintenant se bien mettre au point pour l'admirer dans son ensemble , à commencer par son portail à triple porte, dont un ange fatal, l'ange du jugement dernier, bien digne de planer sur ces environs
qui virent les premiers massacres de la Saint- Barthélemy, quelques scènes sanglantes de la Fronde et les parodies de Vandales de 1831 , surmonte encore le haut pignon.
Ce portail, selon M. Didron 1 , date de la première moitié du xm e siècle. La petite tour trapue placée au milieu de la croisée de l'église, et qui en dépasse à peine le toit, ést bien plus ancienne. Elle parait être, avec sa forme romaine, le dernier reste de l'église primitive bâtie, par le roi Robert, à la place du petit baptistère , que sa forme avait fait appeler Saint-Gemiain-le-Rond, et qui avait succédé lui-même à l'oratoire de Saint-Germain-d'Auxerre V
La chapelle de l'abside, qui s'avance en promontoire sur l'antique me de V Arbre-Sec*,
1 Revue française j mai et juin 1839, p. 290. * Ibid., p. 289.
3 Elle doit son nom à une enseigne qui, selon Sauvai (t. I er , p. 109), s'y voyait encore vers 1660. Cette enseigne était celle d'une auberge dont parle Monstrelet (t. I er , ch. clxxvii), et elle était bien choisie pour un tel logis qui, dès 1300, avait dû servir de gite à des pèlerins de Terre-Sainte. V Arbre-Sec était un souvenir de Palestine; c'était l'arbre planté tout près d'Ébron, qui, après avoir été, depuis le commencement du monde, « verd et feuillu, » perdit
est d'une construction bien moins ancienne que celle de la tour, et même que celle du portail.
En faisant autour de la vieille église une de ces promenades de curieux que les nouvelles démolitions avaient rendues si faciles, je remarquai, à la partie supérieure du chevet, de singuliers détails d'ornementation qui m'avaient jusqu'alors échappé et qui m'étonnèrent beaucoup.
Figurez-vous trois ou quatre poissons, disons le mot, trois ou quatre carpes, coupées en morceaux, dont les fragments sculptés courent en bordure, un peu au-dessous de la galerie qui couronne la chapelle. Ici la tête, puis le corps, plus loin la queue ; et, entre chaque morceau, une rosace. Je cherchai longtemps le mot de cet étrange hiéroglyphe.
M. Didron me le donna.
Après avoir parlé des chapelles qu'on pre -
son feuillage le jour que Notre-Seigneur mourut en la croix, et lors sécha; « mais pour reverdir lorsqu'un seigneur, prince d'Occident, gaignera la terre de promission , avec l'ayde des chrestiens, et fera chanter messe dessoubs de cet arbre sech. » ( Le Livre de messire Guill, de Mandeville, Bibl. imp., ms., n° 8392, fo 157.)
SC
*nait à louage dans cette église pour y faire ses dévotions, il ajoute 1 :
« J'ai dit que non-seulement les marguilliers louaient ces chapelles aux individus, mais que les individus eux-mêmes les avaient fait construire. Ainsi, un nommé Tronçon fit bâtir une chapelle à l'abside, et, pour que le souvenir de ce fait restât imprimé dans la pierre, il fit sculpter en corniche et en guise d'ornements des tronçons de carpe, idée bourgeoise. De la rue de l'Arbre-Sec, on voit aujourd'hui encore ces tronçons de carpe qui se pâment tout le long de la corniche du premier étage *. »
Ainsi, ce qui m'avait si bien mis martel en tête n'était autre chose que les armes parlantes d'un bourgeois vaniteux !
Une rôtisseuse de cette même rue de TAr-
* Revue française, mai et juin 1839, p. 293.
2 Comme armes parlantes du même genre % dont le sens n'a pas moins échappé, il faut citer le masque de carnaval sur lequel est posée la charmante figure ailée, sculptée sur la clef de voûte du portail de l'hôtel Carnavalet, rue Culture-Sainte-Catherine. Il me paratt évident que, d'abord, cette figure reposait sur une boule, dans laquelle on tailla le masque lorsque l'hôtel fut passé des Ligneries aux Carnavalet.
bre-Sec, où les petits restaurateurs ne manquèrent jamais , avait une prétention de même sorte, qu'elle avait aussi conciliée avec une œuvre dévote.
Voici ce que je lis à ce sujet dans les Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie de peinture et de sculpture 1 ;
« La veuve d'un rôtisseur qui s'était enrichi à vendre de la volaille dans une boutique de la rue de Y Arbre-Sec, et qui, de son gain, avait fait bâtir une maison dans le carrefour où cette rue se joint à la rue Bailleul, employa M. Buyster à faire les modèles de deux figures qui font un groupe posé à ce carrefour.
« La rôtisseuse s'appelait Anne, et voulut que sainte Anne y fût représentée montrant à lire à la sainte Vierge. Les figures sont de pierre, et, dans la plinthe qui les soutient, la rôtisseuse a affecté hautement de faire représenter, en bas-relief, dans une manière de cartouche, quelques pigeons et de la volaille, comme un hiéroglyphe de sa profession, qui peut-être servira à confondre les
I T. 1er, p. 290.
symboles mystérieux des familles nouvellement anoblies. »
Des carpes sculptées à l'abside de Saint- Germain-rAuxerrois, de la volaille en bas-relief au coin de la rue Bailleul ! Nulle part la cuisine n'était plus monumentalement figurée que dans la rue de l'Arbre-Sec.
La mansarde de Louvois aux Invalides.— Les couleuvres de Colbert au n° 7 de la rue du Mail.
Les Invalides, un des plus beaux monuments du règne de Louis XIV, sont bien moins, on le sait, l'œuvre du roi que celle de Louvois, son ministre. C'est grâce à son activité, qui fut l'aiguillon du génie de Mansard 1 , que P immense édifice put sortir en peu de mois du sol aride de la plainè de Grenelle.
0, s'écrie Bellocq, le poëté valet de chambre, dans son poëme trop peu connu : l'Église des Invalides * ;
* c II venait au moins une fois la semaine visiter les constructions, surveiller le service.» (Aug. Solard, Hist. des Invalides, t. II, p. 69.)
* 1702, in-fol., chant II, p. 16.
Di
O d'un puissant génie ardeur laborieuse !
Voicy la même plaine où sur l'émail des prés
Rouloient un an plus tôt les carrosses dorés;
Voicy les mêmes champs, où les herbes nouvelles
Ne permettaient qu'aux fleurs de s'élever plus qu'elles,
Et Ton en voit sortir, par d'immenses travaux,
Un temple si parfait qu'il n'a pas de rivaux.
Louvois, qui, pour l'orgueil, ne le cédait qu'à son maître, et dont l'admiration pour ses propres travaux prenait souvent l'avance sur l'admiration des autres, voulut se décerner sans retard la récompense qui lui semblait due dans cette grande entreprise.
Il fit, en plusieurs endroits de l'hôtel, sculpter ses armes auprès de celles du roi ; Técusson de sa noblesse bourgeoise, doré par une richesse de fraîche date 1 , auprès du vieil
i « On voyait sur le chemin de Versailles, dit M. Crauford, un monument curieux de l'augmentation progressive de la fortune de Letellier et de Louvois, son fils. A une lieue environ de Versailles, sur la droite, en allant à Paris, à côté de quelques pauvres maisons, un chemin creux conduisait à une porte assez basse, en pierre de taille, et qui faisait l'entrée d'une maison bourgeoise. C'était la maison du père du chancelier Letellier, ensuite la sienne; et lorsqu'il était maître des requêtes et intendant d'armée en Piémont , Letellier acheta sa petite terre de Chaville, qui est voisine de cette maison,
écusson de France! Louis XIV le fit effacer.
