M. MAURICE MAETERLINCK
J'ai cru intéressant d'aller voir l'écrivain qu'Octave Mirbeau nous a, avec l'éclat que Ton sait, révélé. Et j'y ai tenu d'autant plus que personne à Paris, ou presque personne, ne connaît Vsiuieur delà. Princesse Maleine : Octave Mirbeau lui-même l'ignore.
J'étais arrivé à Gand le matin, sous une pluie pénétrante. Le premier aspect de la ville m'avait transi de mélancolie. La boue noire, et les flaques, le ciel badigeonné de suie, la solitude des rues où de rares man-
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teaux à capuchon glissaient dans le silence pesant, rarement coupé de croassements de corneilles, m'étaient apparus comme le décor naturel de cette littérature d'effroi : Y Intruse^ les Aveugles^ la Princesse Maleine. Je devinais l'auteur résumant en lui cette tristesse et cette angoisse opprimantes des choses, et les traits creusés par les fièvres, et l'œil glauque deMa'terlinck, je m'apprêtais à les peindre; l'idée même de l'approcher me laissait dans une curiosité vaguement inquiète, et je l'attendais, rêveur, dans le salon de l'hôtel, en écoutant les vitres chanter sourdement sous les grosses gouttes de pluie, quand il entra.
Surprise. Agé de vingt-sept ans, assez grand, les épaules carrées, la moustache blonde coupée presque à ras, MîJeterlinck, avec ses traits réguliers, le rose j uvénile de ses joues et ses yeux clairs, réalise exactement le type flamand. Gela joint à ses manières très simples, à son allure plutôt timide, sans geste, mais sans embarras, provoque tout d'abord un sentiment de surprise très agréable : l'homme, mis correctement, tout en noir, avec une cravate de soie i)lanche, ne jouera pas au génie précoce, ni au mystère, ni au menfoutisme, ni à rien : c'est un modeste et c'est un sincère. Mais ce charme a son revers : si je ne réussis pas à distraire mon interlocuteur de l'interview qui l'épouvante, je ne tirerai rien pour mon enquête, ou presque rien de cette carrure tranquille ; un quart
d'heure à peine passé, je m'en rends compte : ne parler ni de lui ni des autres, ou si peu ! parler des choses en phrases très courtes, répondre à mes questions par des monosyllabes, le quart d'un g"este, un hochement de tête, un mouvement des lèvres ou des sourcils, telle sera la posture de l'interview^é aussi long-temps qu'il sentira planer l'indiscrétion de l'interviewer. Il faudra que petit à petit je fasse oublier le but de mon voyage pour réussir à fondre un peu ce mutisme blond. Encore une fois, je sens qu'il n'y a là ni parti pris, ni pose, il ne parle pas... très simplement, — comme d'autres parlent.
Nous déjeunons d'un appétit formidable tous deux.
— Oui, j'ai un appétit féroce, me dit-il. C'est que je fais beaucoup d'exercices physiques : canotage, haltères; l'hiver, je patine, je vais souvent jusqu'à Brug-es, et même en Hollande, sur la glace ; le bicycle, tous les jours... quand je ne plaide pas... mais je plaide si rarement !
— Vous êtes avocat! m'exclamai-je.
— Oui, mais je vous dis... si peu ! De temps en temps, un pauvre paysan vient me demander de le défendre, et je plaide, — en flamand.
Nous coïwenons que, jmîs qu'il n'a rien à me dire^ nous allons nous promener à travers la ville.
— Je vous montrerai nos maisons qui baignent dans le canal, nos architectures du moyen-âge. Vous verrez comme c'est triste.
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La pluie avait cessé, et la ville, toute mouillée encore, resplendissait sous le soleil ; toujours le même silence, la même solitude des rues ; mais, grâce au soleil, la ville avait pris une calme gaieté de convalescence. Nous visitons, en causant un peu, le palais de justice, Thôtel de ville, la cathédrale, aux grilles de cuivre ; nous nous arrêtons devant le fameux tryptique des frères Van Eyck ; nous croisons l'évêque, entouré de son chapitre, qui vient de dire les vêpres ; dans les églises flamandes il y a des offices du matin au soir.
