‹ Enquête sur la question sociale en EuropeChapitre 52 sur 57 · ÉVÊQUE DE MINNESOTA · texte numérisé non relu

ÉVÊQUE DE MINNESOTA

Mgr Ireland, évêque de Minnesota, l'un des hommes les plus populaires d'Amérique, est l'un des initiateurs de la mémorable évolution qui entraîne l'Eglise vers l'acceptation des institutions démocratiques : il a même enrégimenté dans l'Eglise l'élément ouvrier socialiste des Etats- Unis, et la formidable organisation des Chevaliers du Travail poursuit ses revendications à l'abri des doctrines chrétiennes. Ce mouvement avait tout d'abord été accueilli avec quelque inquiétude par le clergé européen, et Mgr Ireland dut venir, il y a deux ans, expliquer au Saint- Père la nécessité, pour le développement de l'influence chrétienne aux Etats-Unis, de tenir compte des besoins et des instincts des masses. Il lut non seulement approuvé, mais si bien compris, que Léon XIII a jugé bon de suivre en Europe la politique inaugurée par Mgr Ireland en Amérique. On se souvient que quand il passa à Paris à son retour de Rome, le prélat américain propaganda dans les milieux catholiques les idées qu'il venait de soumettre au Pape; TefTet produit par ses prédications ne fut pas étranger

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à la facilité avec laquelle les catholiques français ont suivi les conseils du Vatican en adhérant àla République.

Nous avons désiré faire préciser par Mgr Ireland comment il conciliait « les intérêts éternels de l'Eglise » et l'évolution sociale moderne. Voici les questions que nous lui avons posées, et auxquelles il lui a plu de répondre :

— Que penses-vous des prédictions des socialistes? CroyeZ'Vous que des transformatm dans les organisations sociales soient prochaines? En attendez-vous de plus ou moins pro^oiïr des ? Par exemple^ une condensation de plus en plus grande des capitaux?

— Les transformations prédites parles socialistes ne me semblent ni prochaines ni probables, au moins dans la mesure où ils les annoncent. Ce qui est probable, ce que je désire voirse réaliser le plus tôt possible, c'est Tamélioration de la condition de la masse des travailleurs, leur élévation au point de vue moral et intellectuel comme au point de vue matériel. Cette amélioration, cette élévation auront pour conséquence Tavénement de la démocratie et, en ce sens, la disparition de ce qu'on appelle en Europe le règne de la bourgeoisie, petite ou grande. Cela se fera sans trop grande résistance. Comme le disait excellemment un homme d'Etat belge, M.le ministre Nothomb : « De nos jours plus que jamais, personne ne demeure immobile. A mesure que Tâge arrive, les uns vont à la réaction, les autres

\ la démocratie. C'est l'évolution des esprits

MGR IRELAND Siy

les plus éminents de notre époque. Je n'ai pas la prétention de me comparer à eux, mais je suis des derniers, je Tai été et le resterai. »

« Remarquez cependant qu'une vraie démocratie n'exclut pas, mais au contraire suppose les Influences sociales. Il y aura toujours, dans la société, des hommes de génie et de talent, des hommes d'un caractère plus élevé, des hommes de vertu marquante, et ces hommes exerceront toujours de l'influence ; la richesse en aura toujours aussi, et même trop. Une société où les influences sociales sont faibles, où les influences légitimes naturelles sont remplacées par d'autres, est une société qui ne se trouve pas dans un état normal. On a eu tort, en France, de trop parler des classes dirigeantes, c'est une expression malheureuse, qui a suscité des répulsions ; mais s'iln'y a pas de classes dirigeantes, il y a et il y aura toujours des hommes dirigeants.

« Je ne crois pas à une condensation extrême des capitaux, en ce sens du moins qu'ils seront possédés par un petit nombre à l'exclusion de tous les autres, dé la masse. Je crois, au contraire, à une répartition plus générale des capitaux, en ce sens que les travailleurs étant mieux rétribués, plus moraux et plus instruits, pourront faire des épargnes et employer ces épargnes en actions de toutes sortes. Voyez ce que dit Léon XIII de la diffusion de la propriété, en parlant du capital. Sans doute, il y aura toujours de grandes fortunes ; mais les grandes fortunes ne sont un mal que quand elles sont acquises

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par la fraude et Finjustice ; et d'ailleurs eDesK sont pas incompatibles dans un pays avec des petites fortunes ; au contraire, bien sonrent, les petites fortunes se forment à Fombre des grtfides. On Ta dit avec raison : il n'y a nulle paît plus de millionnaires qu'aux Etats-Unis, et nulle part il n^y a moins de pauvres ; par contre, nulle part il n'y a moins de millionnaires qu'en Rosiie et nulle part il n'y a plus de pauvres. Il y aura donc toujours de grandi capitalistes ; les grandi capitalistes auront toujours de Tinfluence, et cette influence sera naturellement accrue ptf l'association ; mais l'association, à son tour, protégera les petits capitalistes, les ouvriers. Entre les intérêts des uns et des autres, indépendamment des influences morales et religieuses, il y a et restera le pouvoir civil, dont la mission est de trouver des lois sages qui assurent la liberté, les droits, l'activité de tous, surtout des plus faibles; dans les temps detransitioD surtout, ces lois ne sont pas faciles à faire. Mait c'est là quelque chose d'inhérent à la nature humaine.

— On vous a appelé € i^évéque socialiste ^'i acceptez-vous ce qualiflcatif et^ en toutcas^^ croyez-vous pas que vos idées seraient rejetif^ par les écoles socialistes?

— Entendons-nous. Le mot socialiste sonue mal, et avant de l'appliquer à mes idées, il convient de le définir. Si par socialistes vous entendez ceux qui se préoccupent des nécessités et des misères sociales, qui désirent améliorer

MGR IRELAND 3lQ

Tétat de la société, qui demandent, en vue de cette amélioration, non pas seulement Faction des individus, Finfluence des associations volontaires, mais aussi une raisonnable intervention du pouvoir civil, oui, j'ai des idées socialistes, à la manière de Léon XIII et de tant de nobles catholiques français. Mais si par socialistes vous entendez ceux qui partagent les théories de Marx, de Benoît Malon, de G. de Greef et autres, théories qui consistent à nier la légitimité de la propriété privée de la terre et des instruments de travail, non, je n'ai pas d'idées socialistes.

« Je n'ai pas le moindre doute que mes idées ne soient rejetées par les sectes socialistes ; la plupart de leurs organes se sont parfaitement expliqués à ce sujet à propos du cardinal Manning et plus récemment à propos de l'Encyclique de Léon XIII. Partout les sectes socialistes s'opposent au mouvement social chétien. En travaillant à faire disparaître les justes griefs^de la classe ouvrière, le mouvement chrétien enlève au socialisme sectaire sa raison d'être.

« Ce n'est pas à dire pourtant que les promoteurs du mouvement social chrétien ne prêchent que la charité et la résignation; loin de là! ils prêchent avant tout le droit, la justice ; le droit naturel des travailleurs ; la justice complète^ sociale aussi bien qu'individuelle. La justice est le fondement des sociétés, a-ton dit ; elle est aussi le fondement de Fordre économique.

Donc, la justice d'abord; après la justice, la

charité ; on ne substitue pas la charité à la justice ; on complète Tune par l'autre ; là où la justice ne commande plus, la charité intervient.

« Sans doute, notre conception de la vie diffère essentiellement de celle des matérialistes; notre raison et notre foi nous enseignent que la vie présente est une préparation à une vie meilleure. Mais par là nous ne sommes nullement conduits à négliger le bien-être matériel. Les biens matériels ne constituent pas notre fin ; ils sont des moyens. Leur possession, à un degré raisonnable, est de très haute importance pour la vie religieuse et morale de l'homme. De combien de vices la misère n'est-elle pas accompagnée?

— Admettez-vous comme légitimes les aspirations actuelles des masses vers légalité sociale absolue ? Croyez-vous que les inégalités naturelles pourraient se concilier avec légalité sociale ?

— Les aspirations des masses vers l'égalité sociale (j'entends une égalité raisonnable)' sont parfaitement légitimes. L'égalité sociale n'est après tout que l'expression de l'égalité au point de vue de la dignité humaine et de la dignité de chrétien. Il faut cependant prendre garde que l'égalité sociale n'est pas opposée à la hiérarchie sociale i parenté, services, autorité engendrent des drnitïi et des devoirs sociaux qui ne sont pas les môiTiL!:^ pour tous; le génie, le talent, la vertu, les richesses apportent considération et donnent certaine prééminence morale qui sera toujours ntlinise. Cette observation suffit pour montrer

que Fégalité sociale peut se concilier parfaitement avec l'inégalité naturelle. L'inégalité naturelle est celle de Tintelligence, des forces, de la santé, etc. Cette inégalité est plus ou moins corrigée dans la société, qui protège les faibles, etc. La hiérarchie sociale est chose naturelle, indestructible ; ce qui n'est pas aussi naturel, ce que l'on peut abolir, c'est la trop grande distance entre les deux bouts de cette hiérarchie; il n'est pas nécessaire que les uns soient si haut et les autres si bas.

