DEPUTE AU RBIGHSTAG ALLEMAND
M. Bebel est Tun des deux principaux chefs du socialisme allemand et le plus populaire; il a presque réussi à faire de ce parti un véritable parti politique, apte à s'emparer du pouvoir, qui, républicain, s'accommoderait de l'Empire ; révolutionnaire, s'arrangerait de l'ordre ; collectiviste, de la propriété ; ce serait en somme l'équivalent du parti radical français, avec un républicanisme plus latent, et des tendances socialistes plus accentuées.
Je l'ai rencontré à Berlin, juste au moment où les journaux allemands racontaient qu'il était devenu fou; la vérité est qu'il s'était absenté quelques semaines pour aller à Zurich, où l'appelait un deuil de famille.
M. Bebel paraît âgé de quarante-cinq ans; de taille moyenne, une tête à la fois très énergique et d'une grande douceur; les cheveux longs, audessus du front découvert, se relèvent en grandes ondulations rebelles ; la moustache châtaine, en brosse, découvre une bouche très large, vibrante, d'orateur populaire, entourée d'une barbe courte, grisonnante; les yeux sont bleus, l'ar-
cade sourcilière proéminente, énergique. L'allure générale est sérieuse, grave même, franck un peu mélancolique.
Je demande à M. Bebel quelle est actuellement la situation du parti socialiste allemand.
— Oh ! il est en croissance ! répond-il avec m sourire confiant, de plus en plus en croissance! Dans quelle mesure exacte, il est impossible de le dire, puisqu'il y a déjà deux ans que les élections ont eu lieu. Selon la loi nouvelle, la durée du mandat législatif étant de cinq ans, il h\A attendre encore trois ans pour être fixé sur les progrès réels du parti. Cette augmentation de la durée de la législature a été une mesure de combat contre nous, car l'Empereur s'était rendu compte que les élections étaient un moyen très puissant d'agitation socialiste et il a voulu en restreindre les occasions. Mais qu'importe!... Nous avons 1,500,000 électeurs et 36 députés au Reichstag ! Et ces résultats seraient bien aut^^ ment considérables si, comme en France, les élections pouvaient avoir lieu le dimanche, et si l'âge des électeurs était fixé à vingt et un ans au lieu de vingt-cinq, car depuis longtemps ks enfants sont nourris de socialisme !... Mais quand même, nous avons conscience que le parti s'augmente tous les jours : l'agitation des réunions publiques de plus en plus suivies, l'expansion de la littérature socialiste, les nombreux conseils de prudhommes où les ouvriers dominent, là^" les socialistes n'avaient jamais paru. Et tant d'autres signes ! Nous sommes assurés qtie.
même dans les contrées catholiques, le socialisme sera en croissance. Et cela est très important pour nous, car les députés du parti du centre, au Parlement, affichaient jusqu'ici la belle confiance qu'on ne pourrait jamais les déloger de leurs forteresses des provinces du Rhin, de la Bavière et de la Westphalie !... Ils verront cela aux prochaines élections !
M. Bebel, très calme sur sa chaise, parlait avec tranquillité, à peine un vague sourire sur ses lèvres quand il faisait allusion aux victoires prochaines.
— Ne pensez-vous pas, lui dis-je, que Téman^ cipation politique doit précéder l'émancipation économique ? Une révolution dans la forme du gouvernement allemand n'est-elle pas indispensable tout d'abord ?
— Quand la Révolution aura lieu en Allemagne elle sera en même temps politique et sociale. Une République allemande, comme celle que vous avez en France, est impossible. Chez nous, excepté les socialistes, tous les partis, libéraux et conservateurs, sont monarchistes. La petite bourgeoisie allemande est monarchiste, au contraire de la petite bourgeoisie française qui a fait chez vous la Révolution : elle a peur de la démocratie, et ne compte que sur la monarchie pour sauvegarder ses privilèges.
— Comptez-vous vous passer de l'adhésion et du concours de cette bourgeoisie pour faire votre Révolution? Niez-vous qu'elle soit intelligente?
ajO ENÇIÊTE SLR LA QUESTION SOCIALE
— Pour la faire, nous serons sans doute oUigés de nous passer d'elle ! dit en riant M. Bebel.
Puis redevenant sérieux :
— Mais son concours nous sera excessivement précieux, quand elle verra que son rôle est fini. et qu'elle sera forcée de venir à nous ! Ele apportera à notre œuvre de progrès le trésor immense de son esprit et de sa « richesse psychique ». Et, comme elle est, en effet, très intelligente, elle deviendra notre alliée, notre auxiliaire très utile, de même que les nobles, en 1789, adhérèrent à la Révolution française au début même, de cette révolution.
— Le socialisme d'Etat ne menace-t-il pas le socialisme collectiviste ? S'il appliquait bientôt la réglementation des heures de travail, fondait des caisses de retraites, etc. ?
— C'est égal. Nous ne le craignons pas du tout. Le socialisme d'Etat est basé, dans toutes ses réformes, sur la conservation de l'état actuel des choses. Bien ! dirons-nous. Faites ceci et faites cela 1 Nous irons toujours plus loin que vous ! Car le collectivisme n'est pas un dogme ; on peut toujours le changer et le perfectionner. D'un autre côté, la conférence de Berlin a fait éclater au grand jour toute la faiblesse de TEmpereur, toute son impuissance, malgré sa bonne volonté! La bourgeoisie allemande est, à l'heure qu'il est, tellement forte, et l'Empereur en a tant besoin, qu'il a dû reculer... Non, non, aucun compromis ne peut se faire entre le socialisme et le césarisme, quoi qu'en pense M. de Vollmar.
Le césarisme est une forme fatale de l'état actuel, c'est la représentation des classes riches, rien ne peut nous rapprocher. Qu'importe le monarque qui est sur le trône! Cela n'a aucune importance I
— Alors, votre inaction au Parlement est une tactique ?
