THIBAUT DE CHANVALON
J'avoue que j'aurais été étonné de trouver le gigiri au nombre des plantes recommandées contre la piqûre du serpent, si je ne savais, comme je l’ai déjà dit, que quelques personnes traitent cette piqûre uniquement par les émollients, car le gigiri est une des plantes les plus douces et les plus mucilagineuses qu’on puisse avoir. Dans la thérapeutique du pays, on s’en sert contre les angines et contre les ophthalmies, c’est-à-dire dans les cas où il faut calmer une vive irritation.
N° 96. p Le sucre.
Un autre remède bien doux aussi, mais précieux surtout, parce que sur toutes les habitations il est pour ainsidire sous la main, c’est le sucre. Le sucre a été vanté par le docteur Bajon contre les morsures des serpents de la Guyane, appliqué sur la partie mordue et pris à l’intérieur. On a observé, dit-il, que le sucre terré ou raffiné ne produit pas les mêmes effets que les sucres bruts, et que parmi ceux-ci, les plus gras etles plus mous sont les meilleurs (probablement parce qu’ils ägissent comme purgatifs). Suivant Lacondamine, le sucre a la propriété de combattre les substances vénéneuses dont se servent les Indiens de l’Amazone pour empoisonner leurs flèches. Ricord ‘adiana le considère comme l’antidote du suc de mancenillier, et d’autres comme celui des sucs de manioc. En Europe, on l’a recommandé dans les empoisonnements par le sublimé corrosif, Je me suis servi du sucre brut comme hémostatique, dans un cas d’hémorrhagie de l’artère palmaire profonde, et je crois qu’on pourrait l’employer comme tel dans les cas d’hémorrhagie, à la suite de la piqûre du Fer de lance, dont on m'a cité plusieurs exemples et qui, en l’absence d’un médecin, inquiètent beaucoup MM. les
habitants. Une poignée de sucre brut maintenue sur la plaie au moyen de quelques tours de bande médiocrement serrés pourrait être dans ces cas fort utile.
Remède recommandé par M. Levascher. (Guide medical des Antilles, 1840.)
« Il existe aussi dans les Antilles quelques plantes ignorées et qui nous offrent des principes d’une rare activité. La racine d’une de ces plantes, connue des anciens Caraïbes et maintenant de quelques nègres africains, possède la merveilleuse propriété d’enivrer ou de calmer à tel point la vipère de ce pays, qu'après s’en être frotté les mains, on peut aborder ce dangereux reptile, le prendre et le replier en tous sens sur lui-même, sans éprouver de sa part ni résistance ni colère.
« Une racine aussi précieuse, et que je suppose être celle de l’ophiorizza mungos, n’est malheureusement encore que le secret de quelques hommes, qui se refusent obstinément à nous le faire partager. »
Il est à regretter que M. Levascher, médecin à Sainte- Lucie, écrivant un très-bon Guide médical pour les habitants, n’ait dit que ces quelques mots sur la piqûre du Fer de lance, fléau particulier à cette colonie et à la Martinique.
M. Levascher suppose que la racine dont les nègres font un secret est celle de l’ophiorizza mungos; mais il est probable qu’il en a parlé d’après les auteurs et non d’après des recherches faites par lui-même. « Kempfer, dit Lacépède à l’article Naja, prétend que l’on à un remède assuré contre la morsure venimeuse de ce serpent dans la plante que l’on nomme mungo ainsi qu'ophiorizza, qui croît abondamment dans les contrées chaudes de l’Inde, et que l’on a employée non-seulement contre la morsure des reptiles et des scorpions, mais même contre celle des chiens enragés. L’on disait, suivant ce même Kempfer, que l’on avait découvert ses vertus antivenimeuses, en en voyant manger à des mangous-
tes ou ichneumons mordus par des najas, et que c'était ce qui avait fait appliquer à ce végétal le nom de mungo donné aussi par les Portugais aux mangoustes. »
Malgré les renseignements recueillis auprès des personnes qui s’occupent de la botanique locale, il ne m’a pas été possible de savoir si l’ophiorizza mungos est une plante indigène à la Martinique; M. Artaud la croit exotique; M. Eugène Cottrel dit qu’on la trouve dans les terrains gras du François et du Robert.
Comme nous ne sommes pas si pauvres en remèdes à serpent, ainsi qu’on a pu le voir par leur dénombrement, qu'il nous faille en aller chercher jusqu’au bout du monde, dans l’Inde ; comme l’analogie est un guide peu sûr dans la recherche de la vérité; comme il est rare que deux choses se ressemblent par le côté qui veut qu’on en profite, et que bien d’autres remèdes réputés infaillibles contre la morsure des serpents exotiques ont été trouvés impuissants contre celle du Fer de lance, ne nous occupons pas plus longtemps de l’ophiorizza, malgré sa renommée dans les ! livres, et laissonsen les obscurités aux botanistes.
