‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 26 sur 57 · GOUVERNEUR DU CREDIT FONCIER · texte numérisé non relu

GOUVERNEUR DU CREDIT FONCIER

C'est sur les bords du lac Léman, dans la coquette station d'Evian, que j'ai rencontré le gouverneur du Crédit foncier.

L'éminent financier me reçoit dans la chambre qu'il occupe au Grand-Hôtel des Bains, la chambre d'hôtel classique, avec ses pauvretés de confortable et sa misère d'ameublement; mais la fenêtre ouvre sur le lac aux eaux de turquoise et les montagnes de l'autre rive, Ouchy et Lausanne, sont baignées dans l'atmosphère bleue. Je dérange M. Christophle dans sa correspondance, qu'il écrit sur une petite table recouverte d'un tapis à vingt-neuf sous.

J'expose que l'une des théories fondamentales du socialisme moderne est de prétendre que l'accumulation extrême des capitaux entre les mains d'un petit nombre de financiers ou de sociétés financières est un commencement de réalisation de ses principes, cest-à-dire que, selon les théoriciens, du collectivisme, il suffirait que l'État se mît simplement à la place du Crédit foncier, par exemple, pour que les béné-

fîces de ses opérations revinssent à tout le monde, au lieu de revenir à des actionnaires privilégiés...

— Bien, répondit M. Christophie, mais TÉtat n'aurait-il pas à payer, comme nous, les intérêts de leurs capitaux, à ceux qui les lui auront avancés?

— A moins, observai-je, qu'on ne supprime rintérêt lui-même du capital, comme le veulent les radicaux du socialisme. Ils prétendent , que ceux qui font partie de votre organisation et qui n'ont pas d'argent travaillent pour ceux qui en ont, puisqu'ils leur font des rentes ! Ils demandent que le produit du labeur de chacun lui soit intégralement assuré ; par conséquent, ils entendent supprimer complètement toutes ces servitudes, hypothèques et intérêts, et faire de tout cela la propriété de la masse.

Le gouverneur du Crédit foncier leva les bras et s'exclama :

— Oh! mais c'est le vol, cela ! tout simplement! Et puis, supprimer l'intérêt du capital, mais c'est une théorie que je ne peux même pas discuter !

, — Je voudrais pourtant bien, insistai-je, obtenir de vous une sérieuse réfutation de cette théorie.

Posément, en appuyant sur chaque membre de phrase, M. Christophie reprit ;

— Enfin, voyons, je suis possesseur d'une terre...

— Oui, fis-je.

Il8 ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE

— ... Vous êtes laboureur, mais vous n'avei pas de terre...

— Pourquoi n'en ai-je pai?

— Admettons que voug l'avez dilapidée, et que pourtant vous voulez travailler, n'est-ce pas? J'ai une terre, moi...

— Soit.

— Eh bien! moi, je vous dis : vous êtes père de famille, vous avez de bons bras, vous connaissez votre métier, je vais vous prêter ma terre vous allez la cultiver, en vivre, en tirer profit. Pour cela, ne me devrez-vous rien?

— Si vous m'avez prêté votre champ, c'est que vous n'en aviez pas besoin, c'est que vous en aviez deux, ou d'autres moyens de vivre I D'où vient cette infériorité ?

— Du jeu naturel des choses ! De Tinégalité fatale entre les hommes ! Voilà deux frères : l'un est solide, intelligent, l'autre est malingre et imbécile. Ils sont venus au monde comme ça, ce n'est la faute de personne, c'est la nature ! Il est évident que le plus intelligent finira par posséder davantage, parce que d'abord, étant plus apte, il produit plus, et, en même temps que ses autres qualités, pourquoi n'aurait-il pas le génie de l'épargne? — ce qui est une vertu, une grande vertu, à mon sens. Il épargne donc, il éparghe de l'argent ou il acquiert de la terre. A partir de ce moment, vous avouez bien qu'elle lui appartient, cette terre ? Eh bien ! un jour quelqu'un vient la lui demander, pour en tirer profit. N'estil pas tout naturel que, puisqu'il n'est pas obligé

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le la lai prêter^ il exige le paiement de ce serr^ice? Mais vraiment, non, je vous avoue que je \'*ai jamais rien compris aux théories socialistes 1

Pendant que mon interlocuteur parlait, je l'examinai avec attention. C'est un homme de ta.ille moyenne, dune cinquantaine d'années, à la mme rose, aux cheveux blancs, en brosse, aux favoris blancs coupés ras, aux sourcils touffus recouvrant un petit oeil noir extraordinairement jeune et vivant. La bouche grande et très mobile donne une expression de décision, d'intense volonté, en même temps que d'enjouement et de finesse.

