I. Légendes
réaction qu'il a inaugurée depuis plus de dix ans, il court grandemant risque d'avoir contre lui, dans quelques années, tout ce que notre armée contient d'hommes intelligents et de vrais patriotes.
4. Le nihilisme en Russie est-il surtout politique ou socialiste ? Est-il socialiste dans le sens de Bakounine ou se rapproche-t-il des théories révolutionnaires marxistes ?
« Jusqu'ici no3 considérations sont restées complètement en dehors de la question du socialisme russe. Maintenant je dois en parler et dès le début, je suis forcé d'indiquer que le terme de « nihilisme » que vous employez et qu'on lui applique en général, ne pourrait s'appliquer avec exactitude qu'à une époque qui date déjà de loin, tandis que le mouvement révolutionnaire russe contient plusieurs phases différentes et se rattache intimement à d'autres périodes encore de révolution sociale en Russie.
« A la fin du xvii® siècle l'absolutisme russe trouve utile pour sa politique extérieure nonseulement de ne pas continuer à dresser toute sorte d'obstacles au rapprochement de la société russe avec les formes de la civilisation européenne, mais de contribuer, de toutes ses forces, à ce rapprochement. En supprimant toutes les formes traditionnelles, qui contenaient dans la Russie du moyen-âge des éléments plus ou moins iodèpcndanls, il laissait le champ libre aux idées européi^niies de pénétrer dans notre pays. Tous les cjroupes progressifs avides de cette civihsa-
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tion nouvelle, se mirent du côté du gouvernement et le laissèrent écraser toute organisation oppositionnelle ; mieux encore ; ils l'y aidèrent^ C'était l'époque où l'Europe entière s'engouait des despotes réformateurs, ministres ou rois.
« Mais l'absolutisme n'avait pas compté avec les idées révolutionnaires qui pénétraient en Russie dans les bagages des nouvelles formes administratives ou policières, de la meilleure organisalion de l'armée, d'un luxe plus, confortable et plus affiné, etc. Dans la seconde moitié du règne de Catherine II, la grande révolte des paysans russes sur le Volga, et la Révolution française poussèrent l'amie de Voltaire et de Diderot à la réaction et conduisirent en même temps les groupes progressifs russes à une opposition résolue. Depuis lors, il n'y eut jamais d'alliance entre ces groupes et l'absolutisme, et l'influence intellectuelle et morale appartint dans la littérature russe exclusivement aux auteurs, qui faisaient de l'opposition plus ou moins franchement caractérisée.
« Cette opposition se faisait jusqu'à 1842, au nom de formules habituelles du libéralisme européen. L'élément socialiste pénétrait avec les autres, mais son influence était fragmentaire et assez bornée. C'est alors qu'apparut le nihilisme primitif. Ce n'était rien d'autre qu'une critique ardente et implacable de tous les éléments du libéralisme européen. Religion, famille, état, science, art, principes sociaux, liberté, égalité, fraternité, — rien n'était admis comme sacré et
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inattaquable. On a eu tort de dire qua les nihilistes de cette époque niaient tous ces principes. Ils ne niaient rien, mais ils cherchaient au fond de ces formules le vrai, le réel. Ils ne voulaient pas se payer de mots. Il était tout naturel que la critique socialiste de la société actuelle fournît les meilleures armes à cette recherche de la vérité, qui se faisait au nom des sciences naturelles et de la philosophie de Hegel, au nom de la lutte contre l'asservissement du paysan et de la dignité personnelle, au nom de Témancipation de la femme et de la dette à payer par la classe civilisée et pensant ^u peuple, qui lui avait fourni par ses souffrances et par son travail toutes les ressources de la civilisation et de la pensée.