— Puisque vous admettez que les sociétés peuvent recevoir des transformations ^ pensezvous que la trilogie Famille, Religion, Propriété doivent nécessairement échapper à ces transformations? Est-elle immuable et préétablie par Dieu comme indispensable à toute société ?

— L'action de la Providence, qui amène tout à ses fins, n'empêche pas le cours naturel des choses et ne supprime pas la liberté de l'homme. Des modifications dans la forme des sociétés sont donc possibles, mais la famille, la religion et la propriété sont des éléments essentiels à toute société humaine. La famille en est le principe ; la religion en est le couronnement ; la propriété (considérée en soi, indépendamment de ses formes variables) est une condition de vie, de liberté et de progrès.

«La forme de la famille est déterminée par la nature même de l'homme, ses forces physiques, ses facultés intellectuelles, ses sentiments et ses instincts, les caractères de chaque sexe ; et cette

forme a été sanctionnée par le Christ. Elle De changera pas ; mais ce que Ton peut déBÎrer, « que Ton peut espérer, c'est une réalisation plus parfaite de cette forme, et cette réalisation ne peut être obtenue que par le progrès des mœurs, aes coutumes, des lois. On a fait, surtout ces dernières années, Thistoire du mariage; on a même fait l'histoire du mariage chrétien. Q«« Ton veuille considérer les faits et que Ton médite TEncyclique de Léon XIII sur celle matière vraiment fondamentale.

« De même la forme de la religion est déterminée (d'une manière générale) par la nature, quant à son objet, quant à ses principaux actes, etc.; elle a aussi été déterminée d'une manière spéciale et positive par le Christ. Il n'y a donc pas à attendre une forme nouvelle ; mais il n^est pas défendu d'espérer une intelligence plus complèl^ et une réalisation plus générale et plus parfaite oe ridée chrétienne, et par conséquent une influence plus puissante de TÉvangile sur la vie des individus et des nations. En dehors du christianisme il pourra surgir de nouvelles formes religieuses comme Ta été le mahométisme ; mais ces former si elles s'emparent d'une fraction de rhumaniU' ne seront pas un progrès. Quant à un néo-^hr'^' tianisme, ce ne sera jamais, comme on Ta qu'une religion (Vamateur.

« La propriété est chose essentielle, mais se^ formes n'ont rien d'absolu : elles dépendent ^^ la situation sociale, industrielle, politique f' morale des peuples. L'histoire de la propriété ^i

dernièrement, en France et ailleurs, occupé beaucoup de savants et d'érudits ; cette étude ne peut que jeter de la lumière sur les questions de philosophie sociale.

— Parmi les modifications possibles de la propriété^ lesquelles verriez-vous d^un œil favo^ rable ? Que pensez^vous de la théorie communiste ?

— La forme de la propriété n'a pas été la même à toutes les époques, et aujourd'hui encore elle n'est pas absolument la même dans tous les pays. Quelles modifications sont possibles, utiles, nécessaires, cela dépend des conditions dans lesquelles chaque peuple se trouve. Des modifications de ce genre ne se font guère à coup de législation, si ce n'est pour leur donner une dernière sanction ; elles s'opèrent lentement par le progrès des mœurs et sous l'empire des circonstances. Un exemple de pareilles modifications est l'introduction et la disparition de la propriété féodale.

« Le système de propriété le plus désirable me paraît être celui qui réunirait les qualités suivantes : stimuler l'activité humaine et le travail iildivîduel en lui assurant une juste rétribution ; maintenir la stabilité de la famille ; favoriser une équitable distribution des biens de ce monde.

« Là théorie communiste ne tient compte ni de la nature des choses, ni de la nature de l'homme. Sa réalisation ne me semble guère possible, et si elle s'effectuait, elle n'aurait que des résultats fatals à la civilisation. Herbert Spencer l'a récem-

ment montré dans V Introduction qu'il a écrite pour le livre The man versus the state. La communauté des biens peut exister (et avec quelles difficultés) ! parmi un certain nombre d'hommes voués au célibat et au culte de Dieu ; elle aurait peut-être existé dans l'âge d'or et l'état d'innocence ; mais elle ne répond guère à Téfat réel de l'humanité présente.

« Mais, pourtant, le mouvement actuel renferme des éléments fort complexes qu'on ne peut juger en bloc, au point de vue de la moralité et de la civilisation. Il y a peu de théories, si fausses qu'elles soient dans leur ensemble, qui ne renferment des éléments de vérité et de justice; et les erreurs qu'elles contiennent sont souvent l'occasion qui détermine une intelligence plus complète de la vérité. Ainsi on ne peut nier que l'agitation communiste n'ait provoqué une compréhension plus adéquate de certains principes sociaux, et un sentiment plus net et plus profond de la justice sociale, qu'il n'ait porté les gouvernements à bien des mesures heureuses, que sans cela ils n'auraient pas prises.

— Quel est Pétat de la question sociale en Amérique ? Où croyez-vous que les théories socialistes aient le plus de chances d^aboutiT) en Europe ou aux Etats-Unis ?

— La question sociale existe en Amérique.

Voyez à ce sujet le livre du professeur Ely, Tht labor movement in America. A mon avis, la différence entre notre situation et celle de FEurope est celle-ci :

« Le mouvement social se manifeste ici surtout par de nombreuses et puissantes associations ouvrières. Ces associations ont pour but principal de maintenir de bons salaires ; elles se préoccupent de la moralité de leurs membres et de l'éducation professionnelle. Vous savez encore qu'il y en a qui travaillent à maintenir Tharmonie entre patrons et ouvriers, à prévenir les grèves. Je crois que parmi le peuple américain il n'y a guère d'anarchistes ; il y a peu de communistes, et le nombre des collectivistes ne doit pas être très grand. Encore nous sont-ils venus et nous viennent-ils surtout du dehors ; l'immigration européenne nous en apporte le principal contingent. Les détails fournis à ce sujet par M. Ely sont fort intéressants. Quant au mouvement agraire de Henry George, il est loin d'être puissant.

« Les théories socialistes me semblent avoir beaucoup moins de chances d'aboutir en Amérique qu'en Europe. D'abord, le sentiment de la dignité et de la responsabilité personnelle, l'esprit d'entreprise et d'initiative sont fort développés chez le peuple américain : il aime et apprécie la liberté individuelle, et il a le respect de la loi ; or, ces dispositions ne sont pas précisément celles qui conduisent à des bouleversements sociaux. De plus, il y a place ici pour toutes les énergies ; le travail, s'il est joint à la moralité, assure à tous une vie honorable et permet à un grand nombre de s'élever ; puis la plupart des Américains étant, comme on dit, fils de leurs

œuvres, ayant conquis leur situation par leur valeur personnelle, souvent au prix d'efforts, de périls, de sacrifices héroïques, ne sont, nieuini leurs enfants, fort disposés à partager, bien qui donnent largement à toute œuvre vraiment utile; ils défendraient leur avoir avec la même énergie qu^ils ont mise à T acquérir. D'un autre côté, certaines causes philosophiques, morales, politiques, qui, ailleurs, favorisent le développement du socialisme, n'agissent guère ici ; je fais surtout allusion à la centralisation administrative, à ringérence minutieuse du gouvernement dans les affaires des citoyens, au régime militaire, aux traditions autoritaires, etc. >

Voilà quels sont les points principaux sur lesquels Mgr Ireland a bien voulu s'expliquer. Ils suffisent à montrer les différences qui séparent le socialisme chrétien du socialisme scientifique ou révolutionnaire.

M. EUGÈNE FOURNIÈRE.

A côté des collectivistes marxistes ; M. Benoit Malon s^était fait le protagoniste d'un socialisme plus large s'inspirant des besoins moraux des hommes autant que de leurs besoins matériels. M. Benoit-Malon étant mort au cours de cette enquête, nous avons demandé à Fun de ses disciples, le plus brillant et le plus autorisé, M. Eugène Fournière, de résumer par notre enquête, la doctrine du maître, voici ses réponses à nos questions :

D. — La question économique prime-t-elle au point de rendre les autres questions négligea-* blés? Ou bien est~elle liée aux questions religieuses^ politiques^ patriotiques^ psychologiques^ au point d^en dépendre?

