QUELQUES PENSEES DE LOCKE SUR L EDUCATION
neur bien choisi. De la sorte le père pourra proportionner son entretien à la maturité croissante de son enfant. « Un père fera très bien, lorsque son enfant devient grand el (|u'il est capable (Tentendiv raison, de s'entretenir familièrement avec lui el même de lui demander son avis sur les choses dont il a connaissance et qu'il peut comprendre... ; plus tôt vous traiterez votre enfant en homme, plus tôt commencerat-il à le devenir'. »
Il faut au père toute la dextérité, tout le tact que lui donne sa tendresse pour doser comme il convient cet apprentissage que l'enfant devra à sa propre expérience et à ses propres mécomptes. Car Locke (devançant une théorie de H. Spencer) recommande de laisser l'enfant demander directement aux choses leurs leçons ; de lui permettre de s'aventurer à ses risques et périls sur cette scène du monde où tant de déconvenues l'attendent et où tant de pièges sont dressés devant ses pas. « Il faudrait leur ouvrir la scène peu à peu, les introduire dans le monde insensiblement... Que si, par trop de confiance en leurs forces et en leur adresse, ils se hasardent outre mesure, il serait bon que de temps en temps on les laissât tomber dans quelque infortune qui n'intéressât point leur innocence, leur santé ou leur réputation, car ce serait le vrai moyen de les rendre plus sages et plus circonspects. » Ce précepte, Herbert Spencer se bornera à généraliser.
I. Ainsi procéda James Mill à l'éçard de son fils John Stuart. V. V Autobiographie de ce dernier.
Enfin, parce que la suprématie de la raison trouve en un Dieu de puissance et de justice son suprême garant, la notion de Dieu doit être établie dans le cœur de l'enfant, comme le premier fondement de la vertu. Mais cette notion elle-même ne doit être entretenue en un si jeune esprit qu'avec une extrême prudence. Il faut lui représenter cet être suprême comme toute indépendance, puissance absolue, bonté et justice infinies ; on se gardera d'engager ses méditations inexpérimentées dans la considération « d'un être que tout le monde doit considérer comme incompréhensible ; car il y a quantité de gens qui, n'ayant ni assez de force ni assez de netteté d'esprit pour distinguer ce qu'ils peuvent connaître d'avec ce qui dépasse leur intelligence, se jettent par cette curiosité mal entendue dans la superstition ou dans l'athéisme, faisant Dieu semblable à eux-mêmes ou n'en reconnaissant point du tout, parce qu'ils ne peuvent se le représenter sous aucune autre idée. » C'est toujours cette religion des âmes candides et sincères que nous avons vue décrite dans Rationalité, religion d'autant plus satisfaisante et accessible aux esprits que les articles en seront moins nombreux. Aussi sera-ce en un formulaire clair et court que les enfants devront adresser à Dieu leurs prières et leurs dévotions.
L'excellence attribuée par Locke à la vertu nous^
QLEI.QI r.S PENSKFS DE LOCKE SL II I. KMICA TlON ic»"
explique qu'il ait dans sa pédagogie placé la science à un rang paradoxalement secondaire et abaissé. Dans son plan, l'éducation est tout ; rinstiuclion mfigure ([ue comme un accessoire. La classification des biens dont il souhaite que l'enfant soit mis en possession est ainsi dressée : la vertu, la prudence, la politesse et le savoir. « Je mets la vertu au premier rang comme la plus excellente chose... » Il s'attend que l'on s'étonnera de lui voir placer la science « au dernier rang des choses nécessaires à un enfant bien élevé » (toujours le gentleman) et il croit fournir de ce dédain une explication suffisante, en faisant observer combien, dans le mode d'éducation suivi de son temps, on consume d'années à inculquer aux enlants un peu de lalin et de grec ; avec combien « de bruit et d'embarras » et pour quel maigre fruit. A co point, ajoule-t-il en se moquant, qu'il est « tenté de croire que les parents regardent encore, avec une sorte de frayeur respectueuse, la verge des maîtres d'école, qu'ils considèrent comme l'unique moyen qu'on puisse employer pour bien élever les enfants ». Au reste, « il faudrait être tout à fait déraisonnable pour ne pas estimer infiniment plus un homme vertueux ou habile dans les affaires de la vie, qu'un homme simplement savant » ; il redoute même que, chez des esprits mal disposés pour réunir ces deux qualités, la science « ne serve qu'à augmenter la sottise ou la méchanceté ».