Dehors, comme nous étions le nez en Fair, à admirer les sculptures extraordinaires d'un vieux monument, j'aperçois, portés par un pas allongé et rapide, l'épaisse crinière noire, la longue barbe et la tête de Christ sarrazin de Duc-Quercy. L'infatigable organisateur socialiste, l'internationaliste convaincu, qui était à Berlin il y a six mois, en même temps que moi ; le voilà en Belgique à présent, retour de Hollande !
— Cette rencontre !
Je présente, et nous voici, continuant à trois notre promenade.
Il faudrait des pages pour raconter nos pérégrinations de cette après-midi, à travers le silence des rues, des ruelles aux façades espagnoles, des interminables quais et des ponts innombrables, des béguinages et des ruines de la vieilb ville flamande, et je n'en finirais pas si je notais ici les impressions
que nous échangeâmes, tous trois sous des optiques différentes.
— Voici la statue du brasseur gantois, Jacques Arteveld ; voici la tour crénelée où Ton déchirait du haut en bas, devant la foule, les pièces de toile reconnues défectueuses au marché ; voici les crampons de la potence où tant de gens furent pendus ; ce bâtiment-là, avec ses sculptures g'othiques, c'est l'hôtel des Bateliers, tous les corps de métier en avaient un analogue ; mais il y a quelques années on avait ici la maladie.de tout démolir, et tant de belles choses y ont passé !...
Depuis trois heures nous marchions sur le pavé aigu et glissant.
— Voulez-vous vous reposer? nous demanda Maeterlinck, et boire de bonne bière flamande?
Nous arrivons dans un passage étroit ; une porte basse, une suite de cours minuscules, un dédale de corridors, et nous entrons dans une petite pièce où le jour pénètre à peine ; quelques tables, des sièges de paille sans dossier, les murs garnis de bancs, quelques gens sont assis devant des moss, fument comme des hauts-fourneaux en parlant 1res bas.
— C'est le cabaret flamand, dit Maîterlink.
Nous nous installons dans un coin ; lui-môme sort une courte pipe de bruyère, s'étonne que nous n'ayons pas les nôtres, et se met à fumer avec une onction tranquille.
Quand le houblon nous fut versé, Duc-Quercy ne tarda pas à mettre la conversation sur l'art socialiste.
— Je ne comprends pas, disait-il, que des littérateurs intellig-ents s'isolent volontairement, sous prétexte d'art pur. des idées de leur temps, et, pour le nôtre, du grand mouvement socialiste qui comprend tout, qui englobe toutes les manifestations de la pensée humaine.
— Pour faire des œuvres durables, répondait Maeterlinck, ne faut-ilpas justement s'élever au-dessus de son époque, se dégager des accidents de lu civilisation, des contingences de l'actualité immédiate?
— Pour que les œuvres soient durables, ripostait Duc, il faut qu'elles reflètent l'état d'esprit général du temps où elles furent créées; or, le socialisme, par exemple, à l'heure actuelle, est l'expression synthétique intense d'un immense, d'un universel courant d'idées qui peuvent changer demain jusqu'à la forme de la civilisation. Zola, dans Germinal^ bien plus que les poètes ronsardisants...
— Zola, dans Germinal^ interrompt Mœterlinck, a pu faire œuvre de sociologue ; mais, adrrtfettez que, comme vous le pensez, la forme de la société soit changée, tant et si bien que dans mille ans il ne reste plus rien à désirer aux mineurs... Qu'est-ce que les générations de l'an 3000 ou de l'an 4000 comprendront à la scène de la forêt — par exemple — ou de telle autre qui nous émeut à présent ?
— C'est juste, dit Duc-Quercy, mais aussi quelles sont les œuvres qui intéresseront toujours ?
— Celles, continua Maeterlinck, qui auront noté les joies et les douleurs des sentiments éternels : Homère...
— Mais il m'assomme, Homère! Je m'en fous ! 11 ne m'intéresse pas pour un sou...
— Eschyle, Shakespeare...
— Bien, dit Duc. J'admets. Ils vous intéressent encore, parce que notre civiUsation n'est pas sensiblement éloig-née de la leur ; mais qui vous répond, — à votre tour, — que, dans mille ans, dans dix mille ans si vous voulez (qu'est-ce que cela dans la vie possible du monde ?) qui vous répond qu'on les comprendra encore ? Les sentiments éternels ! Mais il n'y en a pas, ils changent tous, changeront de plus en plus...
