M. RÉMY DE GOURMONT
C'est un artiste délicat, remarqué des lettrés pour son roman Siœtine ; il est l'un des membres les plus en vue du groupe du Me7xu?'e de France^ une Revue qui rassemble ceux qui paraissent les plus austèrement artistes du mouvement nouveau.
Il a publié dernièrement dans cette Revue un article dont le retentissement a été plus grand sans doute qu'il ne l'avait prévu, et qui, s'il a légitimé d'ardentes attaques, lui a du moins valu de nombreuses et profondes sympathies.
M. de Gourmont paraît âgé de trente ans. De mise très simple, une luxuriante barbe cendrée taillée carrément, l'expression un peu terne de sa physionomie est éclairée par le regard pénétrant et froid qui s'abrite derrière le binocle.
— Il n'y aucun doute sur les tendances des nou-
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velles générations littéraires : elles sont rig'oureusement antinaturalistes. Il ne s'agit pas d'un parti-pris, il n'y eut pas de mot d'ordre donné ; nulle croisade ne fut organisée ; c'est individuellement que nous nous sommes éloignés avec horreur d'une littérature dont la bassesse nous faisait vomir. Et il va encore moins de dégoût peut-être que d'indifférence. Je me souviens que, lors de l'avant-dernier roman de M. Zola, il nous fut impossible, au Mercure de France^ de trouver parmi huit ou dix collaborateurs réunis, quelqu'un qui eût lu entièrement la Bête humaine^ ou quelqu'un qui consentît à la lire avec assez de soin pour en rendre compte. Cette sorte d'ouvrages et la méthode qui les dicte nous semblent si anciennes, si de jadis, plus loin et plus surannées que les plus folles truculences du romantisme !
Dire qu'il n'y eut, en cette guerre de partisans contre le naturalisme, aucune entente préparatoire de cénacle, aucun conciliabule de loge carbonariste, c'est, je crois, la vérité, mais en abandonnant M. Zola, les jeunes gens savaient qui suivre. Leur maître (je parle spécialement des plus idéalistes d'entre nous)' était Villiers de l'Isle-Adam, cet évangéliste du rêve et de l'ironie, et, mort, il est toujours celui que l'on invoque, que l'on relit familièrement, celui dont les moindres bouts de papier posthumes ont la valeur de reliques vénérées sans équivoques. Son influence, sur la jeunesse intelligente, est immense : il est notre
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Flaubert, pour nous ce que fut Flaubert pour la g-énération naturaliste, qui Fa, d'ailleurs, si mal compris.
Plus tard, avec une littérature très différente et aussi orig-inale, vint Laforg-ue. Ses Mo/'alités légcndai/'es (imprimées dans un placard et introuvables en librairie) resteront l'un des chefs-d'œuvre de ce temps. S'il eût vécu, aujourd'hui ce serait l'incontesté maître de la jeunesse; il est notre adoré frère aîné.
La g-rande influence de Verlaine et de Mallarmé n'est pas très ancienne ; celle de Verlaine s'est naturellement restreinte à l'unique poésie ; M. Mallarmé, par ses poèmes en prose, si spécieusement exquis, par ses causeries d'un charme et d'une profon,deur rares, régente un plus grand nombre de cervelles. Après Baudelaire, Mallarmé. C'est un idéahste presque absolu, mais si bienveillant pour ses adversaires qu'il n'aurait pas suffi à élever, ni même à maintenir contre le naturalisme une digue assez solide pour résister à la violence de son courant d'ordures.
Il fallait un adversaire plus direct que tous ceux que je viens de nommer; Huysmans, engag-é par distraction dans cette équipe, reprit assez promptement conscience de sa valeur personnelle et de sa mission. Après avoir fait du naturalisme supérieur, même en la stricte formule imposée, à celui de M. Zola (voyez les Sœurs Vntard), il se fâcha tout d'un coup, jeta ses frères à l'eau (ils y sont restés) et libéra, en déployant A Rebours^ toute une littérature neuve qui
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étouffait, écrasée sous un tas d'immondices. Nous lui devons beaucoup : il faut insister là-dessus et le redire et relire tel chapitre de ce mémorable bréviaire. On aurait dû, chez Vanier, le portraire en saint Georges transfixant (comme en un nouveau tableau du Louvre) un crocodile verdâtre et baveux.
