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INTRODUCTION HISTORIQUE

S'il est une vérité qui résulte de tout le développement philosophique de l'humanité, c'est qu'une œuvre ne manque jamais d'ouvrier. Aussitôt que les temps sont venus pour exécuter quelque grande entreprise, que toutes les conditions extérieures sont favorablement disposées, la Providence suscite un génie qui est chargé d'accomplir les décrets de la volonté suprême, conformément aux lois de la vie. Socrate, Platon, Aristote et Plotin, dans l'antiquité, saint Augustin et saint Thomas, dans le monde chrétien, Bacon, Descartes, Leibnitz, Kant, dans les temps modernes, sont les représentants de la pensée divine dans le mouve-

(1) Essai théorique et historique sur la génération des connaissances humaines dans ses rapports avec la morale, la politique et la religion; 2® part. Bruxelles, 1844. Fragment traduit en espagnol dans la Revista mensual de filosofia, literatura y ciencias de Sevilla, 25 décembre 1871 etnum. suiv.

ment philosophique de rhumanité sur la terre. Zoroastre dans la Perse, le Bouddha dans llnde, Confucius dans la Chine, et au-dessus de tous le Christ en Europe, sont les révélateurs de Tordre absolu dans le mouvement plus intime de la religion. La religion et la philosophie, les plus hautes manifestations de la vie et de la pensée de l'humanité en Dieu, ont chacune leurs élus et leurs martyrs.

Mais souvent les élus de la philosophie sont les réprouvés de la religion, et les martyrs de la religion deviennent l'objet des dédains de la philosophie. Une malheureuse scission s'est opérée entre le mouvement de la pensée et le mouvement de la vie. Les penseurs, dans leur orgueil, se sont retirés de Dieu, et les hommes de la foi, dans leur obstination, se sont retirés de la lumière. Une grande lacune reste donc à remplir, c'est de ramener la science à la source de toute vérité et de tout amour, et d'éclairer la religion d'un reflet de cette vérité divine, afin que tous, peuples et philosophes, soient unis dans la vérité et dans l'amour de Dieu, et que la société humaine cesse de présenter l'affligeant spectacle d'une troupe d'orphelins qui sont abandonnés à eux-mêmes et qui vivent dans l'isolement et la misère, comme s'ils n'avaient point de Père au ciel, point d'origine commune et de destination commune sur la terre. Unir la philosophie et la religion, la pensée et la vie dans la société humaine, faire que l'humanité, organisée plus harmoniquement dans son intérieur, se retrempe dans l'intimité de Dieu, sans repousser les richesses de son développement historique, et que Dieu fasse encore descendre sur elle de plus abondantes sources de vérité et d'amour, tel est le premier et le plus grand problème de

BOCTEIXE Iȣ KBArSE. SI

notre époque. De nobles esprits Tout conçu ; le profond et Taste génie de Krause nous parait Ini aroir donné la solution la plus complète.

La doctrine de Krause est un système d*liarmonie universelle : elle embrasse toutes les tendances qui se sont manifestées dans la vie intellectuelle, morale et sociale de Thumanité, elle les d^age de leurs erreurs partielles et les unit entre elles par un principe supérieur de vérité, pour l'accomplissement de la destinée humaine. Elle est le couronnement de tout le mouT^neut philosophique, et conclut également aune théorie politique fondée sur des principes harmoniques qui tiennent compte de tous les besoins sociaux, de toutes les directions particulières dans lesquelles Thumanité a cherché à atteindre son but. Elle développe dans toutes les branches de la philosophie et pour les diverses sphères de l'activité sociale, pour la religion, pour le droit, pour la morale, pour l'art, pour la science et pour l'industrie, considérés dans le fond et dans la forme, dans la théorie et dans la pratique, des principes supérieurs et organiques qui répandent une lumière nouvelle sur la construction du système de la connaissance humaine, comme sur la constitution de tous les éléments vitaux de la société. Sans partir d'un écleotisme impuissant et arbitraire, elle arrive, par le développement rigoureux de ses principes, à assigner à chaque sphère sociale la position relative qu'elle doit occuper dans l'ordre général; elle maintient et harmonise dans tous les ordres des choses, les droits de l'individualité et les droits de l'unité supérieure, qui avaient été tour à tour méconnus ou absorbés dans toutes les conceptions précédentes.