— Mais, proteste Maeterlinck : l'amour, la jalousie, la colère...
— Pardon, répondit Duc-Quercy, on u découvert, il n'y a pas si longtemps, une peuplade de Touaregs où la femme était chef de famille, où elle choisifc'^^U. elle-même ses époux, en nombre illimité... Eh bien ! Qu'est-ce que les époux de ces femmes comprendraient à l'amour de Roméo et à la jalousie d'Othello? Et qui nous dit que, dans l'avenir, quand les femmes auront le rang qu'elles méritent exactement, quand les jeunes filles réclameront le droit de choisir elles-
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mêmes leurs maris, que restera-t-il delà vieill<j forme du sentiment d'amour ?
— Pardon aussi, dit Maeterlinck. Êtes-vous sûr qu'il n'y a pas de jalousie chez l'un ou chez plusieurs des douze maris de votre Touareg, et qu'ils ne souhaitent pas d'avoir la femme à eux seuls? Dans tous les cas, ne croyez-vous pas qu'un Othello Touareg" se révélerait le jour où l'un deux élu par la maîtresse pour partager sa couche, verrait un autre lui prendre sa place? Et les vierges de l'avenir auront beau avoir le droit de choisir elles-mêmes leur époux ! quand elles rencontreront celui qui doit les subjuguer, elles ne choisiront pas, elles se laisseront cueillir avec de la joie comme les Juliettes les plus douces...
Donc, conclut Mreterlinck, je reste d'avis non pas qu'on doive s'abstraire de son temps dont on subit, malgré soi, et naturellement l'influence, mais qu'il est bon, si l'on veut faire œuvre durable et puissante, de la dégager des détails d'actualité... Durable, entendons-nous, aussi durable que possible ! Mais elle le sera d'autant plus que nous aurons davantage épuré l'essence des sentiments que nous aurons dramatisés...
L'apparente placidité de notre interlocuteur s'était ëchauff'ée à la discussion ; les veines des tempes, très en relief, battaient à coups redoublés, et je reconnus là la trace de cette sensibilité nerveuse qui se mêle
dans toute l'œuvre de Maeterlinck, à la saine grandeur des pensées et à l'énerg-ie musclée de la forme. Les braves flamands continuaient à fumer, un peu effarés par les éclats de cette conversation qu'éventait de temps en temps la crinière remuée de Duc- Quercy. Nous sortîmes.
— Eh bien ! dis-je en riant à Maeterlinck, ça n'est pas plus difficile que cela î
— Quoi donc ? fît-il étonné.
— Mais l'interview ! dis-je. Je rapporte d'excellente pâture pour mon enquête î
Duc-Quercy, rompuàce sport, souriait avec malice.
Après dîner, attablés à la terrasse du plus grand café de la ville, — où nous étions seuls, — je tâchai d'amener la conversation sur le symbolisme. La nuit était venue, une grande place d'ombre s'étendait devant nous ; pas une âme ne passait. Soirée tiède allumée d'étoiles.
— Oui, disait Mîuterlinck, je crois qu'il y a deux sortes de symboles : l'un qu'on pourrait appeler le symbole a prio^H ; le symbole, àc propos délibéré; il part d'abstraction et tâche de revêtir d'humanité ces abstractions. Le prototype de cette symbolique, qui touche de bien près à l'allégorie, se trouverait dans le second Faust et dans certains contes de Gœthe, son fameux Mulirchen aller Màhrchen, par exemple. L'autre espèce de symbole serait plutôt inconscient, aurait lieu à l'insu du poète, souvent
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malgré lui, et irait, presque toujours, bien au-delà de sa pensée : c'est le symbole qui naît de toute création géniale d'humanité ; le prototype de cette symbolique se trouverait dans Eschyle, Shakespeare, etc.
