LETTRE DE M. JEAN JAURES V
et les élus socialistes de tous les Parlements, bien qu'il ne puisse exercer sur les faits une action immédiate et qu'il n'ait pas encore d'efficacité légale, sera à coup sûr la plus grande force organisée qui soit au monde.
Et, fautril vous l'avouer, Monsieur ? Ce ne sont pas les objections et les conceptions que vous avez recueillies de Messieurs les capitalistes, et que vous avez notées avec une candeur bienveillante où il entre parfois bien de l'ironie, qui arrêteront l'idée socialiste.
Il me semble qu'on peut ramener à trois ou quatre, les pensées essentielles du haut patronat, de la haute économie politique, et de la haute Banque, sur le socialisme.
D'abord, à entendre les grands patrons comme celui de Roubaix, les ouvriers, sur l'excitation des meneurs et des politiciens, ne demandent qu'à travailler sans rien faire et à sommeiller déUcieusement dans les grands hôtels bâtis par les patrons. Déjà, dans Les Temps difficiles de Dickens, le parvenu Bonndecby, nous assurait que les ouvriers ne rêvent que de manger de la soupe à la tortue avec des cuillers en or. Et il paraît que si tous les travailleurs au lieu de s'exténuer pour une minorité, recevaient l'intégralité du produit créé par eux, s'ils pouvaient, par suite, s'assurer peu à peu des logements confortables et commodes, il n'y aurait plus que confusion et barbarie : tous voudraient habiter des châteaux, et ou bien ils s'entasseraient à étouffer dans la chambre à coucher de madame
VI ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCfALE
la marquise ou bien pour faire à leur tour des appartements les plus luxueux, ils déménayeraient sans cesse comme les misérables qui rôdent de garni en garni. On ne saura jamais ce que les capitalistes, en occupant solidement tous les châteaux, épargnent de courses folles aux prolétaires. Au moins, aujourd'hui, quand les pauvres déménagent, ils savent d'avance que s'ils quittent un taudis c'est pour un autre, leur choix est sagement circonscrit, et ils n'ont pas à disputer à leurs camarades . des lambris d'une nuance préférée. « Là-dessus , lisez Eugène Richter, )^ nous dit le banquier allemand. .
On noug dit encore : Mais le capital, c'est le produit du travail et de l'épargne I Et puisque les capitalistes prêtent aux salariés le capital économisé par eux, pourquoi ne relireraient-ils pas, sous forme de dividende, de loyer, de rente, de fermage, de bénéfice, l'intérêt de leur argent? Et M. Christophle, alors gouverneur du Crédit Foncier, choisit un doux exemple agricole : «J'ai économisé ; avec mes économies j'ai acheté un champ : si je le prête à un autre, je lui rends service : n'est-il pas juste qu'il me dédommage ? » A la bonne heure : mais je me demande d'abord pourquoi les financiers choisissent des exemples kussi innocents, aussi idylliques. Pourquoi, au lieu de cette sorte de leçon pastorale ne nous expliquent-ils pas, avec précision, comment s'est constitué, comment a grandi leur capital à eux ? Avez-vous remarqué, Monsieur, comment, pour la première fois depuis l'origine de l'histoire