« Au moment de la Commune et de la scission dans rinternationale, il n'y avait plus en Russie de nihilistes de l'ancien type. La vérité était trouvée. C'était la vérité socialiste. Tous les nihilistes étaient devenus socialistes. Il y eut scission entre les libéraux russes et les socialistes russes. A ce moment les dissensions dans l'Internationale se sont reflétées aussi parmi les révolutionnaires russes. Il y eut des marxistes; il y eut des bakounistes. Mais ces différences qui soulevaient dans le monde des réfugiés russes des polémiques ardentes, qui y créaient daux littératures ennemies, avaient très pen de valeur en Russie. On y traduisait et on y lisait avec passion les œuvres de Marx et de Lassalle en même temps qu'on y distribuait les ouvrages dçs bakou-
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nistas. C'est que les bakounistes et les marxistes russes, en dehors des idées qui leur étaient communes sur le rôle de l'ouvrier, en dehors de l'apostolat socialiste qu'ils pratiquaient simultanément « dans le peuple », avaient encore en Russie un puissant ennemi commun, un ennemi principal : l'absolutisme impérial. Tous les socialistes étaient en même temps des révolutionnaires politiques ; ils étaient obligés de conspirer ensemble et de s'entr'aider dans cette lutte de tous les jours. A un certain moment, il y eut une organisation révolutionnaire puissante qui centralisa toutes les forces socialistes dans le but d'une lutte énergique contre l'absolutisme ; des socialistes qui n'acceptaient pas dans tous ses détails le programme du parti y adhérèrent. C'était la « Narodnaia Volia » (volonté du peuple). J^e bakounisme disparut alors en Russie. Je peux affirmer avec pleine certitude que depuis lors jusqu'à ce moment l'anarchisme sous sa forme bakouniste n'exista plus parmi les* socialistes russes. Tous reconnaissent Karl Marx comme maître dans le socialisme international. Mais il y a des nuances quant à l'assentiment à ses théories dans leur application à telle ou autre question spécialement russe. — Telle est ma réponse à votre question sur l'influence respective de Bakounine ou de Marx.
5* Vous demandez mon opinion sur la question : « Le jour où arriverait une révolution politique en Russie en résulterait-il uoe révolution sociale? »
'jiiS ENQUÊTE SLR LA QLESTION SOCIALE
€ Il faudrait préciser le sens du terme : m révolution sociale ». Je ne crois pas que dans n'importe quel grand pays civilisé puisse se produire actuellement une révolution sans que la question sociale y prenne une place prépondérante. Je suis certain que s'il y a en Russie une révolution de n'importe quel caractère (révolution de palais, pronunciamento, constitution imposée par des libéraux, triomphe du parti socialiste) le parti triomphant sera obligé de s'occuper immédiatement de la question sociale dans telle ou autre mesure. Mais aussi bien que dans d'autres pays où les idées socialistes s'appuient sur une armée organisée d'ouvriers, personne ne peut affirmer pour la Russie que rétablissement immédiat du régime socialiste soit possible ou probable. Cela dépend d'une foule de circonstances.
6. Aussi souhaiterais-je donner plus de développement que je ne puis le faire à ma réponse à votre question qui se rattache à la précédente et que vous me posez même deux fois en différents termes : « Le mouvement dans votre pays — dites-vous — doit-il passer par des revendications politiques avant d'entamer la question sociale ou bien les deux peuvent-ils marcher de front. Y aura-t-il en Russie un 89 bourgeois ? »
« Pour le moment, le parti de l'opposition libérale n'existe pas en Russie comme parti organisé, mais ses éléments dispersés et individuels existent en grand nombre. S'il avait l'énergie de s'organiser il est probable qu'il procéderait à l'essai d'un autre 1789. Mais il est actuellement
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démoralisé (i) et malgré toutes les avanies que fait le gouvernement à nos libéraux en les poussant pour ainsi dire à la révolte malgré eux, il est peu probable qu'ils s'organisent révolutionnairement. Les caractères les plus énergiques parmi eux seront plutôt forcés d'entrer individuellement comme alliés dans les rangs des révolutionnaires socialistes organisés, et on peut supposer que c'est sous l'influence prépondérante des idées socialistes que se fera l'essai futur de la révolution avec plus ou moins de succès.
Aujourd'hui personne ne saurait prévoir la forme définitive que prendra ce mouvement. Si les socialistes russes réussissent à organiser un parti ouvrier, il est tout naturel qu'alors la révolution sociale emportera chez nous le régime de l'absolutisme en même temps que les fondements du. capitalisme, fort peu développé encore. La même catastrophe aurait lieu probablement si le mouvement s'appuyait sur une vaste révolte des paysans. Au cas où ce ne serait ni l'un ni l'autre courant qui aboutirait à la révolution mais au cas où cependant les socialistes révolutionnaires russes réussissaient à renverser le pouvoir impérial au moyen d'un pronunciamento appuyé par un nombre suffisant d'ouvriers ou de quelque
(1) Quanta cette démoralisation je n'ai qu'à rappeler, Monsieur, votre propre témoignage sur les « figures soudain pâlies » les f regards inquie:s » et « l'insistance fiévreuse » (Figaro du 28 septembre), sur « la peur, la peur sourde et maladive du pouvoir » que vous avez « senti rôder autour de vous » et qui vous a effleuré, cette peur, vous aussi, « malgré votre passeport bien en règle » (Figaro du )•' oct.).