n est facile à ce point de vu3 de fixer la place qui

appartient à Krause dans l'histoire de la philosophie. Toute la période philosophique antérieure est une période d'évolution successive dans laquelle Tesprit humain fait sortir de son organisme intellectuel, avec une richesse et une variété de f Drmes presque infinies, une série continue de systèmes dont chacun saisit la vérité absolue sous l'un ou l'autre aspect et la développe dans une direction prédominante et dès lors exclusive. Tous ces systèmes sont autant de fonctions ou d'organes par lesquels la vérité une et entière arrive progressivement à une manifestation de plus en plus complète. La propagation historique de la vérité s'opère ainsi sous la loi de la variété et de l'opposition. Aussitôt qu'une doctrine a atteint l'apogée de sa puissance et de sa vitalité, et qu'elle tend, par un abus de cette puissance, à étouffer les autres organes de la vérité, à s'imposer à l'esprit humain, une autre doctrine se présente, qui est destinée à servir de contrepoids à la première, qui commence à se développer en opposition avec elle, jusqu'à ce que l'une et l'autre soient reçues dans une forme supérieure où elles s'équilibrent. Mais cette première forme synthétique, qui achève le rayonnement d'un organe, n'est pas encore complète et définitive ; à côté d'elle pousse un autre rameau de la science, qui se développe à son tour dans tous ses éléments, dans l'unité et dans la variété de ses fonctions principales, et qui atteint aussi une forme dernière et synthétique. Alors l'opposition se montre à une nouvelle puissance : elle n'existe plus seulement de système à système, mais de période à période et de civilisation à civilisation ; ce n'est plus Aristote et Platon, c'est l'Orient et la Grèce^ c'est le monde antique et le monde moderne, qui sont aux

prises et qui aspirent à la domination philosophique. Enfin, surgit une doctrine nouvelle et dernière qui unit, complète et cultive en harmonie toutes les formes antérieures, tant synthétiques qu'individuelles, et qui devient la véritable conclusion de tout le développement intellectuel, le système définitif où l'humanité se comprend dans toute son existence historique, dans son passé, dans son présent et dans son avenir, et s'élève à la pleine conscience d'elle-même. La science se meut de la sorte, comme la vie, dans une série de cercles qui, en s'élargissant toujours, finissent par embrasser, à l'époque de maturité ou d'harmonie, toutes les vérités qu'il est donné à l'honune de saisir, et qui les réunissent autour d'un centre commun. Mais jusqu'à l'achèvement de cette construction organique de la science, l'esprit humain ne peut trouver de repos et de certitude ; le scepticisme est toujours là qui signale les lacunes de tous les systèmes et qui lui défend de s'arrêter à une seule face de la vérité.

Le scepticisme est une nécessité historique que l'humanité n'a point connue à son berceau et qu'elle ne connaîtra point à Tàge de paix et de réconciliation avec Dieu. Le scepticisme cependant n'est que la forme négative de la philosophie ; au-dessus de lui sont les doctrines positives qu'il s'acharne à détruire. Les deux pôles opposés du mouvement historique de la philosophie sont le rationalisme et le sensualisme, la théorie des idées absolues et la théorie des phénomènes contingents, qui représentent la double face de la nature humaine, le côté spirituel et le côté physique, et sont destinées à satisfaire des besoins également légitimes, le besoin individuel du bonheur et le besoin social plus impérieux du dévouement et de la

vertu. La forme supérieure est toujours un rationalisme harmonique, qui cherche à réunir en faisceau toutes les tendances de la personnalité humaine, qui reconnaît, à un point de vue plus élevé, les deux éléments de la science et de l'univers, le fini et l'infini, et établit ainsi une union plus intime entre Dieu et rhumanité.

La première forme dont se revête la philosophie est celle de la vue immédiate ou intuitive delà raison, qui contient encore en unité toutes les autres facultés intellectuelles. C'est cette forme qui fut développée dans la. philosophie orientale. Mais sous le caractère commun de Vintuition rationnelle, nous rencontrons déjà une variété de manifestations de l'esprit philosophique dans l'Inde et dans la Chine ; puis, dans la Perse de Zoroastre, une tendance à combiner ces manifestations opposées.

