‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 19 sur 57 · A ROUBAIX. UN FABRICANT · texte numérisé non relu

A ROUBAIX. UN FABRICANT

Il faut bien qu'ils fassent des affaires ! Et quels cabarets ! C'est honteux ce qui se passe, là-dedans... La preuve c'est qu'un adjoint, un nommé Milbéo, qui est encore le plus raisonnable, a demandé dernièrement au Conseil municipal d'en fermer un certain nombre qui étaient vraiment par trop scandaleux I Mais que voulez-vous ?

Toute la municipalité vend de la bière I Depuis qu'ils sont nommés, c'est à qui s'installera cabaretier ! Tenez, Branquart, le premier adjoint, tient un café-concert I C'est comme ça, monsieur, c'est comme ça !

Mon interlocuteur s'était très monté. Il s'indignait avec une conviction réelle et ses gestes croissaient. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne, de mise très simple, à la moustache courte, grisonnante, au teint très rouge, colérique, à l'aspect volontaire et entêté.

— Ili se plaignent I continua-t-il, ils se plaignent! Ils feraient mieux de travailler. Vous ne savez pas qu'il y a ici une grève qui dure depuis trois mois ! On leur envoie de l'argent, ils font des quêtes ! Parbleu ! ils trouvent cela plus commode que d'aller à l'atelier ! Est-ce que ça n'est pas un scandale que de laisser des ouvriers se promener dans la ville avec des troncs, mendier la charité des passants? Vous avez dû en rencontrer sur votre chemin... Remarquez qu'aux patrons ça leur est bien égal ! Depuis que la grève dure, ils commandent leurs articles à

gÔ ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCI.\XE

Saint-Quentin, on leur envoie tout fabriqué ici, et ça leur revient encore à meilleur marché ! Mais enfin ça ne peut pas durer... Si oh continue de ce pas-là, dans six mois d'ici l'industrie de Roubaix est morte ; les affaires ne vont pas si bien, la concurrence étrangère nous déborde... et tant pis pour ceux qui l'auront voulu !...

— J'ai entendu des ouvriers se demander comment, si les affaires vont si mal, les patrons peuvent faire bâtir leurs « palais » du boulevard de Paris ?

— Je vous l'ai bien dit, Monsieur, c'est l'enTO qui les pousse ! l'envie ! pas autre chose. C'est ce mauvais sentiment-là que Ton excite chez eux. Ils voudraient tous habiter des hôtels ! On leur promet qu'ils n'auront plus rien à faire et qu'ils seront riches ! Parbleu ! qu'ils fassent comme, les autres I Qu'ils travaillent ! et qu ils économisent ! Ils croient donc que ça se gagne tout seul, sans mal et sans douleur ? Mais d'abord où sont-ils, ces palais ? On fait bâtir à son goût, pour être chez soi, à son aise, c'est bien naturel... Mais vous savez ce que c'est... — ajouta mon interlocuteur d'un ton sincère, en jetant un timide coup d'oeil autour de lui, l'air un peu embarrassé et mal à son aise en sa simplicité dans ce milieu de confort à outrance, — vous savez ce que c'est... l'architecte vous pousse petit à petit, on se laisse entraîner... je veux bien qu'on ait tort... Mais enfin, reprit-il en se redressant, et changeant de ton, on fait de son argent ce qu'on veut, après tout ! On a eu assez de mal à le

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