— Pas du tout I Nous ne présentons pas de projets parce que nous sommes sûrs qu'ils seront rejetés. Mais si le gouvernement proposait des choses acceptables, nous les voterions des deux mains, comme nous le commande l'intérêt des ouvriers et l'intérêt du parti. Ce sont les « Jeunes socialistes » qui veulent faire opposition malgré tout. Et pourquoi font-ils cette opposition, pourquoi disent-ils tant de mal du parlementarisme? C'est qu'ils n'ont jamais pu avoir un siège au Reichstag. Nous savons très bien, nous aussi, que les réformes partielles ne signifient pas grand'chose. J'ai souvent dit aux ouvriers dans mes conférences : Vos patrons ne sont pas des gens responsables ; ils ne peuvent pas faire autre chose que ce qu'ils font. Prenez le meilleur d'entre eux : qu'il vous accorde un salaire phis élevé, qu'il vous fasse travailler un peu rioins par bonté d'âme, par charité... Qu'arrivera-t-il? Ses produits lui coûteront tellement plus cher qu'à ses concurrents qu'il ne pourra plus les vendre et qu'en six mois il sera ruiné ! Alors, vous serez vous-mêmes plus malheureux qu'avant, car vous n'aurez plus de travail et vous mourrez de faim avec vos femmes et vos enfantsi
Les réformes ne sont donc pas le but I Le ht, c'est une transEDrmation générale et complète de la forme sociale actuelle !
— Si j'ai bien compris vos théories, diH^^ M. Bebel, elles sont basées sur laj^osoptùe moderne de l'évolution?
— Mais oui !
— Alors, comment conciliez-vous vos prétentions à une révolution rapide et radicale delà société avec cette théorie qui veut que le progrès ne se réalise que par étapes?
— 11 n'y a aucune contradiction entre la théorie de l'évolution et notre espérance d'une révolution proche 1 Au contraire, nous sommes de bons évolutionnistes ! Mais nous pensons que l'évolution sociale marche d'un tel pas que le jour n'est pas éloigné où la société ne pourra plus subsister telle qu'elle est actuellement, voilà tout. L'ordre social devra être transformé de fond en comble, et la forme collectiviste apparaîtra comme un résultat nécessaire de révolution lente : ce sera une des étapes de cette évolution, comme la Révolution française eu a été une autre étape. Pendant le temps qu'une poule forme son œuf, on ne voit rien, et, tout à coup, l'œuf sort ! Nous en sommes là : l'œuf s'est forme il doit sortir, et les socialistes en sont les accoucheurs !
— Pour votre transformation vous ne craiguc' pas la résistance de l'idée de famille?
— J'ai démontré dans un livre que ce n'est p^ le sentiment de famille qui est le fond de Fins-
M. BEBPL 279
titution du mariage, mais que le mariage est seulement le produit des relations économiques. Quand l'héritage sera supprimé, quand la propriété privée sera abolie, quand l'éducation des enfants sera publique, que restera-t-Jl de la famille? Le sentiment de l'homme pour la femme? Eh bien 1 on n'empêchera personne de yiyre eu famille! Vous resterez ensemble tant que cela vous plaira ! Mais la famille, telle qu'on la comprend de nos jours, se dissoudra d'elle-même. Aujourd'hui la jeune fille ne regarde le mariage que comme un moyen de vivre ou d'augmenter ses revenus. 90 sur 100 des mariages sont des mariages économiques. Le jour où les femmes seront assurées de gagner leur vie, pourquoi voulezvous qu'elles se lient pour toute leur existence ? D'ailleurs, actuellement, ou est-elle la famille, pour l'ouvrier? Il passe douze heure par jour à l'usine, souvent sa femme s'en va quand il revient, pour gagner, elle aussi, sa vie ; les enfants euxmêmes vont à l'atelier... Oui, où est-elle la famille de l'ouvrier?
M. Bebel s'animait peu à peu ; il tenait un crayon entre ses doigts, dont il pointait à chacune de ses périodes, la feuille qu'il avait devant lui. Le moment était venu, après avoir fait parler M. Bebel sur lés théories générales, de le faire s'expliquer sur la psychologie du parti et sur sa tactique.
— Etes-vous sûr, dis-je alors, de la complète éducation collectiviste de vos partisans et que, cha-
28o ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE
cun d'eux, pris à part, ne serait pas enchanté,par exemple, de devenir propriétaire et ne laisserait pas là toutes les théories pour quelques rentes ?
— C'est possible dans des cas particuliers, répond M. Bebel. Un ouvrier qui, grâce à des circonstances quelconques, deviendrait plus riche et plus indépendant, abandonnerait sans doute le parti. Mais pour tous, c'est impossible ; car sans cela la société serait parfaite, et il n'y faudrait rien changer ! *
— Ne croyez-vous pas que lorsque l'empereur Guillaume a supprimé les lois d'exception contre les socialistes, malgré Bismarck, il n'y a pas eu . là un peu de dédain de sa part pour le parti socialiste ?
M. Bebel sourit et dit ;
— Oui, l'Empereur a, en général, très bonne opinion de lui et a beaucoup de confiance en sa popularité. S'il a supprimé les lois d'exception contre nous, c'a été, en effet, par dédain. Il a dit : « Pourquoi des lois d'exception ! Cela ne vaut pas la peine... Quand ils voudront bouger, nous verrons bien I Je monterai sur mon cheval et j'irai moi-même avec mon armée I Nous verrons qui sera vainqueur I »Et puis il ne voulait pas que le public crût qu'il avait peur des socialistes...
— Si vous êtes républicains, pourquoi ne combattez-vous pas l'Empereur, comme vous combattiez Bismarck ?
— Nous le combattons autant que nous poutons 1 Mais quand, au Reichstag, je prononce le nom de l'Empereur, le président sonne et nie
défend de recommencer... Il dit : « Le nom de TEmpereur est au-dessus de tout et ne doit pas même être prononcé ! »
— Vous ne croyez pas qu'il va revenir aux lois d'exception? On le dit, pourtant...
