M. JEAN JULLIEN
M. Jean Jullien est surtout connu du monde des lettres par sa brillante campagne au Théâtre-Libre où il s'est efforcé d'apporter sur la scène la reproduction la plus directe possible de la vie. Ses efforts n'ont pas été vains, puisque si sa première pièce, la Sét'énade^ fut considérée comme un scandale, le Maître fut apprécié comme un chef-d'œuvre. Depuis, il a bataillé, pour les mêmes principes, dans Art et Critique , et rOdéon nous donnera prochainement l'occasion de voir appréciées par le grand public ses tentatives qui ont déjà vaincu dans le public d'élite.
11 m'a dit :
— Les querelles d'écoles me laissent absolument froid ; je crois que l'artiste doit se préserver autant de l'opinion des coteries que de celle de la foule et se tenir prudemment éloigné des chapelles, hors desquelles il n'est pas de salut.
J'admire Zola aussi bien que Mallarmé et Verlaine et je comprends aussi bien Barrés que Péladan, Bourget ou Rosny. J'estime que nous ne devons nous préoccuper, nous, écrivains, ni des théories, ni des formules, ni de la manière de M. Untel, ni des appréciations de MM. de la critique, nous devons faire ce qui nous semble être de l'art et voilà tout.
SUR l'Évolution littkrairk 267
IjCs jeunes littérateurs, ainsi que les vieux d'ailleurs, uniquement occupés du dénigrement de leurs confrères et de leur propre gloire, me font l'effet de nos députés qui discutent toujours sans travailler jamais, plus soucieux de leur réélection que des intérêts du pays, et notre pays à nous c'est l'Art.
Qu'ils fassent des œuvres et, pour ma part, que ces œuvres soient tirées directement de l'observation de la nature, ou indirectement, à l'aide de symboles, cela m'esl parfaitement égal si j'y reconnais la marque d'un artiste sincère.
Quant à dire : telle forme d'art est supérieure à telle autre, ce genre-ci a plus de chance de réussir dans l'avenir que celuj-là, ce sont des calculs de commerçant, de tailleur, se demandant : « Que portera-t-on l'année prochaine? Que faut-il préparer en magasin ? » Un écrivain qui raisonne ainsi n'est plus qu'un marchand de lignes.
La vérité est qu'il y a du talent et énormément de talent des deux côtés. Malheureusement ils sont tous d'une infatuation telle qu'ils s'imaginent être arrivés, comme ils le disent, à la forme défmitive ; ils se cantonnent dans une formule de plus en plus étroite et ne progressent plus.
— Pourtant, vos préférences à vous?...
— Je préfère l'interprétation directe de la nature, car je la crois plus haute en beauté que toutes les œuvres humaines et je crains que les symboles ne la
208 KNOUÈTE
déflg-urent. Je ne parle pas uniquement de la nature morte; mais, et surtout, de la nature vivante, pensante, agissante et je recherche la puissance artistique dans la synthèse des vérités naturelles, philosophiques et humaines, naturellement, simplement, humainement présentées. C'est ce que que j'ai cru faire dans le roman et le théâtre ; mais je comprends parfaitement que d'autres aient de l'art une conception toute différente. L'art n'est pas une royauté vacante et il y a place pour plus d'une esthétique dans la république des lettres.
Ainsi le théâtre n'est pas un, il est aussi bien et même beaucouj) plus romantique que psychologique ou naturaliste. Nous admettons les farces de MM. Bisson, Gandillot, Grenet-Dancourt, les mondanités inconsistantes de MM. Dumas, Pailleron et Meilhac! A plus forte raison devons-nous accueillir avec joie les œuvres artistiques promises par : Verlaine, Maeterlinck, Moréas, Morice, etc. Gela ne nous empêchera pas de faire du théâtre tel que nous le sentons, et je plains sincèrement les symbolistes de ne pouvoir admettre et comprendre fpi'eux s(;uls, ipiclpiefois même un seul d'entre eux.
