QUELQUES PENSÉES DE LOCKE SUR L'ÉDUCATION
Si la religion de Locke est éminemment démoci-atique, il n'en est pas de môme de sa pédagogie. Son horizon d'éducateur n'a guère dépassé celui de Montaigne, dont le chapitre de V Institution des Enfants lui était certainement familier. L'un et l'autre écrivain ont en vue de former l'esprit et les mœurs d'un gentilhomme. Il est vrai que selon la remarque de Coste, ce terme de gentleman a, en anglais, une acception moins étroite que son équivalent français et qu'il ne désigne pas seulement l'homme titré, mais bien d'une manière générale « l'homme de bonne maison, de bonne bourgeoisie. » Ce n'en est pas moins une pédagogie limitée à une élite de la naissance ou de la fortune. — On lui a reproché d'être éminemment nationale, de viser surtout à former un anglais, selon les usages et les goûts anglais. Cette critique est moins fondée et il serait in-
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juste de méconnaître que le philosophe n'épargne rien pour s'élever au-dessus des préjugés de son pays et de son temps. Bien plus, il n'hésite pas, sur des points décisifs, à les braver ouvertement.
L'ouvrage de Locke porte le titre : Quelques pensées concernant VÉducation. 11 parut en juillet 1698. Le succès en fut considérable, non seulement en Angleterre, mais à l'étranger. D'ailleurs ce titre même atteste que son dessein n'avait rien de didactique et, de fait, son livre ne suit pas un ordre raisonné; tout dessein soutenu y fait défaut. Ce n'est aucunement une entreprise systématique (dans le genre de celle de H. Spencer, adaptant une pédagogie à sa théorie de l'évolution) destinée à déduire de la philosophie de VEssai les applications éducatives qu'elle comporte. Eftbrçons-nous néanmoins de faire ressortir les points sur lesquels son esquisse pédagogique reste fidèle à cette philosophie, en même temps que de marquer celles de ses vues c|ui offrirent le plus de nouveauté et qui méritèrent d'être surtout suivies*.
La philosophie de YEssai, ne l'oublions pas, est à deux pôles: c'est d'abord la primauté de la sensation, source commune du plus grand nombre de nos idées;
I. Dans sa mag^istrale Histoire des doctrines de l'Éducation, M. Gabriel Compayré a consacré au livre de Locke d'intéressantes et fortes pages- (L. V, ch. I, § 3). Il en a très justement relevé le dessein utilitaire. Mais il s'en est exagéré, selon nous, les divergences avec VEssai, et cela sans doute parce qu'il a trop exclusivement réduit la doctrine de ce dernier ouvrage à un sensualisme radical. Différente, on l'a vu plus haut, est notre propre interprétation de la philosophie de Locke.
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c'est, à raiitrc exti-éinil»', riu-^émoiiic dr l:i raisoti, organe de deinonstratiou logique, suprême garante de ces liaules vérités dont la révélation a confirmé quelques-unes à coups de miracles. Sur les matériaux issus de cette double origine s'exerce Tactivité de l'esprit (jui, lui (et cela, Locke n'avait j)as à l'apprendre de Leibnitz), n'est assurément pas né de la sensation. Nous verrons qu'en dépit de leur apparent décousu, les Pensées sur l'éducation rentrent dans le plan général de cette philosophie.
