UN FABRICANT
Voir un patron avant de partir, puis parcourir cette fameuse rue des Longues-Haies dont on m'avait si véhémentement parlé la veille, et mon programme à Roubaix serait rempli.
Oui, que pensent les fabricants de la conquête du Conseil municipal par leurs ouvriers? Que pensent-ils des théories socialistes qui les ont vaincus? Et comment envisagent-ils la situation générale des travailleurs dont ceux-ci se plaignent tant? N'y a-t-il pas eu exagération de la part de ceux que j'ai vus jusqu'ici ? Et, dans tous les cas, que se passe-t-il dans la tête des patrons ?
Je sonnai chez l'un des principaux fabricants de Roubaix qu'on m'avait désigné comme particulièrement intéressant à consulter : « C'est un homme très entier dans ses opinions, très riche et représentant bien la moyenne du patronat roubaisien. »
Boulevard de Paris, à gauche en montant, un hôtel monumental tout neuf, à la porte massive ; une voûte somptueuse, où abonde le marbre noir, quelques larges marches de marbre noir encore, et un vestibule garni de plantes, avec,
A ROUBAIX. UN FABRICANT q3
ians le fond, un escalier à double révolution [xienant au premier étage.
On me fait entrer dans un vaste et luxueux salon et aussitôt arrive le maître de la maison. Dès mes premiers mots, il dit ;
— Je ne demande pas mieux que de vous renseigner, monsieur, sur la situation à Roubaix, mais promettez-moi que vous ne me nommerez pas, j'y tiens absolument.
Je promis, bien à regret.
— C'est qu'ici, voyez-vous, la lutte est violente, et désormais elle n'est plus égale... Il n'y a pas à dire, on a beau ergoter sur ceci ou sur cela, le parti socialiste est le plus fort, et les ouvriers sont avec lui.
— A quoi attribuez-vous cette victoire ?
— A quoi... à quoi... aux campagnes acharnées des commis-voyageurs en socialisme, aux Lafargue et aux Guesde, et à toute la bande ! Ils viennent ici mentir aux ouvriers, exciter leur envie, les détourner de la bonne voie, leur retirer ce qui leur reste de religion et de morale. Ajoutez à cela qu'on a naturalisé deux ou trois mille Belges avant les élections, et cela a suffi pour faire la majorité socialiste.
— Les ouvriers se plaignent un peu aussi de leur misère, dis-je, ils parlent d'une moyenne de salaire de quinze francs par semaine. Il faut avouer que c'est peu pour nourrir une famille.
— Mais, c'est faux, monsieur, c'est archifauxl Livres en main, je peux vous montrer que pour les ouvriers que j'emploie — et tous les
fal)ricants de Roubaix comme moi — la moyenne des salaires des tisserands varie entre 20 et 25 francs par semaine ! Ce sont des menteurs ! des menteurs ! Vous ne pouvez pas savoir à quel point les ouvriers sont menteurs ! Ce serait vraiment à décourager de les soutenir et de leur faire du bien... Heureusement que ça n'est ni pour leur franchise, ni surtout pour leur reconnaissance, qu'on s'occupe d'eux... Tenez, un exemple, arrivé à moi-même. Je vais un jour chez un de mes ouvriers tombé malade, je le trouve dans une misère noire^ je le fais parler, je lui demande combien il gagne : il me répond qu'il gagne dix-huit ou vingt francs, je ne sais plus. Bon. Je fais vérifier, et savez-vous ce que je découvre? que mon bonhomme avait touché les dernières semaines trente-huit francs ! Oui, monsieur, trente-huit francs ! Je sais bien qu'il avait beaucoup d'enfants... mais c'est pour vous dire combien ils sont menteurs, et faux, et hypocrites ! Quand on est là avec eux ils font les sainte-n'y-touche, et, le dos tourné, ils ne savent quel mal dire de nous !
« Et puis, savez-vous quoi ? Ce sont des ivrognes. C'est malheureux à dire, mais à Roubaix les ouvriers boivent beaucoup. Ils touchent des vingt-cinq francs par semaine, et ils vont en boire la moitié au cabaret... alors, naturellement, la femme manque de tout, les enfants ont faim. Mais à qui la faute ? Comment voulez-vous qu'il en soit autrement d'ailleurs? Il y a deux mille cabarets à Roubaix! Deux mille, oui, monsieur!