Je suis très curieux de les \oir au théâtre, d'entendre le déchaînement de la grosse critique et les ricanements des soirisles, nous avons en perspective une jolie série d'articles imbéciles.
— Vous paraissez les bien connaître...
SUH l'kVOLUTION LITTHnAIlîK 2(:>9
— Ah! si je los connais, les critiques ! Qui nous délivrera de ces esprits rétrogrades qui condamnent d'avance toute tentative originale, (jui jugent les pièces sans les entendre, et dont lo critérium d'art est la recette ! Pendant dix-neuf mois, dans la Rcoue que j'avais fondée. Art et Critique^ j'ai mené campagne contre ces aristarques, j'ai montré leur ignorance et leur cynisme, et j'ai gourmande les auteurs, les comédiens et le public de leui* aplatissement devant ces pompeux farceurs. A ce moment-là j'ai fait aussi mon enquête, en appelant à la Revue tous les littérateurs sans distinction d'écoles contre l'ennemi commun ; un bien petit nombre de ces jeunes, si prompts à se combattre les uns les autres, a répondu : ils sont si déférents auprès des nullités importantes, dispensatrices de la réclame ! Ce n'est que lorsque après avoir bataillé jusqu'au dernier jour, la Revue a été morte de misère, qu'ils ont osé m'adresser l'assurance de leur sympathie.
Kt pourtant c'est de la critique que dépend l'avenir du théâtre. Je veux bien que l'art triomphe toujours en dehors d'elle, il n'en est pas moins ^rai qu'elle est un obstacle qui, pour certains, devient insurmontable. Rt puis, il n'est pas un seul critique qui fasse consciencieusement son métier (c'est, du reste, un horrible métier). Toujours des raisons d'à côté I Pourtant que de choses intéressantes il y aurait à faire et à dire ! Je le vois par les quelques critiques techniques que
j'ai faites et que je fais encore depuis deux ans. On trouve que ces critiques sont méchantes, je ne le suis que lorsque je suis en présence d'un faiseur, d'un épateur, d'un de ces commerçants sans talent qui nous inondent de leur prose insipide et pédante: Ah! oui, cjuand je rencontre un de ces êtres malfaisants, je l'écraserais avec plaisir...
Pour en revenir au théâtre, quel sera le théâtre futur? je n'en sais rien; mais, je doute fort que le symbolisme réussisse mieux que le naturalisme réduit aujourd'hui à une formule ridicule. Encore le naturalisme suit-il le mouvement de la pensée moderne scientifique et socialiste, tandis que le symbolisme n'est qu'une œuvre de réaction qui comme toute réaction sera vague et stérile. Il faut voir plus grand, au delà des formules. Et puis, on n'arrive pas ainsi d'emblée à s'imposer, il faut chercher, travailler. Travailler, surtout, et que chacun apporte sa pierre sans s'imaginer (ju'il apporte Tédifice. I/année passée j'ai émis quelques idées sur le théâtre vivant, aujourd'hui je publie les résultats de mes observations expérimentales sur le théâtre, mais je n'entends point être assimilé aux écrivains à théories et à formules, ce n'est que lorsque la pièce est jouée que l'on peut conclure, la démonstration se fait sur la scène et nous sommes sur la scène...
SUR l'Évolution littéraire *271
M. JEAN AJALBERT(i)
Vingt-huit ans. A débuté il y a cinq ou six ans dans les revues ultra-décadentes du quartier-Latin ; puis il a publié des plaquettes de vers subissant un peu rinfluence de Coppée. Enfin, il y a peu de temps, son roman : En amour^ l'a mis en bonne place parmi les néo-réalistes ; et, plus récemment encore, il s'est acquis de la notoriété par une adaptation au théâtre, habile et sincère, de la Fille Elisa de notre maître, M. Edmond de Goncourt.
D'une blondeur et d'une chair flamandes, le parler lent et jamais essoufflé, avec un parti pris de bonhomie auvergnate un peu gouailleuse, M.Jean Ajalbert est un correct boulevardier, très soucieux des contingences.