Il continua, en s'animant :

— Mais nous en arriverions, avec ces théories^ à celte folie, à cette imbécillité, de vouloir supprimer la propriété elle-même ! La vieille histoire du partage en nature I On partagerait tout ; mais voyons, ça ne durerait pas une semaine ! Il y aura toujours des hommes à passions vives et dévorantes, pressés de jouir, et d'autres aux besoins modérés, contenus ; les premiers abandonneront tout de suite leur part de propriété pour satisfaire im caprice ; les autres sacrifieront leur part de jouissance et accumuleront les biens qu'ils auront obtenus des premiers en paiement de leur sacrifice I

— Les socialistes objecteront que ses sortes de transactions seront défendues et rendues impossibles.

— Alors, c'est le nivellement universel ! la

médiocrité imposée ! la suppression du luxe, qui est, en somme, un besoin comme un autre I Toutes les maisons pareilles, car qui habiterait les châteaux, et qui les chaumières? Et les progrès de rindustrie, les inventions nouvelles, n'est-ce pas seulement avec les grands capitaux qu'on peut les réaliser, et n'est-ce pas pour gagner plus d'argent que les autres qu'on s'acharne à les trouver? C'est la vie, tout cela! Un homme intelligent qui a beaucoup d'argent peut faire des choses merveilleuses ! L'épargne,* monsieur, l'épargne, quelle force! Les petits capitaux accumulés par des gens qui ont travaillé toute leur existence, et réunis dans une main intelligente et puissante, ce n'est que grâce à cela qu'on a pu faire les chemins de fer ! Eh bien ! toutes ces opérations rapportent à ceux qui, par leur vertu d'économie, ont aidé à les réaliser, et, en même temps, elles sont un bienfait général :

c'est le progrès lui-même ! Enfin, il y a le côté moral de la question : Voici un père de famille que le travail ne gêne pas, il sent son fils moins apte que lui, et il l'adore. Pourrez-vous l'empêcher d'économiser pour assurer l'aisance à ce fils ? Je trouve qu'il n'y a pas de plus noble mobile ; et le travail de ce père, les qualités qu'il lui aura fallu développer, n'auront-ils pas concouru, comme je vous le disais tout-à-l'heure, à un plus grand bien géiiéral? Et l'émulation! l'amour-propre ! tout n'est-il pas là? Encore une fois, est-ce que chacun ne travaille pas pour gagner plus d'argent que les autres? La fortune

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îst toujours la juste récompense du travail, Féalon du mérite et des efforts faits. La preuve, l'est que vous voyez beaucoup de bourgeois, le commerçants, plus fiers de la situation qu'ils >nt acquise, de la distance qu'ils ont parcourue ur Téchelle sociale, que des sommes qu'ils ont lans leur coffre-fort.

« Bref — continua M. Christophle — pour en evenir à ce que vous me demandiez tout-à- 'heure, je trouve au contraire que les grandes ssociations financières n'ont rien à redouter du aouvement socialiste, puisqu'elles servent les [itérêts de la masse travailleuse et économe. Ne ont-elles pas, d'ailleurs l'application des idées les premiers socialistes ? C'est le principe de association, tel que Font conçu les Saint-Simoiens, qui a présidé, avec le concours de l'Etat,

l'organisation du Crédit foncier, de la Banque e France et de tant d'autres établissements uti- ;s! Ah! je ne dirai pas la même chose des ociétés d'assurances, par exemple... je ne evrais pas vous parler de cela, pour qu'on ne l'accuse pas d'attaques intéressées... mais il lut bien le reconnaître, au fond ces sociétés ne rofitent absolument qu'à leurs souscripteurs, urs capitaux ne font rien fructifier, ce sont des ipitaux immobilisés, des sortes de biens de ainmorte. L'État, d'ailleurs, a intervenu un peu ^jà : il a mis des impôts pour rétablir l'équili-' re, si possible...