R. — Dans l'ensemble du concept social, tous les phénomènes sont liés les uns aux autres, se pénètrent les uns les autres, s'influencent réciproquement. Les questions auxquelles donnent heu les manifestations de ces phénomènes ne peuvent donc être étudiées isolément. La question économique est évidemment la question angulaire du socialisme, de même que la connaissance de l'économie politique est la première que

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doit acquérir quiconque veut faire de la sociolo- (jie. Mais la question économique, si elle estk question primordiale, n'est pas la question unique ou dominante. Elle est aux autres questions dont l'ensemble constitue la question sociale, et que l'orthographe est à la syntaxe, à la rhétorique, etc. Tel phénomène économique est produit par des événements politiques et tel événement politique a des conséquences économiques. LTiistoirc, le droit, la morale, Tetnographie, serviront dans un prochain avenir, autant et plus que la statistique elle-même, à constituer Téconomie sociale à l'état de science réelîe.

D. — Comment les socialistes concilient-ils leurs prétentions à une Révolution rapide^ quasi-absoluCy et la nécessité des actions lentes que proclame la théorie de l'Évolution dont ih se réclament?

R. — D'abord, qu'entend-on par révolution? A mon sens, une révolution n'est pas l'acte violent, barricades, échafauds, etc. Le i4 juillet 1789 vit une émeute triomphante ; le 22 septembre 1792 vit une révolution. Que ceci soit manifesté, amené par cela^ il n'y a pas de conteste. Mais cela est amené par les actions lentes de révolution qui font qu'à un moment donné il y a trop flagrante contradiction entre les faits et les lois, entre les mœurs et les institutions.

« C'est la tendance naturelle de toute autorité, de se fixer dans les formes politiques et administratives héritées du passé; même alors qu? la société, ayant évolué en avant, ne tire plus

M. EUGÈNE FOURNIÈRË S^îQ

aucun avantage, au contraire, de ces formes.

D. — Pourquoi avez-vous abandonné le socialisme militant y le parti ouvrier?

R. — Cette question que vous avez posée à mon regretté ami et maître Benoît Malon, et à laquelle la mort ne lui a pas laissé le temps de répondre, a sa réponse dans Tœuvre même de Fauteur du Socialisme intégral. On ne peut mener de front les études doctrinales et la lutte politique. Il est vrai que Malon a été un militant et qu'il a rompu avec le parti ouvrier pour d'autres causes encore que la" nécessité de s'enfermer dans ses travaux de bénédictin. Il a rompu une première fois avec le socialisme marxiste, en 1882, pour des raisons de doctrine qui engendraient nécessairement des divergences de vues sur la tactique du socialisme militant. Il fonda alors, avec Paul Brousse, le parti ouvrier dit possibiliste, d'où il sortit rapidement pour se consacrer exclusivement à son œuvre théorique. II se retira de la fraction possibiliste non parce qu'il répudiait le caractère évolutionniste de cette fraction, au contraire ; mais parce que le possibilisme, en tant que parti politique, avait adopté s dans son organisation intérieure une discipline étroite et autoritaire, à laquelle il a d'ailleurs renoncé lors de la séparation en broussistes et allemanistes. Ceux-ci ont répudié la tactique évolutionniste, mais conservé la discipline ; aggravant ainsi les défauts de la fraction sans en conserver les qualités. Doctrinalement j'ai suivi Malon, je dirai tout à l'heure avec quelles diffé-

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rences de méthode. Politiquement, je n'ai cesf^ d^Hte un militant. Ceux qui, ainsi que moi, n' sont encadrés par aucun des bataillons du soct lisme militant : le marxiste, le possibiliste brou.^ siste, le possibiliste allemaniste, le blanquiste nuance Vaillant, le blanquiste nuance Granger. l'intransigeant, et se disent socialistes sans épithète et marchent au canon quel que soit le cor|é engagé, sont de beaucoup les plus nombreoî dans le parti socialiste. Ils ne sont pas organisés en fraction spéciale, mais ils comptent des hommes tels que Jaurès, Millerand, Viviani, Sembat, Rouanet. Pour ne parler que de Paris, alors que la fraction broussiste n'a que deux députés, la fraction allemaniste trois, la fraction blanquiste Vaillant deux, la fraction blanquiste Granger trois, la fraction intransigeante trois, la fraction marxiste pas un, ils en comptent sept. De même au Conseil municipal : sur dix-neuf révolutionnaires, les non-encadrés sont au nombre de six; les treize autres appartiennent à quatre fractions différentes.

D. — Si personnellement vous êtes parim^ de révolution de détail^ les gens qui pe/ww' comme vouSy semblent ralliés à une révolution d'ensemble^ Ail émane par exemple.

R. — La question n'est pas clairement posfe- Qu'entendez-vous par évolution de détail? Pour nous, toutes les réformes que nous demandons se tiennent, s'enchaînent, s'appellent les un^* les autres par séries. Aucune d'elles ne pei^ être isolée. Appliquée isolément, elle serait

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annulée. Supposez que nous obtenions l'instruction intégrale à tous les degrés, comment Tappliquerons-nous si nous n'avons obtenu en même temps que tous les enfants seront mis pour leur entretien à la charge de la commune et de l'Etat? Ainsi de toutes les autres réformes. AUemane et ses amis diffèrent de nous en ceci: qu'ils ne croient pas à l'utilité de réformes, seule une subversion totale de l'ordre actuel est possible et désirable. Pour nous, les réformes préparent la révolution (j'entends par ce mot la transformation économique et sociale, sans préjuger des moyens qui l'amèneront) ; pour eux les réformes la retardent. Il s'ensuit que tandis que nous comptons beaucoup sur l'action législative, ils ne comptent guère que sur l'action révolutionnaire, au sens insurrectionnel du mot.

D. — Pourquoi n'avez-vous pas essayé (Tor* ganiser un parti du socialisme intégral ?

R. — Va pour le mot « intégral » puisque Malon l'a fait accepter. « Evolutionniste ^ ou « scientifique » serait plus exact, à mon sens. Mais ce parti existe. Il a pour tacticien Millerand et pour orateur Jaurès. Il s'appelle le parti socialiste tout court, et il impose sa méthode par la seule force des choses à tous les socialistes. Malon n'a pas à vrai dire constitué une doctrine. Ceux qui l'opposent à Karl Marx rendent à sa mémoire un mauvais service.

« Provisoirement, la critique économique de Marx sert de base à toute la construction socialiste. Malon l'a acceptée et étendue. Là où les

disciples de Marx ne voyaient qu'un processus économique influençant et même déterminaBl Tensemble de révolution humaine, Malon a tg le parallélisme, la simultanéité, Tinfluence motuelle des diverses formes de l'évolution : économique, politique, morale, mentale, sans pour cela nier que la question économique forme la base de toutes les questions. Mais elle n'est pas toute la question. Pour établir sa thèse, Malon a employé une méthode selon moi défectueuse.

< Dans sa documentation, il a tenu compte autant des opinions que des faits, ces opinions émanassent-elles de penseurs absolument divergents. A cette méthode, qu'il me permit (car il était très tolérant et sollicitait la critique de ses amis) de qualifier de scolastique, il serait bon de sul>stituer la méthode scientifique qui consiste à grouper les faits et les phénomènes, à les étudier dans leurs origines, à les analyser dans leurs éléments, sans idée préconçue de la direction qu'une évolution ultérieure pourra leur imprimer. On peut alors les montrer concourant à la formation de chacune de nos institutions sociales et dire la part que chacun d'eux y prend. Le très grand effort de Malon rend à présent possible cette tâche qui permettra de remplacer les provisoires constructions théoriques de Marî par une construction sociologique d'ensemble. Qui osera, qui pourra l'entreprendre ?

D. — CroyeZ'Vous pratiques des changemenit ^e détail ?

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R. — Oui. Toute amélioration fait naître un nouveau désir d'amélioration.

D. — Ne sont 'ils pas de nature à entraver y d reculer au moins r avènement du collectivisme?

R. — En quoi ? Le collectivisme n'est pas un absolu, ni un but. C'est un moyen indiqué par la tendance de l'évolution industrielle. Ce que nous voulons, c'est plus de liberté dans plus d'égalité, par plus de solidarité. Communisme, collectivisme, coopération, propriété individuelle, sont des formes éternelles. Elles varient d'importance selon l'état de l'industrie des sociétés. A présent la production est collectiviste et la répartition des produits individualiste. Je veux dire qu'une collectivité d'ouvriers produit et que des individualités non ouvrières consomment la meilleure part du produit. Que demain l'électricité ou les moteurs à pétrole permettent à chacun de posséder sa machine-outil, nous n'aurons plus de raison de réclamer le collectivisme industriel. Mais cela est peu probable. Déjà Talène a sauté des doigts du cordonnier, qui a dû quitter son échoppe et s'annexer aux machines qui font sa besogne pour le compte du patron ou de la compagnie.

