‹ Enquête sur l'évolution littéraireChapitre 37 sur 72 · IG · texte numérisé non relu

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lentement l'ang'ora accroupi à côté de lui sur un canapé, et qui ronronnait les yeux mi-clos. Brusquement il me dit :

— Voulez-vous sentir de la pâte à exorcisme ?

— Oui, dis-je, vous en avez ?

Il se leva, ouvrit une boîte et y prit un carré de pâte brunâtre ; puis il puisa un peu de cendre rouge dans la cheminée, sur une pelle, et y posa la pâte qui grésilla : un nuage épais s'éleva, et une odeur très forte envahit la pièce étroite, une odeur où se mêlait au parfum de l'encens la note acre et entêtante du camphre.

— C'est un mélange de myrrhe, d'encens, de camphre et de clou de girofle, la plante de saint Jean- Baptiste, me dit-il. De plus, c'est béni de toutes sortes de façons. Gela m'a été envoyé de Lyon : « Comme ce roman va susciter autour de vous une foule de mauvais esprits, je vous envoie ceci pour vous en débarrasser », m'a-t-on dit.

Un silence se fit. Je compris des Eb-cnm :3 et Gilles de Retz, et, dans les rayons rouges du couchant qui venaient se briser sur les vitres illuminées, je cherchai vaguement la fuite de formes tordues et tourmentées par l'exorcisme...

Pour rompre le calme qui devenait pesant, je jetai : iw — Que pensez-vous des psychologues ?

M. Huysmans jeta les cendres dans la cheminée et sourit :

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— Vous y revenez ? Vous y pensez encore ! Gela existe donc aussi? Eh bien, ils auront beau faire, allez, ce n'est pas eux qui auront les reins assez solides pour fiche Goncourt bas î Quand on a fait la Faustin, on peut être tranquille; et, tenez, puisque nous parlions tout à l'heure d'exception, en voilà une, la Faustin. Goncourt l'a bien comprise. Terreur du naturalisme, et il Ta évitée ; sa comédienne est une exception, elle est surélevée, elle est superbe! S'il nous avait dépeint Schneider, ou n'importe quelle autre dans le g-enre, ça n'aurait pas intéressé.

(( D'abord qui ça, les psychologues ? Bourget ? Avec ses romans pour femmes juives, sa psychologie de théière, comme Ta si bien qualifiée Lorrain. Barrés avec ses joujoux anémiques? Mais un prêtre, n'importe lequel, un prêtre de campagne en sait mille fois plus long qu'eux! Il y a dans ce siècle-ci un certain Hello qui est tout de même un peu plus fort qu'eux tous ; et, quand vous êtes arrivé, j'en lisais un autre, un mystique flamand du treizième siècle, le dénommé Ruysbrock, que Maeterlinck vient de traduire et de préfacer d'une façon superbe. Eh biej^, vraiment, vous savez, il y a plus de science et de compréhension du cœur humain dans une page de celui-là que dans tous les Stendhal, tous les Bourget et tous les Barrés du monde !

— Selon vous, où va-t-on ?

— A vrai dire, je n'en sais rien. Le matériaUsme

crève ; le spiritualisme pur est impossible ; le juste milieu, en cela, comme en tout, est écœurant... Je vous le dis, je n'en sais rien ; il faut attendre le Messie... s'il doit venir. Pourtant, il faut bien qu'on sorte de cette impasse ! Dans les Revues de Jeunes, quelquefois, on voit des bouts d'oreille. Le Mercure de France a quelques tempéraments, je vois là un M. Saint-Pol-Roux et un M. Rémy de Gourmont qui ont, évidemment, quelque chose dans le ventre. Quant aux symbolistes, ne m'en parlez plus ; ils ne soufflent pas mot de celui d'entre eux qui avait le plus de talent et qui est mort, c'est Jules Laforgue, et ils se i mettent à renier Verlaine : c'est de la folie furieuse !

— Ah ! il me revient une idée : Zola ne vous a-t-il pas dit que, s'il avait le temps, il se mettrait luimême à chercher Vautre chose?

— En efi'et.

— Eh bien ! savez-vous qu'il en est capable ! Cela m'a frappé quand j'ai lu sa conversation avec vous. Il est encore jeune, et s'il veut, d'un couj) de ses reins d'athlète, il peut percer le tunnel où il a acculé le naturalisme... Alors, ce sera intéressant : on pourra voir.

Avant de partir, je jetai un dernier coup d'œil sur le décor bizarre qui m'entourait.

— Ah! j'ai là un superbe Forain que vous no connaissez sûrement pas.

Je suivis M. Huysmans dans une troisième pièce ouvrant sur le cabinet où nous causions et qui est sa

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chambre à coucher. Ce tableau représentait une scène de lupanar : sur un fond rouge, quelques femmes nues, en bas et jarretières, liées par les bras, se cambraient en corbeille devant le vieux Monsieur de Forain. Le vieux était assis sur un canapé rouge ; attentif, mais très calme, les mains jointes sur sa canne, il contemplait l'ignoble blonde et la brune canaille, tendant les hanches dans une complaisance indifférente. Le morceau était, en effet, très beau.

— Je le mets là pour ne pas scandaliser des visiteurs inattendus, me dit M. Huysmans.

En repassant dans le cabinet, mes yeux se portent sur un petit reliquaire de cuivre auquel j'avais tourné le dos pendant ma visite. Je me penche, et je vois sous le verre quelque chose qui ressemble à des os blanchis.

— N'y touchez pas, surtout ! s'exclame mon interlocuteur, il y a là-dedans des reliques authentiques d'un saint célèbre...

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