MISSION DE LA PHILOSOPHIE A NOTRE EPOQUE
Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité.
Lamartine.
La philosophie a beaucoup gagné en valeur et en considération depuis le moyen âge, mais sa position est encore loin d'être digne d'envie. Combattue par TEglise, sa rivale depuis la Renaissance, maltraitée souvent par le pouvoir temporel, son ancien allié, méconnue parfois par les hommes de progrès qu'elle a émancipés et par les hommes pratiques qui l'ignorent, condamnée enfin par tous les partis qu'elle a inspirés, du moment que ces partis se sont arrêtés dans leur développement, la philosophie est abandonnée à elle-même et ne doit compter que sur ses propres forces. La situation est difficile; cependant, elle n'est pas désespérée. La philosophie vit de luttes et de discussions. En tout temps, elle a rencontré pour adversaires les esprits frivoles, qui prennent la raison pour une chimère et l'idéal pour un mensonge ; les
(\) La libre Recherche, t. I, octobre 1856 .
esprits usés, qui se nourrissent de traditions et de souvenirs; les esprits impatients, qui se vouent à rillusion et désespèrent de leur époque; les esprits faibles, qui se balancent au vent de l'opinion publique. Elle a laissé dire, elle a laissé maudire et persécuter, et a poursuivi sa route. Aristophane a tué Socrate, mais Platon et Aristote l'ont vengé. L'inquisition a brûlé Vanini et Bruno, mais Descartes, Spinoza, Voltaire ont affranchi la raison et renversé le fanatisme. Hume a suscité Kant; Kant a suscité Krause. Il est facile de réduire un homme au silence, mais la pensée est incompressible. La philosophie a pour devise: En avant! et ces mots expliquent assez qu'elle a dû et doit encore disputer le terrain aux préjugés, aux intérêts, aux passions du moment. Elle a pour elle la puissance attractive de la vérité, et l'impérieux besoin de l'achèvement de la destinée humaine, qui ne saurait s'accomplir sans la science. Ceux qui connaissent son histoire et savent apprécier ses ressources n'ont donc rien à redouter de l'opposition qu'elle soulève de nos jours.
Cette opposition, du reste, trouve son excuse dans quelques égarements de la philosophie contemporaine et dans Tétat de l'instruction publique. L'éducation s'est améliorée : la culture philosophique des esprits a gagné en extension, sans être assez profonde pour permettre à la plupart de bien juger ce qu'on peut attendre de la science. Grâces à l'organisation plus complète de l'enseignement supérieur, le nombre de ceux qui puisent aux sources de la philosophie se multiplie de jour en jour; mais, il faut bien le dire, ce n'est pas toujours de la philosophie qu'on débite sous le nom de philosophie. De là un double inconvénient :
la philosophie se discrédite, quand elle ne tient pas ses promesses; et les hommes se croient d'autant mieux autorisés à critiquer la philosophie en général, qu'ils n'ont fait qu'effleurer la science et n'ont trouvé que vanité et déception. Les gens qui regardent, à l'exemple de, Eant, les faiblesses de leur pensée comme les limites de la pensée humaine, forment la grande majorité des hommes. Chacun juge d'après ce qu'il sait et ne croit à la science que lorsqu'il la possède. Ainsi, d'une part, les représentants de la philosophie ont bien souvent par leur insuflSsance miné son autorité et annihilé son influence; et, de l'autre, ses adeptes, désappointés et déroutés, jugeant d'après ce qu'ils avaient vu et entendu, sont devenus ses adversaires, faute de trouver une pensée féconde et pratique à laquelle ils pussent s'attacher. C'est ce qui exphque la situât..
La philosophie doit tenir compte de ces circonstances; mais sa position reste la même. En présence de l'indifférence des uns et des dispositions hostiles des autres, elle doit s'entourer de circonspection, procéder avec la méthode la plus sévère et faire valoir son utilité en appliquant les principes à la vie. Mais les devoirs spéciaux de la philosophie à notre époque n'effacent pas ses devoirs généraux. La philosophie n'abdique pas. Elle ne cesse pas d'être une puissance morale et sociale dans un siècle de lumières qui lui doit ses conquêtes, parce qu'elle est décriée. Il faut seulement qu'elle produise ses titres, qu'elle justifie ses prétentions devant les esprits non prévenus. Si elle aspire encore à gouverner les consciences, à rétablir l'ordre moral si profondément ébranlé, à mettre l'unité dans le chaos intellectuel, il faut qu'elle expose net-
temeat les conditions de la science et les résolve sans hésiter. Selon nous, elle le peut; et le problème est déjà résolu. Cette vaste synthèse des mœurs, des croyances, des systèmes et des partis, cette magnifique harmonie de la spéculation et de la vie qu'avaient rêvée Pythagore, Platon, Plotin, Origène, Leibnitz, a été réalisée de nos jours par Krause, que l'Allemagne proclame déjà l'égal de Hegel, en attendant qu'elle le reconnaisse comme le plus grand réformateur et le génie scientifique le plus complet dé notre époque. Mais, avant de rechercher l'ensemble des conditions que la philosophie doit remplir, dans l'intérêt de sa mission, il importe de se rendre compte de l'état actuel des choses, d'après la statistique de la culture humaine.
