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Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]

PROFESSEUR D'HISTOIRE NATURELLE AU MUSÉUM DE PARIS, PROFESSEUR AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE PARIS.

Charras, un des premiers qui aitécrit raisonnablement sur la vipère, a dédié son livre à Antoine Vallot, médecin du roi Louis XIV, conseiller er ses conseils d'Etat et privé. C’étaitalors l'usage : on aimait à se dédier ses livres. On n'’imaginait pas qu'on se püût donner une plus haute marque d'estime. On y trouvait en même temps le plaisir de s’entretenir de choses auxquelles on prend le même intérêt. Si vous voulez bien, Monsieur et cher confrère, accepter à ce double titre la dédicace de ces recherches sur le bothrops luncéolé, ce sera pour moi une véritable satisfaction. Je voudrais par là faire connaître le secours que j'ai tiré, pour l'achèvement de ce travail, des excellentes leçons que vous faites au Muséum sur l'Histoire naturelle des reptiles, avec une précision et une clarté si remarquables et, permettez-moi d'ajouter, avec une modestie charmante pour vos auditeurs. Je voudrais rendre témoignage de la bienveillance que rencontrent en vous tous ceux qui s'occupent de cette branche de l'histoire naturelle, dont vous vous êtes fait une illustration héréditaire, et de l’'empressement que vous mettez à communiquer les richesses que la science erpétologique doit au nom de Duméril. J’emprunterai enfin quelques paroles à Charras, pour confesser l'espérance où je suis, « que ce nom illustre dont il vous plaît « que la face de mon livre soit honorée, empêchera les criti-

« ques de s’attacher aux défauts qu’ils y pourraient rencontrer, « et qu’il sera cause que le public recevra plus volontiers ce « fruit de mes études et ne croira pas perdre son temps en « s’engageant dans cette lecture. »

Lorsque je publiai ces recherches, pour la première fois, dans le journal {es Antilles, j'étais à la Martinique, en présence du Fer de lance, qui y règne féodalement. De là, cette forme et ce titre d'enquête. Mes renseignements étaient recueillis, de la bouche des témoins oculaires, des méfaits de ce serpent et souvent même de celle de ses victimes: Des veuves et des orphelins, des mutilés d’un bras ou d’une jambe; ou, chose plus horrible encore, d’aveugles, de muets, de paralysés, par l'effet du terrible venin! Tout cela accompagné d’explicaticns qui n’en diminuaient pas l'horreur. Il faut remonter aux monstres mythologiques, pourse faire une idéede celui-ci. C'est un de: derniers de l'espèce de ceux dont les Hercule et les Thésée ont purgé la terre. Son effroyable fécondité le rend plus redoutable que la fameuse hydre de Lerne ; car, quel est le bras qui pourrait d’un seul coup nous déivrer du Fer de lance? C’est sous ces impressions que j’entrepris l'étude de cet animal. J'avoue que je n’avais pas alors précisément pour but de faire l’histoire naturelle d’un ophidien, ni d’assigner Ja place qu’il doit occuper dans les classifications zoologiques. Cette tâche revient à ceux qui, Comme vous, placés au centre des grandes coilections de l’histoire naturelle, embrassent, d'un coup d'œil, toute l’œuvre de la création, et sont chargés pour ainsi dire par Dieu, d’en donner à sa place, et comme aux premiers jours, l'explication aux hommes. Vous et vos illustres collègues, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Quatrefages et les Flourens, vous remplissez trop bien cette grande mission, pour laisser à quelque autre la hardiesse d’encourir une comparaison. Je n’étudiais le serpent que pour pousser à sa destruction, C'était moins son caractère de genre ou d'espèce que je voulais faire connaître que ses rapports avec l'homme; ses ruses, sa méchanceté et le danger que ses blessures font courir. Je voulais et je voudrais encore délivrer la Martinique de la terrible obsession du Fer de lance. Je lui cherche des

ennemis partout. J’appelle à mon aide la science et la civilisation, qui sont les vrais héros de notre temps.