A la philosophie orientale, considérée dans son ensemble, s'oppose Idi philosophie grecque, qui substitue bientôt à l'intuition de l'infini et de l'absolu, le procédé plus lent et plus sûr de l'observation, de la réflexion libre et de la dialectique. Dans la Grèce l'opposition et la vérité s'élèvent à une nouvelle puissance et tendent de nouveau vers une unité plus haute, vers une harmonie plus complète et plus organique ; les écoles rivales d'Ionie, d'Italie et d'Elée, se rapprochent insensiblement et finissent par se fondre, après Socrate,dans les systèmes analytiques et synthétiques de Platon et d'Aristote.

La Grèce et l'Orient sont ensuite réunis dans la philosophie gréco-orientale ou Alexandrine, qui en combine les caractères opposés, qui identifie le moi et V absolu f et construit, sous une forme encore

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inculte, le premier harmonisme philosophique que nous présente l'histoire. Comme signe de la supériorité de son point de vue, la philosophie alexandrine cherche à s'élever à la conception de Dieu, conmie Être suprême. Cette conception nouvelle devient la base du Christianisme.

Le Christianisme^ comme religion et comme philosophie, résume tout le développement philosophique de l'antiquité, en même temps qu'il jette dans le monde moderne une semence nouvelle, semence de vérité et de vie, destinée à régénérer l'homme et à transformer toutes les institutions. Il saisit l'humanité dans la plénitude de son existence spirituelle, dans l'intelligence, dans le sentiment et dans la volonté, dans sa personnalité libre et dans ses rapports avec l'Etre suprême. Par cette conception supérieure, exprimée sous le symbole de l'Homme-Dieu, le Christianisme se place au-dessus du temps et de l'espace : il défie le courant des âges, il porte la civilisation à tous les peuples de la terre. Mais cette conception ellemême n'est pas encore déterminée dans toute sa rigueur philosophique. Le dogme chrétien se développe en antagonisme avec le dogme de l'antiquité ; et dans le Christianisme se manifeste bientôt une nouvelle opposition : le sentiment et l'intelligence, la foi et la raison, la religion et la philosophie s'engagent dans deux directions différentes. Tandis que la religion chrétienne, sous l'influence du sentiment et de la foi, insiste sur la doctrine de Dieu comme être personnel, transcendant, supérieur au monde, en perdant de vue les rapports de la nature divine avec l'essence de l'univers, la philosophie moderne, issue du Christianisme, développe de son côté, d'une manière plus

spéciale, sous Tempire de l'intelligence et de la raison, la doctrine de Dieu comme substance immanente du monde, en négligeant, à son tour, la conception opposée, la conception de Dieu comme Être suprême, libre et personnel. La première incline vers le dualisme \ la seconde, vers le panthéisme. Ces deux tendances se fondent sur des vérités partielles qui doivent s'harmoniser dans une vérité plus haute et plus complète.

Mais en se séparant de la religion chrétienne, la philosophie prenait, par cela même, l'engagement de doter l'esprit humain d'un système de connaissances qui expliquât l'origine et la nature des choses et qui entraînât la certitude. Aussi la question de la vérité et de la certitude est-elle devenue depuis lors le problème fondamental de la science. Toute la philosophie moderne, considérée dans son 'ensemble, caractérise à cet égard une période critique , une période d'analyse et de méthode, par opposition au dogmatisme ontologique et théologique des Pères de l'Eglise et des docteurs du moyen âge. Mais cette préoccupation n'est pas sans dangers. Essentiellement spéculative, la philosophie s'exposait, sous l'influence d'une méthode sévère et rigoureuse, à sacrifier le sentiment de la réalité aux besoins de la logique. Tout dépendait pour elle du point de départ qu'elle choisissait et de la fidélité avec laquelle elle y rattachait les vérités ultérieures. Le point de départ était-il faux ou seulement incomplet, le système tout entier, vicié dans sa base, devenait nécessairement incomplet et exclusif. C'est ce qui est arrivé.