Le bilan du monde moral n'est pas dilQScile à établir.
Voici d'abord ce qu'on peut inscrire à son actif : au point de vue intellectuel, la liberté de penser ou l'indépendance de la conscience, la négation du principe d'autorité en tant qu'il est contraire au sens intime, le développement de l'esprit d'observation avec ses merveilleuses conséquences, la tolérance pour les opinions d'autrui, la notion plus précise de la dignité de l'homme, comme être raisonnable, la reconnaissance plus nette des droits et des devoirs des individus et des peuples; au point de vue du cœur, un sentiment plus profond de l'égalité des hommes, sans distinction de races, de cultes et de nation, une tendance à con-
sidérer la vie sous un aspect moins ascétique, plus riant et plus vrai, un goût plus cultivé pour tout ce qui est beau dans la nature; au point de vue social, l'amélioration des conditions économiques et morales de la famille, le développement de la liberté individuelle, de l'association et du gar autisme, les progrès de l'industrie, la vulgarisation des arts, des lettres et des sciences. Ces avantages sont considérables et doivent confondre les esprits chagrins qui ne voient partout que le mal.
Il y a progrès. Mais la raison ne règne pas encore sans partage dans le monde. Aussi longtemps que l'homme n'est pas ce qu'il doit être, toutes les manifestations de la vie humaine sont empreintes d'incohérence et de contradiction. Avec la science incomplète se montrent aussitôt l'exclusivisme et le scepticisme ; avec un sentiment imparfait et exagéré de la valeur individuelle, l'égoïsme et l'antagonisme ; avec une fausse conception de la liberté et de l'égalité dans les rapports sociaux, l'individualisme et le mécanisme. Anarchie dans les théories, anarchie dans les croyances, anarchie dans la société, tel est à son passif le bilan de notre époque.
Tous les cultes sont minés par le scepticisme, la plus cruelle maladie des temps modernes. Le scepticisme n'est pas seulement dans la science, dans la littérature, dans la politique, il est dans la vie et dans la conscience individuelle ; il se revêt d'une multitude de formes et se déguise sous le nom àUndif" férence : il est le fruit d'une éducation incomplète qui éveille des tendances nouvelles dans l'esprit et dans le cœur, sans leur donner satisfaction. La religion n'en est pas exempte. Le christianisme est, sans
doute, un fait capital dans l'histoire; mais il n'a jamais été l'expression de l'union de l'humanité entière avec Dieu. L'unité religieuse n'est pas réalisée, et ne peut pas l'être dans la voie où l'on s'est engagé : l'Église catholique ou universelle reste un idéal pour l'avenir. Depuis l'ère de la Renaissance, le christianisme officiel s'est développé en opposition avec la science, avec la société politique, avec la moralité pure, avec l'ordre économique: il s'est démembré et amoindrirai. Son esprit est l'esprit du moyen âge, et l'humanité ne remonte pas le cours de la vie. La foi aveugle n'existe plus et ne peut pas renaître dans les esprits émancipés. C'est à la science maintenant à guider les consciences : tout ce qui repousse la forme scientifique et la libre recherche est condamné par l'homme nouveau. Il y a longtemps qu'on l'a dit, les dogmes s'en vont^ et ce n'est certes pas l'introduction de quelques nouveautés qui rajeunira l'Eglise chrétienne sous la forme du papisme. Tous les amis éclairés et sincères de la religion doivent convenir que la tendance de l'Église romaine à substituer au culte de Dieu le culte de Marie, et la résolution d'accorder au pape l'attribut divin de l'infaillibilité, ne sont pas un signe de force, mais de faiblessel^). Les déchirements ne se feront pas attendre dans les pays où l'on possède encore le sens des questions théologiques. La vitalité ne se montre plus que dans quelques branches du christianisme, dans le protestantisme libéral et dans la secte
(1) F. Laurent, Etudes sur V histoire de Vhumanité.
{2) Essais sur la Réforme catholique, par Bordas-Demoulin» et F. Huet. Paris, 1856. La Révolution religieuse au XIX siècle, par F. Huet. Paris, 1868.
(les Unitaires, où se reconstitue l'antique alliance de la religion et de la philosophie (1).
Même désordre, même confusion dans la société. Les partis luttent et se déchirent comme les cultes. On a dit que les partis sont l'essence même des États modernes. C'est que l'idée de la société, comme institution réalisant toutes les conditions du développement de l'homme, n'est pas encore pleinement dévoilée à la conscience : les uns ne voient rien au delà de ce qui existe ; les autres placent leur idéal soit dans le passé, soit dans l'avenir. Ceux-ci sont les plus clairvoyants, parce qu'ils acceptent comme une nécessité la marche progressive de la vie ; mais ils ne s'entendent pas entre eux. On les appelle socialistes, parce qu'ils veulent que la société soit autre chose qu'une agrégation d'individus. Le socialisme n'est pas un accident éphémère de notre époque. Bien aveugles et bien imprudents sont ceux qui n'y voient pas la manifestation d'un besoin réel, une aspiration vers des relations plus parfaites entre les êtres raisonnables. L'idée de l'humanité commence à poindre dans la conscience, préparée par la philosophie de l'histoire. Son passé, son présent, son avenir, sa vie entière dans sa majestueuse unité se déroule peu à peu aux yeux des comtemporains et élargit l'horizon de la pensée. Le socialisme n'est que l'indice de cette conception et la tendance à réaUser d'une manière plus heureuse les conditions générales de la vie rationnelle. Cette tendance est vague encore; il ne faut pas
(1) Channing. Traités religieux. Paris, 1857. — A. Réville, Histoire du dogme de la divinité de Jésus-Christ. — Th. Bost, le Protestantisme libéral. — A. Coquerel, desprem. Transform. histor. du Christian., etc.