Comme il a été l'ami de la plupart des symbolistes et décadents actuels, et qu'il a passé l'eau, il m'a paru légitime de le consulter dans cette éclec^que information. Il me dit :
— C'est à mon tour de déposer? Bon. Je jure de dire la vérité. Mais, monsieur, contre qui cette contreenquête ? Les décadents, les instrumentistes, les symbolistes ? Votre enquête était bien suffisante ! Ils
(1) Voir Appendice.
Zt^ ENQUETE
se sont si bien entre-dévorés, vos chevaliers du symbole, qu'il n'en reste plus ! J'ai lu cette curieuse sérit; d'interviews ! Gela m*a fait penser aux combats de coqs. Ah 1 tous ces paons, qui s'arrachaient les plumes en faisant la roue. Vous les avez vus, vous, comment sont-ils? Lorsque je les ai connus, ils blanchissaient déjà î Moréas touche à la quarantaine, Tailhade a dépassé quarante-cinq ans. Ils ont donné ce qu'ils pouvaient donner. Je ne crois pas que ce soit eux le jeune attendu^ vous savez !
En fait d'idées, jusqu'à présent, ils n'ont guère sorti que des couteaux I
— Le mouvement symbolique...
— Il n'y a pas de mouvement, une simple petite poussée do talents, de très réels talents, mais disparates, sans cohésion. Vous avez bien vu qu'ils ne marchent pas derrière un drapeau, derrière une idée commune. Je vois de jolis phraseurs, d'élégants chanteurs, mais pas |)1lis... Il y a d'exquis roseaux, de délicieuses petites flûtes, mais pas do clairon...
C'est la presse ([ui, très arbitrairement, a groupé tous ces noms sous ces étiquettes de décadents et de symbolistes... On a confondu sous une seule enseigne les écrivains les plus divers. Les maîtres comme Verlaine et Mallarmé, de vrais jeunes comme T3arrès, Régnier, Griffin, pêle-mêle avec les ratés, les piliers de café, les éternels jeunes à poils blancs... Et tous ont laissé dire... pour avoir l'air d'être beaucoup 1
SUR l/ÉVOLUTION LITTKHAIHE 'Zl'A
C'est la trouée boulang-iste ! la catapulte ! Mais aujourd'hui, ils ne sont plus boulangistes : ils sont royalistes, impérialistes... ils ne sont plus symbolistes... Chacun tire la couverture à soi... Moréas a beau leur crier qu' « Il n'est pas un ignorant dont les Muses ont ri, — je suis un Baudelaire avec plus de couleur, — et le plus g-rand formiste du siècle, c'est moi ! » — ils ne veulent rien entendre, et le PaHkare reste seul sur sa g-alère.
Non, je ne vois pas de mouvement I
L'assonnance, le vers libre, c'est vieux comme la littérature. Et (lérard de Nerval en a glané de jolies gerbes dans les chansons populaires... Quant à l'instauration de Ronsard, c'est un mouvement... en arrière, et cela s'appelle d'un mot bien ordinaire : du pastiche. Je ne crois pas qu'il sorte de là un frisson nouveau capable d'électriser les foules.
Quant à l'avenir, je laisse au Sar Péladan le soin de pronostiquer.
— Mais n'avez vous pas été symboliste ?...