Bacon, Hobbes et Locke ont pris leur point de départ dans V expérience et surtout dans les phénomènes externes, révélés par nos sens ; la sensation

constitue dès lors le fond de l'esprit humain et la source réelle de toute connaissance : cette conception incomplète, rigoureusement développée dans ses conséquences diverses, en Angleterre et en France, par Helvétius, par Condillac, par Berkeley et par Hume, n'a conduit qu'au matérialisme, au sensualisme, à l'idéalisme sceptique, au scepticisme et plus tard au positivisme.

Après Bacon, Descartes prend son point de départ dans la conscience de l'esprit, sous l'autorité de l'évidence rationnelle; mais, au lieu d'exprimer toutes les vérités de la conscience, au lieu d'analyser l'esprit dans la variété de ses facultés et de ses manifestations, il ne découvre que la pensée comme son attribut unique et essentiel, il se contente d'en déduire quelques vérités religieuses, et se place prématurément au point de vue ontologique, au point de vue de la substance, qu'il définit d'une part, par la pensée, de l'autre, par rétendue: cette conception incomplète, rigoureusement développée par Malebranche et par Spinoza, n'a conduit qu'à un nouvel idéalisme, au système des causes occasionnelles et au panthéisme.

Enfin, après le développement opposé de la philosophie sensualiste et delà philosophie spiritualiste, paraît le rationalisme supérieur de Leibnitz, qui cherche à réconcilier ces deux tendances rivales et qui, avec moins de méthode, mais avec plus de génie et un sentiment plus profond de la réalité, veut en même temps ramener à l'unité l'opposition de la philosophie et de la religion ; mais Leibnitz ne remplit pas les lacunes de l'analyse psychologique de Descartes, il ne fait que compléter la doctrine de l'innéité des idées et reste encore au point de vue de l'ontologie ; il définit la substance

par Tactivité, par la force, il y rattache quelques grandes conséquences philosophiques et morales, sans comprendre lui-même toute l'importance de sa conception nouvelle. Sa philosophie se perdait dansTéclectisme quand parut la critique de Kant.

Kanty le premier, conçut le projet d'une analyse intégrale deFesprit humain, comme préliminaire indispensable des recherches ontologiques ou transcendantes; au point de vue de la substance, qui prédomine dans toute* la période précédente, il substitua définitivement le point de vue du moi ou de la conscience. Mais son œuvre demeura inachevée ; il ne fit que remplir le cadre de Descartes ; il n'embrassa le moi que dans l'une de ses facultés, dans la pensée ou l'intelligence, sans même épuiser son sujet ; il ne réforma ni le point de départ de la philosophie, en complétant la science du moi, ni l'instrument de l'analyse, la logique. Et ne pouvant, au moyen d'une critique aussi restreinte, trouver un point de contact certain entre le moi et le non-moi, entre la psychologie et l'ontologie, il prononça hardiment leur divorce, abandonna la métaphysique à l'autorité de la foi ou de la raison pratique, et se renferma strictement dans la phénomonologie de la conscience, dans les formes abstraites et subjectives de la pensée. A la même époque, l'école écossaise entrait, avec Reid, dans une voie semblable ; elle étudiait la conscience dans ses faits, dans les phénomènes internes, sous l'inspiration de la méthode expérimentale, conformément au caractère distinctif de toute la philosophie anglaise. La France, de son côté, reprenant l'histoire de la philosophie, cherchait à s'assimiler, dans un éclectisme réfléchi ou raisonné, les tendances multiples de la période critique moderne.

MsiisV éclectisme de Cousin et la philosophie de l'école écossaise n'ont pas encore trouvé de solution.

Le* criticisme de Kant au contraire a traversé en Allemagne toutes les phases d'une évolution régulière. D'abord Fichte continue l'œuvre de son maître et systématise sa doctrine au point de vue de l'idéalisme subjectif; il identifie le moi et le non-moi dans la conscience individuelle. Puis Schelling élève cette doctrine au point de vue de l'absolu ; il construit le système organique et synthétique de la science sur la base de l'analyse et des catégories de Kant, sur le subjectif et l'objectif, l'idéel et le réel, et comme ces catégories n'étaient que les pures formes d'un élément unique, de la pensée, Schelling se trouve conduit à les identifier en Dieu et à formuler un nouveau panthéisme. Hegel ^ enfin, combine les systèmes opposés de Schelling et de Fichte dans V idéalisme absolu ; mais comme il se meut encore dans la sphère d'action delà philosophie de Kant et qu'il se fonde surtout sur les catégories de l'intériorité et de l'extériorité, formes abstraites de l'intelligence, il est logiquement amené aux résultats généraux qui signalent les systèmes de ses devanciers. Sa doctrine cependant exprime déjà une tendance à sortir de l'immanence panthéistique et à concevoir Dieu comme l'Etre en soi et pour soi, comme la personnalité infinie et absolue ; et par cette conception, la philosophie rencontre de nouveau l'esprit du Christianisme.