D. — Êtes- vous centraliste^ ou êtes-vous pour r autonomie communale?

R. — Je suis à la fois l'un et l'autre. A la commune, les tâches et institutions d'ordre xîommu^ nal, à l'État, celles d'ordre national. Ce n'est pas pour la commune qu'est donnée l'instruction laïque, mais pour l'Etat, chaque enfant devant être

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un jour citoyen. L'autonomie absolue est un rêve réirorjrade, qui éparpillerait la vie sociale et politique. Mais le centralisme qui ne permet pas même à une commune de placer une borne fontaine sans Tassentiment de l'État me parait aussi rétrograde.

D. — Quelles sont les étapes des réformes qnt vous projetez?

R. — Demandez-le aux radicaux, qui de notre minimum ont fait leur programme maximum.

Ils ont bien fait d'ailleurs; ils ont ainsi préparé l'opinion, dont nous choquions un peu trop brusquement les idées toutes faites. La première étape, c'est une législation rectifiant le laissezfaire, le laissez-passer des économistes, empêchant le capitaliste d'abuser de la force, de la santé et de la vie du travailleur, favorisant celuici contre celui-là pour égaliser un peu la balance. En même temps, on peut faire rentrer dans le domaine national et communal, les organes économiques d'ordre général, services publics* monopolisés par des associations purement financières, nullement professionnelles : banque de France, chemins de fer, mines, canaux, omnibus et tramways, éclairage,' etc. Ensuite, appliquer le collectivisme, c'est-à-dire rendre à la nation tout le capital immobilier des industries et des transports dont la mise en œuvre nécessite l'effort collectif et dont la propriété est actuellement indivise par le système des actions.

D. — Croyez-vous mûr le mouvement socialiste? Ne craigaez-vous pas que les ouvriers

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e comprennent mal la plupart du temps ?

R. — Si le mouvement socialiste n'était pas lûr, que signifieraient les victoires que nous emportons à chaque élection? L'idée est touours l'expression du fait. Si l'ouvrier était conçut de son sort, if ne nous écouterait pas. Cerises, il n'est pas théoricien et ignore l'économie politique. Mais il sait, dans la grande industrie, que le patron a disparu et que le profit va à des messieurs qui ne savent, même pas dans quel pays on leur produit des dividendes. Dans la petite et moyenne industrie, le patron, écrasé par le crédit onéreux, par la grande industrie, comprend que le salut est dans l'association et que, pour les faibles, seul le socialisme peut la réaliser. Ainsi des paysans, ainsi des commerçants. Ils deviennent de plus en plus rares les ouvriers pour qui le patron est l'ennemi, de même que plus rares les révolutionnaires qui s'en prennent au « sergot ». On vise à la tête, maintenant, je veux dire au régime, et on ne s'en prend plus guère aux hommes.

D. — Les adhérents au collectivisme sont-ils nombreux vraiment?

R. — Oui, surtout dans les grands centres de production, où la forme collectiviste fonctionne exclusivement au profit des anonymes possesseurs du capital. Mais la masse a plutôt l'instiact, le sentiment d'une réforme sociale que la vue nette de telle ou telle organisation.

D. — N'y a-t'il pas place^ à gauche du parti radical fra içais, pour un parti avancé qui

rC adhérerait pas (Vune façon aveugle aux théories du marxisme?

R. — II n'y a place que pour un parti socialiste sans étiquette, dont le marxisme, blancquisme, etc., sont des fractions répondant à des nécessités de temps et de lieu. Le temps est passé où nous nous battions pour savoir comment seraient mangés les œufs après la Révolution. Aujourd'hui, nous sommes tous d'accord pour aller les dénicher tout d'abord. Nous laissons au temps, père de l'étude et de l'expérience, le soin de mettre d'accord nos menues divergences doctrinales. »

De l'Institut, du Collège de France et de la Revue des Deux Mondes, il représente les immuables théories de Téconomie politique dogmatique, — laissez faire, laissez passer, — auxquelles il accommode les plus récentes statistiques. C'est un érudit dont la situation sociale et Pédu-^ cation doctrinaire ont fait le défenseur attitré des droits acquis.

Quel admirable paysage pour atteindre de Lodève (Hérault) le château de « Monplaisir », résidence d'été de M. Leroy-Beaulieu ! C^est dans les gorges des Cévennes, des routes ombragées de platanes bordant des ruisseaux escarpés et presque à sec, traversés par des ponts alpestres. De chaque côté les coteaux superposent leurs terrasses étayées de murs de pierre et couvertes de vignes; par endroits, la roche d'un rouge de sang met de larges plaques vibrantes sous le ciel bleu de cobalt. On arrive. Une barrière blanche s'ouvre, la voiture s'engage dans une avenue traversant des plants de choux et de vignes ; on passe un pont jeté sur une miniature de précipice que domine encore une terrasse plantée dé grands arbres^ agrémentée de mas-^

sifs de fleurs ; en haut d'un perron, c'est la vaste maison toute blanche, rustique presque, mais compliquée de corps de bâtiments inégaux, communs, écuries, etc.

Le salon aux volets hermétiquement clos a gardé une fraîcheur délicieuse ; cette fraîcheur, le parquet ciré, les meubles d'acajou en damas jaune et rouge et du plus pur style Louis-Philippe, tout cela donne l'impression de ces vieux châteaux perdus de province, qu'on n'ouvre que dans les grandes occasions, seulement habités par les portraits de famille.

L^entrée de M. Paul Leroy-Beaulieu interrompt mon inventaire; il veut bien m'assurer avoir suivi avec intérêt mes différentes conversations; nous nous installons dans des fauteuils extraordinairement Louis-Philippe et je parle ;

— Avant toutes choses, monsieur, dis-je, je désirerais avoir votre appréciation sur une question de fait : la tendance qu'ont les capitaux à s'agglomérer de plus en plus, à agir en commun par grandes masses, est-elle aussi générale que certains l'ont prétendu, domine-t-elle absolument la situation présente, ira-t-elle en s'accentuant?

— Il est incontestable, me répond mon hôte, que cette action en commun de vastes capitaux est un fait qui domine la fin de notre siècle. Les causes en sont . d'ailleurs faciles à saisir : le développement des machines, la nécessité de grandes entreprises pour répondre à des besoins nouveaux, — par exemple les chemins de fer, —

M. PAUL LEROY-BEAULIEU SSg

la concurrence qui a nécessité tous les perfectionnements, ont amené cet état de choses. Mais cela n'a rien d'absolu, comme le prétendent les collectivistes. Pas plus que tous les phénomènes économiques que nous pouvons observer ! C'est un point de la marche des choses, c'est un fait que nous devons enregistrer. Mais c'est toutl Nous n'avons pas le droit d'en tirer les conséquences qu'en tirent ces messieurs, ni surtout de partir de là pour bâtir des théories. Nous avons en France une singulière manie qui est de rechercher constamment une panacée universelle et de promettre au pubUc une foule de bienfaits chimériques devant résulter de telle ou telle organisation. Or, cela est tout-à-fait faux. On ne change rien, on ne détruit pas les intérêts par des organisations ou des lois ! Et les intérêts, Voyez-vous, il n'y a que ça ! C'est la lutte des intérêts qui constitue la vie des sociétés, notre seul droit est d'enregistrer les phases de cette lutte, et pas autre chose 1

— Alors, vous ne croyez pas que la concentration des forces de production doive fatalement bouleverser l'état social actuel?

— Je crois que cette concentration existe actuellement. Mais c'est la vapeur qui a fait cela. L'électricité pourra faire le contraire ! Si je voulais me lancer dans les suppositions, j'imaginerais volontiers que la petite industrie a un très grand avenir. On pourra peut-être avoir bientôt des moteurs à domicile qui, pour un grand nombre d'industries, supprimeront les vastes ateliers

34o ENQUÊTE SCR LA QUESTION SOCIALE

et permettront de rétablir Tancien état de choses: les ouvriers-patrons travaillant chez eux àlec compte. Remarquez, d'ailleurs, que cela cS d'accord avec une théorie très juste qui veut que toute évolution procède par actions et réactions. On a été très loin dans la concentration, le moment est peut-être venu d'un retour à la diTision.

— Vous croyez alors que les sociétés évoluent et que les soi-disant bases immuables sont susceptibles de changement?

— Entendons-nous 1 Je crois au progrès, mal^ il y a des choses qui ne changent guère, la nature humaine, entre autres, dit finement M. Leroy-Beaulieu ; et quant à croire qu'on peut tout bouleverser avec des lois, comme je vous le disais c*est une pure folie 1

— Pourtant, les idées ont bien changé avec les siècles?

— Les idées ! sans doute. Mais les intérêts!

