‹ Enquête sur l'évolution littéraireChapitre 33 sur 72 · AGE DE DIAMANT · texte numérisé non relu

AGE DE DIAMANT

Nous allons entrer dans

LE MAGNIFICISME

Les Magnifiques^ argonautes de la Beauté, iront chercher la Toison Divine dans la Golchide de la Vérité. Ils la conquerront par Tàme des choses, âme sur laquelle ils jetteront la chasuble tissée et passementée par leurs sensations...

Jésus, patriarche des Magnifiques, leur divulgua la Poésie moyennant l'ingénu sacrement de la Sainte- Eucharistie, par qui se réalisent substaniiellement le corps, le sang et l'âme de la Divinité sous les espèces du pain et du vin. Les pages blanches de l'œuvre à créer seront les hosties des artistes nouveaux. Ainsi le bon Nazaréen laissa tomber un symbole que je viens ramasser et traduire avec piété.

Les poètes magnifiques ne dispenseront pas la brute Vérité, mais exprimeront son orig'ine ou son but ; ils en diront le meilleur et le progrès, ses illusions perdues, ses deuils, ses chutes, son espérance- Durant l'heure présente, fleur de l'horloge éternelle, ils rédigeront sur les tablettes ardentes de l'exil, hes Mémoires de la Vie antérieure de la yérîté, ou bien hypothéqueront les joies de sa Vie future. Le Magnificisme ne sera pas outrancier dans l'extrême à l'instar du Romantisme qui ne donna des ailes qu'à la folle du logis, ni à l'instar du Naturalisme qui ne donna des pattes qu'à son objectif. Ce qui occupera les hiératiques artistes de la Magnificence : l'essentiel motif de l'Humanité tramé dans l'ambiante et fondamentale orchestration de la Nature. Poètes des synthèses humaines, ils promettent l'œuvre vibrante, sortie des rythmiques entrailles de la vie, dans sa toute perfection, à la manière de l'Anadyomène éclosant de l'onde.

Le style devient la sainte-écriture, la bonne nouvelle.

Certes il est grand temps de dénoncer la bourriche du terre-à-terre, l'album du vis-à-vis, le panorama du comme-c'est-ça ! grand temps de brûler sur un fanatique quemadero, ces paperasses de greffiers, cett»^ nosologie de pétards, ces conciergeaneries de calicots en gésine ! grand temps de ciiasser les superficiels vendeurs du Temple et do cloîtrer à la Salpétrière ces

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Montépineurs égotistes qui nous imposent leurs masturbations d'homuncules à la coque !

Cette machine à coudre de ce qu'on entend nommer la Littérature, voilà bien la pire décadence !

Debout ! la croisade du Génie !

Le Génie table sur les vallons humains. Mais ces moissons, mais ces vendanges que les véristes donnent à brouter, à g-rapiller sur place, telles quelles, le Génie les emporte au moulin, au pressoir spéciaux de son âme, puis les confie soit au four, soit à la cuve de sa foi : enfin, ces moissons et ces vendanges, le Génie les offre sous For des espèces glorieuses, chantant avec images : u Agréez ce festin, frères d'ioi-bas. » Dans vos champs j'ai récolté la brune Douleur. » Cette Douleur, je Fai gardée pour moi seul. Celte » Douleur, je Fai fécondée. Agréez ce festin, enfant » que j'eus de la triste femme. 0 frères d'ici-bas, > voici ma fille, adorez-la, car cette fille — c'est la ■> Joie ! »

De la sorte, cher maître Huysmans, le Génie est le Paraclet prénommé le Consolateur.

Oh ! le Génie hante une subtile cité sise entre l'icibas et l'au-delà. Si j'osais parler en géomètre, j'insinuerais que cette Cité existe au baiser que le sommet de la divine pyramide penchée donne à l'humaine pyramide dressée. Les pluies viennent de ce pays sans doute, car les poètes y pleurent. Ce magique territoire a des lois et des êtres nouveaux : êtres et lois,

qui, dictés en principe par l'humanité, furent ensuite corrigés et paraphés par la divinité. Chaque g"énie y occupe son palais. Et ces divers palais, fraternisants, participent à la Sublime Confédération.

