‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 2 sur 93 · XY · texte numérisé non relu

XY

de sagesseet de bienveillance infinies, sans laquelle nous ne pouvons concevoir Dieu. On leur a assigné un rôle nécessaire dans la création. Ilsont été considérés comme l’un des agents les plus actifs de cette grande et incessante élaboration de la vie dont le monde est le théâtre. Dans le rculement des êtres, ils seraient destinés à arrêter la nombreuse fécondité des petits rongeurs si funestes à nos récoltes; c’est à ce titre que les habitants de nos îles, malgré les dangers que leur fait courir le Fer de lance, n’osent point se plaindre de sa présence dans leurs plantations de cannes à sucre. Ou bien, comme le veut le voyageur Patterson, les Boshmams n’ayant point de bétail et ne vivant guère que du produit de leur chasse, la nature a placé exprès, à côté d’eux, le venin du serpent, comme pour leur fournir un moyen de mieux s'assurer de leur proie et de se défendre contre leurs ennemis. Un grand écrivain de nos jours, voyantla chose de plus haut encore, professe que dans la création antédiluvienne, alors que la terre, dans sa fécondité primitive et exubérante, produisait sans règle et sans mesure les énormes reptiles ont joué le premier rôle; ils ont, dit M. Michelet, devoré le chaos. Qu'est-ce à dire, les serpents auraient aussi leur mission ! Les supprimer, ce serait déranger l'équilibre du monde, d’où la moindre pièce ne peut être enlevée sans laisser un vide! Car tout est connexe dans les actes de la nature; rien n’est estimé mauvais qui, d’un autre point de vue, ne puisse paraître bon! Cette doctrine éloquemment exposée irait droit contre le but de cette enquête, et le Fer de lance serait à respecter! Il pourrait un jour s’é'ever quelqu'un qui réclamerait contre sa destruction, comme on réclame aujourd’hui en faveur des oiseaux et des insectes autrefois proscrits comme nuisibles !

Mais la grande mortalité que l’on va voir, sera, je l'espère, plus éloquente que les plus belles imaginations.

Votre excellent père, admirart le merveilleux aïtifice avec Jequel tout est disposé dans ce joli petit appareil à venin, en grand anatomiste qu'il est, n’y peut trouver rien à reprendre, et, lui aussi, défend ses serpents, comme un roi défend ses sujets. « Dansl’absolue nécessité, dit-il, que la nature a imposée à

ces ophidiensde se nourrir uniquement d'animaux vivants, sans pouvoir les poursuivre activement dans leur fuite, et même sans avoir le moyen de diviser cette proie et de la mâcher, ne serait-ce pas une sorte de commisération prévoyante pour les victimes, que ces serpents ont été pourvus d’une arme si dangereuse et si puissante. Ainsi, les serpents venimeux posséderaient en même temps l'agent formidable qui d'abord paralyse l’animal pour l’empêcher de fuir et de se défendre; puis il a le pouvoir de produire subitement sur les victimes, et par une simple piqûre, une insensibilité complète, une véritable anesthésie dont le résultat serait de faire disparaître les vives douleurs de l’agonie qui précèdent trop souvent l’anéantissement etla perte de la vie. »

Ainsi le venin serait un véritable chloroforme, et la sensuelle Cléopâtre qui s’y connaissait en raffinements de la volupté, ne pouvait choisir un plus doux genre de mort.

Et Fontana :

«A voir, dit-il, comment le venin sort du petittrou de la dent des vipères, on serait tenté de croire que ces dents ont été faites exprès pour tuer, tant ce petit trou paraît disposé pour porter ce poison dans le sang de l’animal qu’elle mord. Mais je ne prétends pas recourir ici aux causes finales, et je suis bien éloigné de penser que tout ce mécanisme singulier ait été fait exprès dans la vipère pour la destruction des autres êtres vivants. Peut-être cette liqueur dans la vipère est-elle nécessaire à la digestion de cet animal; je ferai voir qu’elle dispose singulièrement les chairs dont il fait sa nourriture, à une prompte putréfaction, degré d’altération par où elles doivent passer pour être bien digérées; mais par un mécanisme fâcheux, mais nécessaire, la même dent porte également ce poison dans les animaux que la vipère mord, et dans les aliments qu’elle mange; qui sait si la privation de cette humeur venimeuse n’exposerait pas la vipère aux mêmes accidents qui surviennent aux autres animaux par le défaut ou le vice de leurs sucs digestifs.

«S'il était vrai, par exemple, comme on l’a cru, que la salive

Page 1