Il ordonna bien un jour d'enlever les armoiries de Turenne du monument élevé à ce grand capitaine dans une des chapelles de Sain t-Eus tache 1 ! L'écusson de France devait seul briller partout.
I/altier ministre enragea, se mordit les doigts, mais se soumit; il comptait bien que tôt ou tard, ne fût-ce, au besoin, qu'après sa mort, il aurait revanche et satisfaction. Un article secret de son testament porta que sa sépulture devrait être placée aux Invalides. Il
et il y fit bâtir un château composé d'un corps de logis et de quatre pavillons. Lorsque la fortune de Louvois et celle de son père furent portées au plus haut degré, Louvois acheta, à portée de Chaville, le château et la terre de Meudon. Ainsi, dans l'espace d'une demi-lieue à peu près, on voyait trois maisons, dont l'une a coûté quarante ou cinquante mille livres, l'autre deux cents, et la troisième plusieurs millions. » (Mélanges d'histoire et de littérature, 1817, in-8<>, p. 211-212, note.)
1 C'est dans une lettre du roi, en date du 16 juillet 1710, et adressée aux raarguilliers de Saint-Eustache, que se trouve cet ordre. Elle n'a été découverte que depuis quelques années. M. le marquis de La Rochefoucauld-Liancourt en a donné l'analyse dans sa curieuse publication, Etudes littéraires et morales de Ravine, 1856, in.8°, 2 e partie, p. 153-154.
fut obéi : son corps fut placé dans l'un des caveaux de l'hôtel, par les soins du curé, M. de Mauroy, sa créature ! . Le roi l'apprit, et, lisons-nous dans une des notes de Saint- Simon sur le Journal de Dangeau * :
« Il l'en fit ôter peu de jours après qu'il y eut été mis> tant sa jalousie fut peu capable de se contraindre. »
Louvois, comme s'il avait eu encore le pressentiment de cette déconvenue d'outretombe, avait pris ses mesures d'une autre manière, pour fixer, aux Invalides, son souvenir d'une manière immuable et parlante; et cette fois il avait su être si adroit que le roi ne vit rien ou qu'ayant vu , il ne voulut rien faire paraître.
Entrez dans la cour d'honneur de l'hôtel, regardez les mansardes qui couronnent les façades du monumental quadrilatère ; quand vous en serez à la cinquième de celles qui s'alignen t au sommet de la travée orientale auprès de l'église, examinez-la bien. L'ornementation en est toute particulière. Un loup
* Journal du marquis de Dangeau... avec les additions inédites du duc de Saint-Simon, 1854, in-8°, t. III, p. 438.
2 Id., ibid., p. 367,
s'y trouve sculpté, à mi-corps : les pattes s'abattent sur l'ouverture de l'œil-de-bœuf , qu'elles entourent ; la tête est à moitié cachée sous une touffe de palmes, et les yeux sont ardemment fixés sur le sol de la cour.
Il y a là, sans que vous vous en doutiez, un calembour monumental, comme on en faisait si souvent pour les armes parlantes, et dans ce calembour de pierre, se trouve la revanche, la satisfaction du vaniteux ministre. Ce loup regarde, ce loup voit; c'est son emblème !
Pour qu'on n'en puisse pas douter, il a fait sculpter sur la mansarde qui est auprès , à droite, un baril de poudre faisant explosion, symbole de la guerre dont il fut l'impétueux ministre; sur la mansarde de gauche, un panache de plumes d'autruche, attribut d'un haut et puissant seigneur, comme il prétendait Têtre; et encore sur deux autres mansardes de la même travée, un hibou et une chauve-souris, oiseaux de la vigilance, sa grande vertu.
Quelques-uns on dit 1 que le secret de cette petite combinaison de vanité fut révélé à
' Décade philosophique, L XXV, p. 395.
Louis XIV, et qu'il se contenta de dire en haussant les épaules :
— « Le pauvre homme ! je le reconnais bien là ! »
Colbert, dont la fortune avait la même origine que celle de Louvois, et qui n'avait pas de moins vaniteuses prétentions de noblesse 1 , avait pris pour emblème la couleuvre (coluber), comme Louvois avait choisi le loup.
L'hôtel qu'il fit bâtir, au n° 7 de la rue du Mail, vers 1666, est peut-être le seul endroit où Ton voit s'enrouler encore le coluber monumental du ministre. Il ne se retrouve ailleurs que sur la reliure en maroquin rouge des livres qui proviennent de sa célèbre bibliothèque.
L'hôtel de la rue du Mail a bien changé d'aspect depuis Colbert ; il y a trois ans, la façade en a été presque complètement dénaturée. Les pilastres ont seuls été respectés, et c'est ce qui nous importe ici. La combinaison allégorique où le coluber ministériel joue un rôle important ne s'étale que là. Voici comment cette énigme de pierre se trouve
i F., entre autres preuves, un passage des Afem. histor. d'Amelot de la Houssaye, t. II, p. 366.
déchiffrée dans un article du Mémorial universel 4 :
« Au milieu de la partie la plus élevée du chapiteau joignant le tailloir est une tête de soleil rayonnante, telle que celle qui est jointe à la devise de Louis XIV: Nec pluribus impar. Elle indique que la puissance doit vivifier ce qui l'entoure et être environnée de gloire.
« Les volutes sont formées par des couleuvres dont les regards dirigés vers la tête du soleil rappellent à la puissance qu'elle doit être sage et prudente.
« De l'astragale du bas naît une feuille d'acanthe ; elle est accompagnée, à droite et à gauche, d'un rameau d'olivier, symboles qui expriment combien la paix est nécessaire à la puissance.
« Au milieu de ces pacifiques emblèmes, se trouve celui de la Force qui protège la Paix; elle est exprimée par un lion, dont les deux pattes de devant s'appuient sur le revers de la feuille d'acanthe.
a Cette force, indispensable pour la guerre,
1 Mémorial universel^ Journal du Cercle des Arts (juillet 1822), t. VIII, p. 314-310.
assure , quand la sagesse la dirige , l'avènement de la paix qu'elle embellit de palmes victorieuses; ce qui est clairement expliqué sur le chapiteau, parles doubles feuilles de palmier qui en forment les angles.
« La force n'est rien si elle s'assoupit : vérité qui est aussi exprimée ingénieusement par le coq, symbole de la vigilance, placé audessus de la tête du lion au repos. »
On avouera qu'il est impossible de mettre plus de choses en si peu de place, et de mieux concilier la gloire du ministre et la gloire du roi ; la vanité de celui qui flatte et l'orgueil de celui qui est flatté.
Le vrai parrain du pré Catelan.— Les Taranne.
Je veux m'expliquer une bonne fois sur l'étymologie qu'on a fabriquée pour le nom du pré Catelan, par le même procédé qui a fait de maître Albert le parrain de la place Maubert *, et d'un certain M. Bleu 1 le parrain non moins imaginaire de la rue de ce nom.
Ce que j'écrirai ne sera pas aussi roma-
4 En 1225, avant qu'Albert le Grand fût maître à Paris, la place Maubert (platea Mauberti) s'appelait ainsi déjà. {Mém. de V Académie des Inscriptions , U XVII, p. 692-693, note.)