rétouflfer, mais la diriger, sous peine de glisser dans l'abîme. A chaque torrent, son lit. N'oublions pas que la société est Tœuvre de l'homme, et que l'homme peut parfaire ce qu'il a fait. Tout n'est pas au mieux assurément dans .le monde social : l'industrie a ses martyrs ; la science et l'art ont leurs parias. Aussi longtemps que la misère, l'ignorance, le crime et la superstition régneront dans la société, la politique devra s'appliquer, par des réformes sérieuses, à faire cesser les causes du mal. La socialisme a donc sa raison d'être. Mais que doit être la société? quelle est la mission de l'Etat? quels sont les organes essentiels du corps social? C'est ici que commencent les divergences : autant d'esprits, autant d'opinions. Il faut mettre de l'unité dans ce chaos, et cette unité ne peut reposer que sur une notion exacte et complète de l'homme et des relations humaines.
Mais les savants eux-mêmes ne sont pas d'accord entre eux. Il n'y a pas moins de diversité dans les théories et dans les systèmes que dans les cultes et dans les partis. La raison lutte contre l'observation, et chaque méthode, mal dirigée, aboutit à des résultats opposés. L'unité scientifique n'est pas créée. Toutes les doctrines qui ont paru sur la scène de l'histoire sont encore en présence, sans qu'aucune ait été renversée dans sa base. Ce n'est que la vérité une et entière qui peut détruire à jamais les vérités partielles et exclusives qu'on appelle erreurs. Aussi longtemps qu'on ne saisit qu'une face des choses, on ne peut opposer qu'une affirmation à une autre, et les deux solutions sont également légitimes, chacune à son point de vue. V éclectisme n'est que l'expression de ce fait. Il consacre la co-existence de toutes
les erreurs, avec la prétention de les corriger les unes par les autres ; mais il ne possède lui-même aucun principe supérieur, à l'aide duquel on puisse reconnaître ce qui est vrai ou faux dans chaque système.
Tel est en substance l'état des choses. On peut s'étonner après cela que nous osions encore plaider la cause de la philosophie. Il faut une foi bien robuste ou une conviction bien profonde pour courir résolument au devant du reproche d'exagération qu'on ne manquera pas de nous faire. Mais cette conviction, nous l'avons, et nous ne réclamons pas, on s'en souvient, le bénéfice delà découverte.
Quelle est la mission dé la philosophie? Nous le disons sans détour, la philosophie doit débrouiller le chaos intellectuel, moral et social de notre époque, et c'est elle seule qui peut reconstruire l'ordre, ramener l'unité et l'harmonie dans les esprits, sous des conditions déterminées.
U ordre ^ en effet, est une conception de la raison et sa réalisation un objet de la science. Il faut donc commencer par éliminer comme causes déterminantes de l'ordre les rehgions positives et la politique empirique. Les cultes orthodoxes ont fait divorce avec la science, et c'est cela même qui ruine leur influence. On discute aujourd'hui s'il faut une religion, ou s'il n'en faut pas. C'est à la science à répondre, en recherchant librement l'idée de la religion parmi les
manifestations de la nature humaine et de la divinité. Si la religion n'était qu'un moyen de police, comme le veut Hobbes, ou n'indiquait qu'une évolution passagère de l'esprit, comme le prétend Hegel, elle serait condamnée à périr. Telle n'est pas notre pensée; mais c'est à la science du moins à fixer la place et la valeur de la religion. Sans la science, la reÛgion n'est qu'un sentiment aveugle et confus, prêt à dégénérer en superstition ou à s'égarer dans le fanatisme. La politique à son tour est impuissante, sans une pensée philosophique qui la guide vers le but idéal de la société. La routine et la force brutale ne peuvent rien contre le mal et le désordre dans le mondé moral. Mais la politique et la religion, dirigées par la science, seraient les plus énergiques instruments de l'ordre. C'est à la science désormais à faire régner la paix parmi les hommes, en apaisant les discordes.
La philosophie est la science rationnelle par excellence. Elle a pour objet l'ensemble des principes, elle est le système des vérités générales, des lois éternelles et immuables qui dérivent de la nature de Dieu et s'appliquent à tous les ordres de choses. Les faits de la vie appartiennent à l'histoire. Toutes les autres sciences relèvent à la fois de l'histoire et de la philosophie, comme sciences encyclopédiques des principes et des phénomènes. Entre ces deux groupes, le choix ne saurait être douteux, puisqu'il s'agit d'édifier des principes : la philosophie est la seule science qui puisse se proposer pour but de rétablir l'ordre renversé dans les relations spirituelles.
