‹ Enquête sur l'évolution littéraireChapitre 46 sur 72 · M. PAUL MARGUERITTE · texte numérisé non relu

M. PAUL MARGUERITTE

L'un des Cinq. Celui d'entre eux qui se rapproche le plus des psychologues, et qui a le plus d'affinité avec le talent déhcat et raffiné des Goncourt. Il se complaît à noter les douces tourmentes des âmes particulièrement sentimentales. Ses romans, si je n'en oublie, s'appellent : Tous Quatre, Pascal Géfosse, Amants, Confessions posthumes. Il a écrit des pantomimes pour le théâtre. Sa fine tête de Pierrot distingué le destinait à les jouer, et il en joua, avec beaucoup de succès, au Théâtre-Libre.

Je n'ai pas pu joindre M. Paul Margueritte. Mais le lendemain de ma visite chez lui, il m'envoya, très complaisamment, les notes suivantes. Je les donne telles quelles. Elles ne répondent peut-être pas directement au programme de mon enquête, mais elles sont une si parfaite marque de bonne amitié !

— Les symbolistes? Vous leur avez fait une grosse réclame, gratuite et libérale. Tant mieux pour eux! La vie littéraire est dure, la concurrence acharnée, la réclame coûte cher. La vôtre leur permettra, bien mieux ! les mettra en demeure de nous donner de beaux livres, et non plus des préfaces. J'avoue cependant que leur attitude — mis à part Mallarmé, de

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Régnier et Charles Morice, — m'a semblé peu noble. Leur mépris pour leurs aînés et leurs camarades est chose qui me passe. Il existe pourtant, en dehors d'eux, de grands poètes, comme Maurice Bouchor. Ilaraucourt et Rodenbach ne sont-ils rien, non plus ?

Parlons d'autre chose, voulez-vous? Réclame pour réclame, mieux vaut en faire à ceux dont on ne parle pas assez, qu'à ceux dont on parle de trop. Laissons de côté mes sympathies et admirations personnelles pour MM. de Goncourt et Alphonse Daudet, pour Huysmans, Lavedan, Elémir Bourges, Bonnetain, Mirbeau, Hennique, Descaves, Jules Case et J. Rosny qui mérite une épithète à part, spécifiant tout ce qu'il apporte de neuf et d'humain. Tous ces écrivains sont connus et reconnus. J"ai mieux attirer votre attention sur deux manifestations très particulières et très différentes du jeune Roman, dans la personne d'Antony Blondel et de Jean Lombard.

Voilà Blondel, par exemple ! Qui, en dehors de quelques lettrés, connaît son Camus {d'Arras), son Bonheur d'aimer? Il va publier chez Havard un livre : le Mal moderne. La critique, complaisante aux vantards, s'intéressera-t-elle à ce mocjieste? Ses romans ont, à un degré rare, l'odeur, le goût et le sens de la vie. Aucune littérature ! les sentiments et les sensations mêmes dans leur fleur! Nul n'a mieux dépeint la plante humaine et ses dépérissements, sa lente ascension vers le jour, son épanouissement

difficile au bonheur, au succès, à l'amour. Richepin a qualifié Blondel : un Saint-Simon paysan, tant ses paysans fleurent la terre. Mais il a étudié depuis des types plus complexes, une casuistique d'âme plus raffinée.

Jean Lombard! vous connaissez sans doute ses gTandes fresques hallucinées, où grouillent, en un style polychrome et d'une barbarie voulue, les foules mortes de Rome sous Héliog-abale, et de Byzance sous Constantin Gopronyme. On dirait d'immenses tapisseries que l'air agite, et dont les personnag-es vivent et défilent, le long d'une spirale où on les voit réapparaître, en des retours d'attitude et des répétitions de ^este. Lombard sait rendre l'ondoiement des masses, l'enchevêtrement des rouages pohtiques. Rosny et lui me semblent appelés à écrire le roman social, qui sera une des formes les plus intéressantes de la littérature de l'avenir.

Il est bien d'autres jeunes de valeur I Camille de Sainte-Croix, tenez ! Deux de ses romans déjà, dans un style de belle race, ont confessé des dandysmes du cœur, des cas de conscience singuliers. Robert Godet, pénétrant et lucide analyste du Mal daimerî (Jeorges Beaume, et ses paysans du Languedoc; les délicats et sincères romans de Jean Blaize, François Sauvy et Amédée Pigeon. Mais à quoi bon insister? Ils ont tous publié un, deux ou trois romans; ils travaillent et réussiront. Car, en définilivp, il n'y a que

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cela qui compte, le livre, la chose faite bravement, simplement, honnêtement !

M. ABEL MERMANT

L'enfant chéri du Naturalisme, ce transfuge de l'École normale qui fut sing-ulièrement choyé, justement on pourrait croire, pour ses délicatesses de nature si différentes des brutalités voulues et alors exubérantes de l'École à son apogée. Dès ses débuts, en elTet, il fut accueilli avec une tendresse spéciale pai' M. de Goncourt et M. Zola. Le Caralie?^ Miserey qui souleva tant de tempêtes, la iSur intendante, une curieuse et pénétrante étude du monde parisien, dernièrement ^mot^r de Tête, qui est une très subtile psycholog'ie, sont des titres qui lui ont valu de mériter la prédilection dont les maîtres l'accueillirent tout d'abord.

J'ai reçu de lui la lettre suivante :

« Moscou, 22 mai 1891.