2 V* plus haut, p. 224, note.
nesque sans doute que ce qu'il me faudra effacer, mais, madame de Duras ne Ta- 1- elle pas dit : « Le vrai est ce qu'il peut, le faux est ce qu'il veut. »
On vous a parlé d'un troubadour nommé Catelan ou Catalan, qui, revenant d'Espagne ou de Provence, je ne sais trop au juste, aurait été tué, par des voleurs, dans le bois de Boulogne, tout près du lieu où fut élevée la croix de pierre dont on voit encore un tronçon. Il n'avait, dit-on, sur lui que des fioles pleines de liqueurs rares, et quelques plantes parfumées. C'aurait donc été un crime tout gratuit, dont le nom dune allée voisine, le Chemin des Voleurs, et une longue inscription en mauvais latin, auraient consacré le souvenir sinistre. Telle est, en peu de mots, la légende.
Ceux qui la donnent pour vraie invoquent des chroniques à l'appui de leur dire, et vous y montrent comme preuve le texte même de l'inscription; mais quelles sont ces chroniques invoquées? Seraient-ce, par exemple, celles de Guillaume de Nangis ou de son continuateur, qui nous renseignent si bien sur tous les faits de l'époque où Ton place l'événement, c'est-à-dire le règne de Philippe le
Bel? Non, ce sont les Chroniques... de Passy, par M. Quillet 1 , livre curieux, d'ailleurs, mais qui date de trente ans au plus, et qui ne tire le plus souvent ses preuves que de lui-même.
L'histoire ne se contente pas de si peu, même pour le cas tout futile et mondain qui nous occupe. À présent que vous savez le faux, voici ce qui me semble être le vrai :
Au xvir siècle , le bois de Boulogne était , depuis longtemps déjà, un domaine royal, entouré de murs et coupé de longues allées ayant toutes leur nom, comme les rues de Paris. Aux carrefours que formaient ces avenues en se rencontrant, s'élevaient des croix qu'on désignait aussi chacune par un nom particulier, dû tantôt à quelque capitaine des chasses, tantôt à quelque propriétaire d'un domaine voisin.
Je pourrais vous citer ainsi, d'après le plan de La Grive que j'ai sous les yeux : les croix de Beauvais, de Saint-Ange, de Chalemberg, de Marcilly, celle aussi des La/ew, famille trèsconsidérée alors, que Tallemant des Réaux n'a pas oubliée dans ses Historiettes*; mais ce
i T. II, p. 188-189.
* Édit. P. Paris, t. VI, p. 270-286.
serait nous jeter dans de trop longs détails, et nous ne devons nous occuper que de la croix Catelan. Ce qui précède servira toutefois à vous prouver qu elle n'était pas une exception dans le bois, et que le nom qu'elle portait pouvait bien lui venir, non de quelque malheureux tué sur ce terrain, mais tout bonnement d'un propriétaire, ou d'un capitaine des chasses. C'est ce qui restait à trouver.
A l'époque dont je parle, les financiers avaient beaucoup acheté de ce côté. Ils ont toujours aimé à faire les seigneurs et surtout aux environs de Paris, comme s'ils voulaient que leur fortune reste à l'horizon de la ville où elle s'est faite et y soit bien en vue pour tout le monde. Le fameux Monnerot, dont Boileau a vanté les jardins toujours verts, était propriétaire par ici ! . Une route voisine de la croix Marcilly, et qui se dirigeait vers Sèvres,
1 C'est dans les vers qui suivaient le 65 e de sa première satire, et qui en furent étés après l'édition de 1674, que Despréaux a parlé de Monnerot. Il l'appela Monléron dans la satire imprimée, mais sur les copies manuscrites, on lui laissait son vrai nom. Notre ami Ch. Livet possède une de ces copies où Monnerot est nommé en toutes lettres. A la suite des vers
où il avait un château 1 , portait encore son nom il n'y a pas cent ans. Cornuel, autre partisan de grosse importance, avait aussi des propriétés dans ces parages. Il ne lui avait pas suffi de sa seigneurie de Ménil mon tant,
qui le concernent, s'en trouvent quatre qui n'ont paru dans aucune des éditions du satirique :
C'est par mille forfaits, qu'eu ce temps on s'élève, Le chemin d'être riche est celai de la Grève, Et Monerot ne doibt qu'à ses crimes divers Ses superbes lambris, ses jardins toujours verds. Far là Bidal en vogue à Batteneau s'allie; Et quoique tout Paris à sa honte publie, Malgré sa banqueroute, on sait qu'un de ses fils N'a quitté le comptoir que pour être marquis.
Lee superles lamlris de Monnerot, et ses jardins toujours verds étaient rue Neuve-Saint-Augustin. Après sa chule, qui fut des plus éclatantes (Mém. de Cosnac, t. II, p. 29), son hôtel passa aux Grammont; une compagnie d'entrepreneurs l'acquit en 1765 (Piganiol, t. III, p. 484), et, deux mois après, la rue de Grammont, prolongeant la rue Sainte-Anne jusqu'au rempart, était percée sur son emplacement. — Monnerot survécut longtemps à sa ruine; il ne mourut qu'en 1744, âgé de quatre-vingt-quatorze ans, à Palaiseau, où il fut enterré. (Lebeuf, Hist. du diocèse de Paris, t. IX, p. 5.)
i Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des bres de V Académie de peinture et de sculpture, t. I er , p. 332. ■
il avait encore fallu qu'il achetât, dans les environs du bois de Boulogne, le vaste domaine de La Marche, celui-là même où se lancent aujourd'hui les steeple-chases.
Ce Cornuel avait parmi ses commis un garçon d'intelligence, qui n'eut qu'à le voir à l'œuvre pendant quelque temps, pour se donner de l'audace, entrer dans les affaires et faire fortune. Il était venu de Gap, en Dauphiné, et avait commencé par être valet.
Comme tous ses pareils, il jouait du violon.
La maîtresse de Cornuel l'entendit, il lui plut et c'est elle qui le mit dans les affaires ! . Quand il fut riche, il continua de vouloir imiter le patron dont il était devenu le rival en opulence. A lui aussi, il lui fallut des domaines, et afin d'éclipser de plus près son ancien maître, c'est auprès des siens qu'il s'acheta des terres. Une partie de ce que Monnerot et les autres avaient laissé à vendre sur la lisière du bois de Boulogne devint sa propriété.
1 On trouve ces détails dans la Mazarinade intitulée : La Réponse de laRallière à V adieu de Catelan, son associé, ou V Abrégé de la vie de ces deux infdmes ministres et auteurs des principaux brigandages, voleries et extorsions de la France, Paris, 1G49, in-4°.
Il voulut tout ce qu'avaient les autres.
Comme eux, il eul son hôtel à Paris, dans le quartier Richelieu, alors le plus à la mode 1 ; Il eut sa mignonne * au Marais, le pays des lorettes en ce temps-là ; enfin, il eut à la campagne, prés, futaies et taillis. Ses terres touchaient à la plaine des Sablons, il en prit le titre de sieur de Saisonnière, et il se fit faire tout exprès de belles armoiries sur champ de sable! Or, ce commis enrichi et blasonné, dont il est vingt fois question dans les Mazarinades qui fustigent, à Tenvi de celles des autres, sa richesse impromptue et sa noblesse improvisée 8 ; ce commis de Cornuel s'appelait François Catelan ou Catalan, tout à fait comme le troubadour, de fabrique légendaire, qu'on a mis à sa place.
S'étant marié avec la fille de Brachet de la Milletière, il en eut un fils, nommé Théophile, qui hérita de ses titres et de ses biens,
* II avait son hôtel rue Vivienne. (Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie de peinture, etc. % t. I er , p. 80.)
« Tallemant des Réaux, édition P. Paris, t. VI, p. 459.