Là, fermentent les séculaires détresses de la Beauté, qui, malgré l'effort charitable du Génie, n'est pas encore en ce monde tout à fait résolue. A l'heure présente la terre ne reçoit d'elle qu'un hypothétique parfum, lequel est lui-même un peu la Beauté puisqu'il la suggère. Cette hypothèse nous instruit du moins par ses aveux, comme le rayon nous raconte tout le lointain Soleil.

A travers les fièvres de sa nostalgie, la Beautébrisée délègue nos âmes sur la terre, nos âmes qui vite s'enchâssent dans nos corps: Elle dit à ces messagères : « Pastourelles, réunissez les brebis égarées, » reconstituez mon troupeau, refaites le sacré ber- » cail. » Ilélas! les messagères sont, pour la plupart, des mercenaires s'attardant aux margelles des puits. Les rares poètes sont les bergers évangélistes.

Ces brebis égarées, les Magnifiques espèrent les rassembler. La dive Beauté, que les mortels n'ont encore vue qu'avec les braves yeux de l'éphémère foi dans le temple abstrait de la chimère, les Magnifiques l'inviteront ici-bas le plus notablement possible. Ils veulent que, par la fée Poésie, la Beauté descende s'asseoir parmi les hommes, ainsi que Jésus s'asseyait parmi les pêcheurs de la Galilée. Déjà ces

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poètes regrettent le vieil avenir : éloig'né Ghanaan où les œuvres d'art seront des Idées sensifiées ayant l'existante vertu d'une source, d'un amour, d'un triomphe, d'une colline ou d'un océan, Ghanaan où les Odes se mireront dans les fontaines, les Élég"ies déperleront sur les colonnes abattues, les Passions s'agiteront sur la scène des vallons.

Oui, je prédis une époque lointaine où le pur Absolu descendra chez la Matière, pour à la longue s'y substituer, de par l'efTort accumulé des poètes des siècles révolus. Oui, s'épanouira cette heure miraculeuse où, ayant été sollicitées et séduites chaque jour davantage par la génération des élus, mesdemoiselles les Idées voyageront réellement en notre monde.

Alors ! oh ! alors trop heureux, c'est-à-dire malheureux de leur mine patibulaire devant cette invasion de supérieures Gharmantes, les derniers mortels iront se cacher dans les sépulcres — et s'ouvrira la Restauration de l'une Beauté complexe.

Les hommes auront passé, mais Elle re^fera.

C'aura été l'honneur du monde sensible d'avoir régénéré la Beauté parfaite qui le façonna, de ses membres brisés, au dernier instant delà Vie Antérieure. Et ce sera la Vie Future î

Geux-là, monsieur, seront Magnifiques, qui, paysans de la vie, spéculatifs écoliers de la chair et de l'esprit, étudieront l'Être par l'être, pensant selon j'oublie

quel philosophe que Dieu est Thomme éternel. Riches de tous les péchés sans doute, assurément de toutes les vertus — d'où l'étrange miséricorde — ils seront reconnaissables, ayant à la fois cet air de revenir de l'enfer qu'avait l'homme de Florence et cet aspect de retourner au firmament qu'avait l'homme de Nazareth. Ne faut-il pas avoir vécu la houleuse adolescence de Raymond Lulle pour prétendre à Vars magnat Leur morale sera celle d'Epictète. A l'égard des Aînés dont la barbe est une aile de cygne — Aînés bernables toutefois, le cas échéant — les Magnifiques ne professeront pas l'insulte de ces Savonaroles de cabaret, qui, s'imaginant téter la verte espérance en sablant de l'absinthe, évoquent des bambins qui se croiraient l'àme noircie pour avoir sucé du réglisse. Respectueux encore que prudents héritiers du passé, ils sauront éviter l'ivraie comme glaner l'épi sur rilimalaya de Hugo, sur les fortifications et la Butte- Montmartre des Concourt et Zola, sur le Parnasse des honorables Adjoints de M. Lemerre. Je ne dis pas à ces Renaissants : reculez à l'antiquité ! retournez au seizième siècle ! Je leur crie : « Appareillez pour l'Avenir! » Il est équitable de le déclarer, les poètes sont solidaires. Ils sont plusieurs et ne sont qu'un. Il y a un poète, un seul formé de tous les poètes : il y a le poète ! Celui-ci naquit avec le monde, avec le monde il mourra. Il doit s'avancer, flori du (lambeau toujours plus ardent — et ne pas trop re

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garder en arrière, pour ne pas être cristallisé en statue d'imitation.