— Jusqu'à présent, on n'en sait rien ; il n'y a pas lieu, d'ailleurs, à l'heure qu'il est, nous ne faisons rien pour cela, nous ne provoquons pas ! Mais si elle revient, nous lutterons contre cette loi, et nous vaincrons de nouveau ; les mesures de rigueur prises contre nous ont fait plus robuste l'autorité morale du parti et agrandi notre influence. Nous ne les craignons pas.
— En résumé, dis-je au chef socialiste, cette transformation sociale que vous rêvez la croyezvous proche ?
— Personnellement, je croîs qu'avant la fin du siècle ce sera une chose faite... mais mes amis me trouvent optimiste...
— Si elle aboutissait maintenant, cette révolution, serait-ce un bien ? Seriez-vous prêts ? Que feriez-vous ?
— Je ne peux pas vous répondra sur ce point... Nous avons un programme général, seulement nous n'avons pas de programme détaillé. Nous recevrons des faits les meilleurs conseils... tout dépendra du moment, de la culture générale du peuple... Une guerre éclairerait d'un grand jour l'esprit de la nation... il comprendrait que le collectivisme est seul possible...
— Comment s'opérera, selon vous, cette transformation ?
— C'est une question dont on peut parler, mais qu'il est impossible de trancher avec quelque probabilité d'avoir raison, répondit-il. La révolution sociale dépend de tant de complications de toutes sortes, économiques et politiques, de tant d'événements imprévus, intérieurs ou extérieurs^ naturels ou accidentels. Oui, une guerre européenne, par exemple, changerait du jour au lendemain la face des choses... Comprenez-Vous? En cas de guerre, les accidents économiqutjs seraient si considérables, que la besogne révolutionnaire deviendrait très facileî.. Voyez-vous la navigation arrêtée, le commerce mort, le paysan parti pont l'armée, le blé renchéri, pas de travail puisque l'industrie chômera, tout le monde ruiné 1 La Révolution est faite!...
— Croyez-vous à cette guerre ?
— Non! la peur des faits que je viens de vous signaler, la peur de la démocratie surtout... est une garantie de paix.
— Les socialistes allemands iraient-ils se battre contre les socialistes français?
— Certainement, dit M. Bebel.
— Que deviennent alors vos théories d'internationalisme?
— Nous ne sommes pas des patriotes, répondit M. Bebel, pas du tout patriotes. Et si, un jour, nous allions nous battre contre les Français ou contre les Russes, c'est que nous y serions forcés. Si nous refusons d'obéir, on nous fusille à l'instant ! Si nous pouvions ne pas aller nous battre, nous aurions en même temps le pouvoir
l^ changer le reste de la société... ce qui n'est > SIS encore le cas, hélas I
— Mais comment admettez-vous pourtant, rxsîstai-je, que des masses populaires prêtes i.xijourd'hui, en France comme en Allemagne i^ailleurs, à s'entre-déchirer par antagonisme ie race, brutalité atavique, soient aptes demain k- composer la société idéale et' fraternelle que v^ous rêvez?
— Je nie absolument que les peuples soient aussi sauvages naturellement que vous le prétendez, aussi disposés à s'entre-dévorer. Non, cela n'est pas naturel; l'excitation des peuples les uns contre les autres n'est que le produit de l'état social, de l'éducation mauvaise qui leur est donnée par ceux qui ont intérêt à les maintenir dans ces préjugés. Une culture plus intelligente ferait rapidement disparaître ces antipathies de race qui ne sont qu'apparentes. La preuve c'est que les esprits Un peu cultivés n'ont pas ces antipathies : pourquoi vous détesterai-je parce que vous êtes Français? Me détestez-vous parce que je suis Allemand?
— Enfin, dis-je en souriant à M. Bebel, supposons la guerre... vous vous trouvez à la frontière éti face de M. Guesde? Tirez- vous sur lui?
— J'espère, répondit-il, que cela n'arrivera pas ; nous sommes, je crois, trop vieux l'un et l'autre.
— Pourtant... si cela arrivait?...
— Eh bien 1 oui! je tirerais... Ce serait un malheur, mais encore une fois, j'y serais forcé...
Je me promis de dire cela à M. Guesde.
PROFESSEUR d'ÉCOXOMIE POUTIQUE A. L'uiflYERSITB DE BERL».
Le professeur Adolf Wagner est beaucoup plus connu en Allemagne que M. Paul Leroy-Beaulieu ne^Fest en France; c'est que ses cours de Berlin. très vivants et presque révolutionnaires, sont suivis par toute la jeunesse universitaire, tandis que chez nous tout le monde s'est peu à peu désintéressé des doctrines en bois de l'Ecole libertaire. M. Wagner est très écouté à la cour impériale dans toute les questions d'ordre économique, et son influence est grande dans le parti socialiste évangélique dont le pasteur Stœcker est le président.
C'est un homme d'une cinquantaine d'années, grand, taillé en force, les cheveux renvoyés en arrière, le nez surmonté d'un double binocle, une forte moustache tombant sur les lèvres, la voix j forte, l'abord très simple ; le ton devient très vile ' gai et même bruyant, comme chez beaucoup de savants allemands. ' C'est presque la tête de Lapommeraye,. avec de la rudesse en plus. j
— C'est vrai, c'est vrai, me dit-il, on ne peut pas le nier : le parti socialiste démocrate aile-
mand devient chaque jour plus puissant, et cela malgré toutes les persécutions, malgré toutes les luttes et tous les obstacles. Mais il faut se rendre compte que ce parti renferme une foule d'éléments étrangers aux théories collectivistes. Il y a là beaucoup de gens cultivés, des professeurs, des officiers, des bourgeois, des étudiants qui ne sont pas plus collectivistes que vous ou moi ! Ce sont des esprits honnêtes, justes et clairvoyants qui s'indignent contre les spéculalions éhontées des financiers allemands, juifs et autres. Car, vous savez cela, on joue à la Bourse en Allemagne beaucoup plus encore qu'en France, et comme la Dette est moins considérable, les papiers d'État plus rares, par conséquent, les valeurs de la Plata, de la République argentine, de Roumanie, du Portugal, etc., etc., abondent entre les mains des petits capitalistes ; de là, de petits krachs corfstants qui excitent l'opinion contre les gros spéculateurs ; les terrains sont l'objet de tripotages forcenés. Ce sont des faits palpables qui donnent raison, au moins à la surface, aux revendications socialistes. Mais, s'il était possible de trier les opinions, je suis sûr que c'est au socialisme d'Etat que reviendrait la presque totalité des voix.