3 C. Moreau, Bibliog. des Masarinades, t. I er , p. 21, 311, 365, 396, 401; t. II, p. 137, 381.
et qui devint capitaine des chasses du bois de Boulogne l . Cette charge ne l'éloignait pas de ses propriétés; il avait même dû, en Tachetant, se rendre propriétaire d'un nouveau domaine, voisin des siens, et qui était une dépendance directe de la capitainerie ; c'était le petit château de la Meute que, par altération, on appelait déjà la Muette. Il le vendit, avec sa charge, à M. d' Armenon ville , qui donna son nom à l'un des pavillons du bois, de même que lui, Catelan, avait laissé le sien à la croix et au pré pour lesquels, faute de savoir la vérité, l'on a bâti tant de mensonges.
Après M. d'Armenonville, la, Muette devint la propriété de la duchesse de Berry, puis du roi :
a Elle (la duchesse) , dit Saint-Simon *, acheta, ou plutôt le roy pour elle, une petite maison à l'entrée du bois de Boulogne, qui étoit jolie , avec tout le bois devant , et un beau et grand jardin derrière, qui appartenoit à la charge de capitaine des chasses de Boulogne et des plaines des environs.
i Tallemant des Réaux, édition P. Paris, t. VI,
3 Édition Hachette, in -12, t. VIII, p. 389.
« Catelan, qui Fétoit, l'avoit fort accommodée et vendue à Armenonville. Cela s'appela la Muette, que le roy a prise et fort augmentée 4 . »
Ce qui précède n'est qu'un fragment de la vérité que je cherche ; comme je veux la reconstruire tout entière, laissez-moi poursui- • vre. C'est un meurtre authentique, venant remplacer le faux assassinat dont vous savez le roman, qu'il me faut à présent. Je le trouve dans un coin perdu de l'histoire du règne de Charles IX. Ce roi, à l'exemple de son père et de son aïèul, avait logé dans le château de Madrid, communément appelé alors, château du bois de Boulogne, un certain nombre d'artistes et de savants. Parmi ceux-ci se trouvait un des hommes les plus experts dans la science, alors bien confuse, de la botanique : c'est Pierre Belon. Ce séjour lui convenait fort, il pouvait chaque jour, à ses heures, aller herboriser dans le bois, dont les vastes ombrages entouraient le château*.
Un soir du mois d'avril 15G4, qu'il s'y était
* Après madame de Berry, la Muette était en effet retournée au roi. (Nouvelles Lettres de la duchesse d'Orléans, p. 224.)
* Ce fut toujours un canton fameux pour les her-
attardé plus que de coutume, en quelque endroit perdu, qui sait, peut-être dans ce pré, ouvert aujourd'hui aux fêtes, et dont la solitude, la multiple verdure et les agrestes senteurs avaient dû l'attirer, il se vit entouré tout à coup par une bande d'hommes armés, qui lui demandèrent sa bourse, et qui, sur sa réponse, qu'ils prirent pour un refus, le percèrent de mille coups. Que trouvèrent-ils sur lui? Quelques plantes, seules richesses du savant, quelques fleurs à l'arôme sauvage, que la légende sut bien transformer en parfums délicieux, lorsqu'elle les prêta au troubadour Catelan, tué, puis fouillé par les voleurs !
L'histoire, quand c'est la tradition qui la répand et la popularise, n'en fait jamais d'autres. Tout s'y embellit, tout s'y amplifie, ce n'est plus que la fable des Trois Commères. Un autre détail me sera une autre preuve. On parla beaucoup du meurtre de Belon, comme bien vous pensez ; le lieu qu'il habitait ne fut pas oublié dans ces commérages. C'était, je vous l'ai dit, le château de Madrid. Ceux qui
borisations. (Lebeuf, Hist. du diocèse de Parts, t. III T p. 25-26.)
ne savaient quel était ce royal séjour, dont le nom, sous Charles IX, n'était pas encore trèspopulaire, ne pensèrent qu'à la ville d'Espagne qu'il rappelait. Pour eux, il parut certain que Belon revenait de ce pays-là, et c'est ce qui fit encore que dans le roman du troubadour, on eut bien soin de faire assassiner Catelan à son retour d'Espagne !
Tel est invariablement le travail du mensonge envahissant l'histoire et l'effaçant :
ainsi se font peu, à peu les légendes, avec des débris de vérités.
Le nom de Catalan , que la fortxme du pré ouvert aux fêtes musicales et dansantes aura rendu populaire, est à peu près le seul d'origine financière qui ait eu ce privilège ; je ne sais, comme parrain de même provenance pour les rues de Paris, que Laffitte, sous Louis-Philippe, et les Taranne au xv e siècle. Sur ceux-ci, qui ne sont guère connus, je dirai deux mots.
La famille Taranne, dont on peut nommer plusieurs membres, Jehan, Christophe, Charles et Simon , tous argentiers , faisait de grandes affaires d'argent sous Charles VI, Charles VII et Louis XI.
Jehan, comme on le voit par les comptes
royaux, était changeur en 1407, et, suivant l'usage du temps, c'est lui qui se chargeait, pour le roi, de tous les ouvrages d'argenterie et d'orfèvrerie 1 . Quand les Anglais occupèrent Paris, Jehan et son frère Simon restèrent fidèles à la cause royale, et ils en ^furent punis par la spoliation. La terre de Vanvres, qui leur appartenait, fut donnée à l'archevêque de Rouen *.
Sous le règne suivant, les Taranne nen étaient pas plus pauvres. Villon, dans son Grand Testament , s'avisant de léguer à qui n'avait pas besoin, fit don, par plaisanterie, de cent solz à sire Cliarlot Taranne 5 . Or, maître François suivait le proverbe, il ne donnait qu'aux riches. On sait qu'alors, et depuis longues années , les Taranne possédaient , entre autres biens , « plusieurs maisons et jardins » à peu de distance du Préaux-Clercs.
Ce sont ces propriétés, dont l'ensemble formait ce qu'on appelait Y hôtel de Taranne*,
1 L. de Laborde, Notice des émaux, Glossaire, p. 327.
* Sauvai, t. III, p. 328; Lebeuf, Hist. du diocèse de Paris, t. IX, p. 436.
3 Œuvres de Villon, édit. Prompsault, p. 201.
* Jaillot, Quartier S aint-Germain-d es-Prés, p. 80.
et que remplace aujourd'hui en partie la cour du Dragon S qui ont fait donner à la rue Taranne, ouverte près de là, le nom qu'elle a gardé.
i Jaillot, Quartier Saint-Germain-des-Prés , p. 80. — La rue et la cour dti Dragon doivent leur nom à sainte Marguerite, marraine de la rue voisine, dont on a sculpté le dragon au-dessus de l'entrée de la cour. — La rue de VEtfout, que longeait le domaine des Taranne, s'appelle ainsi à cause de Tégout, voûté, sous Charles VI, peut-être à leurs frais. (L'Anonyme de Saint-Denis, liv. I, ch. xin.)
énîo. -28
Le Ranelagh.
Avec le château de Madrid, qui datait du temps de François Iw, avec la Muette, ou pour mieux dire la Meute, charmant séjour de chasse, qui fut mis à la mode pendant la Régence, et dont nous vous avons dit un mot tout à l'heure, le Ranelagh, détruit au printemps dernier, était une des rares antiquités du bois de Boulogne. Sa fondation remontait à Tannée 1774, qui fut la fin du règne de Louis XV.
Alors chez nous tout était à l'anglaise . Rien ne plaisait, rien n'avait bon air que sous une étiquette britannique : plus de valets, mais des jockeys; plus d'habits de chasse et de cheVal, mais des ridingcoat, ou redingotes,
pour prononcer ce mot anglais à la française 1 . Si d'aventure on vous voyait prendre à cheval une autre allure que le trot à l'anglaise, vous passiez pour un croquant.