AUons au fond des choses. Que suppose l'ordre dans le monde moral? Il suppose l'accord des intelligences sur un même principe, c'est-à-dire une communauté
de doctrine, et l'accord des volontés dans le bien, <î'est-à-dire une communauté d'action. L'ordre, dans la vie spirituelle, est la convergence spontanée des mouvements vers une même fin : il exprime la libre réalisation d'une destinée rationnelle, reconnue dans la conscience et poursuivie en commun. L'ordre social sera réalisé quand les hommes s'entendront sur le principe absolu de la justice et soumettront constamment leur voldnté au droit; l'ordre intellectuel, quand on possédera la vérité et qu'on la proclamera d'une voix unanime; l'ordre moral, quand on connaîtra le bien et que tous y conformeront leur conduite. De ces deux facteurs de l'ordre dans la vie, l'intelligence •et la volonté, on peut même négliger le dernier, si l'on accepte comme vérité psychologique que la volonté ne se décide en général que d'après la culture de l'intelligence. On ne veut, en effet, que ce que l'on connaît et comme on le connaît ; chacun agit selon ses convictions, quelles qu'elles soient, ou selon l'état de sa -conscience. Quoi qu'il en soit, la condition fondamentale de l'ordre est incontestablement une communauté de vues ou de pensées sur les principes divins du vrai, du bien, du juste, c'est-à-dire sur le but de la vie ou sur les intérêts généraux de l'humanité. Cette condition se réduit pour nous à la possibilité de la science qui a pour objet les intérêts supérieurs de la vie humaine, c'est-à-dire à la possibilité de la philosophie. Si la philosophie est en mesure de déterminer scientifiquement le problème de la destinée humaine, l'unité peut aussi se rétablir dans les esprits et dans les cœurs, sur une base plus l9<rge et plus sûre que par le passé, et la volonté se soumettra à l'ordre.
Qu'on ne nous objecte pas que la philosophie ne
s'adresse qu'aux intelligences d'élite et restera toujours un mystère pour le vulgaire ; car il y a dans la philosophie une partie critique qui exige une discussion sévère, et une partie dogmatique qui exprime les résultats acquis. La discussion et la méthode peu-^ vent rester étrangères à la conscience du grand nombre, mais non les principes. Un principe élucidé est au moins aussi facile à saisir qu*un fait, et du moment qu'il est compris, ne fut-ce que vaguetnent, à l'état d'opinion individuelle, il agit sur le cœur et sur les déterminations de l'esprit. Tout homme est raisonnable par nature, et les principes sont la nourriture de la raison. Aucun être intelligent ne doit demeurer dans l'ignorance de sa destinée. Ce que la foi a pu faire dans un siècle grossier, ce qu'elle fait tous les jours encore à un âge inculte, la science peut le faire dans une société policée. La philosophie est moins ténébreuse assurément que les catéchismes confessionnels, qui roulent, de l'aveu des théologiens, sur des dogmes incompréhensibles. Un catéchisme philosophique avec un bon système d'éducation laisserait d'impérissables fruits dans l'esprit.
La mission que nous venons d'assigner à la philosophie n'a rien qui doive surprendre. La philosophie élabore les principes, et ce sont les principes, bien ou mal compris, qui président à l'activité spirituelle. Le principe est une force dans la vie humaine. C'est par là surtout que l'homme diffère de la brute. Le sensualiste ou l'épicurien, qui veut renfermer sa pensée et son sentiment dans le cercle de la sensibilité, s'élève encore au-dessus de l'animal, l'être sensible par excellence, parce qu'il regarde le plaisir même comme le principe légitime de son développement.
SA MISSION A NOTRE ÉPOQUE. Iî5
C'est la connaissance de Dieu, raison dernière des choses, qui nous ouvre la vie religieuse; c'est la connaissance du bien, loi de la volonté libre, qui explique la vie morale; c'est la connaissance du juste, du beau, du vrai, qui rend compte de la vie sociale, de la vie artistique, de la vie intellectuelle. Or, tous ces principes rationnels, qui forment le divin ou le saint idéal de l'âme, sont l'objet de la philosophie. Et que serait la vie humaine sans la science, l'art, la société, la morale et la religion? Ce serait < l'état de nature » comme disaient quelques penseurs du dernier siècle, prenant l'homme pour un loup ou pour un agneau, quand ils ne lui contestaient pas l'esprit des bêtes. Enlever un être à son milieu, ôter à l'homme une partie de ses qualités, est faire une abstraction (1). L'hommo doit vivre de la raison, qu'il le veuille ou non, parce qu'aucun être ne peut sortir de sa nature. Il peut être philosophe sans le savoir, mais à coup sûr il est philosophe à quelque degré, parce qu'il reconnaît avec plus ou moins d'évidence Dieu, le beau, le vrai, le juste, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus élevé dans la science, ce qui est au-dessus de toute expérience et dépasse toutes les bornes des choses sensibles. Les gens du monde et les savants qui se disent positifs peuvent dédaigner les principes, comme une duperie ; mais ce dédain ne témoigne pas d'un grand tact : s'ils voyaient seulement la vie telle qu'elle est, sans parler de ce qu'elle doit être, ils ne négligeraient pas ce qu'elle a de plus profond, de plus noble et de plus énergique.