A nos yeux, c'est la grande faiblesse de la théorie du philosophe anglais. Un certain snobisme, la haine
démesurée du pédantisine, Tont quelque peu égaré et, sans doute aussi, le sentiment excessif de la disproportion énorme entre les aspirations de notre pensée et ce qu'il lui est donné d'atteindre. Locke n'a vu dans la science que les résultats qu'elle peut saisir, non l'acte même de chercher à saisir, la prise, non la chasse. Il n'a pas entrevu ce que l'on a, de nos jours, si bien appelé la vertu éducative de la science; il n'en a pas soupçonné la faculté hautement moralisatrice. En aucun sens, il n'a compris que la science, c'est-à-dire la possession du vrai, pût être, par ellemême, une fin. Il ne veut voir en elle qu'un moyen et un moyen de valeur surérogatoire. Soit qu'il parle de la connaissance des langues ou de celle des sciences proprement dites, l'utilité qu'il en attend est toute indirecte ; il songe aux facilités que l'on en peut recevoir dans les relations sociales ou même simplement aux agréments qu'elles peuvent donner à la conversation d'un gentleman.
Gela posé, notons les traits les plus remarquables de son programme d'études. Il émet le vœu qu'à peine maître de sa langue maternelle, l'enfant apprenne une langue moderne, que le jeune anglais, par exemple, s'exerce, sans tarder, au français, et cela, non pas en s'embarrassant de règles et de théorie, mais en se mettant à la conversation et à la pratique. L'étude du latin est un mal auquel il se résigne, mais en gagnant sur elle le plus possible. Il demande « qu'à cette étude de mots, peu agréable et à un jeune homme et à un homme fait, soient jointes au-
QUELQUES PENSEES DE I ( x K I SI II I IDM \l|(i\ yoi)
tant de connaissances rccllcs quil sera possible, en commençanl toujours par les choses (jui tombent le plus sous les sens, comme est la connaissance ck'S minéraux, des plantes et des aniinaux, et j)arliciili»'rement des arbres fruitiers, de leurs différentes espèces et de la manière de les provigner ». Il veut que l'on enseigne à l'enfant la géographie, Yaslro7Wmie et Vaiiatomie. A la pratique des discours latins il préférerait bien les discours en langue anglaise ; mieux encore, il substituerait volontiers à ces discours écrits des exercices de parole in) provisée sur quelque question « raisonnable et utile. » Au lieu de leur faire apprendre, sous prétexte d'exercer, leur mémoire, de longues pages aussitôt oubliées que sues, comme il vaudrait mieux détacher des livres mis en leurs mains « de belles et solides pensées », aliment pour leurs réflexions !
Aux sciences que nous avons énumérées et dont la géographie est la première, s'ajouteraient la chronologie, V histoire, le droit civil-. « Il est visible qu'il faut qu'un gentleman anglais soit instruit des lois de son pays. Cette connaissance lui est si nécessaire, quelque poste qu'il occupe, que, depuis la charge àe juge de paix jusqu'à celle de ministre d'Etat, je n'en vois aucune qu'il puisse bien remplir sans cela. » La maxime sous-entendue d'où dérive cette observation n'est-elle pas que le savoir doit être en raison de l'autorité que Ton détient et des droits que l'on possède?. Et, si nous généralisions, ne faudrait-il pas conclure que, dans une démocratie où règne l'égalité Lyon. — Enseignement et religion. i/i
politique, l'instruction intégrale devrait être tenue pour une institution d'État? A la Logique et à la Rhétorique notre auteur s'arrête peu ; il recommande seulement, à quiconque veut que son enfant se perfectionne dans l'art de raisonner, la lecture de Chillingworth et, dans l'art de bien discourir, celle de Cicéron. Car il estime que bien parler et bien écrire est l'indispensable achèvement d'un homme comme il faut.
Notons enfin la manière dont Locke s'exprime au sujet de la physique. Cette science comprend deux branches : l'étude des esprits et l'étude des corps. La première est plus spécialement désignée sous le nom de métaphysique et il la faut envisager, bien moins comme une « science qu'on puisse réduire en système, que comme une étude plus certaine et plus étendue du monde intellectuel, que la raison et la révélation concourent à nous faire connaître ». Chose remarquable, des deux parties qu'il a distinguées dans la physique, c'est à la première surtout qu'il désire que l'on s'attache. C'est qu'il compte sur elle jîour prévenir le préjugé grâce auquel l'esprit s'accoutumerait à n'apercevoir de réalité qu'en cette matière « dont tous nos sens sont incessamment frappés », en sorte qu'elle « remplît, pour ainsi dire, toute la capacité de notre âme, accoutumance qui empêche qu'on n'admette des esprits ou qu'on ne croie qu'il y ait dans la nature aucun être immatériel. »
Nous ne serions pas surpris que, parle cours de
QUELQUES PENSÉES DE LOCKE SUR l'ÉDUCATION '.> I r
ses méditations, Locke eût été conduit à cette conviction, que VEssai ne laissait point soupçonner encore et qui le rapprocherait de Malebranche et de Berkeley, que la seconde partie de la physicpie elle-niènic, la science des corps, ne pouvait être intelligible qu'à la condition de se suspendre à la première. « 11 est évident que, par la seule idée de la matière et du mouvement, on ne saurait expliquer aucun des phénomènes considérables de la nature. Force est de recourir à la volonté positive d'un Etre suprême... » L'auteur de la Recherche de la Vérité n'avait pas dit autre chose.