— J'admire, dis-je, monsieur le gouverneur, mpeccable logique de vos raisonnements, mais

pourtant je ne peux m'empècher de penser à la situation, qui apparaît inique, de deux enfants venant au monde, Tun imbécile et pourvu de millions, l'autre merveilleusement doué par la nature et dénué de tout? Ils sont bien inégalement armés pour les luttes de la vie, et d'une telle façon que le bien général aura peut-être à en souffrir?

— On, ne peut rien faire contre celai Et puis, je suis bien convaincu, allez, que Tenfant du peuple intelligent, actif et économe, saura bien percer son trou! Combien n'en voyez-vous pas qui, partis de rien, sont arrivés aux plus hautes situations I

— Oui, mais aussi, combien de forces perdues I Pour un qui réussit, combien dont on ignore les luttes vaines et héroïques, contre une misère acharnée I Car enfin, condamnés dès l'enfance à un travail abrutissant, pour sortir du rang il faut que la chance les serve beaucoup !...

— Les meilleurs en sortent toujours! D'ail leurs, si vous voulez mon opinion personnelle, je suis d'avis qu'il y a encore beaucoup à faire pour améliorer le- sort de l'ouvrier, et surtout pour faciliter aux enfants du peuple intelligent les moyens de s'élever; ce seraient, en effe autant de forces gagnées pour la société, et, e même temps, un acte de justice. Oh! dans ce ordre d'idées-là, on ne fera jamais trop.

— Fort bien ! Mais tout cela n'empêchera pa^ les fils de millionnaires de commencer la vi avec, entre les mains, une énorme puissance

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qu'ils n'ont rien fait pour mériter, et de mener une existence toute d'agréments, pendant que les autres peineront pour conquérir les mêmes avantages. Ce qui fait la récompense des uns, c'est l'état naturel des autres.

— Mais, véritablement, qu'y faire ? Il ne faut pas juger ainsi les choses ! Comment persuaderez-vous jamais un homme riche que son fils est plus bête que son voisin pauvre ! Et puis c'est le droit absolu du père de famille de laisser ses millions à son fils !

— C'est un droit contesté, rectifiaî-je.

— Mais si vous supprimez l'héritage, plus de famille ! Tous les enfants élevés pêle-mêle, par l'Etat... Quelle folie ! Et puis enfin, il ne faut pas s'arrêter aux cas particuliers, aux exceptions. Il ne faut pas voir qu'une génération. Dans une question aussi générale, il est indispensable d'envisager les choses d'ensemble, par grands cycles. Vous connaissez le proverbe : « A père avare, fils prodigue! » Et ma foi, il est presque toujours vrai. Les immenses fortunes faites par les roturiers sous Louis XIV, où sont-elles? Perdues, disséminées, évidemment, entre des milliers de travailleurs ! Je sais bien, il y a des exceptions... nous en arrivons au sémitisme... la famille Rothschild...

— Oui, qu'en pensez-vous?

— Çà, c'est un phénomène particulier... Et il n'est pas mauvais que, dans une société, il y ait des gens qui épargnent, qui accumulent même. Ce ne sont pas ceux-là qui jouissent le

plus, au contraire, ils ont souvent les goûts les plus simples. Mais, soyez tranquille, tous ceux qui ont de grandes fortunes les dépensent d'une manière ou d'une autre, les frais de luxe sont les plus profitables aux travailleurs. Tenez, un exemple qui m'est personnel et qui va peut-être vous faire rire. Je suis chasseur; quand je suis arrivé à l'Assemblée nationale, j'aurais voulu proposer qu'on supprimât les grandes chasses louées par TEtat, je trouvais cela plus démocratique, on aurait accordé des permis de chasse à tous ceux qui en auraient demandé, moyennant quarante ou cinquante francs. Plus de privilèges ! Eh bien ! j'ai changé d'avis. Ne croyez pas, — dit en riant M. Christophle, — que c'est parce que j'ai eu, depuis, les moyens de me payer une grande chasse, — c'est tout simplement parce que j'ai remarqué que ceux qui les louaient y dépensaient des sommes considérables. J'en connais à qui elles coûtent 150 ou 200,000 francs par an! Cela fait vivre une vingtaine de gardes-chasses, on est obligé de construire des grillages pour empêcher le gibier de sortir, tout le pays travaille ; il y a les indenrinités aux cultivateurs voisins quand les lapins font des dégâts, on va même jusqu'à faire pousser du blé exprès pour nourrir les faisans!