— Vous-même, êtes-vous partisan de l'intervention de l'Etat ?
— Oh! Monsieur, extrêmement, extrêmement!
C'est à mon avis la seule solution à espérer. Et je suis même très avancé dans cette voie ; je suis partisan du monopole, par TEtat, des chemins
de fer, des canaux^ des mines^ et en général de toutes les grandes organisations ptibliques. Pourquoi laisser à un petit nombre de particuliers des bénéfices énormes que l'Etat pourrait encaisser à la place des impôts ? C^est par centaines de millions que se chiffrent les profits des exploitations de chemins de fer^ par exemple ! Combien d'impôts indirects serait-il possible 4^ supprimer en France si seulement, chez vous, les chemins de fer étaient nationalisés I
— Acceptez-vous l'impôt progressif, et consentiriez-vous à la suppression des héritages?
— Je suis partisan de l'impôt progessif, oui, de l'impôt sur les héritages également. Mais, ajoute en riant l'éminent professeur, je ne vais pas jusqu'à la suppression... j'ai des enfants...
— Vous êtes donc aussi partisan de là famille?
' — Comment ne pas l'être ? Les enfants élevés par leurs parents nfe sont-ils pas plus heureux, et leur éducation plus soignée, que les enfants trouvés qu'on élève en commun dans les hospices? Pourra-t-on empêcher jamais une mère de soigner son enfant, de l'aimer? Un père n'est-il pas plus désigné que n'importe qui pour guider ses premiers pas dans la vie ? Et puis, supprimez la famille, si vous voulez, mettez tous les enfants à la charge de l'Etat, ne vetrez-vous pas croître la population dans des proportions colossales? Répondez-vous que la production suivl*a la même progression? Sinon que deviendra votre société de bouches affamées?
M. AbOLF WAGNER 287
•— Alors, la religion ?
— J'en suis certainement partisan aussi. Il en faut...
— ...Pour le peuple? interrogeai-je*
— Pour tout le iiionde, pour la classe éclairée, pour moi, pour vous, je le crois*..
^ Voudriez-vous m'expliquer...
— Eh ! monsieur ! oh n'explique pas cela !
C'est un Sentiment qui trouve ses racines partout... C'est inexplicable. Pourquoi nous autres, par exemple, nous occuperions-nous d'adoiicir et d'amoindrir les iniquités qui frappent lespauvrei^ gens, si nous n'avions une foi ardente dans la bonté suprême du Créateur du monde? N'est-ce pas au nom de notre Sauveur, au nom de son amour pour la justice, que nous continuons à réclamer près des riches les sacrifices qu'ils doivent à leurs frères infortunés?
— Et la propriété, naturellement.*.
— Partisan encore certainement, monsieur !
Qu'on la Umite, je veux bien, je crois même qu'il le faut : mais je ne crois pas que l'homme trouve dans la simple théorie du devoir, dans l'altruisme, la raison d'être bon. S'il n'a pas la religion comme fondement dé sa morale, la propriété comme objet d'excitation et la famille comme Uen, la société devient impossible. Ah! je le leur ai dit souvent, aux collectivistes ! votre société idéale est faite pour des anges! Avez-vous trouvé le moyen de faire que les hommes deviennent des anges ?
Certes c'est très beau ; mais il y a im grand nonsens à prétendre changer la nature humaine
288 ENl^rÊTE SUR LÀ QUESTION SOCIALE
par le simple changement des formules écoDOiniques !
— Que trouvez-vous, en somme, d'admissibk dans les théories collectivistes?
— J'avoue que, dans sa partie critique, le programme socialiste contient beaucoup de choses vraies et justes qui donnent à réfléchir ; les socialistes démocrates auront incontestablement contribué à l'éclaircissement des points restés jusqu'ici obscurs, ils auront trouvé une détermination plus exacte des relations qui existent entre le travail et le développement de l'économie nationale. Mais ils généralisent trop, ils exagèrent... Et puis, ils sont injustes; il ne faut pas qu'on regarde tous les classes, qui ne sont pas la classe ouvrière, comme une masse réactionnaire, qui ne travaille que dans son propre intérêt et qui ne défend que ses privilèges et ses droits ! Non, la bourgeoisie n'est pas si égoïste que les socialistes démocrates se plaisent à le dire !... Les plaintes de l'ouvrier lui tiennent au cœur, et elle l'a prouvé par des lois qui protègent l'ouvier contre des exploitations exagérées; elle a créé des assurances contre la vieillesse et contre les accidents, etc. Et elle sait qu'il en reste encore à faire I La bourgeoisie ne se dit pas du tout satisfaite des résultats obtenus, elle a la ferme intention de continuer sa marche dans la voie des réformes, mais à la condition qu'on lui indique un point fixe où elle pourra s* arrêter. Ce point d'arrêt, elle veut le voir, elle ne peut plus se contenter de termes obscurs et vagues.