Quant aux prétendus secrets des nègres et des Caraïbes, ce sont des croyances qu’on a pu admettre dans leur nouveauté, alors qu’elles n’avaiént été l’objet d'aucun contrôle, alors que les nègres, les Caraïbes et tous les sauvages du monde pouvaient jouir du prestige des choses inconnues, omne ignotum pro magnifico est : alors, en effet, on put soutenir, en pleine Europe, devant toutes les académies, que l’état sauvage est vraiment l’état de nature de l’homme, que l'instinct est audessus de la raison, et que c’est à retourner dans les bois que doivent tendre tous nos efforts. Mais aujourd’hui que les voyageurs ont porté partout les lumières de la civilisation, de pareils paradoxes seraient dangereux à soutenir et motiveraient l’admission dans une maison de fous de celui qui oserait les tenir sérieusement.
Voici un de ces fameux remèdes rapporté par Spix. (Voyages, p. 65.)
« Les Indiens Charras, les Natchez et quelques autres na-
tions sauvages, maintenant vagabondes, qui parcourent la Louisiane, et campent souvent dans les forêts de cyprès et de magnolias de la Nouvelle-Orléans, emploient contre la morsure de tous les serpents venimeux un moyen qui m'a paru assez singulier. Ces Indiens s’entortillent autour du prépuce un long fil de coton qu’ils ne détachent jamais, même pendant le coït, et auquel s'attache d'autant plus de segma (sebum) qu’ils ont le prépuce plus long, et nese lavent jamais, ce qui ne peut manquer d’imbiber le coton de cette matière forte et caustique. Moräus par un serpent, ils portent de suite le doigt sous le prépuce, prennent de cette matière pou être appliquée sur la plaie, et nouent ensuite le fil de coton autour de la partie mordue. Les colons brésiliens ont une coutume semblable : lorsqu'ils sont mordus par des abeilles, guépes ou fourmis, ils mettent le doigt dans certaine partie du corps de la femme et en frottent les piqûres. »
Sont-ce donc là des effets de l’inspiration divine? [1 semble que ce soit une conséquence assez naturelle de l’idée que nous avons de la toute-puissante bonté de Dieu, qu'ayant exposé l’homme sur la terre à tant de maladies, il lui fasse connaître, par une sorte de révélation intime que nous appelons instinct, lesremèdes propres à combattre ces maladies ; et comme, dans l’ordre chronologique des choses, l’état sauvage paraît être l’état le plus voisin de la création et comme une sorte d'enfance de l’homme pendant laquelle il a besoin d’une protection plus immédiate de Dieu, il semble, dis-je, que la médecine des peuples sauvages doive émaner plus directement de Dieu, que c’est là qu’il faille chercher les inspirations divines dans leur pureté et non encore corrompues par les imaginations humaines. Cette opinion a existé chez la plupart des peuples. Mais l’observation ne la justifie pas; en médecine comme en toutes choses, c’est de ses efforts, de son énergie, de ses recherches, que l’homme doit espérer le progrès, encore plus que de la libéralité divine.
Le dirai-je? ce n’est pas sans quelque hésitation que je reproduis ici ces singuliers remèdes, et quelle que soit la moralité que j'en veuille tirer, car je ne suis pas sans crainte que ces remèdes ne soient préférés par certains esprits, précisément à cause de leur bizarrerie, aux traitements les plus
rationnels, je ne dis pas à la Martinique seulement, mais ici même, à Paris, la capitale du monde civilisé ! (témoin le docteur Noir!)
Pour cet autre remède rapporté encore par Spix, je suis certain qu’il ne sera jamais du goût de mes compatriotes noirs.
Un habitant de la Louisiane, très-digne de foi, M. Lafon, ingénieur en chef de cette province, m’a raconté en 1820 l’anecdote suivante. « Un de mes nègres qui travaillait dans ma plantation, entre le lac Borgne et le lac Pontchartrain, sautant un jour un fossé, fut mordu au-dessus du talon par un crotale qui, étant resté accroché à la plaie, fut entraîné à plus de vingt pas par le nègre. Ses camarades le débarrassèrent du serpent et le forcèrent des’évacuer ; ils appliquèrentdesuite les excréments sur la plaie et laissèrentle malade en repos. Celui-ci éprouva de la gène pour respirer, des défaillances; mais une heure après il retourna à son travail. Jamais il ne s’est ressenti de cette morsure ! »
On voit que l’homme a voulu essayer de tout contre la morsure du serpent : Ne quid inausum extractatumve relinqueret.