Maintenant, il faut être juste, tout n'était pas mauvais, sans rémission, dans la formule naturaliste. L'observation exacte est indispensable à la refabrication artistique de la vie. Même pour une figure de rêve pur, un peintre est tenu à respecter l'anatomie. à ne pas faire divaguer les lignes, à ne pas plac[uer d'impossibles couleurs, à ne pas s'abandonner à des perspectives chinoises. L'idéalisme le mieux déterminé au mépris de la réalité brute doit s'appuyer sur Texactitude relative qu'il est donné à nos sens de pouvoir connaître. Ce besoin de l'exactitude, le naturalisme nous l'a mis dans le sang : tels son rôle et son bienfait.
Mais ce bienfait est acquis et ce rôle est fini. Qu'est, ou que sera l'autre chose? Je n'en sais rien. On aurait épouvanté M. Mendès en le mettant en demeure, lui, le créateur et Fun des maîtres de TÉcole, d'expliquer ce que voulait dire Parnasse et Parnassiens. Ce groupe, resté si ferme en ses théories un peu absolues, entendait faire de l'art et voilà tout. Les symbolistes ont également cette prétention, qui n'est pas injustifiée, mais quant à dévoiler la secrète
sig-nification de ce vocable, je ne le saurais. Je ne suis ni théoricien, ni devin. On m'a dit que dans mon roman récemment publié, Sixtine, j'avais <( fait du symbolisme » : or, voyez mon innocence, je ne m'en étais jamais douté. Néanmoins, je l'appris sans grand étonnement : l'inconscience joue un si grand rôle dans les opérations intellectuelles ; — je crois même qu'elle joue le premier de tous, celui d' impératrice reine !
Si l'on dénommait cette littérature nouvelle l'Idéalisme, je comprendrais mieux et même tout à fait bien. L'Idéalisme est cette philosophie qui, sans nier rigoureusement le monde extérieur, ne le considère que comme une matière presque amorphe qui n'arrive à la forme et à la vraie vie que dans le cerveau ; là, après avoir subi sous l'action de la pensée de mystérieuses manipulations, la sensation se condense ou se multiplie, s'affine ou se renforce, acquiert, relativement au sujet, une existence réelle. Ainsi, ce qui nous entoure, ce qui est extérieur à nous n'existe que parce que nous existons nous-mêmes. Donc, autant de cervelles pensantes, autant de mondes divers, et, lorsqu'on veut les représenter, autant d'arts différents. Ce que vous appelez rêve et fantaisie est la vraie réalité pour qui a conçu ce rêve ou cette fantaisie. Donc, encore, liberté illimitée dans le domaine de la création artistique, anarchie littéraire. Aussi bien, est-ce l'état présent de la littérature. C'est le
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plus enviable. Gardons-nous des faiseurs de règles ; n'acceptons aucune formule ; livrons-nous à nos tempéraments, soyons et restons libres.