Un parti qui a rambition de fonder une société nouvelle sur les ruines de la nôtre — qui dure encore I — doit nous indiquer les moyens qu'il entend employer pour atteindre ce résultat sans précédent dans toute Thistoire humaine. Ne savons-nous pas que, même devant une révolution victorieuse, on aura toujours affaire à des hommesy c'est-à-dire à des êtres qui luttent invariablement pour les mêmes causes, qui agissent toujours selon les mêmes mobiles ? Ils oublient que la plupart des mobiles humains sont d'une qualité médiocre et basse. Ce sont des amours-propres étroits, des vanités mesquines, c'est la chasse aux titres, aux décorations, c'est la bêtise humaine avec tout son ridicule, c'est tout cela qui fait agir l'homme, c'est tout cela qui stimule ses forces et ses énergies ! L'amour pour le travail I Le devoir adouci par la joie de créer I Illusions I Chimères I Le travail sera toujours une besogne, une tâche, un devoir, qu'on voudrait s'épargner. Il ne faut donc pas ramener tout le problème du bonheur humain à ime question de répartition des biens : c'est une erreur et en même temps une folie !
L'homme ne vit pas seulement de pain, et la question sociale est avant tout une question morale.
— Pour le progrès social dont vous êtes partisan, croyez-vous que la forme monarchique est préférable à la forme républicaine, ou inversement?
«— Je crois que la forme du gouvernement n'a
2 go ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE
aucun rapport avec les transformations économiques. Je crois qu'on spécule l>eaucoup à Pariî et à Berlin, et que la situation des travailleurs en France n'est pas notablement préférable à celle des ouvriers allemands.
— Pourtant, le principe du socialisme ii'estil pas basé sur l'égalité des hommes ? Et celui qui admet la supériorité d'un roi ou d'un empe reur n'est-il pas amené logiquement à admettre la supériorité d'un patron?
M. Wagaer me regarda, étOQué, et lentement presque à voix basse, comme oa reprend quelqu'un qui vieqt de dire une énprmité :
^ Mais vous oubliez qu'il n'y a pas d' qu'il ne peut pas y en avqir /...
— Pourquoi êtes-vous antisépaite ? demandais je à l'éminent professeur, pour finir.
— Je ne le suis qu'un peu, répondit-il en sou^ riant, les juifs ne sont pas de bons AIlemands| ils spéculent à la Bourse plus que les chrétiens avec moins de scrupules encore, voilk pourquf je ne les aime pas. Mais l'antisémitisme pratiqu* comme moyen de solution, est un non-sens, c^ s'il n'y avait pas de juifs pour toutes ces beso gnes mauvaises, il se trouverait des chrétiei^ pour les remplacer...
— On vous dit partisan de \^ guerre, Il répondit :
— C'est vrai. D'abord, je suis partisan militarisme très développé I S'il dépendait i moi, il y aurait encore bien plus de soldats
L'armée est la meilleure école qui soit pour nos populations agricoles qui vont là s'instruire et se discipliner. Ensuite, la guerre a été bonne pour nous, elle a servi à notre unité, et, même au point de vue moral, son influence nous a été salutaire. La France et T Allemagne ne pouvaient pas être amies avant 1870; car, pour être amies, il faut se respecter l'un Fautre, et la France méprisait trop l'Allemagne... Mais nous ne voulons pas la guerre contre la France, nous aimons les Français, plus même que nous n'aimons les Anglais, qui pourtant sont nos cousins. Mon plus grand bonheur à moi, serait une guerre avec la Russie ! Je hais la Russie 1 Je la hais pour son absolutisme, pour son intolérance, pour sa langue, pour sa religion, pour la corruption de ses fonctionnaires; je la bais parce qu'elle menace la civilisation allemande, je la hais en un mot, pour l'antagonisme profond qui existe entre la race slave et la race germanique. Et j'espère qu'un de ces jours, nous la battrons, nous la battrons très fort I Pour être un peu plus tranquilles, pour que cela marche à peu près, il faut que la Pologne retrouve son autonomie, et qu'on retire aussi à la Russie les provinces baltiques, et les provinces de l'Est jusqu'au Dnieper. Ce serait un grand bienfait pour la paix d6 l'Europe et pour le progrès de la civilisation.
GÉNÉRALISSIME DE l'aRMÉE DU SALUT.
Nombre de personnes ignorent, chez nous, le développement énorme qu'a pris en Angleterre, et surtout en Amérique, cette Armée du Salul qu'on ne connaît à Paris que par les chapeaux de ses martyres. Il y aurait pourtant une histoire bien curieuse à écrire de cette extraordinaire association, qui a su amener des millions dans ses caisses de propagande, intéresser à son œuvre la reine d'Angleterre elle-même et qui va, disent les mauvaises langues de Londres, en déclinant doucement, toutes caisses taries... N'importe. A l'heure qu'il est, à Londres seulement, elle compte plus de cent mille adhérents, et j'ai failli, un de ces derniers soirs, assister là à une réunion de plus de vingt mille salutistes!
Le général Booth est l'initiateur de ctiit immense combinaison. S'il s'était borné, comme tant d'autres, à essayer de fonder une religion, ce n'est pas ici que je l'aurais placé, mais il^ fait mieux. Il a fondé une colonie-asile aux environs de Londres, qui abrite près de deux wîé recueillis, travaillant la terre, se livrant aux multiples besognes des champs, vivant bien, soignanl
leurs âmes et rapportant de gros bénéfices à Tœuvre. A Londres même, plusieurs centaines d'ouvriers salutistes sont occupés à des fabrications diverses et également prospères ; allumettes, tambourins, galoches, etc., etc., d'apprentissage facile, à la portée des premiers venus.
On pouvait donc vraisemblablement supposer que le général Booth expérimentait une solution du paupérisme ; et je voulais savoir s'il croyait, en effet, accomplir là une œuvre susceptible de se généraliser, et de produire des résultats universels.
Dans tous les cas, son idée d'industrialiser rilluminisme le montre comme un organisateur remarquable. Et rechercher ce que ce ca:ractère concret recelait d'idées et de théories abstraites m'a paru intéressant.
