LE DIRECTEUR DU FAMILISTÈRE
M. Dequenne, directeur du Familistère, administrateur-gérant de la Société, est un ancien ouvrier embauché il y a vingt ans par M. Godin, en qualité de charpentier. Devenu directeur d'un atelier, il a été élu par l'assemblée des ouvriers actionnaires pour prendre la direction de Tusine à la mort de son fondateur.
C'est un homme d'une cinquantaine d'années, d'assez forte corpulence, au visage gras entièrement rasé ; les yeux sont énergiques, le sourire changeant, une sorte de Renan « peuple ». Quand il parle, ses mains se caressent lentement, et sa voix traîne dans les notes profondes.
— Voici en deux mots, me dit-il, l'histoire du Familistère de Guise ;
Son fondateur, M. Godin, était un ancien ouvrier chaudronnier, disciple enthousiaste de Fourier et des socialistes de l'école de Saint- Simon ; il possédait ici une petite usine qu'il avait fondée pour la fabrication en fonte des appareils de cuisine et de chauffage. Il avait résolu d'associer ses ouvriers à son entreprise, et voulait tenter l'expérience d'un phalanstère réalisable.
C'est en I859 qu'il construisit à ses frais le premier bâtiment d'habitation; d'abord, il loua les
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logements aux ouvriers; bientôt il fallut en construire de nouveaux ; en même temps, comme soû industrie prospérait, M. Godin commença à attribuer à ses ouvriers une partie de ses bénéfices. Ce n'est qu'en 1880 qu'il institua la Société telle qu'elle fonctionne actuellement; il y apportait son usine et les bâtiments du Familistère représentant un capital de 4 millions 600,000 francs ; les ouvriers, eux, n'apportaient que leur travail. 11 se réserva d'abord un traitement fixe de 15,000 francs, plus 280,000 francs représentant l'intérêt à 5 0/0 du capital de fondation, ce qu'il appelait le « salaire du capital ». Et une fois tous les frais de l'entreprise payés (dans lesquels il comprenait l'éducation de tous les enfants nés au Familistère), il partagea les bénéfices restants au marc le franc entre le salaire total desouvriers et celui du capital ; de telle manière que, par exemple, si le salaire du capital était de 280,000 francs par an, et qu'il eût à payer 500,000 francs de salaires dans une année, il y avait environ un tiers de bénéfice attribué au capital et deux tiers aux travailleurs. Mais au lieu de distribuer chaque année en espèces, aux ouvriers, les parts des bénéfices qui leur revenaient, il institua des titres nominatifs qui portaient les sommes attribuées à chacun.
— Alors, ils ne touchaient aucun bénéfice ?
— Non, mais c'est tout comme, puisqu'ils devenaient peu à peu propriétaires^ les sommes portées sur les titres servant à rembourser le capital de fondation I Ce capital n'a d'ailleurs,
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pas été remboursé entièrement, puisqu'on mourant, M. Godin a légué par testament, à l'association, une somme d'un million et demi environ, ce qui a naturellement avancé de beaucoup l'entrée en possession des ouvriers. Aujourd'hui il ne reste à rembourser aux héritiers du fondateur, que quelques centaines de mille francs, ce qui est l'affaire de deux ou trois ans.
— De sorte que les ouvriers sont devenus propriétaires de l'usine et du Familistère ? Ce sont autant de capitalistes ?
— Tout simplement, ce sont des actionnaires qui travaillent...
— Alors ceux qui voudraient se retirer ?...
— Ils pourraient se faire rembourser leur part de capital, ou la laisser dans la maison et continuer à toucher des dividendes proportionnels.
— Cependant, lorsque tout ce qui reste à rembourser sera payé, on ne pourra pas laisser s'accumuler indéfiniment les bénéfices ?
— Non, mais nous verrons alors s'il ne conviendrait pas d'augmenter le capital social (puisque commercialement, nous sommes une société en commandite simple) ou de distribuer chaque année, en espèces, ces bénéfices aux ayantsdroits.
Cette explication terminée, je voulais savoir de M. Dequenne son opinion personnelle sur la portée générale de l'œuvre qu'il venait de m'exposer, et je lui demandai ;
— Vous croyez donc avoir résolu ici la question sociale ?
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II répondit en se frottant lentement les mains :
— Absolument, et c'est la seule manière de la résoudre qui soit pratique...
— Pourtant, dis-je, chez vous les ouvriers continuent à toucher des salaires gradués selon une estimation arbitraire de la valeur de leurs produits; le capital y mange une grosse part des bénéfices; les salaires sont inégaux; il y a des grades chez vos associés ; vous-mêmes, touchez un traitement sensiblement plus élevé que les autres I Et puis, vous employez des ouvriers auxiliaires qui ne participent pas aux bénéfices !
M. Dequenne cessa de se frotter les mains; un gros rire secoua une seconde son abdomen, et il me regarda avec une vive expression d'étonnement où perçait quelque méfiance.
— Mais, monsieur ! mais... naturellement !
nous sommes socialistes, ici, oui, je veux bien... mais nous repoussons de toutes nos forces les théories collectivistes I Je trouve que M. Godin est allé bien assez loin dans cette voie, sapristi 1... Et puis, n'est-il pas juste que Tinte lligence soit récompensée en proportion de ses services? L'ouvrier ne peut pas demander mieux que ce qu'il a ici, croyez-moi... Nous avons des caisses d'assurance pour la vieillesse et la maladie, toute une organisation de la mutualité... que voulez-vous de plus ?
