DÉPUTÉ DU TARN
Monsieur,
Vous avez bien voulu me demander mon sentiment sur l'enquête que vous avez faite, il y a trois ans déjà, sur le socialisme. Voulez-vous me permettre tout d'abord un compliment qui a Tair d'une impertinence mais qui, je vous assure, est très sérieux? Vous avez compris. Je me rappelle qu'il y a deux ans, à la Chambre, comme je disais : non, à M, Léon Say qui nous appelait socialistes d'Etat, il me répondit avec une stupéfaction admirable : Quoi ! vous n'êtes pas socialistes d'Etat! qu'êtes-vous donc? M. Léon Say confondait le socialisme d'Etat, qui respecte la propriété capitaliste et qui en tempère seulement les effets par une réglementation toute extérieure avec le socialisme collectiviste ou communiste qui veut transformer la propriété capitaliste en propriété sociale. Il ne soupçonnait même pas que bien loin d'être des socialisteîs d'Etat, nous tendons à la suppression de l'Etat, c'est-à-dire de la force contraignante qui donne à l'exploitation des non-^possédants par les possédants une forme juridique. Quand la communauté sociale aura été vraiment organisée, quand
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il n'y aura plus, dans Thuinanilé réconciliée, antagonisme des classes, l'Etal lui-même disparaîtra. Vous n'avez commis. Monsieur, aucune erreur âe cê genre : et vous commissiez notre doctrine en ses principes aussi bien qu'en ses nuances avant d'interroger capitalistes et prolétaires. Et si les exemples d'ignorance illustre ne surabondaient, je ne me risquerai» point à louer votre exactitude et votre pénétration.
Ce sont les événements sensationnels de l'année 1891-93, la mmiifestation du i*»' mai, la fusillade de Fourmies, l'élection de Lafargue à LiHe qui vous ont donn'é l'idée de cette enquête. Le socialisme vous est apparu alors dans la vive luettr de ractuatfité : mais vous avez bien vu tout de suite qu'i! n^était pas une surprise, un événement sang lendeitfaiir, une mode sans profondeur : en vérité, tout le mouvement des faits et des esprits depttis un demi-siècle y aboutit et s'y résume. Aussi votre enquête, bien qu'elle remonte à trois ans déjà, n'a pa^ vieilli : aujourd'hui comme alors îe socialisme est toujours au premier plan et il s'y est développé.
Partout en Europe, fl s'est affirmé comme un parti à la foi* parlementaire et révolutionnaire. En Allemagne, il a continué sa tranquille et irrésistible croissance, et il a fait échec aux lois de réaction préparées contre lui. Sans sortir de sa prudence systématique, il a été conduit par la force des choses à la lutte directe contre l'Empereur, et c'est à une double révolution à la fois olitique et sociale qu'il s'achemine. Eri Autriche,
LETTRE DE M. JEAN JAURÈS If!
le parti socialiste conduit l'agitation par le suffrage universel et il se dégage nettement de rantisémitisme; il n'entend pas, comme celui-ci, opposer les unes aux autres des catégories diverses de la bourgeoisie ; mais toute la classe prolétarienne à toute la classe bourgeoise. En Belgique, les élus socialistes représentent près d'un sixième du Parlement, et par leur propagande incessante, par leurs fédérations, par les coopératives, ils sont en contact permanent avec le peuple ouvrier. En Angleterre, si le mouvement ouvrier n'a pas abouti encore à la constitution d'un parti socialiste, si la lutte semble circonscrite presque partout entre conservateurs et libéraux, il est certain que l'esprit politique et socialiste pénètre de plus en plus les Trades- Unions, et là aussi l'heure est proche où au Parlement même le parti socialiste pourra paraître et agir. Enfin en France, il n'est pas téméraire de dire que depuis trois ans, toutes les luttes, tous les événements ont grandi le socialisme. C'est lui qui par une énergie révolutionnaire appliquée au Parlement a eu raison des ministères de combat à la Dupuy et de la Présidence Périer. Et ceux-là sont bien naïfs qui s'imaginent que désormais on pourra faire sans lui une politique réformatrice. Pour que les radicaux ou les progressites puissent se passer de lui dans l'œuvre de réforme, il aurait fallu qu'ils renversent sans lui les gouvernements de réaction.
N'ayant pu détruire sans nous, on ne pourra bâiir ^ans nous. Et c'est pour affirmer notre
force en même Içmps que notre cohésion et notre pleine possession de nous-mêmes que nous soutenons avec une inaltérable fidélité, le premier ministère réformateur (i).
Mais ici que nos adversaires se gardent de toute illusion. A l'heure où nous étions un parti de combat et d'assaut, ils nous croyaient incapables de tout effort créateur, de toute action gouvernementale et notre libre discipline a déjoué tous leurs calculs. Aujourd'hui, par une illusion inverse, ils s'imaginent que cette discipline volontaire et cette sagesse calculée ont affaibli nos facultés de combat et émoussé nos énergies révolutionnaires. Ils se trompent étrangement : nous traçons toujours la même route, celle par laquelle le prolétariat arrivera au pouvoir. Nous rencontrons tantôt la montagne, tantôt le ravin, et il nous faut construire tantôt des ponts, tantôt des tunnels. Mais c'est toujours le même chemin, le même but, et la même force sûre d'elle-même, réfléchie et ardente, consciente et indomptée. Aussi, devant toutes les manifesta" tions multipliées de la force socialiste dans tous les pays, nous pouvons lire avec philosophie, dans une de vos interwiews, le mot de M. Hansemann, le puissant directeur de la Banque d'Escompte de Berlin « Le socialisme est en décroissance. » Le Congrès international, qui aura lieu à Londres au moiô d'août prochain et qui réunira ks délégués de tous les groupements ouvriers
I. Cette lettre a été écrite au moment du Ministère Bourgeois. (Note de Téditeur).