Je ne crois pas que l'œuvre puisse naître viablement du symbole ; mais le symbole naît toujours «le l'œuvre si celle-ci est viable. L'œuvre née du symbole ne peut être qu'une allégorie, et c'est pourquoi l'esprit latin, ami de l'ordre et de la certitude, me semble plus enclin à l'allég-orie qu'au symbole. Le symbole est une force de la nature, et l'esprit de l'homme ne peut résister à ses lois. Tout ce que peut faire le poète, c'est se mettre, par rapport au symbole, dans la position du charpentier d'Emerson. Le charpentier, n'est-ce pas ? s'il doit dégrossir une poutre, ne la place pas au-dessus de sa tète, mais sous ses pieds, et ainsi, à chaque coup de hache qu'il donne, ce n'est plus lui seul qui ti'availle, ses forces musculaires sont insignifiantes, mais c'est la terre entière qui travaille avec lui ; en se mettant dans la position qu'il a prise, il appelle à son secours toute la force de gravitation de notre planète, et l'univers approuve et multiplie le moindre mouvement de ses muscles.
Il en est de même du poète, voyez-vous ; il est plus ou moins puissant, non pas en raison de ce qu'il fait lui-même, mais en raison de ce qu'il parvient à faire exécuter par les autres, et par l'ordre mystérieux et
éternel et la force occulte des choses! il doit se mettre dans la position où l'Éternité appuie ses paroles, et chaque mouvement de sa pensée doit être approuvé et multiplié par la force de gravitation de la pensée unique et éternelle ! Le poète doit, me semble-t-il, être passif dans le symbole, et le symbole le plus pur est peut-être celui qui a lieu à son insu et même à rencontre de ses intentions ; le symbole serait la fleur de la vitalité du poème ; et, à un autre point de vue, la qualité du symbole deviendrait la contre-épreuve de la puissance et de la vitalité du poème. Si le symbole est très haut, c'est que l'œuvre est très humaine. C'est à peu près ce que nous disions cette après-midi, s'il n'y a pas de symbole, il n'y a pas d'oeuvre d'art.
Mais si le poète part du symbole pour arriver à l'œuvre, il est semblable au charpentier qui équarrit une poutre placée au-dessus de sa tête, et il a à vaincre toute la force de gravitation de son poème. Il navigue contre vents et contre marée. Il n'est plus entraîné bien au delà de ses pensées par la force, les passions et la vie de ses créations, mais il est en guerre ouverte avec elles ; car le symbole qui émane de la vie de tout être est bien plus haut et plus impénétrable que le plus merveilleux symbole préconçu, et la simple vie des êtres contient des vérités mille fois plus profondes que toutes celles que peuvent concevoir nos plus hautes pensées.
Si je parviens à créer des êtres humains, et si je les
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laisse agir en mon âme aussi librement et aussi naturellement qu'ils agiraient dans l'univers, il se peut que leurs actions contredisent absolument la vérité primitive qui était en moi et dont je les croyais fils ; et cependant je suis sûr qu'ils ont raison contre cette vérité provisoire et contre moi, et que leur contradiction est la fille mystérieuse d'une vérité plus profonde • t plus essentielle. Et c'est pourquoi mon devoir est alors de me taire, d'écouter ces messagers d'une vie que je ne comprends pas encore, ot do m'incliner humblement devant eux.
A un point de vue plus restreint, il en serait de même des images qui sont les assises en quelque sorte madréporiques sur lesquelles s'élèvent les îles du symbole. Une image peut faire dévier ma pensée ; si cette image est exacte et douée d'une vie organique, elle obéit aux lois de l'Univers bien plus strictement que ma pensée ; et c'est pourquoi je suis convaincu qu'elle aura presque toujours raison contre ma pensée abstraite; si je l'écoute, c'est l'univers et l'ordre éternel des choses qui pensent à ma place, et j'irai sans fatigue au-delà de moi-même ; si je lui résiste, on peut dire que je me débats contre Dieu —
Le lendemain était dimanche. Maeterlinck, que ses devoirs appelaient, le m£tîi,n, aux exercices de la garde civique dont il fait partie , me donna rendez-vous pour midi. Nous fîmes un tour sur la Grande-Place
OÙ jouait la fanfare communale comme honteuse du bruit qu'elle faisait ; la foule endimanchée, le peuple d'un côté du kiosque; le high-life de l'autre côté, envahissait la chaussée ; on se promenait d'un pas lent, silencieusement. L'heure était passée des théories esthétiques ; j'en profitai pour arracher quelques noms propres à Mœterlinck.
J"ai retenu son admiration et sa reconnaissance pour VilUers de l'Isle-Adam.