— Oh ! personnellement, je ne veux rien, dis-je enriant.Ce sont les socialistes qui prétendent que
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votre expérience ne prouve pas tout, que cela n'a qu'un rapport très précaire avec la question sociale ; ils disent que les crises de surproduction sont des calamités auxquelles il faut chercher un remède, que la concurrence industrielle a toujours pour conséquence l'abaissement des salaires et la misère des ouvriers. Et ils assu* rent que votre organisation vous laisse absolument désarmés devant ces inconvénients. Vous faites de vos salariés autant de patrons associés dans un travail commun, avec un capital commun, mais vous n'en demeurez pas moins soumis aux lois de la concurrence.
— Ah j ah ! certainement ! au point de vue commercial, nous sommes* la maison Dequenne etCie et il faut lutter contre les maisons rivales ! C'est bien sûr !
— Que feriez-vous si une concurrence toutepuissante vous forçait à baisser vos salaires ou à diminuer vos bénéfices?
— Mon Dieu, nous commencerions par réduire les bénéfices à distribuer, et on serait bien forcé de baisser les salaires comme les autres !
— Et si, par suite d'encombrement sur le marché, la vente n'allait plus, si vos magasins ne se vidaient pas, il faudrait donc arrêter le travail?
— Certes, on serait bien forcé... mais, vous le savez, les ouvriers sont divisés en plusieurs catégories, en plusieurs grades; les plus anciens et les plus sérieux sont associés ; ce sont les véritables actionnaires; ensuite, viennent les socié-
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tairesy puis les participants ^ eh bien! on commencerait par congédier les derniers venus, on passerait aux sociétaires, et enfin aux associés... mais, heureusement, — dit M. Dequenne, avec une assurance joviale, — les affaires marchent fort bien et on n'a pas besoin de songer à tout cela !
— Donc, que tout marche mal, que la concurrence vous dévore, que votre industrie périclite pour des raisons quelconques, qu'une catastrophe détruise vos propriétés, vous voilà soumis aux mêmes déboires que les capitalistes ; vos ouvriers et vous-même redevenez, comme les camarades, des salariés obligés de vous soumettre à toutes les duretés du régime capitahste?
M. Dequenne répondit ;
— Oh ! oh! nous en sommes tous là ! Il n'y a rien à y faire !
— C'est pourtant cela, la question sociale!
objectai-je !
— Oh! alors!... conclut-il avec un geste évasif et en souriant d'un air de parfaite indifférence.
Après Tagitation des villes, la fièvre des masses nécessiteuses, instruites des revendications prolétariennes, nourries de l'irrespect des patrons, si près des bouleversements et peut-être des violences, il était intéressant, pour le but que je poursuis, de voir où en est le paysan visà-vis de la question sociale, le paysan pur des campagnes, le type du terrien classique, sans bâtardise industrielle d'aucune sorte.
Mais ce paysan, ce paysan-là, est très fermé, tout en lui-même : sa discrétion et sa prudence sont telles qu'il gardera jusqu'à la fin de ses jours le secret de* ses opinions politiques et de ses votes; il ne dira son avoir à quiconque et, même le produit de ses récoltes annuelles, sa vanité ne le dévoilera que longtemps après, et ce sera alors par vantardise. Aussi, pour gagner du temps et assurer le résultat que je cherchais, je pensais tout de suite à tirer parti de mes vieilles relations d'enfance.
Pai passé toutes mes vacances de jeunesse à la ferme du père Froment (quel joli nom de laboureur!), un vieux paysan, un vrai, peu à
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peu enrichi, devenu l'un des gros cultivateurs de la commune de Maninghen. C'est à dix kilomètres de Boulogne-sur-Mer, vers Calais, unpetit village de deux cents habitants environ, en comptant les hameaux qui en dépendent. Le chemin de fer passe à plusieurs kilomètres de là, la grande route à une lieue. Et le mince clocher de l'église se dresse au haut d'une colline d'où l'on domine, tout là-bas, par-dessus les molles pentes des grands pâturages, l'horizon cl^angeant de la mer. Les champs de blé s'étendent sur le versant opposé, à l'abri du vent marin, et tout autour de grands bois emplissent les vallons.
La ferme est à côté de l'église sur la hauteur. Du seuil de la maison on voit passer au large, gros comme des mouches, les paquebots qui vont en Angleterre; puis s'étagent des terrains toujours verts où l'on met paître les vaches; enfin la grande cour s'encadre de ses constructions basses, granges, écuries, étables ombragées d'un côté par un rang d'drmes centenaires; au milieu, c'est le trou à fumier où se vautrent les porcs, où gloussent éternellement les poules. Et pas un bruit ; jamais une voiture dans la montée rude, aucun passant. La vie répète là ses journées toujours les même^, sans autre révélation des existences extérieures que l'apparition du journal La Croîxy envoyé gratuitement de temps en temps, et de quelques feuilles du pays que la fermière rapporte parfois li amedi du marché.
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Dans ce trou perdu, très rustique, comme endormi, les luttes politiques et les changements sociaux demeurent inconnus. Le pays est assez fertile, le paysan y fait bon an mal an ses affaires, sans rien changer ou presque aux méthodes séculaires, et son apparente et un peu ironique ignorance cache, je le crois, beaucoup de scepticisme à l'égard des faiseurs de lois et de tous ceux qui vivent de la chose publique.
C'est le soir après le dernier repas, dans la grande salle commune. Je suis assis sous le manteau de la vaste cheminée, en face du père Froment installé dans Tunique fauteuil de paille, la place « du maître ».
C'est un grand vieillard de soixante-dix ans, un peu voûté, à la figure fine et maigre entièrement rasée, sauf de courts favoris en « pattes de lapin » tout blancs comme les boucles de cheveux frisés qui débordent ua peu de la casquette de drap. Le nez à longue courbe descend sur la bouche édentée et railleuse. Les yeux pétillent d'une vie extraordinaire sous les orbites profonds, des yeux de jeune femme malicieuse.