L'édition que je publie aujourd'hui paraît à Paris en présence du Muséum et de vous autres, les vrais naturalistes, Je redoute cette comparution à l’égale de celle devant les plus grands de la terre; je crains que les plaisanteries, citations, etc., agréments dont j'ai cru devoir me servir pour déguiser la sévérité du sujet et gagner des lecteurs ordinaires, ne soient trouvés puérils et de mauvais goût, et que ce soit risquer d’être abandonné de ceux qui, comme vous, sont habitués à la précision et à la belle simplicité de la science, que de les obliger à chercher le serpent Fer de lance à travers ces broussailles littéraires, imitatrices peut-être des halliers naturels qu’il habite, mais presque autant à éviter.

J'ai été un peu rassuré par vous (que cette indulgence soit mon excuse). Vous avez bien voulu me dire que «l'Engiéle sur le serpent de la Martinique n'avait pas été lue sans quelque plaisir; que, reproduite comme elle a été primitivementconçue, elle ne déplairait pas; que Ja vulgarisation, en un sujet pareil, n’en était pas le côté le moins utile ; que les noms de nos habitants, bien qu’ils ne soient pas de ceux admis ordinairement comme des autorités en histoire naturelle, ne manqueraient pas, dans cette occasion, de quelque crédit; que l'Enquête serait comme un dépôt de documents où puiseraient les naturalistes de profession, et sa forme particulière, la preuve de sa véracité, » Je n’ai pas été difficile à me laisser convaincre, On n’est jamais pressé de refondre un vieux travail et de lui donner une autre forme, et quoique la conclusion naturelle de l'Enquête dût être une rédaction nouvelle, plus positive, plus sévère, plus féconde en résultats, je m'en suis tenu à la première, toute imparfaite qu’elle est. On y verra du moins les peines et les précautions que j'ai prises pour arriver à la vérité, et l’on sera peut-être alors aussi indulgent pour moi que l'a été, dans le septième volume de son grand ouvrage, M. votre père, le grand-maître en erpétologie.

Pendant quinze ans que ces recherches ont été soumises au contrôle des parties intéressées, sans recevoir de démenti,

elles ont acquis, par cette publicité et ce consentement, une sanction et une authenticité qui doivent leur mériter quelque confiance. Je me flatte aussi de la pensée qu'un travail de ce genre peut être de bou exemple ; qu’il est de nature à prouver qu'avec l’histoire naturelle il y a toujours de quoi occuper son loisir; qu’on n’est jamais seul, même dans les p'us grandes solitudes; qu’il suffit de jeter les yeux autour de soi pour trouver quelque sujet d'étude et d’amusement ; que l’histoire de n'importe quel animal peut être faite par n'importe qui, et sans grandes Connaissances, avec seulement un peu de patience et de bonne volonté. Celle surtout des animaux sauvages, traitée par ceux que des circonstances particulières mettent en rapport avec eux, en peut recevoir un intérêt neuf et tout autre que lorsqu'elle est écrite de seconde main, sur des récits de voyageurs et à l'ombre du cabinet. L'Histoire du Lion, par le fusil de Gérard, se fait lire, même après les admirables pages de Buffon, et le Fer de lance, présenté sous nos larges cactus, dans l’exercice de sa méchanceté, en donnera une plus juste idée que lorsqu'il est vu dans les bocaux du Muséum.

C'est certainement de monographies des animaux exotiques dont l’histoire naturelle a présentement le plus besoin; il faut qu’on puisse recouvrir et animer tous ces squelettes, qui sont dans vos montres et sur vos rayons, du récit de leurs mœurs, autren.ent votre Muséum ne serait qu'un vaste cimetière, malgré les hautes spéculations scientifiques qu’il peut inspirer, Vous avtz parfaitement senti cela, et c’est pour remplir ce grand desideratum de la science, en ce qui vous regarde et autant qu’il est possible, que vous avez établi la ménagerie des reptiles vivants, l'une des dernières créations dont le Muséum de Paris a été enrichi. Vous avez pu constater par là bien des faits relatifs aux habitudes des serpents, à leur genre de vie (Notice historique sur la ménagerie des reptiles vivants, par A. Duméril). Le jeu de leurs fonctions, le mécanisme de leur digestion, leur mode de progression ou de calorification, les particularités du phénomène de leur mue et celles de leur reproduction, leur physiologie enfin,

