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peut-il y avoir égalité entre nous ? Non, voyezvous, tout cela c'est de la farce !
Ses deux mains aux bras du fauteuil, le dos bien appuyé dans toute sa longueur, la tête très haute, l'air souriant et affable, le duc parlait ainsi, de ces choses graves, avec une remarquable aisance, sur un ton simple et bonhomme; même sa volubilité devenait, par moments, un léger bredouillement qui n'était pas sans grâce.
— Ah I je ne nie pas continua-t-il, je ne nie pas que ce soit excellent comme tactique pour ceux qui veulent supprimer l'état de chose existant ! C'est la vieille histoire de : « Vive la Charte ! » pour renverser Charles X, de « Vive la Réforme 1 » pour se débarrasser de Louis- Philippe, et de « Vive la Commune ! » pour balayer l'Empire ! Autrefois, ils s'appelaient communistes, aujourd'hui ils s'appellent socialistes, collectivistes, mais au fond c'est toujours la même chose... Baste !
— Mais ne croyez-vous pas, monsieur le duc, qu'il est urgent que les classes conservatrices — si elles veulent lutter efficacement contre le quatrième État qui les menace — laissent de côté leurs divergences d'opinions et se liguent pour la préservation ?...
— C'est impossible, monsieur, c'est absolument impossible ! Comment voulez-vous ? Le Pape et M. Magnard, qui se trouvent d'accord en la circonstance (fit-il en riant), j'aime beaucoup M. Magnard, qui a beaucoup d'esprit... mais je vous assure qu'ils se trompent ! Ils rêvent, et
avec eux mon ami M. Piou, un parti catholiqti français ! C'est irréalisable, c'est de la pufe utopie 1 Je voudrais bien qu'il y en eût un, parbleu ! mais, hélas I il faut se rendre à Tévidence... II n'y en a pas.,* Il ne peut pas y en avoir... On verra, on verra aux prochaines élections^ ce qu'il en passera de ces députés catholiques I Ainsi, moi, par exemple, tenez, je suis depuis près de vingt ans député d'une circonscription qui a élu Ledru-RoIIin. Eh bien 1 si je m'avisais d'avoir avec moi les curés, ostensiblement, je serais perdu 1 Jamais je ne serais réélu 1 C'est comme ça ! Ils votent pour moi, les curés, je lé crois, et ils ont raison, car, enfin, ils savent bien mes sentiments (d'ailleurs, votent-ils pour moi? Je n'en sais rien au fond 1) Mais le jour où je me présenterais à mes électeurs avec une ency* clique du Pape, jamais je ne serais réélu I Notex que c'est un catholique qui vous parle ^ et un catholique pratiquant ! Non les paysans ne veu* lent pas du gouvernement des curés^ comme ils disent; ils vont bien à la messe, oui; quand ilj n'ont pas de curés, il leur manque quelque chose et ils en demandent, mais ils n'entendent pas que les curés fassent la politique.
« De même si je me présentais à eux comnlé adhérent à la République, ils ne comprendraient plus du tout I Remarquez que moi, depuis vingt ans, jamais je n'ai fait profession de foi, ni monaf* chiste, ni rien, je suis donc très libre à cet égard} il est vrai que mes électeurs savent bien à quoi s'en tenir, mais enfin ils se diraient : « Comment I
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monsieur le duc devient donc comme les autres! Lui, si honnôde, si franc, si loyal, le voilà à présent qui change !» Oh I je serais sûr de mon affaire..» Et on verra, oui^ oui, je vous le dis, on verra, aux prochaines élections, ce qu'il en passera de ces députés. D'ailleurs, c'est bien simple, les républicaine n'en veulent pas... voyez comme ils feçoiveiit bien leurs avances!
— Pourtant, insistai-je, si le socialisme devenait plus menaçant, les conservateurs de toute nuance n'auraient-ils pas intérêt...
— 11 n'y a pas de danger de ce côté-là. Je ne crois pas au socialisme menaçant. En France il y a trop de petites propriétés pour cela. Et puis, savez-vous comment il entend le socialisme, le paysan? A son avis, le socialisme consisterait à me prendre une de mes fermes et à la conserver pour lui tout Seul. Mais s'il a cinquante francs de rente, demandez-lui de m'en céder vingt-cinq 1 Vous verrez son socialisme I Non. Savez-vous ce qui est dangereux ? Ce sont les lois qu'on vote tous les jours à la Chambre, ce sont les discours qu'on y prononce, ce sont les mauvais journaux qui les répandent. Ce qui m'étonne, c'est qu'avec tout cela, avec les idées extraordinaires qu'on lui met dans la cervelle, l'ouvrier ne soit pas pire qu'il est, c'est qu'on puisse encore le maintenir dans le bon chemin... Ce qui est bien autrement dangereux que le socialisme, allez, ce sont les anarchistes et les francs-maçons.