En cercle, la face à la flamme, les ouvriers, sur des chaises, dans une pose de travailleurs lassés, les coudes aux genoux, fument, les yeux vides, leurs courtes pipes de terre; dans les coins laissés noirs par l'unique chandelle d'un sou, la fermière remue des chaudrons, range des écuelles. Des chats quasi-sauvages, aux yeux de braise, errent de leurs pas de velours parmi les baquets
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OÙ ils vont laper des gouttes de lait restées ao fond. Dehors, la nuit toute noire et le silence; accablés, tous se taisent.
Je crie :
— Allons, faites-nous du café, la mère Froment, je paye un litre d'eau-de-vie !
Des bouts de rires s'éveillent, les yeux luisent, les visages s'animent, c'est une petite fête.
— Tu nous dois ben ça 1 me dit le père Froment, égayé comme les autres ; depuis quatre heures du matin que nous trimons tandis que tu te promènes, espèce d'bourgeois I
Un gros rire secoue tout le monde. On a vn que « l'maître » est content; quand il est gai, il m'accable toujours de ses pointes.
— Moi, je me repose, dis-je en riant aussi.
Mais que dites-vous de votre propriétaire qui se promène d'un bout de Tannée à l'autre, lui?
— Ah! il a ben le droit! il a des rentes !
-^ Mais c'est vous qui les payez, ses rentes, c'est parce que vous travaillez sa terre avec vos ouvriers toute l'année que lui peut vivre à rien faire.
— Gros malin! s'exclama-t-il, c'est à lui, ces champs, je ne les lui demande pas pour rien, bien sûr !
— Pourquoi, dis-je, est-ce plutôt à lui qu'à vous qui les cultivez, qui êtes le seul à les faire valoir?
Il jeta un regard autour du cercle comme pour faire appel au bon sens de tout le monde, et les deux mains aux bras du fauteuil, le buste
en avant, il me dit en fixant son regard clair dans mes yeux, un pli moqueur relevant le coin de sa bouche dégarnie.
— Voyons, mon fieu, tu vois ben que tu déraisonnes ! c'est des contes que tu nous fais-là. C'est à lui, cette terre, n'est-ce point? c'est à lui? eh beni v'ià tout!
J'essayai de faire comprendre à mon auditoire les théories qui recueillent tant • de suffrages dans les ateliers de Calais à quelques lieues de là, j'expliquai de mon mieux, en les vulgarisant, les rêves d'égalité et de soHdarité, lieux communs là, nouveautés incompréhensibles ici.
Le fils du fermier, un gas d'une trentaine d'années, qui a passé quatre ans au régiment, s'était tu, se contentant d'approuver son père par d'énergiques hochements de tête.
— Alors, s'écria-t-il enfin, tu voudrais nous faire accroire qu'il y a des gens qui veulent partager avec les autres ? C'est les sans-le-sou qui veulent partager, parbleu ! c'est pas malin ! moi aussi je veux bien partager, mais avec ceux qui en ont plus que moi ! Pourquoi les riches donneraient-ils ce qu'ils ont ? Je sais bien qu'ils font la charité, mais c'est parce que ça leur fait plaisir; ils ne seront jamais assez bêtes pour se laisser dépouiller! Ah ben! tu peux me croire, si le bon Dieu me donnait des rentes, à moi, je ne les lâcherais point I
— Pourtant, dis-je, si tu tombais malade, si tu avais un jour trop d'enfants et que tu ne puisses plus gagner assez pour les nourrir^ ne serais-tu
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pas heureux qu'on soit organisé pour qu'ils ne manquent de rien ?
— Ah, ça ! c'est tant pis pour moi, si je tombe malade ! et puis si j'ai trop d'enfants, c'est à moi d'en faire moins I Ne faudrait-il point qu'on travaille pour les autres ? En v'ià une histoire ! Tu te moques d' nous, là, hein ?
Toute l'assemblée se mit à rire, gagnée parle raisonnement d'impeccable bon sens du jeune paysan. Et lui, tout heureux et tout fier de son succès, ne demandait qu'à continuer. Je lui dis;
— Alors, toi aussi, tu trouves bien de travailler pour faire des rentes au propriétaire ?
— Il s'agit pas de lui faire des rentes, il s'agit de lui payer ce qu'on lui doit, à cet homme, c'est bien simple. Moi, je suis un paysan, c'est tant pis pour moi ; lui c'est un bourgeois, il est riche, eh bien ! c'est tant mieux pour lui ! Si je peux arriver à ramasser et que mes enfants aient quelques sous, ils se donneront moins de mal, c'est ben sûr, ils se reposeront aussi. Ça sera-til pas toujours comme ça ?
Comme je ne répondais rien, il me frappa sur l'épaule, et, au milieu de la jubilation générale, il me dit encore :
— Alors, il faut que tu viennes à Maninghea pour qu'on t'apprenne des choses aussi bêtes que ça ! Quoi qu'on apprend donc à Paris ?
Je voulais mettre les paysans en présence non plus des théories abstraites sur la propriété et l'égalité qu'ils ne pouvaient décidément pas corn-
UN VILLAGE ll\^
prendre, maife d'un certain ordre de faits, possibles, éprouvés ailleurs, qui devaient les toucher plus directement.
— Dites doiic, père Froment, que diriez-vous si on faisait une loi pour que toutes les terres situées sur la commune deviennent des biens communaux, qu'on diviserait par lots ; chacun aurait un champ à cultiver et on n'aurait pas de fermage à payer ?...
Il me regardait de ses yeux pleins de finesse, se demandant si je ne me moquais pas de lui, et, enfoncé dans son fauteuil, il fumait sa pipe par courtes bouffées :
— Comprenez-vous ? C'est comme ça que ça se fait en Russie ; tous les paysans ont un bout de terre pour quatre ou sept ans ; après, on change les lots, pour ne pas faire de jaloux à cause des bonnes et des mauvaises terres.