Mais tout cela ne fait pas voir ces animaux dans la libre expression de leur animalité, ne fait pas connaître leurs mœurs, et jusqu'où va leur instinct: « Les reptiles, dit M. Dugès, dans l'état de captivité, ont la plus grande répugnance à se livrer, surtout en la présence de l’homme, aux actes qui leur sont les plus familiers. » En effet, placé sous la contrainte de nos regards, le Fer de lance dissimule, se contient, se résigne, lloffre les deux grandeurs de la résignation : le silence et l’immobilité. Il refuse les aliments, il paraît même ne pas prendre garde à ceux qu’on place à côté de lui. I] se tient enroulé sur lui-même comme dans un sommeil continu. Si, par quelque excitation, vous l’obligez de sortir de cette torpeur apparente, il rampe sur les parois de la cage où il est prisonnier, en recherche les coins les plus obscurs, et paraît fuir les tracasseries plutôt que se révolter contre elles. Ouvrez la porte de la cage ! il ne s’élancera pas au dehors avec la vivacité de l’oiseau qui recouvre sa liberté; ilse défie, hésite, paraît douter de son bonheur et craindre quelque embûche, puis il rampe, il se glisse lentement, sournoisement:; mais à peine se sent-il à l'air libre! rampo potilus aperto! maître de l’espace, que déjà il n’est plus le même; sa progression, quoique toujours inquiète, s'accélère; il dresse la tête, promène de tous côtés ses regards, s'arrête aux moindres mouvements, aux moindres bruits qu'il perçoit, se love, se met en garde jusqu’à ce qu’il aitatteint quelque hallier touffu; il reprend la défensive. C’est l’image de la plus savante et de la plus courageuse retraite.

Ajoutons maintenant qu’il n’est pas facile de faire arriver au Muséum, des pays où ils habitent, ces dangereux reptiles. Sur le regret que vous me témoignâtes de n’y pas voir, au milieu de tant d’autres, le Fer «de lance, de la Martinique, qui est pourtant un sujet français, j'essayai, vous le savez, à diverses reprises, de vous en envoyer quelques beaux échantillons. Je les avais placés dans des cages bien closes, aérées, ouatées, avec tous les soins en quelque sorte paternels que vous me recommandiez pour les mettre à l’abri du froid et de toutes les canses de heurt. Confiés aux capitaines

des navires de commerce, ces Fers de lance Sont toujours morts au bout de sept à huit jours de latraversée, non pas certes de faim, car ils supportent de bien plus longues diètes, mais à cause de l'horreur qu'ils causent généralement et qui empêche qu'on ne leur porte l'intérêt qu'ils nous inspirent à vous et à moi. Je voulus profiter de la voie des steamers anglais, qui ne mettent pius que douze à quinze jours pour traverser l'océan de la Martinique au Ilavre. Un capitaine me demanda deux doub'ons (172 fr. 80 c.) pour ces passagers tout sobres que je lui présentais. Encore, ajouta-t-il, qu’il ne répondait pas que le colis ne fût, à quelques lieues de là, jeté à la mer par ses matelots; tant est grande, je le répète, l’horreur qu'inspire cet animal. On raconte cependant des histoires de serpents arrivés en Europe, à fond de cale des navires, au milieu des cargaisons de bois de campêche, qui s'y seraient nourris de rats, et auraient été trouvés bien portants lors du déchargement aux ports du Havre et de Bordeaux. Il y 2 des gens qui assurent les avoir vus de leurs propres yeux, et qui se fâcheraient au moindre doute dont seraient accueillis de pareils récits. Mais l’histoire du Fer de lance nous en fera ouir de bien autres encore.

J'ai augmenté cette édition de la partie anatomique, omise dans Ja précédente, à cause du peu d'intérêt qu’elle aurait eu pour des lecteurs ordinaires. J'avoue que je croyais faire à la science un cadeau de plus d'importance que n’est véritablement celui-ci. Je croyais le sujet plus neuf, mais l’anatomie des reptiles est si simple, si uniforme, que les particularités de genre ou d'espèce disparaissent dans la description générale de l’ordre. Elle a été si bien traitée par les maîtres de la science, les Cuvier, les Meckel, les Duvermoy, les Duges, que je n’ai pu, à propos du Fer de lance, que répéter en grande partie et vérifier ce qu'ils ont dit des autres reptiles. Toutefois cette constatation anatomique, expresse, individuelle du Fer de lance m'a paru nécessaire pour compléter son histoire. Far la grande ressemblance que cette anatomie présente avec celle de la vipère d'Europe, on est amené à penser que le Fer de lance n'est peut-être qu'une preuve de la variabilité de

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l'espèce, modifiée par les circonstances ambiantes, que c'est Ja vipère, sur une plus grande échelle, sous l'influence d’une fécondité plus exubérante qui la fait voir comme grossie par le microscope!