Où puiser cette science du spirituel, indispensable à ses yeux? Il entend qu'on la demande à un abrégé, aussi simple que possible, de la Bible. \'ue, convenons-en, aussi confuse qu'elle est mystique, et qui nous atteste à quel point, dans les dernières années de sa carrière philosophique, les spéculations d'exégèse dominaient, dans l'esprit de Locke, toutes ses préoccupations. Quant à la physique des corps, il la tient pour une science très attardée, très rudimentaire. Il ne veut pas « inférer de là qu'on ne doive suivre aucun système de physique. Dans un siècle aussi éclairé que celui-ci, il est nécessaire qu'un gentleman en examine quelques-uns pour en pouvoir discourir dans la conversation. » Parmi les modernes, le système de Descartes « qui est le plus à la mode » lui paraît à recommander. Les modernes l'emportent de beaucoup sur les péripatéticiens en ce qu'ils « expliquent les effets de la nature par la seule con-
sidération de la figure et du mouvement des différentes parties de la matière. » 11 n'a garde d'oublier « l'incomparable M. Newton qui a montré ce que pouvaient les mathématiques appliquées à quelques parties de la nature ». Quant aux opinions physiques des anciens, on s'en instruira en lisant le Système intellectuel du D'^ Cudworth. Dans tout ce programme d'études, le philosophe anglais traite la science, celle de la nature particulièrement, de façon assez cavalière, comme un superflu, un luxe qui sera une parure pour l'esprit, un agrément pour les entretiens. « La vertu et la prudence, il ne se lasse pas de le redire, voilà le point le plus important. »
L'ouvrage nous laisse sur un conseil vraiment neuf et que Rousseau devait populariser : « un gentleman devrait apprendre un métier (entendons un métier manuel) et, si possible même, deux ou trois, mais un seul plus particulièrement. La raison qu'il avance dé cette remarquable anticipation pédagogique est double. C'est d'abord que « les langues et les sciences ne sont pas les seules choses dignes de l'application des hommes et que tous les arts utiles à la société méritent aussi qu'on s'y rende habile. » Et c'est en second lieu que la pratique de métiers qui s'exercent en plein air est des plus utiles à la santé et constitue pour des enfants adonnés à l'étude le plus salutairedes divertissements.
QUELQUES PENSÉES DE I.OCKE SLK i/ÉOUCATION 2i3
Au moment oii il termine, Locke, avec sa modestie coutumière, se défend d'avoir voulu donner sur la matière un traité complet. Il sent [vop bien ce qu'il y aurait d'illusoire à prétendre tracer aux éducateurs des directions uniformes, sans tenir compte de l'extrème spécificité des esprits et des caractères. « Il y a, dans l'àme de cha{|ue homme, aussi bien que dans le visage, quelque chose de particuliei-, qui le distingue de tous les autres. » Le grand point, c'est que chacun, pour élever son enfant, consulte sa raison de préférence à quelque « vieille coutume ».
Consulter la raison, cette conseillère de vertu, c'est l'idée qui clôt le livre, comme c'est l'idée qui Lavait ouvert. En ([uoi la vertu consiste-t-elle précisément ? Car ce n'est en donner qu'une notion indirecte de nous dire qu'on la reconnaît à l'habituelle victoire de la raison sur les désirs. Quelle définition essentielle en fournir? A quel principe ferme la rattacher? Quel fondement lui reconnaître?
De semblables questions qui renaissent à chaque page des Quelques pensées nous amènent à cette conclusion, que nous eussions pu pressentir : la science et l'art de l'éducation doivent emprunter leur lumière à la philosophie morale. Cette philosophie à laquelle il eût été tenu de donner la forme la plus rigoureuse, puisque, dans son Essai, il l'avait déclarée susceptible de démonstration, c'est en vain que les amis de Locke la lui demandèrent avec insistance. Il ne se résolut jamais à la composer. Lacune ^d'autant plus grave que la ressource lui était inter-
dite de passer la main à la religion, étant donné que la révélation à son tour doit, selon lui, sa marque d'origine et son brevet d'excellence à la morale dont elle s'inspire, et que, loin de supplanter l'Ethique, elle suppose, elle postule une Ethique rationnelle. Cette philosophie éthique, Locke l'a peut-être entrevue. Elle eût formé le couronnement de sa doctrine de la vie, de sa conception religieuse, comme de sa théorie éducative. Il ne l'a pas construite. Ou le temps ou la patience ou le génie lui a manqué.