Il est manifeste maintenant que le vice essentiel inhérent au point de départ de tous les systèmes que nous venons de parcourir, est de reposer sur une base mal assurée, sur une analye incomplète de l'esprit humain, dans son unité, dans la variété de ses facultés

OU de ses manifestations, dans son harmonie. Il leur manque un élément essentiel, le sentiment, le cœur, la face affective de l'âme, la faculté opposée à l'intelligence; et c'est par cette lacune que leur spéculation, fondée sur une faculté isolée, impuissante à saisir l'esprit dans l'ensemble de ses forces, se dégage si aisément du sentiment de la réalité et ne peut jamais atteindre à une harmonie parfaite. De là, les protestations de Jacobi, l'auteur de la philosophie du sentiment et de la croyance, en Allemagne, et d'Auguste Comte, en France, contre la manie de la spéculation. De là, enfin, la nécessité d'une critique nouvelle de l'esprit humain, d'une critique qui complète l'intelligence par le sentiment, et le sentiment par l'intelligence, qui, par cela même, accepte toutes les vérités partielles émises dans les philosophies antérieures, en même temps qu'elle recueille les hautes vérités philosophiques cachées sous les dogmes du Christianisme, et qui, embrassant l'esprit humain dans l'harmonie supérieure de l'intelligence et du sentiment, s'élève aussi, dans la partie synthétique du système de la science, à l'harmonie de l'Esprit et de la Nature dans le sein de l'Être suprême.

La philosophie de Krause est ainsi d'une nécessité historique évidente. Elle couronne tous les systèmes précédents, et par sa conception supérieure, elle est le point de départ d'un développement nouveau, dégagé de tout caractère exclusif. Elle est V organisme pan-harmonique de la science.

Mais jusqu'ici il n'a été question que de la période historique de l'humanité terrestre, période caractérisée par l'antithèse, par l'opposition, par des essais toujours plus étendus d'harmonie et de synthèse. Or, cette

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période a son passé et son arenir. D parait èvider.t qu'avant elle, rimnianitê a existé dans une union plus intime avec on ordre snpérienr de choses. A défaut de monuments authentiques, toutes les traditions primitives se rapportent à un âge d'or, où rhumanité vivait dans rinnocence, dans la paix et peut-être dans un rapport plus intime avec la Nature, avec l'ordre moral et avec Dieu. C'est à cet âge embryonnaire d'unité confuse j où l'humanité n'avait pas encore le sentiment de sa position distincte dans l'univers, mais restait profond^ent unie au tout, que sont nées, sous rinspiration de l'instinct, toutes les grandes pixniuctions, telles que le langage, l'écriture, la numération, qui sont comme le postulat de la philosophie ellemême. Il est certainencore qu'après la période d'action réfléchie, après Vâge de variété et d^ opposition que nous retrace l'histoire, l'humanité doit exister dans un âge nouveau, où la variété de son évolution historique soit ramenée à l'unité, où l'humanité, parvenue à la conscience d'elle-même, vive dans une union nouvelle avec tous les ordres des choses, où par conséquent la moralité, la paix et le bonheur refleurissent sur la terre et s'élèvent même à une puissance supérieure en s'harmonisant avec la science, avec l'art, avec la religion. Le développement progressif des institutions et des peuples n'aurait aucun sens, aucun but, si l'humanité était condamnée aune agitation indéfinie, si elle ne gravitait pas, sous les auspices de la Providence, vers cet âge d'harmonie qui est son idéal et qui doit couronner ses efibrts.

Or, c'est l'avènement de cet âge d'harmonie quiest signalé dans toutes les tendances philosophiques et sociales de l'époque.