Un jour, raconte Ch. Briffaut, dans ses Passe-temps d'un reclus, Yaudreuil suivait le comte d'Artois à la chasse ; la contagion anglomane ne l'avait pas encore gagné , et il continuait d'aller au trot Louis XIV.
— a Qu'est-ce à dire, Yaudreuil, lui dit le prince qui, lui, trottait à l'anglaise, est-ce une leçon?
— « Pas même un conseil, Monseigneur.
Cependant , tout en regardant Votre Altesse prendre l'allure à la mode, je me demandais si Monseigneur le comte d'Artois, qui doit un jour commander les armées françaises, les commandera à l'anglaise. »
Son Altesse répondit par un sourire et se mit à trotter, comme Yaudreuil, suivant la
1 Dès 1725, on s'en était servi. Barbier ayant alors écrit ce mot redingotte, dans son Journal (1 M édition, t. I er , p. 228), ajoute pour l'expliquer : « Habillement venu d'Angleterre, qui est ici très- commun à présent, pour le froid, la pluie et surtout pour montera cheval. »— V. à ce sujet le Vieux-Neuf, t. II, p. 211, note.
vieille méthode du temps de Louis XIV.
L'anglomanie perdit du terrain pendant quelques jours, mais le regagna bientôt.
Un Français, nommé De Vaux, avait fondé à Londres un établissement de musique et de danse, appelé, à cause de lui, Vaux-Hall ! . Le succès en retentit bientôt jusquen France.
Paris voulut un Eldorado tout pareil, et notre Français eut l'honneur de voir la contrefaçon de son idée obtenir une vogue immense sur sa terre natale. Il va sans dire que si, au lieu de nous renvoyer ainsi, avec l'estampille anglaise, il se fût avisé de la mettre d'abord en œuvre à Paris même , on n'y eût pas fait la moindre attention.
Vers le même temps, c'est-à-dire en 1750, un noble Irlandais, lord Ranelagh, grand amateur de musique, avait fait construire, dans ses jardins de Chelsea, à deux pas de Londres, sur les bords de la Tamise, une vaste et gracieuse rotonde à jour, où il donnait des concerts publics qui firent fureur. A la musique se joignaient les rafraîchissements, et grands seigneurs, bourgeois, ma-
1 V. Linguet, Théorie du paradoxe, 1775, in-12, 175-176.
nants y prenaient le thé ou le café à grand orchestre. Des vers de madame de Boccage, que publia, dans son numéro de novembre 1750, le Nouveau Magasin françois, de Londres , faisaient ainsi la description de toutes ces merveilles :
Mais vous, Ranelagh, lieux charmants,
Souffrez qu'une main plus obscnre,
Par amour pour vos monuments,
En crayonne ici la structure.
Dans votre moderne parure,
Je vois la grandeur du vieux temps;
Sous un dôme orné de sculpture,
Vos loges par compartiments
En trois ordres d'architecture
D'un vaste cirque ont la figure :
Au centre, un feu perpétuel
De salamandres qu'on encense
Du printemps rappelle l'absence,
Et l'idole de cet autel
Est la liberté sans licence.
Dans ce séjour élizien D'Handel empruntant l'harmonie, Par les échos l'orgue embellie S'unit au chant italien.
Tandis que l'oreille ravie Admire le musicien, Du goût tout y prévient l'envie Le commerce par son génie, Des deux mondes l'heureux lien, Y joint aux dons de la patrie Le thé qu'un Chinois offre au Tien, De Moka la liqueur chérie,
Et ce noir breuvage indien Que l'Espagnol nomme Ambroisie; En un mot, sous les mêmes toit»
Confondant les rangs et les droits L'art enchante par cent merveilles, Des grands, du peuple et du bourgeois , Le goût, les yeux et les oreilles.
Ces vers, qui n'ont aujourd'hui que le mérite d'être peu connus, le furent beaucoup en leur temps. Ils popularisèrent la réputation du Ranelagh à Paris, où Ton n'avait jamais cessé d'être tout oreille pour ce qui faisait .quelque bruit au delà du détroit. Cependant, on ne se pressa pas encore d'imiter chez nous cet Eldorado de la musique et de la danse.
En 1774 seulement, un garde du bois de Boulogne, nommé Morisan, postula près du maréchal de Soubise, alors gouverneur de la. Meute et grand -gruyer du bois de Boulogne, le droit d'enclore une portion de l'esplanade du château, et d'y bâtir un établissement qui serait tout à la fois café, restaurant, spectacle, concert, bal. On le lui permit.
Ce qu'il établit ne valait pas moins que la rotonde lyrique du lord irlandais; Morisan ne donna toutefois, à ce centre nouveau des plaisirs, que le nom modeste de PelU-Rane-
Di
lagh. Il l'inaugura le 25 juillet 1774, moyennant « vingt-quatre sous d'entrée par personne. »
Il avait fait des frais énormes, et, pendant quatre ou cinq ans de pleine prospérité, il put se croire bel et bien maître chez lui. N'avait-il pas le privilège donné par M. de Soubise, et de plus une sentence de la capitainerie-gruerie , datée du 25 juin 1779, qui était comme une confirmation de son titre?
Le grand maître des eaux et forêts, qui n'avait pas été consulté, ne trouva pas moins que sa possession était illégale. Par arrêt rendu au Palais-de-Justice de Paris, le 2 juillet 1779, en la chambre dite de la Table de Marbre, il mit à néant le privilège, et ruina du coup le pauvre Morisan. Par bonheur, Louis XVI intervint. Le grand maître avait cassé la sentence du capitaine-gruyer, le roi cassa l'arrêt du grand maître. Morisan et le Petit-Ranelagh ressuscitèrent de par une ordonnance du Conseil du roi, du 17 juillet de la même année.
Il n'y avait eu que quinze jours entre la mort et la résurrection.
Celle-ci fut brillante. La reine s'y intéressa. Elle s'était alors fixée à la Muette pour quel-
que temps, avec madame de Polignac, et un soir, le 21 avril 1780, on la vit venir en voisine au bal du Ranelagh.
On recherche l'égalité, en France, mais on ne la souffre pas longtemps.
En 1783, on était déjà las de l'hospitalité, à l'anglaise, que Morisan avait accordée à tout le monde dans ses fêtes du Ranelagh. Cette cohue bariolée semblait déplaisante au dernier point, et Ton voulut émonder ce qu'il y avait de trop peuple dans ces ébats publics.
Cent personnes, parmi les plus dédaigneuses, se cotisèrent pour accaparer la salle du Ranelagh. Elles s'engagèrent à payer, par an, sept mille deux cents livres, et Morisan la leur abandonna pour un jour de chaque semaine, le samedi. Ces bals, où ne devait venir qu'un monde choisi et bien trié, et pour lesquels il fallait un billet d'entrée délivré par les sociétaires, furent fort recherchés. La reine avait promis d'y venir, et elle n'y manqua pas.
Plaisirs et spectacles y étaient fort variés. C'est tantôt au Ranelagh, tantôt au Vauxhall d'été du faubourg du Temple que le fameux Toré exécutait ses feux d'artifices, ses jeux pyriques , comme il (lisait ; c'est aussi là
qu'en 1778, Franklin fut reçu franc-maçon, à Tune des grandes cérémonies de l'ordre, et qu'on fit une si belle fête pyrotechnique , en l'honneur du comte d'Estaing , à l'occasion de la prise de Vile de Grenade.