Ils sont toujours les mêmes et voilà ce qui fait la lutte pour la vie, la constitution des sociétés. C'est pour avoir oublié cela que le socialisme a toujours fait fausse route. Le besoin de supériorité, l'émulation, la soif des richesses ont toujours dominé parmi les hommes, et tout ce que nous savons de l'histoire nous montre constamment la même conflagration d'intérêts sous des formes différentes ; peut-être est-on devenu plus humain, oui, sans doute ! On a supprimé l'esclavage, la torture, les idées de charité se sont répandues, on met dans les rapports moins de

M. PAUL LEROY- BEAULÏEU 34l

brutalité, mais c'est toutl Nous n'avons pas le droit de constater autre chose et surtout de leurrer les ouvriers avec des utopies !

— Vous ne croyez donc pas à la possibilité de constituer une science sociale^ de reconnaître un certain nombre de vérités générales comme ont fait, par exemple, les écrivains du xviii® siècle, Rousseau, Voltaire, les Encyclopédistes? Et cela sans trop s'inquiéter des conséquences, car ils ne prévoyaient pas absolument la Déclaration des droits de f Homme et le suffrage universel? En un mot, accordez-vous aux socialistes le droit de proclamer certaines vérités?

— Je ne leur refuse pas le droit de parler, dit M. Leroy-Beaulieu, avec un sourire ténu ; je suis partisan de toutes les libertés, mais je suis convaincu qu'ils ne font rien de ce que vous dites! Votre comparaison avec les écrivains du siècle dernier ne s'impose pas ! Et quant au socialisme, il n'y a rien de plus faux et de plus malsain... A part Fourier peut-être, il n'y a pas un seul socialiste sérieux ; je ne vous parle pas de Proudhon et de Louis Blanc qui sont des esprits chimériques; mais les contemporains, les Allemands Lassalle et Karl Marx sont des gens qui n'ont absolument aucune valeur! qui ne méritent aucune sérieuse considération! En France, nous avons la bande des Lafargue et autres, de purs politiciens, des meneurs, des ambitieux, voilà tout !

I M. Leroy-Beaulieu parlait lentement^ correc-

tement^ soignant ses phrases qui tombaient dans le silence du grand salon froid comme les morceaux d'un discours officiel. Pourtant, je m'intéressais fort à ses paroles, sentant peu à peu qu'une passion soigneusement cachée les faisait jaillir plus rapides. C'était, si l'on peut dire, une passion froide, semblant résulter de 'raisonnements plutôt que d'inconscients enthousiasmes, et j'examinais mon interlocuteur à mesure qu'il discourait. Derrière le lorgnon le regard droit a des reflets d'acier, le teint est jaunâtre, bilieux peut-être, le nez court étale des narines qui se contractent nerveusement, la bouche est cachée par une moustache retombante et, dans la barbe floconneuse et grisonnante, on croit trouver le dessin des favoris et de l'impériale des beaux de 1860. Le3 cheveux légers et frisés à petites boucles se font rares sur le sommet du crâne et entourent la tête d'une sorte de couronne ecclésiastique.

— Que reproche Z-VOU3 aux collectivistes ?

— Mais ce serait la tyrannie la plus odieuse qu'on puisse imaginer ; lisez Richter ! Et vouloir 4C organiser l'égalité » au nom de l'intérêt général, c'est de la démence toute pure ! Il faut qu'il y ait des pauvres et des riches pour que les pauvres luttent pour devenir riches, car c'est de cela qu'est fait le progrès social, non d'autre chose.

— Pourtant... l'égalité, Jésus et ses apôtres l'ont prêchée ?

— Ah! l'égalité dans l'autre monde! Très

bien! Parfait! réplique vivement M. Leroy-Beaulieu. C'est celle-là qui est vraie, c'est la conviction consolante qu'il faudrait répandre encore aujourd'hui, car, voyez-vous, la lutte des intérêts est plus vive que jamais et, encore une fois, ce n'est que par l'inégalité des conditions dans toute sa rigueur que le progrè s peut se perpétuer et s'étendre.

— Vous ne croyez donc pas, insistai-je, qu'il y ait dans les idées socialistes d'égalité quelque sentiment de justice ; que, par exemple, tous les hommes ont en naissant les mêmes droits à la propriété du sol ?

— Je ne crois pas cela du foufy répondit-il en appuyant; le «principe d'hérédité est nécessaire au maintien de la famille, c'est encore un élément d'émulation. Il y a des gens qui travaillent pour leurs enfants et qui ne feraient rien pour eux-mêmes. Sans ce mobile, ce seraient encore des activités perdues...

— Comment se légitime à vos yeux le droit de propriété ?

— Mais il se légitime de lui-même I Ce que nous possédons, nous Tavons acquis à force de travail ou bien nos parents nous l'ont laissé — ce qui pour moi revient au même — la propriété c'est la récompense de l'effort, car enfin, on ne peut plus venir nous parler des premiers conquérants qui se sont emparés brutalement des terres; il a été prouvé que les fortunes ont toutes été détruites et reconstituées de fond en comble plusieurs fois depuis les premiers temps de la

féodalité. ! Non, voyez-vous, dit-il sur un ton de voix plus grave et comme pour me rassurer, la propriété, le capital, c'est bien réellement du travail accumulé, de l'intelligence en réserve. C'est l'intelligence du patron qui est tout dans une industrie, absolument tout ! le reste n'existe pas!

Je m'étais levé pour partir.

— Je vais vous montrer mon jardin, me dit le célèbre économiste.

Dehors, le soleil d'août inondait d'une lumière crue la terrasse plantée d'arbustes au feuillage sombre, une longue avenue la contournait, ombragée de grands arbres et dominant à pic le minuscule torrent qu'on entendait bondir sur les cailloux. Nous marchions dans cette avenue, à tout petits pas ; c'était un calme infini, une paix lourde ; le domaine s'étendait autour de nous, entrecoupé de prairies et de vignes; entre deux troncs d'arbres on apercevait au loin un coteau qui montait tout droit dans l'air d'un bleu violet.

— Voulez-vous me permettre une supposition?

dis-je à mon hôte.

Il acquiesça d'un geste.

— Si au lieu de nous avoir faits ce que nous sommes, dis-je en respirant largement Tair confortable du superbe domaine, la destinée nous avait fait naître ouvriers, vous et moi, avec néanmoins les mêmes qualités naturelles que nous pouvons avoir, croyez-vous que nous n'aurions pas eu à lutter contre mille entraves pour développer notre personnalité? Il nous eût fallu

quitter Técole à dix ou douze ans, sachant à peine lire et écrire ; nous eussions pu nous trouver plus rêveurs, moins bien musclés que d'autres et, partant, en grande infériorité dès l'atelier. Plus sensibles, nous aurions été en moindre défense contre les tentations du cabaret où se verse l'oubli des petites misères de la vie ! nous serions aujourd'hui des malheureux, pllutôt diminués moralement que développés. C'est l'histoire du grand nombre...

— Quelle erreur de croire cela ! interrompitil avec un sourire de satisfaction. II n'est pas douteux que, plus intelligents que les autres, nous fussions rapidement devenus contremaîtres et même, bientôt, patrons ! Nous aurions forcément trouvé la place qui revenait à nos qualités naturelles dans la société. Car jamais il n'a été plus facile qu'aujourd'hui de monter les degrés de l'échelle sociale. Regardez autour de vous : les exemples abondent d'ouvriers devenus patrons et bientôt enrichis...

— Vous croyez donc que tout est pour le mieux ou à peu près ?

— Je ne dis pas cela ! répliqua vivement M. Leroy-Beaulieu. Je dis que nous évoluons lentement vers une organisation meilleure, mais cela ne peut se faire, j'en reviens toujours là, que par la lutte constante des intérêts. Ainsi, il y a encore beaucoup à faire pour tirer du principe d'association tout ce qu'il contient et ce n'est que la plus dure nécessité qui répandra ces idées. Avec l'association les ouvriers pour-

ront se libérer de la misère dont ils se plaignent; de menues cotisations et un peu d'esprit d'organisation mèneront rapidement à des résultats inouïs.

— Pour conclure, monsieur, vous trouvez donc, dis-je, que l'organisation capitaliste, qui consiste à faire travailler des populations entières d'ouvriers au profit d'un petit groupe d'actionnaires qui ne font rien et qui n'ont aucune part à la production, est une chose parfaitement légitime, et qui ne doit subir dans l'avenir aucune atteinte ?

Je sentis un regard glacial peser sur moi.

— Mais comment donc, monsieur ! n'est-ce pas la chose la plus légitime qui soit ? Puisque le capital est, comme nous en avons convenu, du travail et de l'intelligence mis en réserve, ne doit-il pas rapporter à son propriétaire un revenu?