Mais, malgré l'efficacité et la commodité du remède, je suis sûr que les noirs de la Martinique n’en voudront jamais ; leur horreur pour tout ce qui est matière fécaleest si grande, qu'on n’a jamais pu les décider encore à faire usage des fumiers de cette nature.
De l'emploi du suc de bananier.
M. l'éditeur du Palladium de Sainte-Lucie a eu la bonté de me faire parvenir quelques numéros de son journal, dans lesquels sont relatés quelques-uns des remèdes en usage à Sainte- Lucie contre la morsure du serpent. De ces remèdes, les uns ont été déjà donnés par nous, d’autres le seront plus tard- Au nombre de ceux dont nous n’avons pas encore fait mention, se trouve le suc de bananier.
« Un des remèdes, dit l’auteur de l’article, que j'ai vu maintes fois appliqué avec succès par un habitant de Sainte- Lucie, qui pendant trente ans a fait profession de panser les
personnes mordues du serpent sans en perdre une seule (1), est le suc de bananier. Du moment que le blessé lui était amené, il scarifiait les plaies, prenait environ le tiers d’une grosse racine de bananier, la lavait pour en retirer la terre qui y adhérait, la broyait dans un mortier, en extrayait lesuc et faisait prendre de ce suc au blessé environ un verre à claret, toutes les 10 ou 20 minutes, observant de faire boire chaud si le malade était en transpiration, autrement il laissait boire froid. Le marc de cette racine de bananier était appliqué sur la plaie, après qu’on avait eu le soin de frotter fortement et longtemps les scarifications; on laissait ce cataplasme pendant vingt-quatre heures; les pansements suivants étaient faits avec l’onguent suppuratif ordinaire. M. *** répétait la dose du suc de bananier cinq ou six fois, et après douze heures, il regardait le malade comme hors de tout danger. »
Dans la partie physiologique de cette enquête, j'ai déjà dit que le P. Feuillée avait guéri avec le suc du bananier son chien de chasse, mordu à plusieurs reprises et avec fureur par un énorme serpent. Le remède date de loin, car le P. Feuillé est antérieur au P. Labat.
Le suc du bananier est très-astringent au goût; cependant ‘il ne paraît pas contenir de tannin. Les réactifs qui révèlent la présence du tannin n’y ont produit aucun effet : on sait vulgairement que ce suc laisse sur le linge qui en est imprégné des taches indélébiles qui peuvent simuler des taches de sang. Lucien, assassin du sieur Lapeyronie, avait voulu profiter de cette ressemblance pour cacher son crime ; il soutenait que les tachestrouvées sur son linge étaient produites par le suc du bananier. Il suffit aux experts (M. Fazeuille, Morin et moi) de démontrer que les taches de sang s’en allaient par le lavage ; et telles étaient celles qui se trouvaient sur le linge de l’assassin. Le suc du bananier ne paraît pas ren-
(1) C’esi la prétention de tous les panseurs de ne perdre aucune des personnes pansées par eux. On sait ce qu’il fandrait croire d’un médecin qui, dans une épidémie, se vanierait de n’avoir perdu aucun malade : c’est qu’alors l'épidémie aurait élé fort peu grave, et cela arrive plus souvent qu’on ne pense. Rien n’est plus variable que les épidémies d’une même affection sous le point de vue de sa gravité, témoin la rougeole, la scarlatine, la dyssenterie, ete,, qui sont tantôt bénignes, tantôt d’une malignité désespéranie,
fermer d'acide; il ne rougit pas la teinture de tournesol.
Traitement par l'huile d'olive.
Vers l’année 1707, un paysan anglais, ayant cru trouver dans l'huile d'olive ordinaire un spécifique contre la piqûre des vipères, fit sur lui-même et sur sa femme des expériences en présence de la Société royale de Londres. Ce fait ayant eu du retentissement, l’Académie des sciences de Paris chargea Hunauld et Geoffroy de répéter ces expériences. Ges savants publièrent dans les Mémoires de cette Académie (année 1732) un mémoire où ils démontrèrent que l'huile d'olive n’est en aucune manière un spécifique contre la piqûre de la vipère. Meadintervint aussi dans ce débat, et se rangea à l’avis de l’Académie de Paris. Fontana, plus tard, jugea de même et enseigna que la seule manière avantageuse de se servir de l’huile est d’y tremper la partie mordue. L'huile agit alors comme un bon émollient, surtout si elle est chaude.
A la Martinique, l'huile d'olive est aussi donnée à l’intérieur comme la donnait le paysan anglais, jusqu’à une livre et plus. C’est alors un éméto-cathartique.
Quelques expérimentateurs modernes, M. Dufour entre autres, se sont mis à repréconiser l’huile d’olive à l’intérieur contre la morsure des vipères, à la dose de 80 à 100 henry et en frictions sur la partie malade.