Il cracha un long jet de salive dans les cendres du feu de bois et lâcha comme un cri du cœur :
— Alors, on n'atirait jamais rien à soi, comme ça?
— Naturellement I fis-je en riant malgi:é moi. Mais tout le monde aurait de quoi vivre, est-ce que ça n'est pas le principal?
Il continua, en s'animant, pendant que les ouvriers^ la bouche ouverte, devenaient de plus en plus attentifs :
— Si tout le monde avait de quoi vivre, où qu'on trouverait des gas pour faire la moisson?
■— Chacun ferait la sienne, père Froment, ou bien oh s'aiderait î
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— Et puis si je veux m'agrandir?... Non, non, non, je ne veux pas de ça, moi I Je veux être maître chez moi !
Le fils, qui paraissait rêveur depuis un instant, s'écria tout d'un coup, comme illuminé par une trouvaille imprévue :
— Alors, avec ce système-là, voilà moi^ par exemple, que mes parents travaillent depuis soixante ans pour me laisser quelque chose, je ne serais pas plus avancé que voilà Procope qui n'a jamais eu un sou... (il désignait du doigt le plus ancien ouvrier de la ferme). Ah ben! elle serait forte, celle-là ! Sans me vanter, je vaux tout de même un petit peu mieux que les vagabonds des grands chemins, c'est-il pas juste que mes parents me laissent quelque chose après eux?
Je dis, pour le pousser à bout :
— Mais non, ça n'est pas juste, l'héritage!
Pourquoi les parents travailleraient-ils pour leurs enfants? Vous disiez tout à l'heure que c'était chacun pour, soi? Et puis, ne sommes-nous pas tous égaux en venant au monde?
— Ah! je ne dis pas! je ne dis pas! Mais n'empêche que si on a de l'argent, on peut toujours en faire ce qu'on veut. Et c'est bien naturel qu'on le laisse à ses enfants, tu ne peux pas aller là contre...
— Donc, vous trouvez que tout va bien, père Froment? Mais je me figure que vos ouvriers qui sont là ne partagent peut-être pas votre avis, dis-je en nie tournant vers les hommes qui siro-*
UN VILLAGE j^q
taient le café mélangé d'eau-de-vie, et qui s'égayaient énormément de cette conversation.
— Eux? ils ne se plaignent mie ! Et ils ont bçn raison.
— Etes-vous bien sûr qu'ils ont raison de ne pas se plaindre ? Pendant les trois mois que vous les employez, ils se lèvent à quatre heures tous les jours, ils travaillent quinze heures sous le soleil, ils couchent dans les écuries, vous les payez entre cinquante sous et trois francs par jour tput au plus, et au bout de Tannée, c'est eux qui ont labouré, semé, récolté, engrangé, battu le blé, etc., et c'est vous qui empochez les bénéfices, — vous et le propriétaire ! Est-ce juste ?
Interloqué, il me dit brusquement;
— Est-ce que je les paye point?
— Juste de quoi vivre! Et vous, vous mettez de l'argent de côté !
— Est-ce que j'ai pas mes fermages à payer ?
Est-ce que j'ai pas mes contributions?
— Mais c'est avec leur travail que vous pouvez payer tout cela ! puisque c'est eux qui font tout!
Les ouvriers écarquillaient leurs yeux alternativement sur le fermier et sur moi; ils attendaient palpitants, ce qui allait sortir d'une conversation aussi inouïe pour eux. Le père Froment commençait à s'impatienter, je le voyais bien, et je m'en amusais beaucoup. Agressif, la voix un peu colère, il me dit:
— Alors, je ne fais rien, moi, à ton avis? Eh
ben! je voudrais voir comment ça marcherait tout ça, si je n'étais pas là ! Oui, je voudrais voir ça!
Il se renfonça dans son coin en bougonnant, et s'amusa à remuer les cendres du bout de son gros soulier ferré. Sa femme, une vieille paysanne alerte et pleine de santé, surgit à ce moment d'un coin de la pièce, et, se plaçant en face de moi, les deux poings sur les hanches, elle m'apostropha :
— As-tu bientôt fini, avec tous tes contes? C'est-il permis, mon Dieu ! de dire des sornettes comme ça ! Tu ne sais donc pas, malheureux éfant, qu'il faut penser à tout, dans une maison comme ici ! Faut-il pas soigner les vaches, les cochons, les poules, les moutons, faut-il pas de l'argent pour les nourrir, et quand il en meurt, c'est-il les ouvriers qui viennent nous les payer? Et si nos meules de foin viennent à brûler? Ça leur est bien égal à tous ces gas-là I Ils mangent tout de même en attendant, et tout leur saoul ! On ne leur refuse rien, ici I
Elle se mit à énumérer longuement la liste, que je connaissais par cœur, des menus qu'elle servait, depuis quatre heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, aux moissonneurs, au berger, au vacher, etc.
— Veux-tu savoir? s'écria-t-elle, vite grisée du bruit de ses paroles. Eh bien! c'est des histoires de propre-à-rien, tout ça, de va-nupieds, de chenapans ! Les ouvriers' sont plus \eureux que nous, sais-tu ça? Ils n'ont à s'occu-
per de rien d'autre que de travailler et de manger... Allons, allons, conclut-elle, v'ià Theure de se coucher. Allez dormir, n'écoutez pas ce grand vaurien-là 1
Elle les secouait sur leurs chaises, rudement. Ils s'étirèrent, délacèrent leurs grosses bottines pour profiter de la lumière, s'en allèrent lentement, traînant la semelle, et disparurent dans la cour noire.