Il s'opère, de nos jours, une révolution complète dans les idées et dans les choses ; toutes les institutions sociales, si profondément remuées par la révolution française, marchent dans une voie de transformation. Les sociétés, comme les écoles philosophiques, tendent à sortir de la crise qui les a frappées et s'engagent insensiblement dans une période organique d'harmonie supérieure. Elles commencent à comprendre les vices et les dangers du principe exclusif d'individualisme sur lequel elles reposent; les idées d'association et d'organisation prennent une extension plus grande et plus salutaire, dans toutes les sphères de l'activité sociale. Les nombreuses écoles socialistes qui se sont formées n'ont pas d'autre but ; quelles que soient leurs divergences et leurs erreurs, toutes s'accordent à substituer au principe individuel le principe de l'unité et de l'harmonie, sous la forme de la solidarité, de la communauté ou de l'association ; elles ne s'élèvent pas encore à cette harmonie supérieure qui soutient et consacre les droits de l'individualité dans l'unité sociale. Ces écoles expriment donc un besoin réel, en harmonie avec les tendances de la société. Il y a plus ; elles annoncent une nouvelle période dans la vie des peuples. C'est par elles que la société se comprend dans son état actuel, dans son passé, dans son avenir, et qu'elle cherche à remplir sa mission d'une manière pacifique et régulière; c'est par elles, en un mot, que le corps social arrive graduellement à la conscience de lui-même.

Mais c'est surtout dans la sphère de la philosophie que cette rénovation est sensible. Les idées perdent de jour en jour leur caractère d'opposition et d'hostilité pour revêtir une forme plus large et plus harmo-

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nique ; les esprits se calmeni : ils rejettent apivs mùiv déiib»aâoo, tome conception exclusive, ils rt^cherchent arideineot nne doctrine int^nde qui puisso ubtenir rassentimenl de tous et ranimer les convictions. Tous les hommes éclairés comprennent aujourd'hui, d'une manière plus ou moins distincte, ce qu'une philosophie doit être pour être vraie et complète. Il semble qu*on respire une atmosphère intellectuelle plus pure, et que l'horison des esprits s'élargisse déjà en raison même de l'élargissement du point de vue de la philosophie nouvelle. Plus que la société, la philosophie moderne a acquis la conscience d'elle-niéme ; elle sait d'où elle vient, ce qu'elle est, où elle va ; elle connaît sa râleur, son influence, sa mission ; elle se pénètre d'un profond sentiment de la réalité. A aucune autre époque de l'histoire on n'a scruté avec autant de pénétration les mystérieuses profondeurs do la pei*soimalité humaine ; à aucune autre époque on n*a résolu d'une manière aussi élevée les problèmes do lu destination de l'homme et de la société, ni étudié avec autant de succès la philosophie de Thistoiro. La philosophie de l'histoire est, avec l'économie sociale, la science caractéristique des temps modernes. C'est par elle que la philosophie se saisit dans la plénitude do son existence et de son évolution.

Ainsi la philosophie^ d une part, et de l'autre, la société, se sont simultanément élevées à la conscionco de leur existence passée, présente et future, dans la philosophie de l'histoire et dans le socialisme. Le droit naturel et la philosophie de l'histoire sont doux faits contemporains, deux sciences qui se répondent et se complètent. Or la société, envisagée dans son universalité et dans ses membres, n'est autre chose que lo

corps de rhumanité, dont la philosophie est Tintelligence. C'est donc V humanité elle-même qui, par la philosophie et la société, arrive aujourd'hui à cette période de la vie où l'instinct fait place à la claire notion de la conscience.

Cette période, c'est l'âge d'harmonie. La connaissance de soi-même n'apparaît avec clarté dansl'homme qu'après le développement opposé de toutes les facultés de sa nature, c'est-à-dire, au moment où la variété de ses manifestations poursuit une direction simultanée et parallèle vers un but commun. La conscience est l'expression de ce retour de nos forces vers le centre d'où elles sortent. Nous avons donc le droit de dire que la doctrine de Krause, qui s'est élevée à la conception de l'harmonie universelle, qui a montré la voie suivie dans les siècles écoulés, qui a nettement tracé l'idéal de la raison, qui a groupé enfin tous les éléments de la science et de la vie et les a ramenés à l'unité, signale, dans Tordre providentiel des choses, l'avènement du troisième âge de l'humanité.

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