DUC DE DOUDEAU VILLE
Président de la droite royaliste à la Chambre, chef d'une des premières familles de France, mais ne descend pas très directement des Maximes. Fut ambassadeur à Londres sous l'ordre moral, y représenta de par ses richesses son nom et sa prestance. A la tête d'une fortune princière, le duc de la Rochefoucauld fait beaucoup de bien autour de lui et reçoit admirablement, — les échos disent : plus de 4^000 personnes à la fois.
Rue de Varenne, après avoir franchi le seuil de la porte monumentale où s'inscrit en lettres d'or, sur le fronton : Hôtel de la Rochefoucauld- Doudeauville^ on traverse une vaste cour et on monte un perron à droite ; au bas du grand escalier à la rampe et aux murs de marbre rouge et vert, se tiennent debout cinq ou six valets en livrée de drap bleu à liseré rouge, en culotte courte à la jarretière de soie blanche ; sur les paUers de l'escalier sont espacés de grands lampadaires polychromes : des femmes soutenant des torches dorées et des lampes.
L'un des valets me précède et me conduit, à
M. DE LA ROCMEFOtJCAOLt) ÎÔ7
travers de grands et de petits salons que je n'ai pas le loisir de détailler, jusqu'à un étroit bureau où je ne vois rien, pris tout entier, dès Tentrée, par le maître de céans : frisé au fer, la raie un peu à droite, les cheveux poivre et sel, la moustache cirée, grisonnante, les traits réguliers, le nez ptir, une lavallière de soie noire flottant sur son gilet blanc.
— Ah! ah! me dit le duc, en riant un peu, le sociaUsme ! Oui, question brûlante ! C'est très gros! très gros ! et dame 1 il faudrait réfléchir*.. Moi je n'ai eu le temps de penser à cela que superficiellement, vous comprenez. Il y a tant d'autres questions d'une feictualité aussi immédiate ! Il faudrait réfléchir...
-*-- Je préférerais, monsieur le duc, fépondisje, avoir vos idées de tous les jours, je suis sùf que cela sera plus intéressant ainsi... La classe bourgeoise paraît un peu anxieuse sur ses destin nées, et l'opinion d'hommes d'État, de grands propriétaires comme vous doit être' faite pour la rassuref»
—•-Allons, voyons, que voulez-vous me demander? fit-il, résigné et bon enfant.
— Croyez-vous le socialisme imminent?
— D'abord, ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils veulent, les sociahstes. Qu'est-ce qu'ils veulent? Comment peut-on parler sur les sujets que les intéressés eux-mêmes ne connaissent pas? Non, mais, c'est vrai! Je crois, d'ailleurs, qu'en France on n'est pas socialiste, ou trèâ peu. En Allemagne, oui, on Test davantage, c'est
évident, ils sont rêveurs, les Allemands, un peu dans le bleu... comment dirai-je? Tesprit romantique, quoi! ça leur va mieux qu'à nous; mais qu'est-ce qu'ils veulent? Le savez-vous, vous?
— Je crois qu'ils ne veulent plus qu'il y ail des gens si riches! fis-je en riant.
— Oui, c'est cela ! qu'il n'y ait plus de riches ! Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est l'éternelle histoire de « l'ôte-toi de là que je m'y mette » ! Qu'on nous prenne nos fortunes, à nous, aujourd'hui, c'en seront d'autres qui les auront demain, voilà tout ! Ils ont beau dire et beau faire, il y aura toujours des pauvres et des riches. Que serait une société où il n'y aurait plus de riches ? Plus d'ouvriers non plus, alors ? • D'abord, c'est impossible, et puis, oui, qu'est-ce que ce serait? Le retour à la barbarie ! Ma grand'mère, qui était une femme très spirituelle, me disait toujours ; « Dans notre temps, vois-tu, tout le monde parle d'égalité; mais c'est toujours de l'égalité par en haut qu'il s'agit, jamais par en bas ! On veut devenir l'égal de Monsieur un tel qui est au-dessus de vous, et quand on sera son égal, ce sera Monsieur un tel qui voudra monter, à son tour, jusqu'à Monsieur tel autre, et ainsi de suite ! » Elle avait raison ! L'égalité, qu'est-ce que c'est au fond, aujourd'hui qu'il ne reste plus de la noblesse que le nom ?... II est vrai que souvent des noms valent des fortunes, même à présent, mais qu'importe ? Si moi je suis un imbécile et que vous êtes intelligent, vous êtes supérieur à moi, c'est bien simple ! Comment