J'ai vu le général Booth à son « quartier général », loi, rue de la Reine-Victoria, à Londres. Ce local est un vaste immeuble à plusieurs étages, toujours plein d'allées et venues ; le rez-dechaussée est bondé des marchandises les plus diverses, posées pêle-mêle à droite et à gauche : des bottes de carottes phénoménales, avec l'étiquette de provenance authentique ; « Ferme- Colonie de l'Armée du Salut », à côté de piles de tambourins destinés aux réjouissances des assemblées salutistes, des objets de ménage fabriqués par la manufacture de Londres, des I brochures de propagande, des sabots, des castagnettes! Au milieu do tout cela, un peuple de
jeunes garçons dans Tuniforme rouge de l'Armée, rapides, silencieux, polis. Le premier étage esj composé de bureaux, -de salons et d'une quantité de petites pièces d'attente, séparées par des cloisons.
On m'avait demandé, de la part du général, la liste des questions que je me proposais de lui faire; je l'avais écrite, et j'étais revenu le lendemain. Le général, qui peut avoir cinquantecinq ans, est un homme de haute taille, maigre^ qui marche à très grands pas : il porte une longue barbe poivre et sel tombant sur la poitrine où s'étalent et cliquettent des métaux, des insignes de son grade, je pense, mélangés à des croix; il est vêtu d'une vaste soutane noire ouvrant sur du rouge. Ses yeux sont très vifs, son nez est un peu crochu ; il a des gestes très agiles, paraît très distrait, et quand il parle, il plonge souvent ses doigts dans ses longs cheveuï grisonnants, les coudes à la table.
Notre conversation n'a pas été très longue.
La voici, écrite séance tenante :
— Général, je voudrais savoir quelle est votre conception de la solution de la question sociale^
— Je n'ai pas de révélations, répondit-il. Mais je sais que tant qu'il y aura péché, sur cette terre, il y aura misère... Je ne sais pas s'il ] aura toujours misère... En tout cas, ce qu'il faut chercher, c'est à développer les bonnes volontés pour l'éducation d'esprit des misérables, — et je crois que si on acceptait mes plans, on pourrait supprimer une grande partie de la pauvreté..
— Voilà justement ce qui m'intéresse! dis-je, ravi de cette entrée en matière. Quels sont vos plans?
Le général Booth croisa ses larges manches sur la table et dit :
— L'Etat devrait s'arranger de façon à ce que tout le monde ait de l'ouvrage. Et ce serait très facile : il suffirait de cultiver la terre économiquement. Voici ce que j'entends par là : en Australie, par exemple, il y a des terrains de 50,000 acres (plus de vingt millions de mètres carrés) qui appartiennent à un seul capitaliste I Ces terrains sont en pâturages et ne rapportent qu'un très petit profit. Si on laissait défricher ces terres par un millier d'ouvriers, elles produiraient cinquante fois plus ; au bout de peu de temps, ces ouvriers pourraient donc la racheter au propriétaire avec le simple produit de leur travail I J'ai démontré aux ouvriers de Melbourne qu'ils pourraient, en peu d'années, et en se basant sur la valeur actuelle des terrains, racheter toute la terre d'Australie I Donc, tout est là, insista le généralisisme : cultiver la terre économiquement. Je prouve qu'avec une terre de 1,200 acres (environ 500 hectares), on peut faire travailler et nourrir deux ou trois mille ouvriers. L'Angleterre compte 35,000,000 d'habitants, le pays est relativement petit, et pourtant la terre qu'il renferme est suffisante pour donner la vie, largement, à cent millions d'hommes !
— Mais, objectai-je, cette terre appartient, à l'heure qu'il est, à des particuliers... Toute la
question est là... Comment faire pour lavor entre les mains de ceux qui en ont besoin?
Le généralissime plongea ses longs doigts dans sa chevelure, et répondit, après une certaine hésitation :
— Si les ouvriers ne pouvaient pas la racheter eux-mêmes avec le produit de leur travail, ce devrait être l'État qui ferait le rachat... Ou bien on exproprierait les propriétaires.
— Mais quand cette expropriation serait faite, comment s'arrangerait-on pour que le mal ne se reproduisît pas aussitôt? Le partage des terres serait à recommencer sans cesse, carilj aurait sûrement des gens qui gaspilleraient leur bien pendant que d'autres l'augmenteraient. Au bout de peu d'années la situation d'aujourd'hui ne se renouvellerait-elle pas?
Le général se pencha davantage sur la table, et, les mains jointes, dit ;
— La terre appartiendrait à l'Etat, chaque homme serait le fermier de l'Etat...
— Mais,* insistai-je, on n'aurait fait que changer de propriétaire ! Quelle garantie aurait chaque homme d'avoir toujours la vie assurée?
Le généralissime leva les yeux au plafond, et dit lentement :
— La misère a sa source dans trois facteurs:
le malheur, les accidents, l'inconduite. II M donc réformer les conditions de la vie sociale et les caractères des individus ; c'est-à-dire:
1° Rendre la terre aux travailleurs;
2° Leur apprendre comment il faut travailler; 3° Leur donner le capital utile ; 4** Et, dans l'industrie, partager avec eux les profits.
— Pourrais-je vous demander, dis-je augrand organisateur, des détails sur chacun de ces points ?
— Je crois que ce que je vous dis est la vérité, répondit-il. Je ne peux pas sortir de là...
Je dévidai mon questionnaire :
— Dans votre œuvre, avez-vous surtout pour but d'améliorer la situation des pauvres gens, ou bien seulement de sauver les âmes?.
— Tous les deux ! s'écria-t-il. Je veux bénir Tâme du pauvre à travers son corps et je veux soigner son corps au profit de son âme. Si je ne puis l'aider à être sauvé dans l'autre monde, je voudrais l'aider à vivre mieux dans celui-ci.
Et il ajouta, en hochant la tête :
— C'est très difficile de sauver les âmes !
— Mais avez-vous la conviction que rien ne se peut faire de durable sans religion?
— Je crois que sans la religion et sans la foi en Jésus-Christ, comme je l'entends, on ne peut rien faire de durable, en effet. L'égoïsme de l'humanité est le fond de sa misère. Il n'y a que Tamour chrétien qui puisse combattre* cet égoïsme. J'ai tenté de régénérer beaucoup d'âmes et j'ai vu de grands miracles de transformation effectués par la grâce de Dieu.