La théorie symboliste si abstruse pour moi est cependant, dit-on, claire à quelques-uns. Elle est pour M. Moréas sans mystères ; il sait que symbole veut dire métaphore et s'en contente. C'est un charmant poète, mais qu'il fut singulier de l'ériger en chef d'école ! Il fallait, pour nous jouer ce tour, le formidable aplomb dans la fumisterie qui caractérise M. Anatole France, ce critique à tout jamais déprécié qui, lorsque paraît un livre d'art, disserte la première semaine sur La Fontaine, la seconde sur Boileau, la troisième sur Jeanne d'Arc; la quatrième insinue, avec sa fausse ingénuité d'inguérissable envieux : « J'aurais aimé... Il est trop tard... », ou bien : « Ce livre soulève de telles questions... » Rien n'est plus abject que l'hypocrisie, en littérature ; rien n'est plus criminel, lorsque le hasard vous a fait dispensateur de réputations, de ne pas se donner sans réserve au service du talent. Ah ! je crois tout de même que si la critique était aux mains d'hommes aussi clairvoyants, aussi francs, d'écrivains aussi passionnés, d'aussi noble caractère que M. Octave Mirbeau, — au lieu d'appartenir aux France, aux Lemaître, à tous les ratés de l'École normale, — Villiers n'aurait pas dû, pour vivre, peiner comme un manœuvre, ni Mallarmé enseigner courageusement l'anglais à des po-
taches, ni Huysmans forclore, en un bureau, les meilleures heures de sa vie !
Pour en revenir à M. Moréas, qui fit, je le répète, des vers fort agréables et qui a de la patience et de ringéniosité, je ne vois pas bien en quoi il est plus « symboliste » que des romantiques tels que le divin Gérard de Nerval, ([ue le fantasque Tristan Corbière, que tels de ses contemporains, par exemple Germain Nouveau, ou de plus jeunes, par exemple Louise Denise, dont les vers sont si suggestifs d'au-delà. Mais je n'ai pas à parler spécialement des poètes, ni de ceux, très hautains, qui se groupent autour des Entretiens où Bernard Lazare fait de la critique très excellente quoique un peu dure, ni de ceux qui maintiennent la Revue indépendante^ ni de ceux qui se réunissent au Mercure de France^ et qui suivent, en des voies très diverses, leur personnelle originalité. Les prosateurs me sont plus faciles à juger ; malheureusement, comme littérature nouvelle, ils n'ont donné que peu de chose. En dehors du théoricien Charles Morice qui, en ce moment, joue une grosse partie au théâtre, on voit bien que Vallette et Renard ont du talent. Mais si Saint-Pol Roux est symboliste, le sont-ils aussi? Non, puis(|u'ils diffèrent tous les trois. Il faudrait se renseigner près d'Albert Aurier : c'est un subtil analyste ; quand il aura fait son {fMJvre, il nous expliquera, très volontiers, comment il s'y est pris.
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La prose, c'est le roman, le roman libéré des vieux harnois : il ne s'est pas renouvelé aussi vite que la poésie. Il n'y a pas, hormis Huysmans, de maître à comparer à ceux d'hier, à Flaubert, à Barbey d'Aurevilly, aux Goncourt ; il n'y a même pas un fou lucide qui nous jette dans les jambes quelques Chants de Maldoror. Les psychologues s'éteignent un à un, comme les bougies d'un candélabre, en les salons où ils fréquentent. Seuls brillent, dans la pénombre, Barrés alimenté par l'ironie et Margueritte dont la flamme est une âme. Quant aux naturalistes de la dernière heure, Descaves, si consciencieux artiste, les représente, et y il suffit ; et d'entre les inclassables, enfin, surgissent un étrange et presque ténébreux fantaisiste, un enfant (terrible) de l'auteur des Diaboliques^ Jean Lorrain, G. de Sainte-Groix, romancier subtil, incorruptible critique, et ce brodeur de si fines ctoles, F. Poictevin.
En somme, si j'en devais juger par ce qu'il m'est donné de rêver pour ma propre littérature (de bonne volonté), par quelques observations, quelques causeries, par des fragments lus çà et là, je pourrais m'aventurer à dire que la littérature prochaine sera mystique. Un catholicisme, un peu spécial, mais pas hérétique, régnera demain, — pour combien de temps? — sur l'art tout entier.
M. Mœterlinck vient de traduire Ruysbrœck ; d'autres travaux préparatoires vont émerger... Nous en
avons tellement assez de vivre sans espoir au « Pays du Mufle » ! Un peu d'encens, un peu de prière, un peu de latin liturgique, de la prose de saint Bernard, des vers de saint Bonaventure, — et des secrets pour exorciser M. Zola !