‹ Enqu sur le serpent de la Martinique [vip fer de lance, bothrops lancetc.]Chapitre 33 sur 93 · RE D TE · texte numérisé non relu

RE D TE

qu’elle soit complète. On conserve la poudre dans une fiole bien séchée et bouchée hermétiquement.

« On reconnaît que la poudre ne vaut plus rien quand elle se met en boules; alors elle a contracté de l’humidité. Elle peut se conserver quinze et dix-huit mois, mais il vaut mieux la renouveler plus souvent.

Manière de panser avec cette poudre.

« À l’instant où l’on opère le premier pansement de la personne qui a été piquée, il faut bien visiter la partie blessée et s'assurer autant que possible si l’une ou l’autre des extrémités des crocs du serpent ne sont point restées dans les piqûres en se rompant, ce qui arrive quelquefois. On s’en assure facilement en appuyant le doigt sur les piqûres et demandant à la personne blessée si elle ne sent pas une piqûre intérieure : si elle: l’éprouve, on essaye alors d'extraire les morceaux de crocs qui sont restés dans les piqûres ; dans le cas contraire, il suffit de faire une légère incision sur chaque piqûre, pour faire écouler le sang et l’y fixer ; ensuite on y applique une pincée de la poudre que l’on y fixe par un bandage. On doit en faire prendre intérieurement et de suite au malade. La dose pour une personne ordinaire est ce que peut contenir un dé à coudre ; elle est moindre pour un enfant. On la délaye dans une quantité suffisante de tafia pour que le malade puisse en boire facilement. On renouvelle le pansement deux fois après ; cela suffit.

« Comme l'effet du remède est d’occasionner une transpiration très-abondante, il faut avoir soin de tenir le malade dans un lieu chaud ; il faut également l’empêcher de dormir dans l'intervalle du premier pansement au second.

« Il arrive quelquefois qu'après les deux. pansements prescrits pour l'entière guérison du malade, la partie blessée conserve du gonflement; dans ce cas, on y applique un cataplasme de gombeaux et d'herbes grasses pilés ensemble et bouillis dans du tafña, que l’on renouvelle deux fois par jour, jusqu’à parfaite guérison. On donne pour tisane et pour boisson, après le second pansement, de l’eau et du vin. Le malade ne doit point manger pendant cet intervalle. »

Cette poudre était préparée et distribuée par les dames Ursulines, communauté religieuse établie à Saint-Pierre. On y avait grande confiance.

Galien dit (au livre de la thériaque, ad Pisonem) que « l’on «attire le venin d’une morsure à vipère en y appliquant une « teste de vipère sur la plaie ; autres y mettent la vipère entière bien pilée. » (Voir Ambroise Paré.)

Si l’on se reporte au temps où ce remède a été en vogue, on trouvera dans la matière médicale de cette époque, pour les autres maladies, une foule de prescriptions semblables. Le pied d'Helland, l’atbum græcum, ou fiente de chien, etc., etc., tout cela allait bien de compagnie : c'étaient les remèdes à la mode. L'esprit humain expérimentait dans ce sens; tous les détritus des animaux y passèrent. C’est ce qui avait fait de la matière médicale, suivant l’expression d’Alibert, une étable d’Augias ; il a fallu tous les prodiges de la chimie moderne pour nettoyer cette étable et pour en faire le temple que l’on voit aujourd'hui. Lorsque l’on considère au milieu de quelles épaisses ténèbres l’homme est obligé de marcher, de combien d'ebstacles et de retardements le fabricateur souverain a hérissé notre voie,

Pater ipse colendi.

Haud facilem esse viam voluit,

onne s'étonne ni de la lenteur avec laquelle l’homme s’avance, ni des écarts qu’il fait à droite et à gauche, avant de marquer un pas dans le chemin de la vérité. Ce qui surprend plutôt, c’est qu’il finit toujours par se trouver en route, comme s’il devait un jour atteindre le but définitif.

Aujourd’hui, à la Martinique, la poudre des têteset rates de serpents n’est employée que comme ingrédient et non comme substance principale. Pendant que j’expérimentais sur des chiens quelques-uns des remèdes en renom, M. A. B*** me pria de lui laisser essayer d’une poudre, — cadeau précieux, disait-il, — quilui avait été donnée par un nègre marron, nonseulement comme un remède curatif, mais comme un moyen préservatif des piqûres du serpent. M. A. B*** ayant frotté de cette poudre un jeune poulet, le présenta au serpent qui servait aux expériences. Non-seulement le serpent piqua le poulet sans hésitation, sans répugnance ; mais ce poulet, quiétait fort

jeune, mourut en moins de cinq minutes, quoiqu'il eût été imbibé de la poudre avant et après la piqûre.

J'ajoute ici deux formules qui me sont parvenues, comme étant encore aujourd’hui en usage.

Recette communiquée par M. Edmond.

« Prenez une tête de serpent, faites-la sécher et griller, ” puis réduisez-la en poudre. Prenez une poignée de piments dits d'oiseaux, faites-les sécher, pulvérisez-les. Prenez de petits citrons, faites aussi griller et pulvérisez, ainsi qu’une poignée de mouron.