— Je voyais très souvent Villiers de l'Isle-Adam pendant les sept mois que j'ai passés à Paris. C'était à la brasserie Pousset, au faubourg Montmartre. Il y avait là Saint-Pol-Roux, Mikhaël, Quillard, Darzens ; Mendès y passait quelquefois, toujours charmeur. Tout ce que j'ai fait, c'est à Villiers que je le dois, à ses conversations plus qu'à ses œuvres que j'admire beaucoup d'ailleurs.
J'ai noté aussi son amitié profonde pour M. Grégoire Leroy et M. Van Lerberghe, écrivains belges, el son effacement modeste devant l'œuvre de ce dernier.
— Ses Flaircurs, voyez- vous, c'est admirable !
Ses sympathies à Paris :
— Oh ! Mallarmé I quel cerveau I Verlaine, quelle sincérité enfantine I Barrés, parmi les jeunes, est celui qui m'intéresse le plus. Viélé-Griffin, Henri de Régnier, de purs poètes ! Moréas a fait Madelincamv- serpents... Oh ! c'est bien, cela! Mirbeau... je
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l'aime si tendrement qu'il me paraîtrait ridicule d«^ vous en parler autrement...
Ses influences philosophiques :
— Kant, Carlyle, Schopenhauer, ([ui arrive jusqu'à vous consoler de la mort...
Son admiration pour Shakespeare :
— Shakespeare, surtout ! Shakespeare ! Quand j'ai ccrit la Princesse Maleine, je m'étais dit : « Je vais tacher de faire une pièce à la façon de Shakespeare pour un théâtre de Marionnettes. » Et c'est ce que j'ai fait. Mais savez-vous que ce sont des vers libres mis typographiquement en prose ?
— Je me souviendrai de ce détail, dis-je en riant.
D'autres préférences : les poètes anglais Swinburne, Rosetti, William Morice, le peintre Burne- Jones ; en France, Puvis de Ghavannes, Baudelaire, Laforgue, les Cahiers cV André Walter. N'en oubliéje pas? Oui, Edgar Poe : ses Poèmes surtout, et, dans ses Contes : La chute de la maismi Usher.
J'allai prendre le train pour Bruxelles dont la locomotive sifflait déjà. Il me serra la main, de sa main robuste, et me dit, gaiement :
— A cet été, sans doute, à Paris, en bicycle !
M. G. ALBERT AURIER
Auteur de Vieux ^ un roman où l'on sent encore^ chose rare parmi les derniers venus, l'influence très directe de Balzac. Dès avant la publication de ce roman, qui est une œuvre de prime jeunesse, il semblait s'être dégagée de cette influence, et ses plus récentes productions de poète et de critique, qu'on peut suivre dans le Mercwe de France, le montrent rallié au mouvement symboliste. Quelques articles de critique très remarqués de ceux qui suivent les « Petites Revues », et l'universelle confiance que ses amis ont en son avenir, me l'ont désigné parmi les jeunes qu'il fallait appeler à témoig'ner en cette enquête.
M. Albert Aurier a vingt-six ans environ, de très haute taille, le dos un peu voûté comme par une gêne d'être si grand, une tête très développée, aux traits doux et fins, il a l'expression mélancolique et sereine d'une fig-ure de vitrail, que complètent, dans la rue, comme d'un nimbe, ses longs cheveux et les larges bords plats de son chapeau, toujours incliné en arrière.
— Le naturalisme est-il mort?