Je m'étais levé en même temps que les ouvriers de la ferme, voulant faire un tour avant de me mettre à écrire le récit de ma soirée; et, à la porte, je rejoignis Procope, l'homme indispensable de la maison, un tâcheron d'aine quarantaine d'années, marié dans le village, et père de sept enfants.
Le pauvre homme est habitué à la plus profonde misère. Il habite au bout du hameau une petite masure couverte de chaume qu'il répare constamment lui-même. Les quelques heures de liberté que lui donne le dimanche, il les emploie à raccommoder les vieilles chaussures des habitants du village ; pour quelques sous, il remet des clous aux gros souliers; il a appris tout seul son métier de savetier rustique. Avec ses sept enfants dont l'aînée est, aujourd'hui, une fille de quatorze ans, il a vécu de deux ou trois francs par jour, sans jamais se plaindre. Car chose curieuse, à la campagne, la misère est moins triste et ne paraît pas aussi noire.
J'étais allé, maintes fois, chez Procope, sans jamais y entendre un mot qui pût me rappeler
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les rancunes et les imprécations des faubourgs. Et les grosses figures rouges des enfants, le voisinage des champs de blé aux lourds épis, les vaches familières, sur la route, empêchent toujours de penser qu'on puisse jamais mourir de faim, là!...
— Qu'est-ce que vous dites de tout cela, vous Procope ?
Il ne répondit pas à cette question ; nous marchâmes un instant en silence sur la route. 11 se grattait la tête, d'un air de réfléchir profondément. Il finit par me dire après beaucoup d'hésitations et sur un ton de mystère, traînant les mots :
— C'est-il vrai, ce que vous disiez tout à l'heure, qu'on ferait une loi... pour qu'on ait chacun son petit morceau... dans les villages ?.. Ça serait une belle chose, ça vous savez? C'estil bien vrai, qu'il est question de ça?
Je n'eus pas le courage de détromper ce brave homme qui se figurait de si bonne foi qu'il allait pouvoir, tout à l'heure, réaliser son vieux rêve chimérique de cultiver de la terre à lui, d'y semer du grain qui pousserait pour lui, et de contempler de jolies moissons blondes à mettre dans sa propre grange I
— Ça viendra peut-être, lui dis-je, dans longtemps, sans doute. Il y a des gens qui le voudraient, mais ça ne peut pas se faire tout d'un coup, il y a tant de difficultés.'.,
— Ah l alors, c'est pas les députés qui veulent T ? demanda-t-il.
— Non, répondis-je, ce sont des gens qui veulent le devenir.
II ne comprit pas l'ironie de ma réponse, et il se replongea dans son mutisme habituel.
Nous fîmes encore une centaine de pas sur la route noire, sans parler. Puis tout à coup, il dit comme s'il eût continué tout haut son monologue intérieur :
— Non, on n'est vraiment pas assez heureux dans les campagnes, on ne gagne pas assez, et le travail est trop dur. C'est pas qu'on dépense beaucoup d'argent ; ainsi moi, je ne vais jamais au cabaret; le plus dur, voyez-vous, c'est les enfants qu'il fauthabiller et nourrir, et ça use, et ça mange aussi ! et quand il y en a qui tombent malades, faut des médicaments, ça coûte cher ça, les médicaments ! Et puis à l'école, c'est des cahiers, des livres, faut encore de l'argent! Si seulement on pouvait mettre les deux bouts ensemble !
J'abondai dans son sens :
— Et quand on est vieux !
— Ah ! reprit-il avec un accent de profonde résignation, ça, faut pas y penser; comme on dit : c'est à la grâce du bon Dieu. Les enfants, ça s^en va vite, ils sont soldats, ou bien ils se marient, ils ont leur ménage, pas vrai ? une fois partis, faut plus compter sur eux !
— Qu'est-ce que vous diriez si on vous donnait une pension pour vos vieux jours ?
Mon idée le fît rire, d'un bon rire incrédule.
— Qui est-ce qui nous la donnerait cette pen-
sion ? Nous ne sommes pas employés du gouvernement, nous autres !
— Il y aurait une caisse, il suffirait de verser très peu de chose, mettez un sou par jour, où forcerait les patrons à verser au moins autant pour chaque ouvrier, et ce serait l'Etat qui paierait les pensions.
— Bien sûr, bien sûr I ce serait une bonne chose... Ah oui I mais, c'est-il possible ?... Bah ! on nous promet toujours plus de beurre que de pain; nous ne le verrons jamais nous autres !
Nous approchions de sa demeure, il marchait le buste en avant, les bras ballants, son pas lourd écrasait les cailloux de la route. Dans l'obscurité, il me semblait percevoir le travail de ce cerveau réfractaire à toute idée nouvelle, entièrement pris par le souci immédiat du pain à gagoier, dominé par la notion des hiérarchies implacables et si loin de toute combativité, de toute solidarité générale I
Je voulus éprouver cette résignation :
— Dites donc, Procope, vous n'avez jamais pensé à être patron, vous ?
— Ah I je n'en demande pas tant que ça ! je ne suis qu'un ouvrier, moi ! mes parents ne m'ont rien laissé... Et puis je n'ai pas d'instruction, vous comprenez, je ne sais pas lire; on ne peut pas être si difficile... Tout le monde ne peut pas être patron, ça se comprend !... Ce que je voudrais, c'est que mes enfants en sachent un peu plus long et peinent moins que leur père !
La maisonnette basse était devant nous :
— Je VOUS souhaite une bonne nuit, me dit-il ; moi, vous savez, je me lève à quatre heures...