Le petit théâtre du Ranelagh avait, comme une scène importante, son répertoire et ses acteurs, mais le tout à sa taille, c'est-à*dire minuscule : les pièces n'avaient qu'un acte et les acteurs étaient des enfants.
Dans l'été de 1778, ce Lilliput dramatique, qu'on appelait le Théâtre des petits comédiens du bois de Boulogne, était en pleine prospérité ! , sous la protection d'un homme des plus riches et des plus puissants.
* « M. Berlin, trésorier des parties casuelles, lisons-nous dans les Mémoires secrets \ favorise une troupe de petits enfants qui s'est installée dans une salle nouvellement construite, vis-à-vis du château de la Muette, dans le bois, de Boulogne, et elle fleurit sous les auspices de ce Crésus, qui se mêle aussi de littérature. Ils donnent des nouveautés, et ont des poètes à leurs gages : ils jouent
1 Correspond, secrète, t. VII, p. 13.
2 T. XII, p. 96.
même des pièces du Théâtre-Français, et nous ont dernièrement exécuté Nanine. »
L'année d'après, les Mémoires secrets 1 disaient encore, à la date du 2 mai :
« Le petit spectacle du bois de Boulogne continue. Il s'est ouvert hier par un drame nouveau, intitulé le Puits d'amour, ou les Amours de Pierre le Long et de Blanche Bazu. »
En 1777, Maillé de Marancourt avait fourni aux petits comédiens son Amour quêteur, et, Tannée d'après, le Cri du cœur, deux corné* dies-vaudevilles. Le Ranelagh eût manqué à son origine et à son nom, s'il n'eût pas donné asile à la musique . En 1779, Ghampein et d'Aï» banèze y firent jouer leurs scènes lyriques du Soldat françois 7 puis, enfin, en 1780, ony repré* senta la Lingêre, par Magne de Saint-Aubin *. C'était une parodie de la Belle Arsène. L'opéra de campagne se moquait de l'opéra de ville.
On avait chanté au Ranelagh sous la royauté ; pendant la Terreur, on y dansa, et pendant le Directoire, après quelques années
de clôture forcée, qui obligèrent Morisan à
i T. XIV, p. 40.
* Sur ce répertoire du Ranelagh, V, le Càtal.' de la Bibliothèque Soleinnc, t. III, p. 244.
démolir une partie de son établissement, dont il vendit les matériaux pour vivre, on y dansa encore. Ce fut une époque de renaissance pour le bois de Boulogne et pour ses environs. Les Parisiens échappés aux étreintes du terrorisme venaient chercher sous ces ombrages, sur ces pelouses, un peu de la gaieté d'autrefois, et les couleurs de l'espérance.
Un colisée, avec jardin anglais, s'élève alors comme par magie dans la plaine des Sablons; Blanchard ouvre, à Passy, son Vauxhall d'été , dans la maison de la ci-devant princesse de Lamballe, et livre au pu* blic « cent cinquante pieds d'appartements ornés de glaces, » comme l'annonçait pompeusement la Petite-Poste, du mois de floréal an V; Mouillefarine monte le Gymnase du bois de Boulogne, avec ses tabagies, son jeu de boules et ses courses à pied et à cheval 1 ; enfin, Morisan, du Ranelagh, rouvre ses salons, par permission de l'agent de la municipalité du canton de Passy, et pour montrer que la démocratie ne Ta pas gagné, il met à
1 Ed. et J. de Concourt, Hist. de la société franç. pendant Je Directoire, Paris, K. Dentu, J855, in-8°, p. 14.
trente sous, le prix des places, qui n'était que de vingt-quatre pendant le règne du tyran!
C'est là que vint briller la fleur des muscadins à ronds de jambe, le choryphée de l'entrechat, le beau Trénitz, à qui la tête tourna certain soir dans une pirouette, et qui mourut fou à Charenton 4 . Il avait eu du moins la gloire de laisser après lui une figure de contredanse baptisée de son illustre nom, et qui pendant quelque temps détrôna la pastourelle.
Mais tout passe, la trénitz n'est plus, et le Ranelagh , qui l'avait vue naître, disparaît à son tour. C'est vainement qu'il soutint un siège sous le Directoire, lorsque le général Moulin vint, avec un bataillon de la garde directoriale, en déloger les muscadins qui s'y étaient embusqués; c'est vainement qu'il tint bon contre les hordes de Cosaques, campées dans le bois de Boulogne, et que son nouveau propriétaire, Gabriel Herny, gendre de Morisan, put conjurer de nouvelles menaces du domaine, et parvint, par la protection de la duchesse de Berry, à obtenir, le 12 avril 1826, du gouvernement de la Restauration, ce que
* Arnault, Souv. d'un sexagénaire, t. II, p. 340.
son beau-père avait obtenu de Louis XVI :
tous ces souvenirs ne Font pas sauvé. C'était un glorieux blason, mais ce ne put être un bouclier.
Pendant l'hiver de 1814, quand les Cosaques, s'étant rués dans ses salles, commençaient à prendre les coulisses de son théâtre pour en faire du feu, Herny avait tout sauvé par un bon mot : « Comment, avait-il dit à ces barbares, qui ébranlaient déjà sa belle forêt de papier et de bois peints pour en faire une flambée; comment! vous avez-là tout prés, sous la main, une vraie forêt, et vous prenez la mienne ! » Les Cosaques comprirent et se jetèrent sur le bois de Boulogne qui fut dévasté. 11 Ta bien rendu à ce pauvre Ranelagh. Ses exigences d'agrandissement et d'embellissement viennent de le faire renverser.
En 1818, au mois de septembre, un coup de vent avait emporté la toiture de la salle de bal, et, faute d'argent, Herny avait été obligé d'aliéner une partie des dépendances du Ranelagh, pour réparer le reste. Grâce à madame de Corvetto, alors ohâtelaine de la Muette, qui, avec quelques amis, y réorganisa les bals du samedi; grâce encore à la duchesse de Berry, qui, après 1826, protégea la reprise
des bals d'abonnés et y assista même une fois ; cette destruction en détail du Ranelagh n'avait pas eu de suite. Cette fois, c'est diffé* rent, elle a été complète et définitive.
Le pauvre père Herny n'a pu y survivre :
« Chaque matin, dit Éraste (Jules Janin), son voisin de Passy *, il se faisait traîner en ce lieu désolé, pour contempler cette ruine sans espoir et cet abandon sans retour. Le dernier jour enfin où le Ranelagh ne fut plus que cendre et poussière, M. Herny rentra dans sa maison triste et pensif. Il fit appeler ses enfants et ses petits-enfants pour leur dire un dernier adieu, et il mourut dans la nuit même du 23 février 1859. »
De tous les établissements, à la mode anglaise, qui furent fondés dans ce genre, vers la fin du dernier siècle, un seul subsiste encore, c'est la Grande-Chaumière que l'Anglais Tinkson ouvrit en 1788. Mais existera- t-elle longtemps? Après le célèbre Lahire, qui a succédé à Benoît, son beau-père, comme Benoit avait succédé à Philard, et Philard à Tinkson et à Ettinghausen *, ses associés, verrons-
1 Indépend, belge, 9 mars 1859.
2 Ed. et J. de Goncourt, Hist. de la société franç. pendant le Directoire, p. 14.
nous d'autres dynasties à la Grande-Chaumière? Elle a pour elle, il est vrai, les lauriers dont Napoléon avait fait présent à Masséna, après Essling, et qui vinrent orner ses allées quand le maréchal fut mort 1 ; mais si les lauriers garantissent de la foudre, sont-ils un préservatif contre la démolition ?
i Dict de la Conversation, 2* édit», t. V, p. 359.