— Je crois, vraiment, qu'il agonise et ma joie en est grande... Ou plutôt, non : ce qui en train de mourir, ce n'est pas le naturalisme, c'est l'Ecolo naturaliste et l'inconccvahle cnc-onomonl du pnl)lin
à son ég-ard ; car, au fond, le naturalisme môme, en tant que modalité esthétique, est éternel. En effet, à toutes les époques de l'histoire de Tewt, voyez, c'est cette même lutte, avec des fortunes diverses, entre ces deux mêmes esthétiques rivales, la naturaliste et l'idéiste, l'une, professant que l'extériorité des choses est, en elle-même, intéressante et suffisante à l'œuvre d'art; l'autre, l'idéiste, niant, au contraire, cela et ne voulant considérer les formes matérielles que comme les lettres d'un mystérieux alphabet naturel servant à écrire les idées, seules importantes, puisque l'art n'est qu'une matérialisation spontanée et harmonieuse des idées... Le dixneuvième siècle, lui, a vu le persistant triomphe de la première de ces deux conceptions d'art: il a été presque exclusivement réaliste, si l'on entend par réalisme : la constante préoccupation de la forme matérielle etl'insoucides idées. Chateaubriand, Hugo, Gautier, tous les romantiques et, à leur suite, les Parnassiens, ont été des réalistes avec une conception et une vision des extériorités différentes, sans doute, de celles qu'ont MM. de GoncoLy:t et Zola, mais tout autant qu'eux, amoureux de l'extériorité de la vie et fermés à l'idéal. Les tentatives d'art idéiste de Lamartine, Vigny, Baudelaire, ont, en somme, été dédaignées par ce siècle. Et pourtant ne croyezvous pas que ces poètes-là ne compteront pas un peu plus dans l'histoire de l'art que ce génial bafouil-
leur qui s'appelle Victor Hugo ? L'art qui exprime des idées n'est-il pas plus élevé que l'art qui copie des formes ? Le Vinci et l'Angelico ne sont-ils pas de plus purs artistes que Gérard Dow ou Véronèse? Pourtant Gérard Dow et Véronèse sont encore des artistes. Il suffit de les metti'e à leur place. Aujourd'hui, en littérature, le public semble vouloir effectuer un pareil classement. Fort bien ! Que le grand décorateur Hugo et les petits hollandais de Médan cèdent de bonne grâce la place usurpée à Mallarmé, à Baudelaire, à Vigny, à Lamartine. Le naturalisme n'a pas à mourir, il n*a qu'à reprendre la place qu'il n'eût jamais dû quitter dans la hiérarchie des arts, la place de valet.
— Mais quelle vous paraît être l'orientation actuelle de la littérature !
— Ne l'ai-je point déjà dit? La littérature de demain sera, je pense, une littérature d'idées exprimées par des formes et ces formes significatrices, évidemment, par réaction contre la platitude et la banalité des créations naturahstes, devront être magnifiques et rares, en dehors de la possibilité physique, des formes de rêve... Et, après tout, une littérature de rêve n'est-ce pas une littérature de vie vraie, de vie réelle autant que le réalisme? Les rêves que nous faisons tout éveillés ne sont-ils pas logiquement déterminés, de l'areu des physiologistes mêmes, i»ar les faits matériels de notre existence? Si donc je vous
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raconte la suite de ces rêves, ne sera-ce pas, indirectement, ma vie elle-même, intégralement mais transposée dans un monde <(ue j'estime plus beau et plus intéressant que celui où nous nous agitons. J'essaye, en ce moment, cette expérience en un roman sans me dissimuler que le public, de longue date habitué au plat et précis terre-à-terre do la littérature immédiate, sera, sans doute, dérouté parcette tentative. Mais qui sait aussi si quelques-uns ne se réjouiront pas d'être ainsi arrachés à l'ignoble réalité de leur au jour-lcjour?
— Et les symbolistes ?
— La plupart ont beaucoup de talent. Leur tort est de trop croire à l'importance des révolutions prosodiques. Moréas est un exquis chanteur et j'adore ses vers, même lorsqu'ils deviennent de vrais scolopendres; Charles Moi'ice est un merveilleux poète très conscient et très épris de son art; H. de Régnier a écrit des vers admirables, et je sais bien d'autres jeunes moins connus, qui, peut-être, seront célèbres demain: Dubus, Merrill, Retté, S. P. Roux, J. Leclercq, Denise, Brinn'-(îaubast, Samain, mille autres, voyez, dans le Mercure de France, cette brave et vraiment artistique petite revue que dirige avec autorité Alf. Vallette... Et Rémy de Gourmont, cet esprit si rare qui vient de pubher, sans qu'on s'en doute, un roman qui est quasiment un chef-d'œuvre.
— Et les psychologues ?
— Leur existence démontre ce que je vous disais : le public ne se satisfait plus de Téternelle description des extériorités; il veut qu'on ouvre son joujou pour lui en montrer l'intérieur. Mais, ils fatiguent déjà, car ils ne font, en somme, que du réalisme interne... Et puis, la psychologie, on Ta déjà dit, c'est peut-être une science, ce n'est pas de la littérature.