Le lendemain, en me dirigeant vers la gare la plus proche, je rencontrai un autre de mes bons amis, un petit fermier d'une cinquantaine d'années, élevé chez les Froment et qui faisait pour ainsi dire partie de Ja maison. Par des prodiges d'économie, il est arrivé, après avoir vendu ses journées de travail, à s'amasser un petit avoir, à cultiver pour lui quelques champs, à conquérir son indépendance.
Je lui demandai des nouvelles de son fils, un bon élève de l'école du village, que le père avait envoyé à l'école normale du département, puis au collège de Boulogne.
— Et Arthur, fis-je, que devient-il?
La figure toute épanouie d'orgueil paternel, le paysan me répondit :
— Il va bien, le gas! Ah oui! il va bien, le v'ià bachelier, à c'te heure, et il y a deux ans qu'il attend sa place pour entrer dans les contributions... C'est bien un peu long, mais faut de la patience, c'est si couru ces places-là, hein?...
— Alors, remarquai-je, il n'a décidément pas voulu retourner au village pour y travailler?
— Non! il n'aimait pas ça, et puis, moi non plus, je ne l'ai pas encouragé ! Il sera ben plus heureux comme ça, il aura ben moins de mal!
J'approuvai et félicitai l'heureux père. Il ajouta,en courbant le dos, avec des gestes ronds et caressants ;
15^ ENQIÊTE SLR LA QUESTION SOCIALE
— Laisse faire I j'aime mieux que ça s'arrange comme ça. Une bonne petite place du gouvernement, percepteur quelque part, au moins, c'est sûr! Et, plus tard, avec ce qu'il aura après moi, il pourra vivre tranquille, il aura toujours sa petite retraite !...
II cligna de l'œil d'un air malin. J'entendais siffler le train, je le quittai.
Du haut de la falaise, on voit, plus petites, les agues aux crêtes blanches qui moutonnent à 'infini. Un vent frais souffle du large ; le soleil iécline déjà et trace sur Teau verte une grande oute éblouissante qui semble partir des deux etées de bois pour aboutir à l'horizon. En bas, 3n distingue le port et les bassins comme un plan léroulé : les grands bateaux pressés contre les [juais, la flottille brune des pêcheurs qui va partir. La brise apporte de lointains << Ohé ! hisse ! » ; les voiles, couleur cachou, s'étendent lentement le long des mâts comme des ailes d'oiseaux nonchalants qui hésitent à s'envoler. Et, pour encadrer cela, la ville coquette étale, sur deux collines, ses maisons blanches, le dôme de la cathédrale, la vieille tour du beffroi. C'est un panorama de jouets d'enfants : Boulogne-sur-Mer, ville d'eaux et l'un des premiers ports de France pour la pêche du hareng, du maquereau, etc.
Du point culminant de la falaise où je suis placé, et descendant vers le port et la ville, de nombreuses ruelles aux maiso^inettes pressées s'entassent, étroites, sales, presque à pic, avec, parfois, une centaine de marches d'escalier très hautes à la place de la chaussée. Cela s'appelle
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le quartier de la € Beurrière », c'est là qu'hafr^ tent trois mille familles de pêcheurs ; des enfante — oh I que d'enfants ! — grouillent dans tous les coins, se poursuivent dans les ruissaux. Des femmes passent, belles comme des Romaines, nerveuses et souples comme des Espagnoles ; elles sont vêtues d'un court jupon de grosse laine qui accentue l'harmonieuse ampleur des hanches ; la taille, remarquablement fine, est serrée dans un corset dont on voit les lacets; leurs galoches de bois, retenues seulement par les orteils, claquent sur le pavé, laissant voir tout le pied et la fine cheville dans un bas de laine bien tendu. H n'y a pas d'hommes dans les rues en ce moment, « ils embarquent ».
C'e^t une population que j'ai beaucoup connue que celle de ces pêcheurs boulonnais aux mœurs si particulièrement simples et insouciantes ; les femmes ont toute l'énergie et tout le courage à terre, et quand — bien rarement — les hommes demeurent quelques jours à leur foyer après les pêches lointaines, harassés et comme grisés d'infini, ces grands enfants écoutent, sans les entendre, les éternelles semonces de leurs robustes épouses ; indifférents à tous les détails du ménage et de la vie pratique, ils fument paisiblement leur pipe de terre.
J'avais cru trouver une diversion à mon travail, un repos de quelques heures en visitant ces braves gens que j'aime. Et voilà que je suis obligé d'ajouter pour eux un chapitre à mon enquête 1 C'est que, contre mon attente, la « ques-
tion sociale » existe aussi pour le libre pêcheur des côtes...
J'avais pris chez lui, en traversant « Igi Beurrière », un pêcheur convalescent retenu encore à terre pour quelques jour»; Tout en descendant vers le quai, nous» causions et ses confidences ressemblaient étrangement à tant d'autres que j'avais entendues ailleurs :
— C'est fini ! La marine est perdue 1 On nous a tout pris!...
Comme je m'étonnais :
— Vous allez comprendre, me dit-il. Et, très longuement, avec cette extraordinaire difficulté d'élocution particulière au marin, il m'expliqua toute une situation nouvelle que je résume ici :
Il y a une dizaine d'années, tous les matelots allaient « à la part », c'est-A dire que chacun avait son lot de filets ; il partait à la mer avec un patron de bateau, lui-même pêcheur, et sauf un prélèvement pour le bateau et le ravitaillement, on distribuait entre tous le bénéfice d'une année. Ce bénéfice était le produit de la vente du poisson faite en halle aux saleurs et aux mareyeurs du pays. Chaque homme gagnait alors, bon an mal an, 2.500 à 3.ooo francs, sur lesquels il fallait déduire 7 à 800 francs pour l'entretien des filets. La population maritime était prospère, une année de pêche mauvaise était dure; néanmoins, on vivait heureux, sans dettes.