Classicisme, romantisme, naturalisme, psycholoj^isme, symbolisme, serviront de piédestal au Magnificisme.

La réhabilitation du Thééitre sera la {.•rande ambition des Magnifiques.

0 le Drame, expression capitale de la Poésie î 0 le Théâtre, par Hég-el défini la représentation de l'univers !... 0 cette création, seconde devant Dieu, première devant les hommes î... Etincelante Minerve à la fois sortie du front et des entrailles du poète !... 0 le Théâtre vivant, diocèse des idées, synthèse des synthèses!... Symphonie humaine où babilleront la saveur, le parfum, la sonorité, la flamme, la ligne 1... 0 ces êtres qui seront les formes glacées de l'eau fuyante du Rêve 1... 0 ces vendanges idéales au vignoble de la Vérité!... Ce dialogue du sexe et de l'âme ! Ce duel de la viande vive et de la pensée nue !

Cet arc-en-ciel et cet arc-en -enfer I 0 ce grand conseil émanant de la Beauté par cela simplement qu'elle est la Beauté !... 0 ce rideau s'entr'ouvrant comme un caUce ! et ces splendides mots qui s'en envoleront, abeilles ravies de porter le bon suc au public régénéré !... 0 ces spectateurs tressaillant ainsi que tressaillit Moïse devant l'harmonieux rosier du Sinaï!... 0 ce théâtre que Dieu lui-même, en la loge grandiose,

suivra de sa prunelle de soleil, puisqu'il sera conçu pour l'Eternité !

Eh bien ! ce Théâtre, les Magnifiques le réaliseront !

C'est pourquoi, Paris, rebâtis en tes flancs le théâtre d'Athènes, et c'est pourquoi, patrie, conseille à tes foules frivoles le saint enthousiasme des phalanges de Grèce, car voici venir les Eschyles futurs, voici grandir les Sophocles nouveaux !

Une chose regrettable, c'est le systématique blasphème des Princes de la Férule envers les Gueux du Verbe. La mauvaise foi des uns, la bonne foi des autres : cela ne peut qu'aboutir à une Terreur nouvelle tôt ou tard. J'y ai songé souvent avec une infinie tristesse. Relisez plutôt les annales du fanatisme. Surtout ne dites pas : « C'était bon dans le temps ! » Par pitié, ne dormez pas sur cette rose et pensez à la guerre possible des Orphées dontchaque jour on crucifie l'espoir ! Déjà la révolte s'excite aux quatre coins de l'Esprit. Il y a cent ans se fit la Révolution des Pioches, avant cent ans peut-être se fera la Révolution des Plumes. Oh ! songez-y ! Tout y précipite la jeune Intelligence : la vulgarisation de la science, les privilèges des barbares, le génie chassé des Versailles comme un lépreux, et je ne sais quel doigt de Dieu qui fait signe dans l'espace. Les paysans de La Bruyère ne sculptèrent qu'une moitié de la Liberté, il se pourrait que les poètes sculptassent l'autre, — et je l'écris avec toutes les larmes comme avec tous les

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sourires de mon àme. Parfois j'entends une voix d'apocalypse, voix maligne et sainte ensemble, me crier : « Un jour les Aigles fondront sur les Crapauds, — et les Crapauds l'auront voulu ! ! ! »

Cher Monsieur, deux poètes sont, hélas I reliés dans dans le marbre tombal qui eussent été souverains dans l'Age de Diamant : Jules Laforgue, Ephraïm Mikhaël.

Si vous le voulez bien, serrons-nous la main sous le palmier de leur souvenir.

Saint-Pol-Roux-le-Magnifique.

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