(I) E. Quinet, la Création, liv. VI : le singe et l'homme. Paria,
C'est par Y éducation que les principes apparaissent à la conscience. L'éducation ne crée pas l'homme moral, selon les théories de M. de Bonald ; mais elle le développe, le transforme et le met en communication, par la parole et par l'écriture, avec les géfiies des siècles écoulés. EUe élargit la sphère de l'esprit et du cœur, et fait vivre l'individu de la vie de l'humanité entière. Elle fait la différence entre le vieil homme et l'homme nouveau. Chaque époque a son atmosphère intellectuelle, et cette atmosphère est imprégnée des principes acceptés par la majorité. Elle peut être corrompue par la prépondérance de la matière, mais peut aussi être purifiée par l'esprit. C'est ce qui arrive souvent d'une manière subite, à la suite d'un orage politique ; mais l'orage qui chasse les passions mesquines est passager, et il faut d'autres éléments pour maintenir la pureté du milieu social. Ces éléments hygiéniques de la vie morale sont des principes nouveaux ou plus complets qui pénètrent dans la pensée commune par l'éducation et par l'enseignement, et font entrevoir un nouvel idéal. C'est ce qui fait de l'éducation l'une des plus importantes fonctions sociales, et commande aux hommes d'État, dans l'intérêt bien entendu de la société, de pourvoir généreusement aux besoins de l'instruction publique.
Si l'éducation agit sur Vhomme, l'homme à son tour agit sur la société et lui fait subir les transformations qu'il a subies lui-même. Quand l'homme est renouvelé, il faut que la société se renouvelle. C'est une grave erreur de croire qu'on peut édifier une société idéale avec des éléments vicieux. La société ne se fait pas à priori, mais se développe comme un corps organisé selon la loi de continuité. La tradition
a son importance. Elle peut être méconnue par l'esprit révolutionnaire, mais doit être consultée, sinon comme fin, du moins comme point de départ des réformes à introduire. C'est en ce point qu'il est permis de concilier l'école historique et l'école philosophique du droit 0). L'état actuel doit se lier à l'état futur, comme il se lie à l'état passé : le présent est gros de l'avenir, disait Leibnitz; sinon, la vie sociale manquerait d'unité et d'enchaînement. C'est donc la valeur des individus qui fait la valeur des institutions : la société n'est que le reflet de la culture humaine.
Telle est la chaîne des causes : les principes forment la raison, l'être raisonnable forme la société à son image. L'homme régénéré par l'influence sociale de l'éducation transmet à la société, avec un accroissement de force, l'impulsion qu'il en a reçue. L'histoire est le théâtre où se déploie ce mouvement uniformément accéléré des principes passant de génération en génération. Chacun peut y lire la démonstration expérimentale de l'application des principes aux faits de la vie . Toutes les grandes révolutions dans le monde social ont été préparées par une révolution dans les idées et se sont produites sous l'action directe de la philosophie. Ce sont les idées qui gouvernent le monde, comme l'attestent le Christianisme, la Réforme et la Révolution française. C'est à la philosophie qu'on doit les éléments de liberté, d'égalité et de tolérance qui ont pris racine dans l'esprit de notre époque ; c'est enfin la philosophie qui doit faire mûrir ces germes à la chaude lumière de l'idéal et les préserver des influen-
(1) H Ahrens, Cours de droit naturel ou de philosophie du droit. 6«édit., 1868.
ces pernicieuses qui tendent à les faire avorter. Si les partisans du libre examen s'y trompent parfois, les adversaires naturels de la philosophie, les représentants du passé, ne sauraient s'y méprendre.
La destinée de l'humanité est de se développer dans l'ensemble de ses forces ou dans la pleine harmonie de tous les éléments de sa nature. Cette destinée est de mieux en mieux comprise. Rien de ce qui est , humain ne fait absolument défaut à aucune époque de l'histoire ; mais, à mesure que l'humanité avance en âge, les diverses parties de sa destination se dégagent successivement et arrivent à une manifestation de plus en plus complète. La religion; l'État, la science, l'art, l'éducation, l'industrie, le commerce et l'agriculture ont acquis une puissance gigantesque. Ce développement néanmoins manque de mesure et d'équilibre. Quelques éléments sont encore étoufies par la prédominance des autres et luttent péniblement pour conquérir leur rang. La société doit s'élever à l'unité par l'organisation de ses fonctions et par l'union de chacune avec toutes. La mission delà philosophie, nous venons de le voir, est de favoriser, par le travail de la réflexion, l'accomplissement de cette destinée.
Mais ce n'est pas sans conditions que la philosophie peut aujourd'hui atteindre ce but. Il nous reste à dire quelles sont les garanties qu'elle doit offrir, et à
signaler en passant les lacunes qu'elle présente dans quelques-unes de ses formes contemporaines.