Traitement par l’arsenic.
A un accident contre lequel toute la matière médicale a été essayée pouvait-on omettre d’opposer un agent qui est aussi terrible dans son genre que le venin du serpent peut l’être dans le sien ? celui dont on peut dire comme Linné a dit de l’autre : omnium venenaiissimus. Je veux parler de l’arsenic.
On lit dans les relations de la Société médico-chirurgicale plusieurs cas de morsure de la vipère jaune de la Martinique traités avec l’arsenic par M. Ireland, chirurgien de Sainte- Lucie. Il donnait deux drachmes de la teinture de Fowler,
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qu’on n’emploie qu’à la dose de quelques gouttes ; aussi appelle-t-il avec raison ce traitement a bold treatment (un hardi traitement).
M. Derivery, du François, m'a dit qu’il s'était toujours servi avec succès d’une pincée d’arsenic pour cautériser les piqûres, Mais l’arsenic est une substance difficile à manier; c’est l’instrument ordinaire du crime ; on ne saurait trop en restreindre l’usage, surtout lorsqu'il existe tant d’autres moyens.
Les pilules de Banjore, si renommées dans l'Inde, ont l’arsenic pour base.
Après les règnes végétal et minéral, le règne animal a été mis à contribution, à commencer par le serpent lui-même, comme si, semblable à la lance d'Achille, il devait guérir les blessures qu'il faisait. Sa tête, son cœur, sa rate et son fiel servent de base à un remède célèbre.
Suivant Charras, on retire de la distillation du corps des vipères des parties très-subtiles et très-pénétrantes, et en bien plus grande quantité que d’aucun autre animal : c’est le sel volatil de vipère (aujourd’hui sous-carbonate d’ammoniaque). A une certaine époque, les préparations dont la poudre de vipère était un des principaux ingrédients étaient réputées le meilleur antidote contre tous les poisons. « Par les dieux immortels ! s’écrie Hernandez, il n’est rien dont l’homme ne puisse tirer quelque utilité. La vipère elle-même lui sert d’antidote contre la vipère ; c’est le meilleur remède contre toutes les espèces d’empoisonnement. Là où les contre-poisons spécifiques manquent, la thériaque et le diascordium les remplacent, »
N'"ot.
Tête, cœur et fiel de serpent. (Remède du P. Dutertre.)
« Le dernier et le plus assuré de tous les remèdes, selon l’avis des plus fameux médecins de la Faculté de Paris, auxquels je l’ai communiqué, est d’user tous les mois d’une poudre composée de rate et de cœur de serpent ou vipère, en prenant le poids de 45 ou 20 grains dans un bouillon ou dans quelque autre liqueur ; car s’il arrive que celui qui se sert de cette
poudre soitmordu de ces dangereuses bêtes, le venin n’aura aucun pouvoir sur lui (1). Pour le regard de ceux qui pourront s’assujettir à user de ce souverain remède tous les mois, si par malheur ils viennent à être mordus, ils en doivent prendre incontinent le poids d’un escu, et c’est le plus assuré contre-poison qui soit au monde. » — Et ailleurs le même auteur dit : « Il faut couper la tête à la couleuvre, la broyer et l'appliquer sur la plaie. Ce remède est pour ceux qui sont mordus dans les bois; il est si assuré que Mathiole le tient pour le plus certain. »
Voici une autre formule plus détaillée du même remède, qui a été longtemps très-recherché.
Recette pour la composition de la poudre des dames Ursulines de Saint-Pierre, pour panser la piqure du serpent.
« Prenez la tête et le fiel d’un serpent ordinaire, placez la vésicule du fiel dans la gueule du serpent, afin qu’elle ne se crève pas, et opérez à feu lent la calcination de la tête et du fiel dans un vase vernissé. Quand la tête du serpent commence à répandre un peu d’odeur, que la calcination est à moitié opérée, ajoutez-y neuf morceaux de racine de lierre du pays, de la longueur d’un doigt et coupés en tranches, neuf morceaux d’égale longueur d’herbe à couresse hachés également, et neuf citrons de la grosseur d’une olive, aussi mis en tranches. Quand toutes ces substances sont à peu près calcinées, on y ajoute une cuillerée à bouche de sel de cuisine, et on achève de calciner le tout jusqu’à ce que l’on puisse facilement en obtenir une poudre très-fine, en pilant la tête du serpent et les autres substances dans un mortier de marbre. On passe la poudre dans une gaze. S'il restait quelque chose qui ne fût pas assez calciné pour être réduit en poudre dans le mortier,
on repasse ce qui reste à une seconde calcination, jusqu’à ce
(1) Singulière opinion sur la vertu préservatrice du remède! il agirait comme un talisman.
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