— Comment ! Un symboliste de la première heure î J'ai fondé le journal le Symboliste. — t}uatre numéros, avec Kahn, Paul Adam, Moréas, la collection complète. — C'était un progrès : notre précédente feuille, avec Paul Adam, le Carcan, n'avait tenu que deux numéros. Le titre vous indique ces tendances : nous devions flageller l'humanité de la belle sorte ; nous allions la dire, la vérité, au boulevard, à la
presse, à tous ! Naturellement, personne n'entendit... et le Carcan se rouilla. Il en fut de même au Symboliste^ où je fus déshonoré dès l'apparition. Le canard s'imprimait à Montroug-e, dans une petite rue... Nous arrrivons... l'imprimeur et sa femme se désolaient... Ils n'avaient guère pu composer le numéro : ils ne coin])renaient pas ! Pensez : Moréas en ce temps-là « instaurait » Rabelais... « Je n'ai compris que ça : un article de M. Ajalbert » murmurait la vieille femme !.-> Tous les regards de mes co-symbolistes me fusillèrent... Evidemment, je n'étais pas un pur... Je trahissais... Dès lors, je cessai d'être cité dans les écrits symbolistes. Et depuis la Fille Elisa je suis excommunié. Mon nom ne figure plus aux couvertures du bibliopole Vanier !
— Et, sans doute, vous êtes considéré comme un naturaliste ?
— Oh ! je ne suis guère plus naturaliste que symboliste. Tout cela, ce sont des mots pas souvent justes. En tout cas, c'est dans les revues décadentes, symbolistes et instrumentistes, dans le Décadent^ dans le Symboliste, dans la Vogue, dans Lutèce, dans la Revue Indépendante, que j'ai publié la plupart de mes vers et mes premières nouvelles. C'est en compagnie des symbolistes que j'ai vécu mes premières années littéraires, et je ne le regrette pas, la bohème est douce, quand elle ne dure pas. Et quels beaux rêves! Que d(» soirs nous avons conquis Paris...
SUR 1/ ÉVOLUTION LITTKRAIRK 275
Notre ambition à tous, c'était d'écrire dans les grands journaux. Si vous saviez les plans de deux heures du matin, les quotidiens pris d'assaut, Tortoni envahi... Tortoni hypnotise absolument la brasserie, qui s'y risque quelquefois, en été, à la terrasse, quand Scholl même n'y est plus, lorsque les Anglais envahissent le boulevard... Ah! oui, quels plans de romans, de drames, d'articles, qui restent en plan...
— Que pensez-vous des formules émises, de l'esthétique projetée ?
— Je suis surtout frappé du soin jaloux avec lequel vos interviewés ont tu les noms des absents et des morts, dont quelques-uns occuperaient le premier rang- aujourd'hui. Pourquoi ces petitesses? Oh ! l'étroitesse de ces coteries ! Dans votre galerie, ils n'ont guère fait de place à Jules Laforgue, l'auteur des complaintes à Not?^e-Danie la Lune, du Concile Féerique, des Moralités légendaires, un poète original, qui dépasse tous vos Moréas de cent coudées, — mort à vingt-sept ans? Et Tristan Corbière, que Verlaine a classé dans ses poètes maudits, Corbière, un Breton au vers salé comme TOcéa* d'Armor, et qu'ils passent sous silence... Pourtant, nous récitions tous ses rudes poèmes, où se dressent les calvaires de granit, dans la lande ; nous savions par cœur ses cantiques et ses pardons ! Et Hennequin, dont ils n'ont pas soufflé mot, mort à trente ans, une des intelligences du groupe! Silence sur ceux-là!.,.
Je n'ai pas entendu parler non plus de Camille de Sainte-Croix, — bien vivant, pourtant, — qui dirige le vaillant supplément littéraire de la Bataille, — l'auteur de la Mauvaise aventure et dQ Contempler — un de la première heure aussi — qui fut du Symboliste; ni de Teodor de Wyzeva, ni d'Edouard Dujardin, ni de Félix Fénéon?
Ces morts, ces absents étaient des premiers groupements.
Pourquoi les oublier ainsi ? Les décadents ont-ils tant d'œuvres à leur actif?...
Je regardais, pendus au mur, le pantalon rouge et la capote bleue du lignard.
— Oui, me dit M. Ajalbert, je vais faire mes vingthuit jours — une corvée à laquelle échappent les symbolistes ! Ils sont Grecs, Espagnols, Suisses, Belges... ou bien ils ont franchi la limite d'âge!