La philosophie d'abord doit être une science. Cette condition paraîtra minime à quelques, esprits; pour nous, elle est essentielle. En effet, la science est un ensemble méthodique, un système de connaissances vraies et certaines. Or, la certitude est le seul remède au scepticisme qui nous dévore, comme la méthode est le seul remède à la confusion et au désordre qui embarrassent les intelligences. La philosophie ne peut avoir de valeur que comme science, puisqu'elle repousse tout appui extérieur. Le plus grave reproche qu'on puisse lui adresser, c'est donc de n'avoir pas de caractère scientifique, de ne contenir que des opinions personnelles, plus ou moins nuageuses, et de confondre la réalité avec les fantômes de l'imagination, comme dans un rêve. Il faut en convenir, ce reproche est presque toujours mérité, et s'il était général, la philosophie aurait fini sa carrière, comme l'annoncent les partisans de l'école positiviste en France. Que voyons-nous autour de nous? Des systèmes qui rejettent les vérités les plus élémentaires du sens commun : le sensualisme, qui nie la raison ; le matérialisme, qui nie l'esprit; l'idéalisme, qui nie la matière ; le scepticisme, qui nie la certitude ; l'athéisme, qui nie Dieu ; le panthéisme, qui nie le monde; le fatalisme, qui nie la liberté. Certes, le sens commun n'est pas, sans autre vérification, une autorité à introduire dans la science; mais n'est-il pas d'accord avec la raison quand il affirme contre quelques théoriciens les éléments fondamentaux de la vie humaine? Qui se préoccupe aujourd'hui des conditions de la philosophie comme science? Descartes avait abordé le problème,
en cherchant dans la conscience une vérité première qui pût résister au doute le plus opiniâtre, et en voulant saisir avec une entière évidence la notion de Dieu, comme principe de la science ; mais le problème n'a pas été résolu, et le cartésianisme est tombé sans léguer son esprit scientifique à la philosophie moderne en France. Fichte a repris la question, mais n'a point réussi à sortir du moiy parce qu'il prenait le point de départ pour le principe même de la science. Tout est à refaire.
Il faut, en effet, un point de départ et un principe; car tout le contenu de la science doit être entièrement vrai et certain. Or, comment savoir si une connaissance est vraie, c'est-à-dire conforme à son objet, quand nous ne pouvons connaître les choses qu'au moyen de la pensée et que c'est la valeur même de la pensée qui est mise en doute ? Il semble qu'il y ait là un obstacle devant lequel doivent échouer tous les efforts de l'esprit et qui nous défend de faire un pas dans le domaine de la science. Il n'existe qu'une seule chance de lever l'obstacle, c'est de trouver une vérité qui soit au-dessus de l'opposition entre le sujet et l'objet de la pensée. Mais cette vérité existe et tout homme la porte en lui-même : c'est la conscience de soi, que Descartes et Fichte avaient posée comme point de départ, mais qu'ils n'avaient pas exactement déter^ minée. La science dès lors peut être entreprise; l'œuvre est commencée, mais, non achevée. Nous avons en effet un grand nombre de notions qui dépassent la sphère du moi et qui embrassent le monde. Ces notions transcendantes, vraies ou fausses, ne peuvent avoir leur raison unique en nous-mêmes, et nous obligent à chercher au-dessus de nous un prin-
cipe qui les explique et explique en même temps tous les objets de notre pensée. Ce principe de toutes choses se nomme Dieu, Si maintenant nous pouvons, en partant du moi, déterminer avec certitude la nature et les. attributs de Dieu, la philosophie sera possible comme science, et se formulera avec méthode comme un système de connaissances évidentes, où tout se lie et se démontre par le principe. Qu'on interroge toutes les doctrines philosophiques anciennes et modernes, on n'en découvrira qu'une seule qui ait bien saisi et complètement résolu ces conditions fondamentales de la science. Cette doctrine est née en Allemagne, mais n'est plus allemande, comme celles qui la précèdent. Krause est le successeur de Descartes pour la méthode(l).
La philosophie doit ensuite être complète. Il faut qu'elle aborde résolument toutes les questions générales qui intéressent la pensée, et se prononce sur l'eDsemble des choses. La philosophie n'est pas la psychologie, comine on l'a si souvent répété; eUe est la science de Dieu^ la science du monde ^ la science de Y homme et de la société humaine, la science encyclopédique au point de vue des principes. L'anthropologie, la cosmologie et la métaphysique ou la théologie rationnelle ont toujours été reconnues comme son domaine. La destinée de l'homme reste une énigme sans la connaissance de l'univers et de Dieu. Exclure la métaphysique, c'est décapiter la philosophie et la réduire à l'impuissance, puisque la métaphysique contient le principe absolu de la science.