Quelques étymologies de l'argot du gamin
de Paris.
Une lettre adressée par M. le ministre d'Etat aux directeurs de quelques théâtres de Paris, pour qu'ils eussent à se garder désormais des pièces où Ton parle, soit X argot, soit tout autre langage interlope, fut très-rem arquée et fort applaudie, Tan dernier.
Puisque la critique, en effet, n'est pas suffisante pour faire la police de la littérature, et pour empêcher qu'une foule de mots, repris de justice, rompent leur ban, et viennent, sans dire gare, du bagne de Toulon jusque sur les planches des scènes parisiennes, il était bon que l'autorité parlât, et fit justice de ce que l'éloquence hebdomadaire du feuilleton et le
bon goût de la minorité des spectateurs se trouvent impuissants à proscrire.
Les expressions par trop triviales furent aussi comprises dans lanathème ministériel.
Désormais, le gamin de Paris n'aura plus à saluer au passage tout un vocabulaire de sa connaissance, et les pièces qu'il viendra voir de haut, devront, Dieu merci! lui apprendre une autre langue que la sienne. Voilà qui va forcer au silence bien des auteurs et réduire bien des esprits à la famine ; mais comme il y aura dans ce silence et dans cette disette un profit clair pour la littérature, il ne faut que • s'en réjouir. L'argot et le bas langage ne se relèveront-ils plus, au théâtre, de ce coup de grâce qu'on leur porte ministériellement? Je l'espère, et si bien , qu'en façon d'adieu et d'épi taphe , je veux vous donner ici l'histoire de quelques-uns des mots qu'on a fait ainsi brusquement retomber dans la boue dont ils n'auraient pas dû sortir.
Beaucoup n'étaient pas nés aussi bas. J'en sais même, et des plus vulgaires, qui descendent de très-haut. Ils viennent en droite ligne de la cour la plus élégante et la plus majestueuse. Le mot binette, par exemple, qui ne se dit plus que dans un certain monde, et
qui doit être tout étonné de se trouver écrit ici, est, le croiriez-vous, un souvenir du grand roi, de Louis XIV en personne. L'artiste en cheveux qui faisait la royale perruque s'appelait M. Binet. C'était à qui se coifferait Régis instar; aussi la boutique de la rue des Petits-Champs , où trônait l'illustre faiseur \
. était-elle hantée par la plus nombreuse et la plus noble clientèle : « Vite, vite , une de vos plus belles perruques, M. Binet L » lui criaiton à journée faite; et le nom du marchand passa bientôt à sa marchandise.
Ce fut du dernier bon ton de ne paraître que paré d'une volumineuse binette. aLes médecins, les docteurs, les magistrats, dit de Salgues, en son livre De Paris, des mœurs, etc. f , s'aperçurent qu'une binette donnait de la dignité, indiquait la science et imposait à la
. multitude. » Et aujourd'hui plus rien! la nette, la perruque du grand roi n'est qu'un météore éclipsé, un astre sans rayons; et, qui pis est, son nom, qui, par une interprétation de gamin, était passé de la coiffure à
1 V. dans notre Paris démoli, 2 e édit., p. 47, le chap. : Àlmanach des adresses deParis sous Louis XIV.
2 Dentu, 1813, in-8°, p. 352.
la tête , du contenant au contenu ; son nom est aujourd'hui proscrit sans pitié.., de la littérature et du théâtre !
Quand le bandit appelle en son argot, une chandelle, un ardent, il ne se doute guère qu'il parle comme on parlait à l'hôtel de Rambouillet dans le cercle des précieuses. Rien n'est pourtant plus vrai. « Inutile, osiez le superflu de cet ardent. » Qui vient de dire cette phrase de jargon ; est-ce un compère de Cartouche? Non, c'est la belle Arthénice ellemême; et cela signifie : a Laquais, mouchez la chandelle 4 . »
En toutes choses , comme vous voyez , le proverbe, les extrêmes se touchent, peut avoir sa justesse.
Le gamin de Paris apostrophe-t-il quelqu'un de ses pareils de l'épithète de chenapan, il parle presque hollandais sans le savoir. Le snaphaamen, dont on fit shnaphaan, était, comme son nom l'indique, un voleur de coq. Pour aller à la maraude, le mousquet à mèche, dont la lueur pouvait les trahir,
* Variétés Kistor. et littér., t. VIII, p. 182.— F. sur d'autres similitudes de la laDgue des précieuses avec celle des voleurs, un article de M. Marty-Laveaux, Revue contempor., 15 mai 1857.
semblait trop incommode aux snaphaans, et l'arquebuse à rouet coûtait trop cher. Ils imaginèrent alors, pour leur mousquet, un mécanisme qui ressemblait beaucoup à celui de nos fusils de munition , et de là vient qu'en hollandais cette arme s'appelle encore un snaphaan, et, qu'en allemand, abschnappen veut dire lâcher un coup de fusil *. En mars 1G90, quelques-uns de ces pillards, venus de Westphalie, picoraient sur notre frontière lorraine ; M. de Boufflers en eut raison :
« Il a, écrit Dangeau 4 , chassé les schnapans de leurs postes, où ils s'étoient fortifiés sur les frontières du Palatinat. Ils ont fait peu de résistance, et Ton a détruit leurs habitations et leurs forts. »
Ce dernier mot m'a fait dire que le gamin parle hollandais, sans qu'il s'en doute; j'ajouterai, qu'à son insu encore, il dit presque un mot grec quand il appelle gniaf mi savetier \
* Military magazine, nov. 1835.
* F. son Journal, édit. complète , t. III, p. 77.
3 C'est un dérivé trivial du verbe grec gnafâ {je râcle). Beaucoup de termes argotiques ont une origine semblable. Un rédacteur du Corsaire-Satan (11 janvier J845), a dressé le bilan curieux mais incomplet de ces emprunts faits au grec.
et qu'il parle espagnol, lorsqu'il se donne le nom de goipeur, qu'il aime tant. C'est le mot castillan guap, qui signifie galant, fanfaron , viveur 1 .
Il en est ainsi pour tout le reste de son langage. Il en sait les mots, voilà tout, et peu lui importe quils viennent de Ghaillot ou de Pontoise, comme dirait Martine. Connaît-il même l'origine de ce mot gamin, qu'il a rendu si populaire? Pas le moins du monde; maisje suis siir qu'il lui plairait de savoir que ce mot, comme son synonyme galopin, signifiait, au moyen âge, un garçon de cabaret *.
Le nom est passé du tavernier à sa pratique.
Il y a de tout dans Y argot du gamin : des lambeaux de pourpre et des guenilles. Quand il dit, d'une chose qu'il trouve charmante :
« Voilà qui est chouette ; » il ne fait qu'altérer le mot souef * , qui eut si longtemps cours dans nos anciennes poésies , avec le sens de dou&,
1 Vigneul-Marville, Mélanges d'hisi. et de litler., l re édit., p. 325.
: * Édél. du Méril, Mélanges archéolog., 1850, p. 286; Paulmy, Mélanges d'une grande bibliothèque, t. VII, p. 217.