Mais les saleurs, profitant de dissentiments entre les patrons de bateaux qui outraient les frais communs, et les hommes d'équipage, se
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firent armateurs; ils achetèrent les bateaux aoi patrons et offrirent aux matelots d'embarquei chez eux moyennant un salaire fixe qui varia entre i3o et 150 francs par mois, sans appon de filets^ et la nourriture à bord.
Il y eut bien une hésitation, mie méfiance... mais Foffre tenta tout le monde : plus d'aléa d'avaries à payer, plus de filets à entreteair ou à remplacer en cas de perte, -un gain lise, le pain assuré chaque mois ! Et bientôt chacoc voulut naviguer à ces conditions avantageuses.
Ici se place un fait, en apparence insignifiant, mais plus dramatique, en sa simplicité, que tous ceux de Thistoire de cette population : les maUlots vendirent leurs filetsl Le matelot vendit son filet ! Cela veut dire que le travailleur libre se livra ingénument au bon plaisir d'un maître jusqu'alors inconnu pour lui. Ce fut l'abdication d'un petit peuple ; chaque père de famille qui possédait un petit capital productif — ses filets représentant i .000 à i .500 francs — eut bientôt mangé cette somme. On n'était pas riche, et le matelot n'est pas avare !
Or, voici ce qui se passa ; quand tous les marins furent enrôlés « au mois », avec engagement pour une année, quand tous eurent vendu leurs filets^ les armateurs, alléguant des pertes, l'impossibilité de continuer, diminuèrent le salaire. D'année en année il fut réduit, il tomba à 120, à 100, à 90, à 80 francs par mois! Et à cette heure, tous ces matelots gagnent exactement
soixante-dix-sept francs par mois, pendant dix mois, car il y a deux mois de chômage !
Soixante-dix-sept francs par mois! Pour aller essayer de mourir tous les jours! Je les regardais, tout le long du quai, forts et actifs, travaillant, criant, piétinant lourdement, dans leurs grosses bottes de mer, entre les tonnes pleines de sel ou de poisson, les tas de filets, de cordages, de voiles, dans une forte senteur de goudron et de salaison. De l'autre côté du quai, sur le trottoir de marbre, les touristes se promenaient, regardant curieusement ce tableau :
— En v'Ià, tenez, qui ont de la chance ! me dit mon matelot en désignant les promeneurs.
Mais il riait d'un bon rire sans amertume et sans envie. C'est une de ces bonnes figures qui font vraiment plaisir à voir : la face entièrement rasée, le teint très chaud, avec les traits forts, les rides profondes qu'ils ont tous, le regard clair et droit, brillant d'une clarté intense, lointain parfois, lorsqu'il cherche une idée ; il a le geste abondant et large ; sa voix haute monte encore aux moments d'exaspération, quand il parle du métier si dur et de sa misère.
— Oui, me dit-il, j'ai quarante-six ans, et v'ia quarante ans que je navigue. J'avais six ans, je me rappelle encore... C'était la nuit, je dormais; ma mère m'a pris dans mon lit, m'a habillé et m'a porté sur son dos jusqu'au bateau ; c'est comme ça que j'ai fait mon premier voyage...
Il continua : Vous ne savez pas comme notre métier est pénible ! On commence la saison par
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la pêche du maquereau pendant quelques semaines; après c'est celle du hareng qu'on rapporte tout salé : on part vers le mois de juin pour les mers d'Ecosse. Alors, on est pendant six ou sept semaines tout le temps en mer. Quand on revient, vite on débarque le poisson, on embarque Fapprovisionnement, car il faut repartir tout de suite ; nous faisons trois ou quatre voyages comme ça, les derniers sont un peu plus courts ; puis c'est l'époque du hareng frais pris dans nos mers. Oh ! alors, on travaille sans jamais arrêter. Il n'y a plus ni jour ni nuit pour nous ; on reste souvent soixante heures sans dormir et sans se débotter, jusqu'à ce qu'on tombe de sommeil et de fatigue... On rentre au port presque chaque jour avec le poisson péché la nuit et on repart par la même marée...
(Malgré moi, je songeai à la journée de huit heures).
Il reprit :
— A cette époque, un matelot ne rentre presque jamais à sa maison; sa femme et ses enfants viennent le voir sur le quai pendant qu'il travaille. On ne reste à terre que pendant les gros, gros temps...
— Et ça dure longtemps ?
— Du mois de novembre à la fin de janvier; le plus dur, c'est que c'est les trois mois d'hiver; il ne fait pas chaud sur la mer et sur les quais, par tous les temps, les mains dans la saumure, à tirer sur les cordages, à tripoter les poissons, à rouler les barils...
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— Et pendant ce temps-là, quand dormezvous?
— Deux ou trois heures par nuit, chacun son tour; ça n'est pas beaucoup, mais vous savez, on s'habitue à tout !
II m'avait raconté tout cela pêle-mêle, d'un ton très simple, sans fausse colère; à la fin, il secoua la tête et ajouta tristement :
— Pour gagner cinquante-deux sous par jour !... Comme si on pouvait nourrir six, sept enfants avec ça !
— Pourquoi ne réclamez-vous pas?
— Bastel fit-il, on ne peut pas parler aux armateurs! ils vous répondent que si vous n'êtes pas contents vous pouvez débarquer et qu'ils en ont d'autres à mettre à notre place !
— Si vous réclamiez tous ensemble? insistaije. Vous n'avez jamais songé à vous mettre en grève ?