Enfin, j'aurais voulu rassembler dans une quatrième partie la pathologie comparée des effets produits par la piqûre des serpens réputés les plus venimeux, tels que les vipères, les crotales, les echnidés, les najas, les trigonocéphales et le lathésis du Brésil. Après ce que j'avais vu du Fer de lance, j'étais curieux de lui comparer ses congénères en venin. En songeant au nombre des voyages écrits dans toutes les langues et des recueils scientifiques, dissertations, thèses et autres publiés partout, j'espérais une ample moisson de faits sur un accident, pour ainsi parler, Capital pour l'humanité et qui, en tout temps, avait dû frapper vivement l'attention des hommes. Mais quelle a été ma déception, après une lecture infinie, de ne trouver que des observations vagues, des descriptions pittoresques et emphatiques où le fait principal n’est énoncé que par son résultat fatal, véritables anecdotes scientifiques qui ne font qu'irriter la curiosité et qui, par leur rédaction incomplète, laissent présentement sous cette induction si difficile à admettre, que, quelle que soit l'espèce de serpent, le venin produit toujours les mêmes accidents et que ces accidents ne diffèrent que par l'intensité ou la rapidité de leur développement; qu'ainsi le venin du Fer de lance, celui du crotale, du najaet des autres serpents ne seraient, pour l’organisation humaine qu’un seul et même poison, mais à doses différentes, résultat qui, pour être admis, devrait être appuyé de preuves démonstratives, éclatantes et qui n'existent présentement qu’à l’état de simple assertion. C’est pourquoi j'ai renvoyé cette étude comparative à un autre temps, réservant uniquement au Fer de lance ce volume, qui paraîtra encore, je ne me le dissimule pas, à beaucoup d’esprits, trop considérable et disproportionné avec l'intérêt que peut inspirer l’animal qui en fait l'objet. J'espère qu'un jour on pourra réunir sur les serpents venimeux des détails recueiilis dans les pays où ils habitent, et que votre ménagerie des reptiles vivants,”

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par une accession plus grande de ces hôtes, devenue un établissement d'utilité pratique, permettra de se livrer à des expériences comparatives sur les effets du venin des diversserpents, sans crainte pour la curiosité de perdre de précieux échantillons.

J'ai conservé dans toute leur crudité les formules des remèdes vantés dans les pays où se trouvent les serpents venimeux, contre leurs redoutables piqûres. Je n’ai pas besoin de dire que ce n’est certainement pas dans la pensée d'enrichir la science de pareilles acquisitions. J'ai voulu, en mettant sous les yeux le nombre et la composition de ces remèdes, établir comme une sorte de premier combat entre eux, montrer combien peu ils s'accordent, afin d’affaiblir la foi aveugle que leur gardent encore nos populations et ramener les Martinicains, à qui s'adressent surtout ces recherches, à la vraie médecine qui seule leur peut apporter un secours certain. Depuis que je suis de retour en France, j'ai reconnu que la leçon pourrait bien n'être pas sans application à votre monde civilisé, en voyant la lutte incessante que le spirituel rapporteur de l'académie de médecine, M. Robinet, est obligé de livrer à vos remèdes secrets. Je reconnais que sa tâche n’est pas ici moindre que la mienne ne l'était à la Martinique, et que j'ai été peut-être bien sévère envers les vieux nègres, car beaucoup de vos vieux et même de vos jeunes blancs ne sont pas moins crédules.

Depuis Charras, bien des points de l’histoire des serpents venimeux ont été éclairés. Mais ilen reste beaucoup d’autres dans l'obscurité ou dans une inconcevable incertitude. Car c'est pour moi un continuel sujet d’étonnement de voir les dissentiments qui existent entre des savants de premier ordre et d’égale valeur, sur des questions dont la solution paraît si facile à vérifier, qu’un simple coup d'œil semblerait devoir en décider. Ainsi, comment peut-on n'être pas d'accord sur la persistance des qualités du venin recueilli après la mort? Là-dessus, les expériences et les expérimentateurs ne manquent point. C’est sur la persistance de cette action que repose la valeur des six mille expériencesfaites par Fontana, qui affirme

