LE FAMILISTÈRE DE GUISE
— Nous y allons, répondit l'ouvrier .
Nous avions franchi un pont jeté sur l'Oise, et, au bout de la petite route, on apercevait les hautes cheminées de Tusine et des innombrables toits de ses hangars. C'était la fonderie d'appareils de cuisine et de chauffage, l'ancienne usine Godin, aujourd'hui l'usinée du Familistère. Nous traversons un grand jardin aux allées silencieuses, bordées de poiriers, de pêchers ; au milieu d'une sorte de rond-point, un kiosque rustique s'abrite sous de grands arbres.
— ^ C'est ici, sous les arbres, dit l'ouvrier avec un grand accent de respect, que M. Godin nous réunissait tous les soirs d'été, après le travail ; il s'asseyait là, dans le kiosque, à une petite table, et, tous en rond, nous écoutions ses conférences sur l'humanité, l'éducation, la fraternité. Comme il parlait bien. Monsieur ! quel mal cet homme-là s'est donné pour voir accepter ses idées et son argent par ses ouvriers ! Si vous saviez ! il lui a fallu lutter pendant vingt ans pour être compris. On ne voulait pas le croire ! Pensez donc, un patron qui veut partager ses bénéfices avec ses ouvriers, leur en faire cadeau^ ça ne s'était jamais vu ! Tout le monde le disait ! nioi comme les autres. // doit y avoir un piège là-dessous. Mais aussi, lorsqu'il est mort, il y a quatre ans, nous laissant deux millions par testament, tout le monde a compris qu'on perdait un bienfaiteur I Venez voir quel beau monument nous lui avons fait élever ! — car il a voulu être enterré ici, dans le jardin du Familistère.
l34 ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE
En haut d'une éminence, une grande stèle se dresse, flanquée d*un génie en bronze aux ailes déployées : à droite, un ouvrier symbolisant le Travail, à gauche, une femme allaitant un jeune enfant : Maternité ; devant, le buste du philanthrope, un grand front, des yeux enfoncés sous d'épais sourcils, une bouche épaisse dans une barbe di^-ue.
L'ouvrier se découvrit, je Tiriiitai. Puis, après un silence, il dit :
— Quel brave homme c'était ! Quel cœur d'or ! Ah ! des patrons comme ça, c'est fini, on n'en verra plus jatnais...