— Ces pauvres faisans ! pensai-je.

Il continua :

— Eh! les moyens de dépenser l'argent ne manquent pas. Tous ceux qui font vivre les travailleurs sont excellents. Que feraient-ils de

leur argent, tous ces gens-là? Ils iraient souper avec des cocottes !

— Mais les cocottes n'ont-elles pas aussi leur utilité dans... le mouvement des fonds?

M. Christophie se mit à rire et dit :

— J'admettrais même les cocottes ! Elles se paient des robes très cher, des chapeaux ; l'argent qu'on leur donne va aux couturières, aux modistes, et la petite couturière à son tour, si elle est économe, peut s'amasser un petit pécule...

— Et s'acheter une obligation du Crédit foncier ?

— Si vous voulez ! fit-il en riant encore.

— Que pensez-vous du socialisme d'Etat ?

demandai-je ensuite à M. Christophie.

— Je n'en suis pas partisan du tout. Je trouve que le rôle de l'Etat est un rôle d'éducateur seulement. Il doit préparer les forces sociales, mettre chacun en état de produire selon ses moyens, et ensuite laisser les forces s'exercer librement. Ainsi, il est bon qu'on instruise le peuple de ce qu'il doit savoir ; il faut donner à chaque classe une éducation appropriée au rôle qu'elle doit jouer ; qu'on apprenne aux enfants à lire, à écrire, à compter, mais je ne veux pas que tout le monde soit bachelier. Mon avis est que si l'on voulait toucher à l'instruction primaire, il vaudrait beaucoup mieux restreindre les programmes que les étendre. Voilà le rôle de prévoyance qui revient à l'État. Il faut aussi qu'il s'occupe de l'hygiène

des ouvriers ; on ne doit pas les laisser croupir dans des taudis comme il en existe malheureusement encore beaucoup ; il faudrait dépenser des millions, beaucoup de millions pour loger proprement les travailleurs. Le Crédit foncier peut aider à cela, et il y serait tout disposé, je vous assure,

— Mais, en l'état actuel des choses, devant les grèves qui deviennent de plqs en plus menaçantes, les coalitions des syndicats ouvriers, les gouvernements n'ont-ils pas à intervenir?

— Oh! rien ne serait plus dangereux 1 Quand le gouvernement intervient, les choses *e compliquent toujours. Je trouve très mauvais, par exemple, que les préfets ou les sous-préfets s'interposent, comme ils ont l'air d'en prendre l'habitude, entre les patrons et les ouvriers. Ça n'est pas du tout leur rôle ; ils sont là pour donner aux ouvriers le conseil de ne pas se mutiner et pour maintenir l'ordre : c'est tout.

Je voulais conclure; le «ujet me paraissait épuisé, et j'avais scrupule, d'ailleurs, à abuser de la grande complaisance de mon interlocuteur. Je dis donc pour terminer :

— Voilà pour les théories. Mais, en fait, croyez-vous qu'il y ait un péril socialiste?

— Non. Pas du tout. Toutes ces théories-là, voyez-vous, ce sont des rêves d'Allemands qui ne peuvent pas se concilier avec les besoins de clarté de l'esprit français. C'est un brouillard... Ça nous vient de Karl Marx et autres fumeurs

de pipe et buveurs de bière. Naturellement, ça part d'un principe très juste et très louable : le désir du mieux qui est éternel dans l'homme.

Mais tant que nous aurons, comme ça a toujours été, une société basée sur la famille, il faudra que l'organisation, même économique, reste à peu près la même. Les changements sociaux sont plus apparents que réels. Nous sommes tout pareils aux Romains d'il y a deux mille ans ; entre le Français d'aujourd'hui et celui du xvi^ siècle, par exemple, il n'y a aucune différence ; même les momieç égyptiennes qu'on retrouve de nos jours ressemblent étonnamment aux Egyptiens modernes. Et on voudrait que, du jour au lendemain, les sentiments, les passions, les intérêts qui sont le fondement même de la nature humaine soient complètement transformés ! Ce sont des rêves qui ne sont pas dangereux.

Et le puissant financier termina cette péroraison par ces mots, empreints d'une conviction toute joviale :

— Ces machines-là, voyez-vous, ces projets de bouleversements, ces menaces de révolutions ne sont inventés absolument que pour enrichir ceux qui les préconisent.

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