« Infusez le tout dans du bon tafña, scariñez les piqûres, donnez à boire de l’infusion, appliquez sur les plaies des compresses trempées dans cette infusion. »

M. Edmond est très-connu dans Saint-Pierre pour sa dextérité en toutes choses. Il tient ce remède d’un vieux nègre de Sainte-Marie, et lui-même a pansé un grand nombre de personnes sans en perdre une seule.

On voit, dans cette recette, l'emploi des piments dits d’oi seaux. Les Antilles ont, dans le temps, donné ce remède, envoyé par M. Bichet de la Grasserie, comme le meilleur qui fût employé dans les campagnes de la Nouvelle-Orléans cor tre les serpents à sonnettes.

Recetie communiquée par M. Dussausay-Beaumanoir.

« Procurez-vous un gros serpent, auquel vous couperez la tête jusqu’au ras du cou, puis prenez le foie et le fiel, faites frire ces parties de l’animal dans une casserole qui n’aura point servi; vous introduirez dans cette friture la racine de lierre réduite en poudre. Quand toutes ces substances seront Calcinées, vous les ferez broyer dans un mortier jusqu’à ce qu’elles soient réduites en poudre.

« La personne qui fait le traitement mettra cette poudre dans une fiole, pour éviter les inconvénients de l'humidité.

Elle prendra une bouteille de bon tafia dans laquelle elle ajoutera un morceau de cette même racine de lierre, de la grosseur du pouce. Elle laissera la bouteille exposée au soleil pendant vingt-quatre heures.

Pansement. — « On fera des scarifications à la personne piquée; on lui donnera, aussitôt la piqûre, un verre à madère de ce tafia, dans lequel on a laissé infuser le lierre. On prendra cette poudre, qu’on sèmera sur un linge imbibé de taña, lequel on posera sur la blessure; de 24 heures en 24 heures on renouvellera le pansement.

« Avant l'expiration des neuf jours, on fera trois pansements par jour au malade, en lui faisant prendre trois petits verres du même liquide.

« L'auteur de ce remède prétend avoir traité plus de cinquante personnes piquées et qu'aucune n’y à succombé. »

No 35.

Pierres à serpent.

C’est ici le lieu de parler de ces fameuses pierres à serpent qui à une certaine époque ont joui d’une si grande réputation, qu’on les achetait au poids de l’or. C'était, disait-on dans l’Inde, un spécifique assuré contre la morsüre des ser-

pents les plus venimeux. Mais Kempfer, le premier qui les fit , en Europe, doutait déjà de leur efficacité : Stolidi sunt, dit-il, gui credunt talia et impudentes qui credi postulant. Redi et Valisniericonfirmèrent par leurs expériences l’opinion de Kempfer. Malgré ces autorités, l’abbé Tecmayer ayant essayé de remettre les pierres à serpent en honneur, Fontana après avoir démontré que ces pierres n'étaient que de la corne de cerf calcinée, conclut quesi ces pierres ont paru avoir quelque avantage, c’est que dans la très-grande majorité des cas, la piqûre des vipères est sans gravité pour l'homme; et à cette occasion il établit les règles à suivre pour juger de l'efficacité des remèdes préconisés contre la piqûre des serpents. « Pour décider, dit-il, si la pierre à serpent est utile ou non, il faut confronter avec elle les expériences faites sur d’autres animaux auxquels on n'aurait fait aucun remède, et il faut en faire en très-grand nombre.

Qu'on prenne cent animaux, comme pigeons, petits lapins, cochons d’Inde, et qu’on les fasse mordre par autant de vipères, aux mêmes parties et un nombre égal de fois; qu'on médicamente la moitié de ces animaux avec des pierres de Cobras ou autres remèdes vantés, et qu’on laisse l’autre moitié sans y rien faire. Que l’on compte, après, les morts des deux côtés. Si la différence est extrêmement sensible et en faveur du remède appliqué, je dirai que le remède est probablement utile, et si l’on répète la même expérience deux ou trois fois sur le même nombre d'animaux et que les résultats soient toujours comme la première fois, je dirai alors que l'utilité du remède est une vérité démontrée par l’expérience; mais ce ne sera pas encore pour cela un spécifique assuré. Il faudrait qu'aucun des animaux mordusne mourût, ou du moins qu'il n’en mourût qu’un bien petit nombre. Mais ce spécifique, après tant d'expériences que j'ai faites, je le répute impossible, ou du moins je ne crois pas qu'on le trouve jamais. Je ne prétends décourager personne, ni détourner les autres de faire de nouvelles recherches; mais souvent le trop d'espérance fait perdre inutilement un temps qu’on aurait beaucoup mieux employé. »

Assurément si ces fègles si bien formulées, étaient suivies, nous n’aurions point tant de remèdes, je ne dispas contre la piqûre du serpent, mais contre toutes les maladies en général. « Si l’on examinait, ajoute le même Fontana, le gra répertoire des remèdes, à combien peu se réduiraient-il C’est à cause de cela que le meilleur recueil de recettes est toujours le plus court. »

Tout cela n’a pas empêché qu’en l’année 1858 on a vu les pierres à serpent reparaître à l’Académie des sciences trèspompeusement, et il a fallu que M. Duméril prît encore la peine de les démentir.

De quelques autres remèdes.

« Voici les remèdes ordinaires, dit le P. Dutertre ; mais la

charité m’oblige, pour la consolation des habitants de cette île et pour m’acquitter en partie des obligations extrêmes

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