— A quoi ça servirait-il! A nous faire diminuer encore, bien sûr !... Oui, on a essayé, il y a cinq ans ; on avait quatre-vingts francs par mois ; les armateurs voulaient nous diminuer; alors, nous avions tous refusé l'enrôlement. Ça a duré huit jours; eux sont riches, ils peuvent attendre, mais nous autres ! On commençait à avoir faim... les fournisseurs ne voulaient plus rien nous donner, il a bien fallu céder, et on a eu les soixantedix-sept francs d'aujourd'hui... Pourvu que ça n'aille pas plus loin!... Ah! des grèves! voyezvous, c'est pas l'affaire des matelots; les patrons n'auraient qu'à désarmer les bateaux, à laisser
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dormir le matériel, — ils peuvent le faire, puisqu'ils sont millionnaires — et nous, nous serions encore plus malheureux de ne pas pouvoir aller à la mer... On s'ennuie une fois débarqué. Et puis à terre, voyez-vous, le matelot n'est pas d'aplomb; il n'ose rien faire, il a peur, c'est à qui n'avancera pas le premier ! Il faudrait quelqu'un qui s'occuperait de nous, en dehors des armateurs, parce que nous ne sommes pas instruits, nous autres ! On nous embarque tout jeunes. Nous sommes presque toujours à la mer... Lorsqu'on revient au bout de deux mois, on ne sait rien de ce qui s'est passé à terre, tout pourrait être changé ! On vote ; souvent nous ne sommes pas là... ou bien, c'est des patrons ou des amis des patrons qui viennent nous prendre au débarqué et qui nous mènent voter avec nos bottes, on ne sait même pas pour qui; on prend les bulletins qu'ils vous apportent! On ne nous demande seulement jamais ce que nous voudrions!... Oh! le matelot est trop bon! il est trop bête, voilà! moi, je le dis!
Il s'animait un peu, ses gestes prenaient une brusquerie soudaine, il fermait les poings. Nous poursuivions notre promenade le long du quai. C'était maintenant la jetée au plancher de bois. Juste en face de nous, le soleil tout rouge s'enfonçait lentement à l'horizon dans la mer glauque. Le ciel se barrait de lames très longues de cuivre rouge, s'assombrissait par degrés. De petites barques de promenade aux voiles blanches rentraient hâtivement au port; tandis que
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plus près, se détachaient, noires déjà dans le ciel, les mâtures, les voiles des bateaux de pêche, accostés, prêts maintenant à prendre la mer.
Lui, sans rien voir, ses grands yeux rêveurs perdus dans cette immensité, continuait :
— Ainsi, nous ne connaissons seulement pas nos droits ! On m'a expliqué une fois que nous étions des « inscrits maritimes », qu'il y avait des lois exprès pour nous et que nous étions les seuls à avoir le droit de pêcher en mer...
— Oui, c'est très vrai! dis-je.
— Alors, répliqua-t-il brusquement, pourquoi les armateurs ont-ils le droit de pêcher, eux ? A c't heure, c^est eux qui pèchent! c'est plus nous ! puisque tout le poisson leur appartient et qu'on nous paye nos journées comme aux ouvriers.
— Et ça n'est pas tout, reprit-il, nous avons des permis de douane pour ne pas payer les droits sur le sel, sur l'eau-de-vie et le tabac, comprenez, c'est notre privilège, à cause de l'inscription maritime ; eh bien ! maintenant, ça n'est plus à nous que ça profite, c'est aux patrons, qui ne sont pas des marins, pourtant I Nous, nous n'avons plus de droits, plus de liberté, plus rien ! Nous v'ià des manœuvres, c'est les armateurs qui ont tout, il ne nous reste plus que nos soixante-dix-sept francs par mois! et pas le droit de réclamer seulement ! Est-ce que l'administration laissera encore ça durer longtemps ? savez-
vous ça ? demanda-t-il.
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— Non, dis-je, il faudrait le lui demander... Je repris :
— Avez-vous jamais pensé à ce qu'il faudrait faire pour que ça marche mieux ?
Il s'arrêta pour mieux réfléchir, puis baissant la voix et se tournant vers moi :
— Vous ne savez pas ce que je pense quelquefois ?... Eh bien ! s'il venait une guerre... presque tous les matelots partiraient... les patrons n'en trouveraient plus comme ils voudraient... ils seraient obligés de les payer plus cher... oui, tenez ! c'est une guerre qu'il faudrait peutêtre !... Parce qu'autrement, voj^ez-vous, les riches sont trop mauvais cœurs, et il y aura toujours des pauvres gens...
Nous étions arrivés au bout de la jetée, i^ soleil avait disparu, un grand mystère planait sur l'eau qu'un vent violent agitait. Les énormes vagues prenaient par moments des tons d'encre. Des bateaux sortaient du port. Derrière nous, un groupe de femmes silencieuses les attendaient au passage et jetaient dans le vent un dernier adieu aux maris, aux enfants qui s'en allaient.
— Tenez, justement, voici le bateau où est embarqué mon aîné, me dit brusquement mofl compagnon, il a quinze ans, le gas !
11 me désignait une grande barque au venfr^ rond qui longeait le môle... 11 se pencha et cria dans l'obscurité grandissante ;
— Au revoir, fils !
On entendit une petite voix qui répondait ; et,
oixt à coup, le pont du bateau apparut illuminé ► ar le phare rouge qui venait de s'allumer aulessus de nous. La mer était dure, la vague lon- [ue, la sortie très difficile. L'embarcation bondisiait sur le dos des vagues furieuses, puis avait 'air de s'écrouler dans des trous sans fond. Dans e rayon de lumière rouge, j'aperçus sur le pont es vingt ou (rente hommes de l'équipage, tête nue ; tous ensemble, ils faisaient le signe de la 3roix. Le bateau dépassa le môle, la vision disparut, on ne vit plus qu'une masse noire qui, par grands bonds, s'enfonçait dans la nuit vite venue.
Les phares de la côte s'allumaient au loin, multicolores.
LE PRINCE ALOÏS DE LICHTENSTEIN (i)