— Pourtant, prenons les mines du Nord, fisje. Il y a là des actions émises à 500 fr" qui en valent aujourd'hui 3'o,ooo...Des fortunes colossales se sont faites, et les mineurs, de génération en génération, continuent à vivre misérablement...

— Eh bien ! dit M. Leroy-Bea^ulieu, c'est de la spéculation, cela ! Les mineurs touchent leurs salaires, ils n'ont pas à s'occuper d'autre chose. Quant aux fortunes colossales, elles sont parfaitement justifiées par ce fait qu'on court de très gros risques lorsqu'on avance des capitaux dans de semblables entreprises. Pour encourager le

capitaliste à risquer de tout perdre, il lui faut la perspective de bénéfices énormes. Ainsi, tenez, nous avons ici même dans nos propriétés des hiines que nous avons essayé de mettre en exploitation, nous y avons perdu beaucoup d'argent sans résultat, eh bien I si nous possédions des actions des mines du Nord, n'aurions-nous pas là une très juste compensation? Non, voyezvous, on se trompe toujours quand on s'engage dans des raisonnements pareils. Il y a au moins les trois quarts des entreprises qui ne rapportent aucun bénéfice, aucun 1 Quant on peut rattraper d'un côté ce qu'on a perdu de l'autre, on doit s'estimer encore bien heureux ! Et je ne vois vraiment là rien de scandaleux !

Je pris congé. M. Leroy-Beaulieu, sur la deraière marche du perron, tout droit, son chapeau de paille levé au-dessus de la tête, m'adressait un salut parfaitement académique. Ma patache partit au galop.

Avenue d'Orléans, en haut de Montrouge, n petit appartement au quatrième étage ; dans sa chambre, qui est en même temps son cabinet de travail, un lit de fer couvert de journaux, à brochures, de papiers, une cuvette grande comme une grande tasse, des rayons de bibUothèque où es livres sont entassés pêle-mêle, un étroit bureau encombré de paperasses, un fauteuil ft deux chaises.

Le chef du parti marxiste est, au physique, un Daudet qui se refuserait le charme ; une tête de pianiste au cachet, les cheveux noirs très longs, une barbe prophétique qu'on voudrait voir Hanche. Un binocle sur un long nez, avec un cordon qui s'accroche à la barbe.

Lui-même était venu m'ouvrir. Dès que je me fus nommé :

— Ah I ah ! c'est vous. Monsieur, qui venez de faire cette Exposition universelle de la bêtise bourgeoise I s'écrie-t-il en me faisant entrer.

Je me défends comme je peux, trouvant peutêtre vain de discuter une autre formule résumant la première partie de mon travail.

Nous nous asseyons.

— Je vous demande pardon, dis-je à M.Guesde,

pour la question naïve que je vais vous poser. Mais elle est utile... Il y a pour vous un mal social ?... En quoi consiste-t-il ?...

Il sourit et, du fond de son fauteuil, il répondit :

— Il y a un mal, oui : un mal qui va s'aggravant, mais qui va entraîner le bien social. Ce mal, qui provient de la concentration de toutes les forces productives du pays entre les mains de la classe bourgeoise, affame, provisoirement, le prolétaire, détruit sa santé, le réduit à Pesclavage le plus féroce. Il y a un mal, certes, puisque d'un côté, et de plus en plus, vous voyez des gens qui ne font rien, qui ne servent à rien, qui n'ont aucune supériorité, qui jouissent de tout et qui sont les maîtres ; puisque vous voyez, d'un autre côté, la foule des hommes, des femmes et des enfants, qui s'épuisent, qui meurent avant Fâge, pour faire vivre et jouir les premiers ; puisque vous y voyez ce fait énorme que grâce aux progrès de la science, au génie moderne, les machines mues par les bras de ces déshérités produisent tous les objets nécessaires à la vie dans des proportions cent fois plus considérables qu'il ne serait utile pour assurer Paisance à tous les êtres sans exception. Mais je viens de vous le dire, ce mal, qui est la conséquence mathématique de l'évolution économique, est un bien... Il fallait ce machinisme qui entraîne tant de misères pour notre espèce, il fallait cette surproduction, il fallait ce crime des crimes : qu'à leur tour la femme et Penfant fussent poussés

350 ENQUÊTE SLR LA QIIESTION SOCIALE

à l'usine par la faim, il fallait cette concentration aux mains de quelques-uns^ il fallait tout cela pour que la production sociale surgît et créât précisément liberté et bien-être pour tous 1

— Mais comment ? Où est le remède ?

— Un remède ? Mais il n'est pas à nous ce remède ! Nous ne sommes pas des inventeurs, nous observons le mal, nous Félalons, et nous voyons qu'il comporte en lui sa guérison 1 Cette concentration de forces productives, qui est un mal entre les mains de la société capitaliste, sera un bien dans les mains de la société collectiviste ! Le collectivisme est le dernier terme de la concentration capitaliste : c'en est l'aboutissement fatal et prochain. Car la révolution se fera toute seule, car lorsque le fruit est mûr une chiquenaude le fait tomber de la branche. C'est l'histoire de toutes les révolutions. D'ailleurs, la Révolution de 1789 est arrivée comme une chose fatale. C'a été l'accouchement de toute une période, pendant laquelle un état nouveau s'est développé ; quand il est arrivé à maturité, il a fait craquer l'organisation qui l'enserrait de toutes parts. Ah ! les bourgeois vous disent qu'il y a un progrès continu et absolu, ce qui leur permet de se pavaner dans l'orgueil de leur digestion en se considérant comme les plus beaux produits de l'humanité, puisqu'ils sont jusqu'ici le dernier mot du perfectionnement perpétuel.

« Je vous dirai, moi, qu'il y a des évolutions,

nue certains faits généraux en appellent forcé-

ent certains autres, et qu'il y a, dans l'histoire,

de grandes périodes de lumière et de grandes périodes d'ombre ; c'est comme lorsqu'on voyage en chemin de fer, on passe sous des tunnels où on ne voit goutte et où on étoufTe, pour arriver tout à rheure aux grands espaces d'air pur et de clarté... Depuis la découverte de l'Amérique jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, la bourgeoisie s'est formée, et par suite des transformations et du développement de l'industrie et du commerce, elle est devenue peu à peu une classe ayant ses besoins, ses appétits, ses exigences, qui n'étaient plus compatibles avec l'ancienne organisation féodale ; elle a été plus forte que celle-ci et elle l'a détruite. Et, remarquez-le, c'a été un grand bien pour l'humanité. Et le rôle de cette bourgeoisie a été très grand 1 C'est elle qui a libéré le champ de l'activité humaine de tous les obstacles qui constituaient l'ordre féodal ; elle a permis cette fabuleuse poussée de^ Findustrialisme, elle â déchaîné les forces productives qui, en se développant, en se perfectionnant de plus en plus, en arrivent aujourd'hui à ce résultat féerique : que le nombre de chevaux-vapeur dont dispose le machinisme français met à la disposition de chaque habitant une force équivalente à celle de deux esclaves trois quarts I Ce qui pour une famille de cinq personnes, donnerait treite esclaves! Aux plus beaux temps même de la civilisation de la Grèce, de la belle Grèce, alors que les citoyens libres étaient vraiment libres, grâce à l'esclavage des ilotes, on était bien loin d'un tel outillage humain de production !

« Or, que voyons-nous ? Une classe bourgeoise, devenue par la force même des choses étrangère à tout le travail de prbduction et d'échange, n'intervenant que pour se faire la part du lioa sous forme de profits et de dividendes ! L'ensemble de la propriété — fait imique dans l'histoire économique — devient une propriété en papiers ! Une classe qui, à son tour, barre la route avec sa forme individuelle de propriété, qui ne peut plus convenir aux forces productives que ce moule ne peut plus contenir !

— Pourquoi, dis-je à M. Guesde, la propriété individuelle n'est-elle plus possible?

— Mais, Monsieur, tout simplement parce que la forme de production a cessé d'être individuelle ! La division du travail en est arrivée à un tel point, par suite de l'emploi de la vapeur et des machines, qu'il est devenu impossible à l'ouvrier même de se figurer qu'il peut avoir un coin d'atelier à lui, une forge à lui, un outil à lui! La propriété individuelle a été utile, indispensable même, aussi longtemps que le propriétaire a travaillé lui-même, parce qu'il produisait pour lui-même.

« Mais quel rapport y a-il entre le rouet de nos pères et les métiers d'aujourd'hui? Je l'ai écrit ailleurs, et je le répète : un économiste américain a calculé que le travail de sept hommes suffit, avec le machinisme actuel, pour cultiver le blé, le battre, moudre la farine, pétrir le pain, et le faire cuire, de façon à nourrir un millier d'hommes!