— Que pensez-vous des autres socialistes ?
Connaissez-vous leurs théories?
— Ces gens ont un système divin, il faudrait des êtres divins pour l'appliquer et le suivre. Avec des gens qui ne sont pas des anges, je crois que leurs moyens ne valent rien.
— Ma dernière question; Les moyens un peu bruyants, un peu grossiers que vous employez pour séduire les foules : petites flûtes, clairons, tambourins, castagnettes, mise en scène du salut des âmes, sont-ils un parti pris de votre part, ou une tactique imposée par les circonstances? Ne craignez-vous pas que ces moyens grossecaisse n'éloignent de vous les âmes un peu délicates ?
Sans embarras, le généralissime répondit :
— Nous nous adaptons, en effet, aux circonstances et aux milieux.,. Croyez-moi, si nous formions le projet de sauver les âmes des rédacteurs du Figaro^ c'est tout autrement que nous opérerions... Personnellement, ajouta-t-il à ma confusion, je crois que vous êtes très bon, et que si vous vouliez me confier votre salut, j'arriverais vite à faire de vous, sans grosse caisse et sans tambourin, une âme d'élection...
Malheureusement, le temps pressait, et je dus me contenter, pour cette fois, de cette fructueuse consultation.
M. LE PASTEUR STOECKER
D^PUTi AU RUCHSTÀG ▲LLEMAND.
C^est le fougueux antisémite berlinois, connu de toute T Allemagne où il mène des campagnes ardentes, ancien prédicateur de la cour, et, actuellement, président du parti socialiste-chrétien allemand, qui comprend les éléments les plus avancés et les plus remuants de la droite conservatrice. A la Diète prussienne et au Parlement, le député Stoecker est le leader le plus écouté des conservateurs. Dans la presse, il est soutenu par la Gazette de la Croix, le Messager de /^Empire et le Peuple (Das Volk) qui passe pour son organe officieux. Doué d'une éloquence passionnée, il est très craint de ses adversaires pour la fougue de ses apostrophes et la violence intransigeante de ses théories.
Quand il quitta son poste à la cour, oi;i raconta que c'était sur la pression du prince de Bismarck, soudoyé par les financiers juifs de Berlin, qu'il était forcé à la retraite. Le certain, c^est qu'il se montre l'ennemi acharné de l'ancien chancelier.
Le député Stoecker s'est prêté très courtoise-
3()0 KN^lÈTE SIR LA I^H'ESTION SOCIALE
nient à mon inlerroyatoire. C'est un homme dW quarantaine d'années, à la figure ronde et pleine, rasée à l'exception de courts favoris blonds, à la mode des pasteurs allemands. Ses grands yeui verts fixes et brillants, sa bouche vibrante aux lèvres minces et sa voix de métal en font le type du sectaire religieux, sans méchanceté inférieure et basse, mais farouche, mais impitoyable.
Après m'être montré curieux des raisons particulières de son antisémitisme, j'ajoutai:
— Croyez-vous que l'antisémitisme puisse être une solution partielle du mal social?
— Une solution partielle, oui, car ce que je combats, moi, ce n'est pas la race juive, ni la religion juive, c'est la juiverie financière. Si vous avez lu mes discours, vous pouvez savoir que je ne poursuis pas la race : je suis chrétien, et Jésus... (se reprenant)... non, Jésus, fils de Dieu, n'était d'aucune race, mais les apôtres étaient de la race juive, et le peuple juif est le peuple du Vieux Testament. Quant à leur religion, personne ne peut dire que je Taie jamais combattue de quelque façon que ce soit. Ils ne sont pas chrétiens, ' c'est tant pis pour eux, voilà tout... De même, je n'ai jamais prétendu que le rite juif comportât l'emploi du sang chrétien... Mais, ce qui est absolument sûr, ce qui m'a été affirmé par des diplomates qui ont séjourné en Orient, c'est que des juifs fanatiques et superstitieux commettent des assassinats pour se servir du sang de leurs victimes... Et les notabilités israélites se font un
Lt PASTEUR STOECKER 3oi
tort énorme — je répète ici le jugement public d'un rabbin américain — en couvrant les assassins par tous les moyens possibles ; de telle sorte qu'on ne trouve jamais de coupable..,
— Ce qui peut se passer en Orient, objectaije, n'est pas suffisant pour expliquer le mouvement antisémite en AUemagne?
— Oh! ici, c'est autre chose.! répondit le pasteur. Le mouvement antisémite allemand est sorti des grandes transformations sociales qui se sont produites peu de temps après la guerre de 1870. Lorsque la haute finance et les boursicotiers eurent englouti la plus grosse part des milliards venus de France, lorsque nos juifs, plus nombreux et moins assimilés qu'en France, eurent exproprié les paysans de plusieurs provinces et absorbé l'industrie et le commerce des grandes villes, quand les journalistes juifs, maîtres absolus de Topinion publique, c'est-à-dire de la presse, se sont mis à insulter journellement notre religion, en inondant en même temps la littérature de torrents d'immoralité et de dévergondage, alors nous nous sommes levés contre les détenteurs insolents de ces funestes pouvoirs...
« Cependant, nous sommes toujours restés sur la défensive... Des juifs sont venus me voir pour me demander la raison de mes attaques... Ils me disaient qu'ils étaient honnêtes, eux, et qu*ils ne pouvaient être assimilés à ceux de leurs coreligionnaires qui déshonoraient leur race...
— Vous êtes solidaires ! leur répondis-je.