* Ancien Théâtre-Français, édit. elzévir., t. III, p. 64, 351.
d'agréable. S'il appelle la maison de discipline de la garde nationale , la prison des Haricots 1 , il donne un souvenir au plus docte des collèges du vieux Paris, et il ne s'en doute guère. Dit-il à son camarade : « Tu es mon copin; » et à un autre qu'il aime moins : « Tu n'es qu'un capon? * il est dans le vif des mœurs et du langage du moyen âge. Copin vient de compaing (compagnon) 8 , et capon est un mot de mépris qu'on appliquait aux Juifs du temps de Philippe le Bel *. Quand il dit : « C'est rigolo, » il se souvient, toujours sans s'en douter, de la vieille farce de Maistre Patlielin, où le verbe rigoler (s'amuser, se moquer) se trouve en maint endroit; de même que lorsqu'il appelle un parapluie un rifflard, il donne à penser qu'il vit jouer jadis la Petite Ville, de Picard. Rifflard, qui en est le personnage le plus populaire, a toujours son parapluie sous le bras; de là, le synonyme trivial du mot parapluie 4 . * Les proverbes étrangers ou français ont
* Paris démoli, p. 71-87.
t Magasin pittoresque, t. VI, p. 48.
3 Hurtault et Magny, Dictionnaire kistor. de la ville de Paris, t. IV, p. 379.
* Magasin pittoresque, t. XII, p. 23.
beaucoup fourni au langage du gamin. Aller au vin et à la moutarde , signifia , jusqu'au dernier siècle, s'amuser, baguenauder comme un gamin *. Il en resta la locution s'amuser à la moutarde, puis le mot moutard. Le mot canard, dans le sens de mensonge, vient d'une autre expression proverbiale : sous Louis XIII, on disait, comme périphrase moqueuse du verbe mentir : Vendre des canards à moitié; et pour menteur : Un bailleur de canards *. Il ne fallut qu'abréger pour avoir le mot, toujours en usage chez le peuple. Fagot, synonyme de mensonge, fut formé de même. Quand on sait qu'au xvn e siècle, on disait d'un menteur : Il me compte des fagots pour des cotterets z , on n'a plus à chercher l'étymologie.
Carotte , toujours dans le même sens , vient d'un proverbe italien. Nous disons tirer, les Italiens disent planter une carotte k » et depuis longtemps chez eux carotta veut
t Rabelais, liv, II, ch. xx.— Dancourt, le Charivari, scène xiv.
2 Variétés histor. et littér., t. VII, p. 361.
3 V. notre édition des Chansons de Gaultier Garguille, p. 123, note.
* F. Génin, Récréât, philolog., 1856, in-8°, t. I*%
dire mensonge. Dans l'ancienne Flandre, l'usurier était appelé par ses pratiques : Mon oncle *. Pourquoi? Je l'ignore; mais c'est sans doute pour la même raison que le peuple de Paris appelle le Mon t-de -Piété : Ma tante.
Qu'un gamin, comparaissant en police correctionnelle pour quelque tour de son métier, se la4;e aller jusqu'à dire : « Dame c'est que j'ailtf*, de, » le président ne manquera pas de le rappeler à un langage plus convenable, et il fera bien. Et cependant c'est terme de Palais, monsieur le magistrat; ce mot-là, qui n'est qu un diminutif de chicane, s'est longtemps prélassé dans vos prétoires avant de descendre dans les ateliers, et de là dans la rue. Ecoutez ce que Du Lorens , en sa douzième satire *, fait dire à un plaideur du temps de Louis X1IT :
J'use des mots de l'art, je mets en marge hic. J'espère avec le temps que j'entendrai le chic.
Ecoutez aussi ces deux vers de la Hcnriade travestie 3 ;
1 Nouvelles archives histor. des Pays-Bas , juillet 3 P. 68.
La Discorde qui sait le chtc En fait faire un décret public.
Une femme des halles s'était un jour prise de paroles, et quelles paroles! avec un maraîcher; elle lui égrenait, avec cette profusion que vous savez, son impitoyable chapelet d'injures.
Un homme grave s'était arrêté, et semblait écouter avec recueillement l'explosion de cet incroyable vocabulaire.
—Pas mal! pas mai! disait-il de temps en
temps.
Enfin la fameuse phrase :
— « Tiens, tu n'es qu'un melon! » servit de finale à ce flux d'invectives, de bouquet à ce feu d'artifice de gros mots.
— Très-bien ! cria l'homme grave.
— Et pourquoi très-bien? lui dis-je.
— C'est que cette femme, monsieur , vient de rendre hommage à la littérature que je
professe- — Gomment?
—Elle vient presque de parler grec; oui, monsieur, le langage d'Homère! Elle vient d'honorer ce manant de l'épithète dont Thersite, au deuxième chant de Ylliacle, vers 235, gratifia les rois grecs assemblés.
Avouez qu'on peut être savant sans s'en douter.
Ainsi , le peuple n'a pas inventé son langage, n'a pas inventé son esprit. Il n'a même pas créé les types dont il se vante. Son fameux Chicart, qui passe pour être sorti tout armé, fcasque en tête et bottes fortes aux jambes, d'une bacchanale échevelée du carnaval de 1835, est un produit rajeuni de l'esprit populaire du xvi° siècle. Lisez les Sèrées de Guillaume Bouchet *, vous y verrez que dès ce temps-là, on disait : Brave comme Chicart.
Mayeux lui-même n'est qu'une contrefaçon. Sous Louis XIV, et les chansons de Coulanges * sont là pour l'attester , certaine danse à caractère faisait fureur : des enfants, grimés en vieillards et gratifiés d'une bosse énorme , en exécutaient les grotesques figures. C'est ce qu'on appelait la danse des Mayeux de Bretagne. Le Mayeux qui se fît garde national en 1830 n'était que le des* çendant très-mal élevé de ces anciens Mayeux* là.
Pour finir cette petite débauche d'étymolo-
1 S crée xxv.
3 Recueil de chansons choisies, 1694, in-8% t. h T , p. 69.
gie populacière, je veux vous laisser raconter par ce bon Castil-Blaze ! , l'origine très -inconnue de cette locution connue : Faire une brioche. C'est dans l'orchestre des musiciens de l'Opéra qu'elle prit naissance, à une époque où Ton y était beaucoup moins habile qu'aujourd'hui sur l'art du violon et' de la flûte.
« Les symphonistes , que le parterre apostrophait chaque fois hautement, résolurent d'être plus attentifs et taxèrent à six sous chacune des fautes faites devant le public.
Avec le total de ces amendes, on achetait une immense brioche, pour la croquer à la fin du mois en l'arrosant convenablement. Les amendés figuraient à la séance avec une petite brioche en carton pendue à la boutonnière.
« Les régals de ce genre devinrent si fréquents, les symphonistes s'assemblaient si souvent autour de la brioche, que le public en fut instruit. Il les appela croque-brioches, faiseurs de brioches; lejinot brioche fut bientôt considéré comme le synonyme de faute, de
» L'Académie impériale de musique ,1855, io-8\ t. I er , p. 68,
bévue. L'amour-propre blessé mit sur-lechamp un terme à ces petits festins. Les musiciens décidèrent qu'à l'avenir ils pourraient faire un nombre indéfini de brioches, sans en payer aucune, »
Une autre expression, qui va fort bien avec celle-ci, est beaucoup plus ancienne. C'est celle que tant de pièces ont faite presque proverbiale : Faire four, faire un four. D'où vientelle? Je ne pourrais vous le dire; ce dont je suis sûr, c'est que Furetière s'en est servi 1 ; c'est que Lagrange, dans son registre, qui est la plus exacte histoire de la troupe de Molière, Ta aussi employée *. Ainsi, du temps de Molière, de Racine et de Corneille, elle apparaissait déjà, mais à de rares intervalles. C'était un mot d'exception. Au théâtre de notre temps reviendra l'honneur de l'avoir rendu populaire.
l Les Couches de l'Académie, p. 21.
* Taschereau, Histoire de Molière, 3 e édit., p. 212.