— Oui, mais toutes les professions ne sont pas collectives ! Il n'y a pas que les mines et les grandes usines ! Il y a les maçons, les serruriers, d'autres encore, il y a surtout les paysans, qui travaillent pour eux.

— Et les Compagnies de chemins de fer, et les raffineries ! Y a-t-il quelque chose de plus collectif que cela? Où est l'actionnaire qui peut dire : voici une gare qui m'appartient, ce bout de rail, cette aiguille sont à moi! Les maçons! mais ne voyez-vous pas, dans les grandes villes, ces machines qui transportent les moellons et les mettent en place ! Les serruriers ! Mais M. Leroy- Beaulieu reconnaît lui-même que le jour est proche où les réparations seront mieux faites et plus vite de loin ! Les paysans ! Mais savez-vous combien il y a d'hectares de terre cultivée par les paysans pour leur compte ? Quatre millions d'hectares, sur quarante-quatre millions d'hectares, soit un onzième !

« Et plus nous allons, plus la grande culture prend de l'extension, et un temps viendra où grâce à la concurrence des charrues à vapeur, des moissonneuses et des batteuses mécaniques, les petits métayers qui restent seront absorbés par les grandes exploitations. Sans compter qu'en attendant, ils sont rongés par les hypothèques et à la veille d'être expropriés par les grands établissements capitalistes fonciers.

— Donc, supposons arrivé au pouvoir ce quatrième état, qu'y aura-t-il de changé dans l'organisation sociale?

M. Guesde leva les bras, et s'écria :

— Ce qu'il y aura de changé!... Mais la propriété sociale substituée à la propriété capitaliste ! La production sociale substituée à la production parcellaire et concurrente I Les^ classes disparaissent, et avec la classe parasitaire fondue dans la classe travailleuse, disparaît le sur-travail imposé à celle-ci : tout le inonde pourra consommer — à une condition : c'est d'avoir concouru à la production. Plus de gaspillages comme aujourd'hui : combien dé forces perdues pour la concurrence, pour la réclame, pour les simples combinaisons financières ! Plus de catastrophes, puisque tout est réglé, prévu.

L'homme devient le maître des faits économiques au lieu d'être à leur merci. Et quel soulagement pour tous I Quelle sécurité ^ Car les bourgeois eux-mêmes se mangent entre eux ! Croyez-vous qu'il y a, dans la société actuelle, un commerçant, un financier, fût-il trente fois millionnaire, qui peut être sûr du lendemain? Le travailleur q,ui n'est pas assuré de gagner son pain est, sous ce rapport, semblable à l'industriel qui peut être ruiné dans six mois !

— Supposons encore... dis-je à M. Guesde.

L'Etat collectiviste est installé en France, que ferait le prolétariat triomphant devant les aristocraties d'Europe coalisées contre son intérêt?

— Le prolétariat n'est pas un parti français, ni allemand, ni d'aucun autre pays : c'est une « nation internationale ». L'Allemagne a i ,5^0,000 électeurs socialistes; l'Autriche est rongée parle

cancer socialiste ; l'Angleterre, Tltalie, l'Espagne ne sont pas plus indemnes, et les rois et les bourgeoisies européens auraient déjà assez à faire, si la Révolution sociale éclatait en France, pour empêcher le feu de prendre chez eux !

— Si pourtant la guerre éclatait? une guerre entre la France et l'Allemagne, comment concilieriez-vous Tinte rnationahsme de vos programmes et le patriotisme effectif que vous subiriez?

— L'un des principaux fondateurs du parti socialiste allemand, Liebknecht, l'a déclaré l'autre jour, au Congrès de Marseille : si la République française est attaquée par l'empire allemand, le parti socialiste se lèvera comme un seul homme contre le pouvoir impérial et refusera de marcher à la frontière ! Et la preuve de cela, c'est ce qui s'est passé en Allemagne en 1886; Bismarck demandait 60 millions d'augmentation de crédit pour Ja guerre et 48,ooo hommes. Liebknecht s'est levé et a dit : Vous n'aurez de nous ni un homme ni un sou. Les crédits ne furent pas votés. Mais le Reichstag fut dissous. Le parti socialiste allemand se présenta aux électeurs avec ce mot d'ordre ; « Ni un sou, ni un homme. » 36 députés socialistes furent élus par 1,540,000 électeurs. Dans la Hesse, un candidat avait même écrit sur ses affiches : « Les travailleurs français sont nos « frères ^ et les patrons allemands sont nos ennemis. » Il fut élu à une grande majorité... Vous voyez donc que le patriotisme ne peut pas être un obstacle à l'avènement des théories collectivistes.

— Admeitons-Ie pour les Allemands si m voulez, dis-je à M. Guesde, mais en France?

c'était nous qui déclarions la guerre à rAtta gne? »

M. Guesde hésita un instant et dit :

— Le devoir du parti socialiste français (J'empêcher la guerre, et ilTempêchera, soyezsûr, partons les moyens possibles ; les bourge sentent bien qu'à un premier échec la Révolud serait faite... et ils ne risqueront pas si gi jeu... Je ne veux pas, pour ma part, engager parti qui n^a pas pris à cet égard de résolution^ cise, mais moi, personnellement, je Pai écrite suis prêt à le répéter : que si la France déc rait la guerre, le devoir socialiste des deuxcô de la frontière serait de faire éclater la àjn mite sous les pas des armées en marche s'agit <lonc de dynamite bilatérale, ajoi M. Guesde en souriant. Mais de même q Liebknecht déclarait qu'en cas d'agression de part de la France, il serait obligé de se souven qu'il est Allemand, de même nous noussouviei drions, au parti ouvrier, en cas d'agression l'Allemagne, que nous sommes Français !

— De la dynamite... dis-je à M. Guesde, mi Bebel m'a dit, à Berlin, que s'il vous rencontra en guerre, à la frontière, il tirerait sur vous..

— Mais, s'écria-t-il vivement, lui avez-vous à quel titre j'y serais? En ami ou en ennemi!.

— Croyez-vous que vous ne seriez pas seul penser et à agir ainsi même au milieu de votr parti ? Vous ne croyez donc pas au chauvinisn

exaspéré des foules? N^oubliez-vous pas qu'il y a seulement trois ans le général Boulanger, qui M*eprésentait la revanche, avec son sabre et son panache y était acclamé, eii même temps comme dictateur et comme soldat, appelé à nous rendre l'Alsace et la Lorraine ?

— Mais non I mais non 1 C'est une erreur l Soulanger, je l'ai bien vu dans le Nord, a été obligé pour être élu, de déclarer et de répéter sans cesse, qu'il ne voulait pas la guerre. Ce •qu'il représentait, c'était le syndicat des mécontents ; ce que ses élections traduisaient, c'était l'écœurement de l'opportunisme, et pas autre chose I Et, j'en suis sûr, les ouvriers, je parle de l'élite qui grandit tous les jours, des intelU- -gents qui raisonnent — car, en effet, il y a peut- ^tre encore des « patriotes », — eh bien I cette élite se rend très bien compte que le patriotisme n'est pas autre chose qu'une forme agrandie, mais épuisée, de la vendetta corse et de l'antagonisme des communes au moyen-âge. Mais cette vendetta entre les nations est finie, ça ne mène plus à rien, tout devient international. Y a-t-il une chimie française, une géométrie allemande ? Les ouvriers le savent bien et savent encore que l'armée ne sert absolument, dans tous les pays du monde, qu'à mitrailler les pauvres bougres qui ont faim et qui veulent manger... »

M. Guesde s'était plusieurs fois levé de son fauteuil, et il faisait les deux pas que lui permettait l'exiguité de la chambre. Il souriait à mes objections et répondait avec cette étonnante

facilité de parole, cette clarté, cette précision mathématique qui sont toute son éloquence.

Quand il se fut assis :

— Ne pensez-vous pas, lui dis-je, que le socialisme chrétien à base plus modérée que le vôtre, est appelé, s'il se développe, à ruiner votre sociaUsme collectiviste intransigeant, ou, tout au moins, à enrayer son développement?

— Non, c'est un carnaval quelconque, sans intérêt. Nous n'en avons pas peur. Si minime que soit son public, il met l'eau à la bouche des travailleurs, mais les distinctions que M. de Mun et ses amis cherchent à faire échappent complètement aux ouvriers. Non, c'est une tentative impuissante de dérivation du socialisme... Les patrons cathoUques se sont, d'ailleurs, chargés de guérir les ouvriers des essais de sociahsme chrétien en se montrant plus despotes que les autres : rappelez-vous Notre-Dame de l'Usine et autres inventions du même genre. Non, non, ces messieurs travaillent pour nous, c'est à nous que leurs efforts profitent... Ils veulent les apprivoiser, mais ils seront mangés par leurs fauves...