3o2 ENQUÊTE SUR LA QUESTION SOCIALE
Avez-vous jamais protesté contre les abus le vos pareils? A-t-on jamais vu un juif en blâmer publiquement un autre, et Taccuser ? Il n'y a qu*un seul moyen de vous dégager de toute coiftplicité : flétrissez publiquement vos éléments pourris 1
€ A rinverse des groupes purement antisémitiques qui voudraient bien éliminer Taction du parti socialiste chrétien, mes amis conservateurs ne demandent pas des lois d'exception ou l'abolition de l'émancipation des juifs. Mais il» veulent affirmer que la résistance aux excès de la juiverie internationale est un devoir pour ceux qui veulent conserver l'Etat et la monarcliie. Nous ne nous dissimulons pas les difficultés de la situation. Nous savons bien que la dépendance économique des prolétaires est moins lourde que celle des petits propriétaires, des petits commerçants et des petits industriels. C'est pourquoi nous poussons avant tout à des réformes sociales sérieuses, propres à ébranler la puissance oppressive et corruptrice du capital exploiteur. En même temps, nous travaillons au réveil des consciences, au relèvement moral du peuple.
« Si on ne peut, d'un seul coup et par décret, transformer la société, l'Etat, qui n'est que» communauté morale de tous les citoyens, doit favoriser le développement organique des nouvelles institutions. Il doit faciliter l'association des petits artisans, des paysans et des ouvriez"^ industriels partout où cette œuvre d'émancipé' tion est réalisable dans de bonnes conditions.
LE PASTEUR STOEGKER 3o3
« Chez nous, les finances de l'Etat sont encore 1 bon ordre. La haute banque ne pourra pas >\xs empêcher de toucher aux privilèges de la anque nationale^ de transformer les instituons ,de crédit j de frapper radicalement les bus de la Bourse, Avec lin gouvernement forty yarkt des mains nettes (et le pasteur appuyait ir les mots que je souligne), nous y parvienrons. Tous les hommes honnêtes, et surtout ette jeunesse qui ne s'est pas encore détachée e ridéalisme, seront, le moment venu, avec ous. Vous voyez bien, ce n'est pas du capitaisme d'Etat^ cela^ c'est du socialisme d'Etat et Lu bon. Ce socialisme d*Etat poursuit la transoriïiation sociale dans la sagesse et dans Tordre, î'est la fertilisation des forces élémentaires du nouvement social.
« La tâche du vrai conservateur consiste sureut à faire tous les efforts possibles pour éviter es débordements de la démagogie et les catastrophes, en donnant une direction intelligente aux nouveaux courants irrésistibles. Certains conservateurs qui se disent gouvernementaux ne comprennent pas une attitude pareille, ils font chorus avec les partisans d'un capitalisme aveuglé, et ils se vantent des coups de pied au derrière que leur réservait M. de Bismarck. Actuellement, pour plaire aux financiers juifs, ils nous traitent de révolutionnaires. »
Le ton monté, la figure plus rouge, le pasteur Stoecker continua :
— Mais les indépendants en ont assez. Pro-
3of\ ENyiÊTE SIR LA giESTION SOCIALE
chaiiiement, ils se débarrasseront de cette valetaille ! Ils ne reculeront plus devant les meriacfî de ces journaux officieux qui, étrangers aux aérations des nouvelles couches, ne s'intéresseRt qu'aux racontars d'antichambre. Nous irons en avant, et en marchant à la conquête des réformes sociales efficaces, nous travaillerons en même temps au rapprochement des peuples. Car. lorsque les guerres sociales font tous les jours plus de victimes, et qu'elles .amassent ruines sur ruines, on ne peut prendre au sérieux les phrases sur la paiv éternelle. Avant tout, les grandes nations civilisées doivent s'efforcer de gravir le sommet d'un développement qui est nécessaire à l'émancipation des classes pauvres (Sic).
4c Ce but atteint, les obstacles d'une entente entre les peuples seront surmontés. Les amitiés durables ne prospèrent que lorsque les conditions de la vie des nations sont égales. Mais quand l'Angleterre, par exemple, ne fait sonner aux oreilles de tous les peuples les mots de liberté et de fraternité que pour s'assurer le privilège d'exploiter le monde entier, les conditions d'un accord durable n'existent pas.
« La France de M. Thiers, poussée par tous les mécontents de l'an 66, a voulu empêcher l'unité allemande. Elle n'a pas réussi, et les événements qui ont suivi nous séparent encore. Cependant, j'ai la ferme conviction qu'un jour viendra où le développement économique de l'Europe imposera, en premier lieu, l'alliance des deux peuples les plus civilisés.
LE PASTEUR STOECKER 3o^
— Vous ne croyez donc pas à la guerre fatal e?
— Si j'y crois.,. Hélas! c'est un mal nécessaire... Jésus n'a-l-il pas dit ; « Jusqu'à la fin du monde, il y aura la guerre et les cris de guerre entre les hommes... » ? Et puis Thomme deviendrait peut-être lâche si toute occasion de se sacrifier pour la patrie disparaissait.
« Mais à la guerre fatale entre la France et l'Allemagne, non, je n'y crois pas.
— En résumé, que pensez-vous obtenir contre les juifs ?
— Rien que leur faire baisser un peu la tête. Qu'ils se rangent un peu et laissent en paix la religion chrétienne. Leur argent, je m'en moque ! Je n'en veux qu'à l'usage mauvais qu'ils en font. Et puis, qu'on les empêche de détruire ce qui reste de bon dans la morale des masses, qu'on les fasse taire quand ils tentent de démolir les belles idées de patrie, de religion, de morale.
— Mais tous les socialistes n'en font-ils pas autant ?
— Justement ! les socialistes, ce sont eux !
Voyez-les ! Quels sont les chefs ? Liebknecht ! Singer ! des juifs ! Leurs prédécesseurs. Lassalle, Karl Marx ? des juifs aussi ! Oh ! ils sont malins ! Ils veulent être du côté du manche le jour où une révolution éclaterait.
— Vous croyez donc que le mouvement socialiste est un mouvement juif ?
— Je vois que dans les états-majors, ce sont les juifs qui dominent. Voilà tout. Avez-vous jamais Vu les socialistes attaquer les juifs ? Jamais^