Quoi qu'on en puisse dire, Thomme a besoin d'élever
(1] Introdtiction à la philosophie, Bruxelles, 1868.
son esprit et son cœur à Dieu, et ne peut trouver sa satisfaction entière que dans la pensée et dans le sentiment de rÊtre infini. Si les philosophes négligent d'entretenir ce culte dans l'âme, non-seulement ils manquent de principe et n'arrivent pas à la science, mais ils acceptent la distinction scolastique entre la raison éclairée et le dogme incompréhensible, ils laissent passer les erreurs et les préjugés accrédités par la théologie dogmatique, et livrent à l'obscurantisme l'éducation religieuse des esprits émancipés. Toutes les lacunes, comme toutes les aberrations de la philosophie, profitent aux adversaires de la philosophie. Il faut combattre la théologie vulgaire, aussi longtemps qu'elle nie la science, parce que la théologie comme teUe est le plus grand obstacle au règne de la raison. Or, ce n'est pas combattre, que de déserter le terrain delà métaphysique: c'est livrer la place à l'ennemi. Pour vaincre, il faut montrer que les théologiens s'égarent dans un dédale d'hypothèses, et que la connaissance de Dieu ne peut être obtenue avec certitude que par la méthode philosophique. La philosophie, loin d'être athée, doit être plus religieuse que la théologie traditionnelle. Celui-là seul qui s'est élevé par ses propres forces à la notion précise de Dieu est cer^ tain de ne jamais retomber sous le joug, parce qu'il possède en lui-même le principe d'où relève toute autorité. Les intérêts de la liberté de conscience sont plus étroitement liés qu'on ne le pense à la métaphysique. Jetons les yeux autour de nous, et nous trouverons partout la confirmation de cette vérité. L'éclectisme de Victor Cousin n'encourageait que les études historiques et se contentait de quelques lambeaux de psychologie. Le positivisme d'Auguste Comte fait la
guerre à la métaphysique (1) et donne la main sous ce rapport à Proudhon(2). Les génies les plus divers et les plus hostiles semblent conspirer en France contre la philosophie première. Et quel est le fruit de cette conjuration des penseurs contre la pensée? C'est le triomphe de la vieille théologie, c'est le retour au papisme des esprits que la philosophie n'a pu retenir. Les Pères et les Docteurs de l'église sont proclamés par des écrivains universitaires comme l'expression dernière de la science (3). Jugez des autres par ceuxlà ; joignez-y les innombrables élucubrations des esprits rétrogrades, qui tournent incessamment dans le cercle d'idées fermé au xiii" siècle par saint Thomas, et dites-nous ce qu'on peut espérer d'une génération nourrie des doctrines du moyen âge. sages du jour! n'oubliez pas les enseignements de l'histoire que vous rappelait naguère M. Edgar Quinet. La religion tient la première place dans la vie des peuples ; avec les fortes croyances tombent les mœurs et les Etats ; avec une religion plus pure commence une société nouvelle; toute réforme dans le monde social avorte, si elle n'est accompagnée d'une réforme religieuse. C'est toute l'histoire du xvi® siècle, dont l'influence se projette jusqu'à notre époque (4).
La philosophie enfin doit être pratique. Nous ne voulons pas dire que la théorie soit à dédaigner, mais
(1)E. Littré, Conservation, ré-colution et positivisme, 1852.
(2) Proudhon, Philosophie du progrès. 1853.
(3) Doctrine philos, de Bossuet sur la connaiss. de Dieu, par Delondre. — Essai sur la philos, de saint Bonaventure, par A. deMargerie, etc.
(4) E. Quinet, le Génie des religions : Fondation de la républ. des Provinces-Unies, Bruxelles, 1854.
qu'elle doit conduire au bien. Le bien est tout ce qui se réalise dans la vie conformément à la nature d'un être. Dans ce sens, la science aussi est un bien pour l'homme. Mais nous demandons plus: comme tout se tient dans la vérité, comme chaque principe s'applique à tous les autres, par conséquent aussi au principe du bien, il faut que la philosophie expose la diversité de ses objets dans leurs rapports avec le bien de l'homme. C'est là le caractère pratique de la science. A ce point de vue, nous ne sommes pas de ceux qui condamnent l'étude de l'astronomie et des mathématiques supérieures, comme chose inutile ; car il importe à l'homme de se rendre compte du système général du monde, afin de connaître la terre qu'il habite dans ses rapports avec les autres globes célestes et d'entrevoir ainsi la destinée future de l'humanité en cette vie et dans l'autre. Le bien de l'homme ne se borne pas au moment actuel. C'est pourquoi nous ne considérons pas non plus comme oiseuse l'élaboration de Yidéal dans la science, parce que l'idéal doit se réaliser dans l'avenir : le plus sûr moyen de marcher droit dans la vie et d'introduire dans la société des réformes convenables, c'est de savoir quel est le but qu'on doit atteindre. Déterminer l'idéal, c'est donc fixer en même temps par voie de comparaison le point où l'on est arrivé, montrer les lacunes à remplir, indiquer la direction à suivre. La politique cesserait d'être chancelante et contradictoire, elle ne gaspillerait pas les forces sociales dans de stériles expérimentations, si elle reposait, d'une part, sur la connaissance exacte de ce qui est, et, de l'autre, sur la connaissance certaine de ce qui doit être.
Mais la détermination précise de l'idéal exige une
méthode sévère : si l'idéal est utile, la voie qui y conduit ne Test pas moins. Ne méprisons donc pas la méthode à cause de ses aspérités : c'est une satisfaction qu'on doit au scepticisme autant qu'à la science. L'absence de méthode discrédite la philosophie ; l'emploi légitime de la méthode la relèvera. 11 est vrai que, dans l'état actuel des esprits, cette réhabilitation semble cacher un piège. En effet, une méthode rigoureuse oblige l'esprit à creuser péniblement et pas à pas le sillon de la pensée. C'est ainsi que procèdent les géomètres. Or, une marche aussi laborieuse peutelle réussir à captiver l'attention distraite ou indifférente des lecteurs du jour? Il n'y faut pas compter. L'indifférence doit se guérir elle-même ; la philosophie ne peut rien sur elle, et doit tendre seulement à conquérir les penseurs ; ceux-là comprendront que la science ne s'acquiert pas sans efforts et ne cesse pas d'avoir une valeur pratique, parce que ses abords sont pénibles. La pratique n'est donc pas la négation, mais doit être le complément de la théorie.