— Une grosse objection qu'on fait justement à votre tactique, lui dis-je alors, même des esprits très éclairés, c'est que vous comptez vous passer de la supériorité intellectuelle des bourgeois dans la lutte pour la domination. Comment admettre qu'une rénovation puisse se passer de

adhésion des aristocraties ? La Révolution sociale •a quand les bourgeois l'admettront, de même

que la Révolution de 89 fut quand la noblesse y adhéra.

M. Guesde se leva d'un bond qui fît craquer les ressorts de son fauteuil, et en rajustant son bin67 cle qui avait vacillé, il s'écria :

— C'est une erreur absolue ! D'abord, la noblesse n'a pa§ consenti à la Révolution. Une partie de la noblesse y adhéra, mais une partie seulement. Et déjà de tous côtés nous arrivent, à nous, des adhésions bourgeoises* Mais entendons-nous sur ce mot « les bourgeois I » Ah 1 si vous me parlez des chefs d'usines, des directeurs appointés, des ingénieurs, des chimistes, des artistes, bien! Ceux-là sont des prolétaires, de plus en plus exploités par le capitahsme ; ils sont déjà trop nombreux pour les places qui existent, et, comme les simples ouvriers, ils vont humblement quémander du travail chez les puissants financiers! Où est-il le temps où, à la porte des Ecoles supérieures de physique et de chimie, des patrons de la Seine, de Seine-et- Oise et de Seine-et-Marne retenaient à l'avance les dix premiers élèves, leur promettant des 6 ou 700 francs d'appointements mensuels? Aujourd'hui, ces mêmes élèves vont d'usine en usine : « Monsieur, vous n'avez pas besoin d'un chimiste, d'un ingénieur ! » Moi je connais un élève de l'Ecole polytechnique qui est chauffeur-mécanicien sur une locomotive de la Compagnie de LyonI Et plus nous irons, plus on ouvrira d'écoles, plus la science fera de progrès, plus s'augmentera le nombre de ces^ prolétaires instruits

et bien armés, qui seront amenés par leur intérêt à faire cause commune avec les ouvriers manuels. Et ceux-là n'auront pas la patience de^ autres, ils seront le levain qui fera lever la pâte ouvrière...

« Mais la bourgeoisie ! Celle qui détient le pouvoir ! Mais je nie absolument qu'elle ait la moindre supériorité ! Elle a été une classe supérieure, oui, quand elle incarnait tout le travail, toutes les activités; mais depuis qu'elle est devenue oisive, depuis qu'elle a poussé la division du travail, comme disait Lassalle, jusqu'à faire penser les autres pour elle, elle est condamnée, elle b'est condamnée elle-même, irrémédiablement ! Les bourgeois n'ont plus que du ventre, ils n'ont plus de cerveau 1 Elle le montre I Elle est incapable de diriger les forces productives du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, qui vont ainsi de crise en crise, de krach en krach ! Et elle est entraînée à son tour par un courant semblable à celui qui l'a amenée au pouvoir ; c'est le quatrième état, qui s'est formé derrière elle depuis un siècle, créé par les nouvelles conditions de la production, vapeur, machines, etc., qui la pousse, qui a aujourd'hui, lui aussi, ses besoins, ses aspirations, ses exigences. Demain, il sera le plus fort, et comme la bourgeoisie en 89, il fera, à son tour, craquer ses entraves !...

— Mais si vous êtes si sûr que cela de la victoire collectiviste, que vous annoncez comme fatale, comme mathématique^ pourquoi vous servez-vous des plates-formes, d'actualité comme

Fourmies, d'incidents sentimentaux comme l'enfant de Culine, de compromis comme l'appoint des voix conservatrices de Lille : « C'est Lafargue qu'il nous faut ! » N'est-ce pas là le marxisme des foules ?

— Qu'est-ce que tout cela peut nous faire ci nous sommes sûrs d'avoir la vérité ? L'enfant de Culine a été une illustration à l'élection qui était déjà faite avant cela 1 Ça a été une gravure hors texte 1 Avant cela nous avions déjà fait cinquante conférences et affiché notre programme ! Quant aux voix conservatrices, tout ce que je peux vous dire c'est que nous ne les avions pas demandées I II n'y a eu aucune entente, aucun compromis entre nous et les autres partis de Lille, et nous n'avons pas à scruter les votes plus que nous ne scrutons les consciences !

— Quand même, insistai-je, si vous êtes élus sur des incidents pareils, par des mécontents de tout ordre et de toute classe, le jour où vous arriveriez au pouvoir et que vous auriez la prétention d'appliquer vos théories, vous risquez fort de voir vos électeurs se retourner contre vous !

— Nous sommes un parti politique 1 s'écria M. Guesde. Et notre méthode est exclusivement poUtique. L'exploitation économique qui est inhérente au régime capitaliste n'est possible que par l'Etat, aux mains de la classe patronale ; c'est grâce à la magistrature, à la police, à l'armée, au clergé, qu'ils peuvent continuer à faire tra-

vailler à leur profit. Enlevez-leur cette force extérieure et ils ne sont plus rien. Nous au pouvoir, nous opérons légalement ; alors les insurgés, les factieux, seront les capitalistes qui, comme la Vendée autrefois, se mettront en travers de la route...

« On nous présente comme des fauteurs de grève, continua M. Guesde, c'est faux ! Les grèves sont les symptômes de Tétat aigu de décomposition économique que nous traversons, ce sont des désordres inhérents au régime de surproduction créé par la concentration capitaliste. Jamais nous n'avons poussé à une grève ! Nous les soutenons quand les nôtres sont poussés à bout, voilà tout !

— C'est un euphémisme, observai-je.

— Pas du tout! riposta M. Guesde. C'est un fait. Quand les ouvriers sont amenés à se défendre, nous les aidons, c'est tout naturel. Mais nous savons que les grèves n'avancent à rien, et qu'elles ne sont pas un instrument de transformation sociale. J'en reviens toujours à ceci : notre méthode est exclusivement politique ! Nous voulons transformer ces luttes économiques en luttes politiques qui, celles-là, peuvent et doivent aboutir. Nous voulons organiser les travailleurs en un parti distinct combattant à titre égal tous les partis politiques à base capitaliste. Il faut donc, en attendant, les déloger de leurs Conseils municipaux, de leurs sièges à la Chambre, le plus possible, à coups de bulletins de vote, jusqu'au jour où ils seront délogés complètement!

— Vous parlez de bulletins de vote et vous parlez de révolution...

— Il n*y a pas de contradiction ! Il y en a -d'autant moins que cette double action s'est toujours imposée en France à tous les partis. Légitimistes, bonapartistes, orléanistes, se sont toujours servis des moyens fournis par la légalité •existante 1 Ce qui ne les a pas empêchés, pour arriver au gouvernement, de faire des glorieuses^ des 24 février et des 4 septembre, lorsque les circonstances sont devenues révolutionnaires! II en sera de même pour nous ; nous aurons, nous aussi, nos journées^ auxquelles nous serons acculés par les fautes, les provocations et les faillites des gouvernements bourgeois ! Les moyens, pour nous, ne se divisent pas en légaux et en illégaux : il y a les moyens qui nous rapprochent de notre but et ceux qui nous en écartent; si nous n'employons pas la force, actuellement, c'est qu'elle se retournerait contre nous...

— Alors, le lendemain de la Révolution, quand vous serez au pouvoir, dis-je à M. Guesde en ne me retenant pas de sourire que ferez-vous ?

— Nous commencerons par rendre sociales toutes les propriétés qui ont déjà la forme collective, c'est-à-dire les mines, les chemins de fer, les grandes usines et les grands magasins appartenant à des Sociétés. Pour cela, nous n'aurons simplement qu'à décréter que tous les papiers qui représentent ces propriétés cesseront d'avoir cours, — de même pour le Grand Livre de la Dette publique.

«— Alors, VOUS ne rembourserez rien aux actionnaires de toutes sortes que vous aurez rainé i? »

M. Guesde s'écria :

— Ah I non, alors ! on ne rembourse pas les voleurs !

— Qu*esl-ce que vous ferez du. million de bourgeois, de fils de bourgeois, d'aristocrates, etc., que vous aurez, d'après vos statistiques^ dépossédés ?

— Cela dépendra d'eux et des péripéties de la lutte 1 S'ils ont été sages, s'ils ne nous ont pas forcés à des extrémités regrettables par leur résistance, on pourra alors leur donner, selon leurs aptitudes, des emplois dans la société collective... on verra, on verra.*, même, s'il y a lieu, peut-être leur accordera-t-on de petites rentes viagères, si vraiment ils ne sont bons à rien!

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