— Alors, monsieur le duc, vous n'êtes pai^ pour le socialisme d'Etat ?
112 ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCfALE
— Pas du tout ! pas du tout ! Le gouvernemeui ne peut rien faire ! Que voulez-vous qu'il fasse! Quand il intervient entre les patrons et les ouvriers, c'est encore pis, c'est toujours le patm qui pâtit. Moi je suis pour la liberté, voilà. Là liberté pour tous ! De quel droit allez-vous empêcher une brave femme de travailler la nuit pour finir une toilette qu'elle a promise pour le bal du lendemain ? De quel droit interdirez-vous à cet homme de travailler une ou deux heures de fhs parce que sa femme est en couches ou que ses enfants sont malades ? Et pourquoi m'interdire, â moi fabricant de faïences, de faire gagner quelques sous à cet enfant, s'il peut, sans se fatiguer, s'amuser à planter de petits clous dans du sable — par exemple.
Le duc parlait très vite, sans chercher un seul mot, d'une sorte de voix de tête, la fin de ses phrases toujours mangée par la rapidité de l'élocution.
— Je voudrais savoir, monsieur le duc, demandai-je, ce qu'il y a — selon vous — à répondre à ce reproche qu'on fait aux riches, même très bêtes, d'être venus au monde avec tant d'avantages sur les pauvres?
— Mais comment ! Mon père a fait valoir des propriétés, il a économisé et il m'a transmis sa fortune : qui est-ce qui peut empêcher ça?
— On répond : votre père a travaillé, économisé, on comprend, au pis aller, qu'il soit riche; mais vous, qui êtes venu au monde riche, est-c^ juste ?
Le duc s'écria :
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— Voilà ! c'est avec des idées comme ça qu'on trouble la cervelle des ouvriers ! Evidemment, il faut en revenir à l'Evangile, qui dit que si on est malheureux sur cette terre, on sera plus heureux dans l'autre monde. Il n'y a pas moyen autrement. Remarquez que c'est là un des côtés merveilleux de la religion ! Et puis le riche a des devoirs à remplir, c'est clair. Mon grand-père, qui était un grand philantrope, me répétait toujours : « Tu as un nom, de l'éducation, Dieu t'a donné une grande fortune, physiquement tu ne seras pas mal, eh bien ! si tu veux être heureux, il faut savoir te faire pardonner tout cela. Si tu es bon, serviable, charitable, si tu n'as pas de fausse fierté, tu auras des amis et tu- seras heureux; sinon tous ces avantages ne serviront qu'à faire ton malheur!... » C'est très juste I
« On envie le sort des riches, continue M. de La Rochefoucauld, comme s'ils n'avaient pas, comme les autres, leurs douleurs... Ne perdent-ils pas des femmes qu'ils aiment, des enfants? n'ont-ils pas des tracas, des responsabilités de toutes sortes? Mon Dieu! je ne veux pas dire que je suis malheureux. Mais savez-vous, moi, si j'avais une composition à faire sur le bonheur parfait, quel serait mon thème ?
Je regardai le duc avec plus d'attention encore, ses yeux gris-bleuté, un peu bridés, sa face large aux traits jolis, ses cheveux frisés, et, de toutes mes oreilles, j'écoutai cette déclaration vraiment peu banale :
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— Eh bien ! pour moi, le bonheur parfait serait celui d'un paysan qui aurait deux mille francs de rente et une bonne ferme sur un plateau fertile. J'exploiterais moi-même, mes enfants m'aideraient dans mes cultures et dans l'élevage des bestiaux (Bien sûr que je n'en ferais pas des bacheliers comme la mode en vient dans la Beauce. Là, les paysans envoient leurs enfants au lycée de la ville prochaine, et ils abusent de la « crise agricole » pour ne pas payer leur loyers ! Et puis, quand ces enfants ont leurs diplômes, pas de danger qu'ils consentent à cultiver la terre...) Je n'aurais pas de soucis, ni joies extraordinaires, mais non plus de grands malheurs, et ce serait, en somme, le bonheur aussi complet qu'on puisse le rêver sur cette terre.
— ... Que pensez-vous, monsieur le duc, de l'impôt progressif?
— Il ne rapporterait rien au Trésor; c'est hon dans les pays où se sont conservées de très grandes fortunes, comme en Angleterre, où il y a encore des majorats. Mais en France, ça ne produirait rien. Moi j'ai plus de 75 0/0 de mes amis qui dépensent déjà plus que leurs revenus, par habitude, par émulation d'amour-propre, pour paraître enfin ! Eh bien ! le jour où on grèverait encore leurs fortunes, que voulez-vous qu'ils fassent, ces gens-là? Ils placeraient leur argent à l'étranger, ou bien quoi? ils dépenseraient, en effet, moins ! Mais alors ça retomberait sur les ouvriers! Car moins les gens riches dé-