Pour rendre justice à la philosophie en France, il faut reconnaître qu'elle a une tendance phis pratique que la philosophie allemande en général, bien qu'elle soit moins scientifique et moins complète. Elle saisit moins de choses, mais cherche du moins à rapporter à l'homme ce qu'elle saisit. Les conceptions grandioses de Schelling et de Hegel laissent loin derrière elles les mélanges et les fragments publiés en France; mais où est l'application de ces belles formules? Si le génie de leurs auteurs n'a pu les introduire dans la vie pour déterminer le bien de l'homme, c'est qu'elles sont vides et sans valeur. Toute philosophie qui n'aboutit pas à la vie est une philosophie manquée. La biologie
est la partie la plus intime et la plus féconde de la science ; c'est la pierre de touche des systèmes. Cette vérité commence à être comprise dans quelques écoles. Mais on oublie souvent que tous les principes supérieurs doivent se refléter dans la vie et que la vie rationnelle de l'homme se manifeste à la fois comme vie religieuse, morale et sociale, en un mot, comme vie intégrale de l'esprit et du cœur.
C'est surtout de son application à la société que ressort le caractère pratique de la philosophie. Le droit naturel ou philosophique est la branche la plus saillante et la plus actuelle de la biologie. La vie sociale, en effet, n'est pas encore organisée dans ses diverses parties ; elle ne présente aujourd'hui que deux corps, l'Etat et l'Eglise, et ces communautés ellesmêmes sont loin d'offrir une image parfaite de l'idéal. Lès autres domaines de l'activité sociale, la science, l'art, les mœurs, l'éducation, l'industrie, le commerce et l'agriculture, sont encore à la recherche d'une organisation qui convienne à leur nature et à leur destination. Les rapports entre ces diverses fonctions de la société restent donc exposés à des modifications profondes dans l'avenir. Ils ne peuvent être fixés avec certitude que par la notion même de la société, comme organisme complexe correspondant au déploiement complet des forces humaines. Tel est précisément l'objet de la philosophie du droit ou de la justice.
L'importance de cette science ne saurait être mise en doute à une époque où la société est si rudement éprouvée et tiraillée en tous sens par l'action et la réaction de mille influences contradictoires; car la vie des citoyens et la prospérité publique sont l'enjeu de ces luttes. Il importe donc de se rendre un compte
impartial de l'état actuel des choses, de la valeur des partis et du but qu'on doit atteindre. Or, le moyen de bien voir est de voir de haut, à la lumière dos principes : il faut s'élever au-dessus des faits pour analyser froidement et dominer la situation ; il faut que la philosophie descende des hauteurs de la métaphysique pour éclairer les profondeurs de la vie sociale. Beaucoup de travaux ont été entrepris déjà à cette fin. Les plus complets, à notre sens, sont ceux de H. Ahrens et de K. Rôder en Allemagne^ où le droit est compris dans tous ses éléments et dans tous ses rapports, au point de vue de la doctrine de Krause. Pascal Duprat et Alfred Darimon en ont fait connaître quelques parties en France, en exposant la notion de la société et la mission de l'Etatli^ C'est surtout en entrant dans cet ordre d'idées que la philosophie doit aujourd'hui justifier ses prétentions et prouver son influence sur toute la destinée de l'humanité.
Telles sont les conditions principales qu'on peut exiger de la philosophie contemporaine .
Résumons-nous : si la philosophie n'est pas une science, son action sera nulle, car elle n'agit directement que sur les intelligences, en formant des convictions ; si elle n'est pas complète, son action sera bornée et détruite par les empiétements de la théologie et des sciences particulières; si elle n'est pas pratique, son action s'arrêtera devant les esprits qui recherchent avidement un remède au désordre de la société présente. Qu'elle réalise, au contraire, ces conditions.
(1) P. Duprat. De VÈtat, sa place et son rôle dans la vie des sociétés, Bruxelles, 4852. — A. Darimon, Exposition méthoique des principes de Vorganis. sociale. Pans, 1849.
elle exercera son empire sur les esprits cultivés, et son influence rayonnera de proche en proche sur la majorité des hommes qui dirigent la société; elle se traduira par une marche plus ferme et plus sûre imprimée aux affaires publiques, par la réforme du système d'éducation, et gagnera insensiblement les générations qui nous suivent. Le chemin est long, mais il est droit, et, du reste, songeons-y bien, il n'y en a point d'autre. C'est alors que la philosophie pourra non-seulement rêver, mais effectuer l'ordre dans les croyances, dans les doctrines, dans les partis, et faire éclater cette profonde vérité d'un grand poëte :
Le monde en s'éclairant s'élève à l'unité.