‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 51 sur 57 · Savine · texte numérisé non relu

Savine

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très longs rejoignant une barbe infinie et encadrant ainsi une grande figure aux traits doux, aux yeux profonds ; et Ton sent une nature véritablement bonne, à la voix musicale et caressante, aux gestes affables, surtout à l'indulgence toujours élevée et soutenue des moindres propos. Voilà la lettre qu'il a écrite à notre prière :

« Dans la grande lutte qui s'accentue de plus en plus entre le socialisme révolutionnaire et les partisans de l'ordre établi, nous voyons que des deux côtés l'abus de principes est plus en cause que les principes eux-mêmes. C'est en abusant du principe de l'égalité, et non pas en l'appliquant dans son vrai sens, que les socialistes veulent renverser la société actuelle, et les conservateurs militants veulent défendre leurs intérêts attaqués en faisant un abus déplorable du principe de la propriété. Il s'agit donc avant tout de rétablir sur ces deux points la vérité défigurée par les deux partis.

« Le principe de l'égalité dans son vrai sens veut dire que tous les hommes sont égaux comme hommes^ comme personnes morales, — la personnalité morale appartenant à chaque être humain sans distinction. Il s'en suit qu'aucun homme ne peut être considéré comme moyen instrumental pour un usage quelconque (la pro-

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(ludion des richesses par exemple), mais ^ chaque individu présente une valeur intrinsèqw et possède un droit inaliénable à une existence conforme à la dignité humaine. La raisoa d'être de la société par rapport à ses membres est d'assurer à chacun d'eux non-seulement Fexisteiice matérielle, mais encore une existence (ligne. Or, il est évident que la pauvreté au-delà d'une certaine limite — quand elle devient sor dide ou quand elle oblige l'homme à sacrifier tout son temps et toutes ses forces à un travail mécanique — est contraire à la dignité Ymmmt et partant incompatible avec la vraie morale pubUque. La société doit donc garantir tous ses membres contre cette pauvreté dégradante en assurant à chacun un minimum de moyens matériels.

« Il ne m'appartient pas de déterminer ce qui peut et qui doit être fait dans ce but. Heureusement les pouvoirs publics de FÉglise et des Etats sont vivement préoccupés de la question, L'obtgation sociale par rapport aux pauvres et aux déshérités tend à être universellement reconnue et nous voyons partout des efforts sérieux pour la remplir.

« Mais l'abolition de l'esclavage économique ne satisfait pas le socialisme égalitaire. Il demande la répartition égale des biens, l'abolition de )^ propriété individuelle et héréditaire, triste idéal qui serait horrible s'il était praticable. L'égaW^ y est conçue dans son expression extérieure et mécanique, et non pas dans son principe moral

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qui est la solidarité humaine. Ce principe supérieur de la vie collective veut que tout le monde soit également garanti du mal économique (la pauvreté dégradante), mais il ne demande pas que chacun ait une quantité égale de biens matériels, comme il n'exige pas pour tout le monde une taille égale ou une chevelure également épaisse. Il nous importe au point de vue moral que tous nos prochains soient également exempts de la misère, mais pas du tout qu'ils soient également riches. En dehors de l'esclavage économique qui doit disparaître comme a disparu l'esclavage personnel et civil, la dififérence des fortunes n'est qu'un fait extérieur absolument étranger à toute idée d'ordre moral. La solidarité d'un corps vivant n'admet pas sans réagir qu'il y ait des membres malades^ elle demande que tous soient également bien portants, mais elle n'exige pas, elle exclue au contraire l'égalité des formes et des dimensions pour tous les membres de l'unité organique.

« Le principe de la propriété dans son vrai sens peut bien être maintenu sans qu'on renonce pour cela au grand devoir social dont j*ai parlé plus haut.

« Pour remplir ce devoir, pour assurer à chacun un minimum de moyens matériels indispensables à la conservation et au développement libre de ses forces morales et intellectuelles, l'Etat comme représentant exécutif de la société sera forcé sans doute à concentrer en ses mains les principaux instruments de la production et

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de la distribution — fabriques, banques, voies ilfi communication, maisons de commerce, etc. Mais ce changement qui s'est fait déjà en partie el qui doit être définitivement accompli, soit par rachat obligé, soit par concurrence systématique, n'équivaut nullement à l'abolition de la propriété privée ; car il ne porte que sur une espèce particulière de propriété incapable de prendre un caractère individuel. Il ne s'agit ici que de choses purement instrumentales, sans aucune valeur indépendante de leur usage matériel et n'ayant aucun rapport avec la personnaKté morale. Rien ne s'oppose donc à ce que ces choses — qui d'ailleurs appartiennent déjà poor la plupart à des propriétaires collectif — ces sent d'être propriété privée et devienneat en vue du bien général — propriété publique.

4c II en est tout autrement dans les cas oùia valeur de la propriété n'est pas limitée à son usage extérieur. Le lien qui rattache un homni« à son patrimoine est — ou peut devenir ^ ^ rapport de sentiment personnel, de piété et nonseulement d'intérêt matériel. Il importe à^ manité que ce rapport soit soutenu et développa là où il subsiste déjà, qu'il s'établisse là où ilo^ pas pu se former auparavant, — le supprim^^ serait un attentat à la personnalité humaine, un' injustice et une contradiction au point de vue df la fraternité universelle. Le socialisme matent' liste et grossièrement égalitaire ne conçoit p ^a différence qui peut exister pour un propnf' Laire entre les machines de sa fabrique etl**

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tombeaux de ses ancêtres. C'est une distinction subtile, peut-être, mais elle n'en est pas moins importante.