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que le venin recueilli est aussi actif que lorsqu'il est introduit par la vipère même, et qui trouve dans ce fait une plus grande commodité pour ses expériences. En ce point, il contredit Charras, mais il a été à son tour contredit par d’autres. Le même Fontana enseigne que la coagulation du sang est le résultat le plus frappant de l’action du venin ; presque tous les observateurs qui lui ont succédé, l'ont réfuté. Ceux-ci disent que le venin peut être absorbé par la muqueuse buccale et interdisent la succion des plaies venimées; ceux-là combattent cette expérience par d’autres expériences et recommandent la succion. Enfin, les uns soutiennent que le venin est acideet rougit la teinture de tournesol; d’autres lui refusent ces propriétés, dont la constatation peut être faite par le simple mélange de quelques gouttes de teinture de tournesol avec quelquesgouttes de venin; en somme, si l’on ne peut nier que les serpents venimeux ne soient mieux connus et mieux appréciés qu'ils ne l’ont été pendant une longue suite de siècles, alors que leur histoire, écrite par de grands esprits, ne consistait qu’en fables extravagantes, il faut avouer que les points les plus précis de cette histoire, quoique ayant denné lieu aux plus excellents travaux de la science, sont encore dans un doute qui laisse à désirer de nouvelles observations et une main habile pour en fixer la valeur. Tout cela prouve combien il est difficile de bien voir, et facile de mal voir; combien, il faut tourner et retourner les choses en tous les sens, faire et refaire les expériences, avant d'arrêter sa conviction et d'en rien écrire, puisque la plus grande partie de la science des savants ne consiste qu’à connaître et à combattre les erreurs de ceux qui les ont précédés.

Ce reproche ne peut être dirigé contre notre science médicale seulement. J’entends sans cesse parler de l'incertitude de la médecine, il y a là-dessus des magasins de plaisanteries où les plus lourdauds ne se font pas faute de puiser à pleine mémoire. Mais dans toutes les applications de l'intelligence humaine, partout où l’on pousse quelque recherche, ne rencontre-t-on pas bien vite cette incertitude? Il serait trop fa-

cile de chercher nes exemples dans les variations infinies de la politique ou de la philosophie, arrêtons-nous dans dès sujets plus humbles, plus à notre portée. J'ai entendu plus d’une fois, au sein de la célèbre société d’acclimatation dont vous êtes le savant secrétaire, agiter la question de l'utilité des oiseaux par rapport à l’agriculture. On a cité l'exemple du roi Frédéric qui, après avoir mis à prix la tête des moineaux comme des plus grands ravageurs des récoltes, fut obligé, peu après, sur les pressantes sollicitations des paysans de la Prusse, d’abroger cette loi. 1! paraît qu’en France on était revenu à poursuivre ces petits oiseaux, puisque la loi de mai 1844 a cru les devoir prendre sous sa protection et en interdire la chasse, par la raison qu’ils détruisent les insectes nuisibles aux cultures. Mais ne voilà-t-il pas aujourd’hui cette protection de nouveau attaquée! Dans un mémoire académique, il a été très-ingénieusement soutenu que la multiplication récente des petits oiseaux, par suite de la loi de 1844, était la cause de la maladie de la vigne et de la pomme de terre, parce que les petits oiseaux ont détruit les insectes qui se nourrissaient des animalcules microscopiques et des végétations parasites nuisibles à la vigne etaux pommes deterre! Dans les sociétés d'agriculture, il est peu de points sur lesquels on soit d'accord. On discute sur les engrais, on discute qui du bœuf ou du cheval, donne le meilleur travail, etc., etc. A la Martinique, après un incendie qui avait détruit une partie de la ville de Saint-Pierre, on défendit de bâtir des maisonsen bois; à quelque temps delà survint un tremblement de terre qui renversa les maisons ordonnées en pierre. Alors, Géfense de bâtir les maisons en pierre, et retour aux maisons en bois. Telle est la prudence humaine en toutes choses : elle ne regarde pas au delà des dernières impressions et se conduit en raison des plus prochaines. Même, ces affreux serpents, sur la tête desquels j'appelle la vindicte du genre humain, n’ont pas manqué de défenseurs! Is ont trouvé dans la doctrine des causes finales un refuge aussiimpénétrable que celui que leur offrent les épaisses forêts qu’ils habitent. On les a placés sous la protection de cette idée

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