» Monsieur et cher confrère,

» Vous avez bien voulu m'écrire pour me demander mon sentiment sur l'Évolution littéraire contemporaine. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre ma

réponse. Votre lettre est venue me chercher si loin ! A ces distances, les querelles littéraires semblent un peu vaines. Mais Tenquête que vous poursuivez se recommande à l'intérêt de tous, tous y doivent apporter leur contribution. Je me suis bien souvent posé à moi-même les questions qui en font Tobjet: je ne crois pas à la valeur absolue des théories déduites, mais j'estime qu'un artiste, à notre époque réfléchie^ doit prendre conscience de l'évolution où il participe, et du rôle que personnellement il y peut jouer.

» Malheureusement, cette conscience ne s'acquiert pas d'un seul coup. Je veux espérer que j'arriverai quelque jour à une lucidité parfaite : pour l'instant, mes idées me semblent plutôt en voie de formation. J'envie la sécurité de mes confrères qui ont pu résoudre d'emblée les difficultés que vous proposez à notre examen.

» Pour moi, j'ai fréquemment varié, et je me flatte de n'être pas encore paralysé dans une certitude. Je ne vois guère qu'un principe, d'apparence bien élémentaire, presque naïve, sur lequel je ne saurais transig-er : c'est qu'un artiste, même dans le roman à sujet contemporain, dans le roman que nous prenons sur le vif, doit avoir pour unique souci de faire couvre d'art et de créer de la beauté.

» A ce titre Je répudie les théories naturalistes, qui, appliquées à la lettre, feraient en somme du roman une œuvre utilitaire ou encyclopédique ; je répudie

les théories psycholog-istes, qui lui donneraient un objet différent mais une forme pareille, et qui en feraient également une œuvre d'exposition ou d'instruction.

» Entendons-nous : si je me sépare des naturalistes, c'est pour des motifs d'esthétique sérieuse, et je ne m'associe point à la réaction commerciale qui se tente contre le naturalisme aujourd'hui; je ne réédite point le vieil acte d'accusation qui en incrimine la vulgarité, la lourdeur et le pessimisme un peu simple. — Je me sépare des psychologistes pour des motifs analogues, mais je veux encore moins m'associer à la croisade bouffonne qu'une partie de la jeunesse actuelle prêche contre les sciences et contre l'esprit de la modernité.

» Je crois tout au contraire que si nous prétendons créer de la beauté originale et portant bien la signature de notre époque, nous ne pouvons pas néghger ce qui est l'apport et l'originalité de notre époque. Je crois que la science psychique, et en général toutes les sciences, nous ont fait envisager l'homme et la nature sous des aspects nouveaux, et qu'il y a là de riches matières pour les œuvres futures, des mines d'art inexplorées. •

» Il ne s'agit pas de prendre la science toute brute, et de la transporter par exemple dans le roman. A chacun son domaine. Quand on a lu le plus humble psychologue de profession, les découvertes du psychologue littérateur font sourire. Mais je crois ferme-

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ment que la psychologie peut fournir des motifs d'art entièrement neufs, et non pas seulement ces fines et délicates analyses, ces descriptions d'âme, ces inventaires parfois un peu puérils de sentiments, auxquels nous ont habitués les Stendhaliens. Des tentatives véritablement remarquables ont déjà été faites dans le sens que je vous indique, et je vous citerai l'exemple de Rosny, qni a su mettre en œuvre, comme artiste, une belle intelligence de penseur et de savant.

» Puisque je vous ai cité un nom, je passe des généralités aux personnes. Vous me demandez, monsieur^ quelques mots sur mes aînés et sur mes contemporains. Je vous signale en passant que la correspondance de Flaubert porte les traces d'une opinion tout à fait conforme à celle que je viens d'indiquer, touchant le rôle réservé dans la littérature prochaine à la haute science de l'homme ; mais je n'ai point lii le volume pour vous faire les citations. Dans un autre ordre d'idées, dans un autre esprit, M. Renan a mainte fois et admirablement exprimé la valeur esthétique des conceptions nouvelles. — Des maîtres actuels du roman, que vous dirais-je, que des banalités? Vous savez bien le respectueux attachement que nous avons tous pour M. de Goncourt, pour Alphonse Daudet. .le vous ai parlé tout à l'heure contre le naturalisme : il va de soi que je ne m'attaquais pas à la personnalité d'Kmilo Zola ; j'ajoute (|ue s'il a formulé

la doctrine, il a été le premier à en faire bon marché : certains de ses adversaires sont naturalistes comme il ne l'a jamais été.

» Parmi les nouveaux venus qui sont encore mes anciens, je ne vous nommerai personne avec plus de sympathie que l'éloquent, le passionné, l'imag-inatif Octave Mirbeau. Je vous nommerai Hennique, un arliste de haute valeur, patient, peu bruyant, et à cause de cela mal récompensé de son effort continu. Je vous nommerai Huysmans, qui n'est pas un intellectuel, mais qui est un ouvrier d'art merveilleux.

» Je vous nommerai, parmi les jeunes, Marg^ueritte, déjà arrivé au public, Bonnetain, le romancier de la mer, qui, si j'en crois des annonces réitérées, nous prépare une variation nouvelle sur son thème favori. Je ne puis insister sur Lucien Descaves, envers qui je serais suspect de partialité : nous sommes presque deux fois confrères. Je ne veux pas manquer de vous nommer aussi, comme un des plus subtils et des plus spirituels d'aujourd'hui, Paul Hervieu.

-> Mais, Monsieur, je m'arrête, les talents sont nombreux, et cette lettre menace de tourner au catalog"ue. Permettez-moi de vous serrer la main coréialement.

» Abel Hermant. ))

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