« D'un autre côté, il est non-seulement tout-àfait erroné mais encore très imprudent au point de vue des conservateurs eux-mêmes d'exagérer trop la valeur de la propriété comme telle^ d'ériger en principe absolu ce droit abstrait et formel d'user et à^ abuser d'une chose quelconque.

«On met la propriété en elle-même au rang des plus grands biens, on en fait presque le summum bonum, et en même temps on persiste à vouloir laisser une grande partie du peuple sans la jouissance actuelle de ce bien suprême. C'est là un jeu risqué qui peut à la fin exaspérer le plus fort. J'admire beaucoup l'esprit conservateur plus élastique des privilégiés du moyen-âge qui malgré leur propre cupidité, leur luxe et leiir luxure, se gardaient bien d'ériger en idole leur intérêt matériel et encourageaient, avec autant de bon sens que de dignité, les ordres mendiants à prêcher le mépris des richesses et à exalter la pauvreté « cette vertu chrétienne par excellence. » Les pauvres ayant la richesse en horreur n'en voulaient pas aux riches et tout le monde était content. Mais il serait inutile de vouloir revenir à cet équilibre social basé sur une erreur, sur un ascétisme plutôt bouddhique que chrétien et qui a vécu son temps. On ne saurait à présent sans une hypocrisie révoltante professer et pratiquer les idées de saint François d'Assise concernant la pauvreté évangéli-

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que. Ce qu'il y a de mieux à faire c'est de se tenir à la vérité pure et simple. La propriété n'a rien d'absolu en elle-même; ce n'est ni unbiec sacré qu'il faut défendre à tout prix sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, ni un mal qu'on doit honnir et supprimer, — c'est un principe relatif et conditionné qui doit être réglé par un principe absolu — celui de la personnalité morale.

« Une personne morale ne peut avoir de droits sans devoirs correspondants. Il est universellement reconnu que le droit de propriété implique certains devoirs sociaux, mais on a tort de méconnaître généralement que l'homme a des devoirs non-seulement à l'égard de ses semblables, mais aussi à l'égard du monde inférieurde la Terre et de tout ce qui l'habite. S'il a le droit d'exploiter la nature matérielle pour son usage et celui de ses prochains, il a aussi le devoir de cultiver et de perfectionner cette nature pour le bien des êtres inférieurs eaxmêmes qu'il doit par conséquent considérer non pas comme un simple moyen, mais aussi comnae un but (i). Or, si l'exploitation de la Terre en grand pour en tirer le plus d'utilité possible et subvenir aux besoins de tout le monde — si cette exploitation quantitative ne peut se faire avec succès que dans les conditions de la propriété commune ou publique, Ja culture et le perfec-

I. Cette vérité a été méconnue par Kant lui-même qui mieûï que tout autre philcsophe a établi le principe de la personnalil* morale.

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tionnement qualitatif Aq la nature demande, au contraire, un rapport individuel entre Thomme et l'objet de son travail. Ce rapport pour pouvoir se développer, pour devenir plus profond et plus intime, doit être fixe et constant, c'est-à-dire qu'il exige la propriété individuelle. Il faut donc maintenir les deux formes de la propriété comme également indispensables à la vraie vie humaine : la propriété commune pour assurer à tout le inonde un minimum des moyens matériels, et la propriété individuelle — pour élever la nature au maximum de la perfection.

« Cette conception morale de la vraie propriété tient à des idées mystiques et elle suscite des questions pratiques. Il m'est également impossible, quoique pour des raisons différentes, d'entrer ici dans ces deux ordres d'idées. J'insiste sur le point principal : il faut absolument que la propriété ne soit pas basée sur l'intérêt matériel seulement, mais qu'elle tienne aussi à un rapport de devoir entre l'homme et le monde inférieur, — au lieu d'être régoïsme étendu aux choses elle doit réaliser la solidarité universelle concentrée dans des limites déterminées.

« Vous voyez qu'à ce point de vue les principes en apparence si opposés de l'égalité et de la propriété tiennent très bien ensemble dans une seule et même obligation morale. Cette obligation en tant qu'elle se rapporte à nos prochains ne permet pas qu'un homme soit employé comme simple moyen instrumental et demande une certaine égalité de conditions matérielles — non pas

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Tégalité arithmétique des biens, ce qui ne serait ni praticable ni désirable, mais une garantie égale pour tout le monde contre la misère et Tesclavage économique. Le même principe appliqué dans une sphère plus large ne permet pas que les êtres inférieurs de la nature matérielle elle-même soient des simples moyens pour nous, il impose à l'homme un devoir moral à leur égard — celui de les élever, de les individualiser, de les humaniser — devoir qui ne peut être bien rempli que dans les conditions de la propriété individuelle.

« Le vrai moyen pour les propriétaires de défendre contre le socialisme égalitaire et matérialiste leurs droits acquis c'est de reconnaître et de remplir leur devoir particulier dans toute son étendue.

« Des deux partis en lutte celui sera vainqueur qui le premier soumettra sincèrement et sans réserves son intérêt égoïste à un principe d'ordre moral. Sans cela il serait vain de chercher un appui extérieur dans la religion qui n'est pas ime béquille pour des institutions caduques, mais une source de régénération pour l'humanité entière.

Wladimir Soloviev.

Ziiamenskoïé p. Moscou le 6 août 1892.

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