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autre manière, on peut être sûr que les mesures prises immédiatement par les vainqueurs seraient d'autant plus dictées par les principes du socialisme, que le parti révolutionnaire serait composé d'un plus grand nombre de socialistes. Sans doute il est difficile de concevoir la marche exactp des événements dans tous ces cas. On dirait même que les difficultés sont insurmontables si l'histoire ne nous fournissait des preuves de la possibilité des faits qui semblaient tout aussi improbables à ceux pour qui ils n'étaient pas encore des faits accomplis. Mais nous sommes ici sur le terrain des hypothèses et il n'y a pas de raison de nous y arrêter longtemps.
7. « Ne pensez-vous pas que les attentats contre les tsars font inutiles ? Toujours suivis de répressions formidables, de terreurs s'exerçant contre les innocents, ils accentuent le mouvement réactionnaire, retardant tout progrès libéral, sans aucune chance de boulversement définitif et efficace ? »
« Absent de Russie pendant toute Tépoque du terrorisme gouvernemental etduterrorisnie révolutionnaire et n*ayant jamais fait partie du Comité de la € Narodnaia Volia » je ne saurais vous dire rien »ur les « crimes inutile^ » dont vous parlez* Je sais seulement que le comité du parti n'a jamais considéré ces « attentats >► autrement que comme des faits « regrettables mais nécessaires ». Je sais que les partisans du terrorisme révolutionnaire en Russie, même les plus fanatiques, n'avaient rien de commun dans leur système
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d'aétion avec « la propagande par le fait » telle que la pratiquent certains anarchistes français. Je sais que la société russe, sous le joug d'une oppression avilissante par un gouvernement qui s'était placé au-dessus de toute loi, ne considérait pas plus (en dehors dea démonstration^ officielles et obligatoires) comme « crimes » les attentats contre un despote que les admirateurs du monde ancien ne traitaient de « criminels » les Aristogitons et les Brutus, qup les Cadoudals et les Orsinis ne se croyaient criminels en conspirant contre la vie des Napoléons, et que les historiens de l'Empire Russe ne se scandalisaient de l'assassinat de Pierre IJI et de Paul PM'étais une fois présent à une discussion entre deux de mes compatriotes, un libéral et un révolutionnaire ; c'était le libéral qui voulait pousser les socialistes à un nouvel attentat contre Alexandre III et c'était le socialiste qui trouvait cela inutile. Et ce dernier n'était pas le seul de son avis. Mais je sais aussi que la réaction de plus en plus intense que pratique l'empereur actuel pousse presque immanquablement la jeunesse russe la plus énergique et la plus passionnée à une exaspération qui est traduite et qui risque de se traduire encore en « attentats ». Les groupes terroristes isolés agissent alors en dehors de toute influence centrale de partis organisés. Si Alexandre III ne change de système il n'y a ni raisonnement sur l'inutilité des attentats, ni influence niorale qui prévaudrait contre ces exaspérés. Ce n'est qu'en prenant la voie des « libertés nécessaires » que
l'empereur russe peut se préserver des attentats, et ce ne seraient certes pas les socialistes qui continueraient alors d'employer ces moyens d'action.
8. Vous m'excuserez si je ne peux m'empêcher de sourire en relisant votre dernière question : € Quelle est la situation actuelle du nihilisme en Russie, son organisation, son avenir ? »
€ Vous-même, Monsieur, vous ne pouvez pas supposer que je me croie permis d'y répondre. Qu'on croie € le nihilisme » « mort », qu'on Ic suppose « endormi », qu'on le dise plus vivant que jamais » ce n'est pas à nous, socialistes russes, de le déclarer, à nous — conspirateurs par nécessité lorsqu'il est permis aux Liebknecht, aux Guesdes, aux Burns de défendre hautement leurs convictions. Nous travaillons à le rendre aussi vivant que jamais. Nous irions le réveiller, s'il était endormi. Nous trouverions peut-être moyen de le ressusciter s'il était mort.
« Agréez, Monsieur, mes salutations les plus empressées.
Pierre Lavroff.
22 novembre 1892.