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LE FAMILISTÈRE DE GUISE

Je tenais à visiter le Familistère de Guise. On m'avait dit que je trouverais là une expérimentation unique au monde des théories des premiers socialistes français, presque un phalanstère selon Fourier, une usine en pleine prospérité où le capital et le travail ne font qu'un, les ouvriers étant devenus propriétaires de l'étabUssement. Alors... pas de patron? la République idéale des travailleurs? Comment cela peut-il marcher? me demandai-je.

Pas de conflit entre 2.000 ouvriers propriétaires? Tous les intérêts respectés? Et tant de gens habitant une même maison, dans une paix parfaite ?

J'arrivai un matin à Guise et je me rendis directement au Familistère. A quelques centaines de mètres des dernières maisons de la petite ville, de vastes constructions de briques dressent leurs trois étages de hautes fenêtres; un corps de bâtiment central flanqué de deux ailes toutes pareilles, qui s'avancent laissant au milieu une sorte de large place où s'érige la statue du fondateur, A.-J.-B. Godin. Cette ordonnance monumentale a quelque chose de la majesté de Versailles. Un gai soleil inonde les grandes

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façades rouges, pénètre par les fenêtres ouvertes où grimpent des glycines, où pendent des cages à serins. C'est grand comme une grande caserne, massif comme une prison, mais de jolis parterres courent au bas des façades, et j'entends, derrière un store de joncs verts, des rires qui sonnent frais, des roulades lancées par une voix claire déjeune fille. Je pénètre dans le bâtiment central en passant sous une voûte blanchie à la chaux, et je me trouve dans une vaste cour vitrée au niveau du toit.

A chaque étage un large balcon fait le tour du grand hall. Une quarantaine de portes blanches s'ouvrent sur chacun des balcons, donnant accès dans autant d'appartements. Je suis au centre de l'immense ruche; trois bâtiments, trois halls comme celui-ci réunissent près de 500 logements qui abritent environ 2,000 personnes. Cela n'a déjà plus la gaieté du dehors, un jour froid tombe du vitrage, les portes s'alignent, muettes, avec leurs numéros peints en noir.

Un habitant du Familistère, délégué par l'administration pour me conduire, vient me rejoindre. *

— Ça ressemble un peu à une prison! lui dis-je.

— Quelle idée ! s'exclame-t-il, mais pas du tout! on est heureux ici! Vous n'en trouverez pas un qui se plaigne, allez! J'ai été à Paris, moi, c'est là que vous auriez raison! Pas d'air dans les chambres, jamais de soleil! Ici, au contraire, le derrière des appartements ouvre sur la

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pleine campagne, et on a autant de soleil qu'on en veut !

— Vous n'aimeriez pas mieux avoir chàCM une maisonnette à vous? Vous série* bien plus libres !

— Pourquoi faire? Chacun reste chez feoi, t\ on est bien mieux logé. Pour 5 francs par mois, nous avons une grande pièce qui a plus de trois mètres du plancher au plafond; si on veut deux pièces, c'est 10 francs, et ainsi de suite... fit puis on a tout sous la main, la boulangerie, l'épicerie, tous nos magasins, quoi ! C'est au rf zde-chaussée du « Palais » que tout cela est installé. Venez voir.

Je suivis mon guide qui me fit parcourir nnt série de salles entourées de comptoirs et d'étagères, de magasins d'épicerie, de charcuterie, de boucherie, d'ameublement, d'habillement, etc.

— Vous voyez, me dit mon compagnon, on n'a qu'à descendre et on achète tout ce qu'on veut. On n'y est pas forcé, bien entendu; avec son argent, on peut aller dans les magasins de la ville, mais on a tout avantage ici puisqu'on ne paie que par quinzaine et que tout est inscrit sur un livret : à la fin de l'année on nous rembourse les bénéfices commerciaux réalisés, au prorata de nos achats.

Ainsi, moi, cette année, j'ai pu avec ces bénéfices me payer un lit et un matelas que j'ai eus ainsi par-dessus le marché.

— Toutes les vendeuses et les caissières qui sont là habitent aussi le Familistère ?

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— Oui, monsieurj elles font partie de Tassociation cohime les ouvriers de l'usine ; ce sont, d'ailleurs, presque toutes des femmes ou deô sœut'S d'ouvriers, et leurs enfants sont élevés^ comme les auti'es, par la communauté.

— Gomment cela?

— Oui. M. Godin a voulu que tous les enfants nés au Familistère soient élevés depuis leur naissance jusqu'à l'âge de quatorze ans, sans qu'il en coûte un sou aux parents. Tous les frais de l'éducation font partie des frais généraux de l'usine. G'est compté en même temps que Toutillage. On ne calcule les bénéfices qu'après que tout cela a été payé.

Tout en causant, nous étions sortis de la coui* dont nous contournions maintenant les bâtiments qui développent plus d'un kilomètre de façades^ Tout à coup, à un angle, un spectacle inattendu : nous étions derrière la grande construction: de larges pelouses d'un beau vert s'étendaient sous de grands arbres ; cela formait une manière de parc limité par l'Oise que je n'avais pas encore aperçue et dont les eaux enveloppent dans un grand coude la vaste propriété. Au milieu des pelouses, un chalet s'élevait, relié aux bâtiments par une galerie vitrée, et, partout sur Therbe, sous les arbres, des enfants, deux ou trois cents bébés gambadaient, se poursuivaient, surveillés par une trentaine de femmes.

Mon guide jouissait de mon étonnement; ce grouillement de petits êtres courant, riant, criant

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dans Tair libre, sous le soleil clément, à deux pas de leurs pères qui travaillent dans la sécurité du gain, et de leurs mères sans soucis, me donnait une impression très neuve et très saine de la vie collective, laborieuse et tranquille. Ainsi toul-àcoup m'apparaissait, normale, la famille agrandie, élargie, réalisée selon le rêve des «utopistes».

— Voilà ce que nous appelons le «,Pouponnat>, me dit l'ouvrier avec un sourire ravi. Dans ce chalet, il y a des berceaux, des biberons, des jouets et tout ce qu'il faut pour les enfants, depuis la naissance jusqu'à Tâge de quatre ans. Les mèrespeuvent venir les voir, jouer avec eux tant qu'elles veulent, et dans Tété, toutes ces pelouses sont pour eux. L'administration fournil tout : les langes, le lait, les berceaux, etc.; le soir, chaque mère vient chercher son enfant pour la nuit. Vous avez pu voir, de l'autre côté de la grande place, des constructions sans étage ; c'est là que se trouvent les écoles pour les plus grands ; elles sont agencées avec les derniers perfectionnements. D'ailleurs, les statuts portent que les dépenses d'éducation ne doivent jamais être moindres de 15.000 francs par an, et ce chiffre est toujours dépassé.

Je suivais docilement mon guide, l'écoutant parler ; mais j'avais hâte d'être renseigné sur la genèse et la fortune de cette organisation. Malgré moi, je voyais comme une anomalie déroutante à force de simplicité sous l'idéale harmonie de cet ensemble.

— Je voudrais bien voir le directeur, dis-je.

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