La première condition pour taire œuvre sérieuse d'éducateur (et cette condition a été moins souvent remplie qu'on ne pense) est de croire à la vertu de l'œuvre éducatrice. Cette conviction, personne ne l'a entretenue à un plus haut degré que notre philosophe. Selon lui, la principale différence qui se voit entre les hommes tient à la différente manière dont ils ont été élevés. (( Je crois pouvoir assurer que de cent personnes, il y en a quatre-vingt-dix qui sont ce qu'elles sont, bonnes ou mauvaises, utiles ou nuisibles à la société, grâce à l'éducation qu'elles ont reçue... 11 en est des premières impressions comme d'une rivière dont on peut, sans beaucoup de peine, détourner l'eau en divers canaux, par des routes tout à fait contraires, de sorte que, par la direction insensible que l'eau reçoit au commencement de sa source, elle prend différents cours et arrive enfin dans des lieux fort éloignés les uns des autres. C'est^ je pense, avec la même facilité qu'on peut tourner l'esprit des enfants du coté que l'on veut. »
Si l'éducation est à ce point tenue par Locke pour efficace, c'est que jamais personne n'a mieux perçu toute la puissance de l'habitude. Cette puissance, il compte partout avec elle, soucieux d'en prévenir l'apparition, non seulement quand elle serait nocive, ce qui est d'une prudence élémentaire, mais encore toutes les fois, et c'est ce dont on s'avise moins, que sa tyrannie menacerait d'être importune. Là où nous sommes prompts aux habitudes physiques, empêchons qu'elles ne se forment ; là où elles paraissent incapables de se former et où nous risquons en conséquence d'être les jouets du hasard, créons-les telles que nous gardions sur elles Fempire et que notre organisme même soit mis sous notre dépendance. Au reste cette première partie de l'ouvrage est, par son existence même, une véritable nouveauté. Locke ne s'en tient pas à l'aphorisme banal : mens sana in corpore sano. Il donne le détail des règles à suivre pour rendre vigoureuse la constitution de l'enfant. 11 n'a point honte d'entrer dans les détails les plus familiers : la nourriture des enfants, la façon deles vêtir, la mesure de leur sommeil, leurs exercices, leurs jeux, rien de tout cela ne lui paraît indifférent. Et cependant il ne se laisse jamais entraîner jusqu'à une oppression de la jeune individualité; jamais il ne propose une réglementation symétrique. Les préceptes sont en petit nombre. Ils sont dictés par l'expérience et le sens commun et, sans pousser jusqu'à Fâpreté rude d'une vie de Spartiate, conspirent à rendre le corps robuste et les membres résistants.
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Ce souci (lu corps devait animer un ('(lucatour cjui professe que les sens sont les premiers canaux par où nous arrivent les éléments de notre savoir. On pourrait noter bien d'autres préceptes où se révèle le même désir de mettre à proiit. dans la tàcho pédagogique, rinlluence initiale de la sensation et du sentiment. — Par exemple, ayant observé que, de tous les sentiments qui émeuvent Tàme enfantine, le plus intense est Taversion pour la douleur et par suite sa plus forte passion la crainte, il recommande d'éviter (|ue l'esprit des enfants « ne soit frappé, durant leur j)remière jeunesse, d'aucune idée effrayante ou par des discours capables de les épouvanter, ou par quelque objet terrible présenté inopinément à
leur vue pour les surprendre Car on voit tous les
jours des exemples de personnes qui, durant tout le cours de leur vie, ont l'esprit faible et timide pour avoir été épouvantées dans leur jeunesse. » Même il souhaiterait qu'on les accoutumât par degrés à soutenir la vue des objets qui leur causent le plus de frayeur.
On peut faire mieux, mais ce n'est pas sans s'excuser que Locke propose un remède en quelque sorte homéopathique contre cette instinctive répugnance à souffrir ; « puisque la douleur est le plus grand fondement de la crainte des enfants, si vous voulez les
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fortifier contre la crainte et le danger, accoutumezles à souffrir la douleur... J'avoue que ce que je propose ici doit être ménagé avec beaucoup de discrétion, aussi est-ce un bonheur qu'il ne soit approuvé que de ceux qui examinent et pénètrent exactement les raisons des choses... » L'àme naturellement douce de notre philosophe ne se plaît pas à ces moyens héroïques, dont il veut qu'usent seules des mains habiles et légères. — C'est avec discrétion également qu'il entend utiliser le sentiment qui fait la contre-partie de celte répulsion à souffrir, je veux dire : le goût du plaisir. Or, de tous les plaisirs, il n'en est point qui exerce plus d'attrait sur l'enfance que celui du jeu. Aussi recommande-t-il de transformer, autant qu'il est possible, en jeu et en divertissement, l'occupation à laquelle on souhaite que l'enfant s'applique ; en sorte que l'étude même et la pratique des livres lui deviennent une distraction. Mais cette méthode, pour être efficace, demande à être de bonne heure adoptée ; si non, il est trop tard et le pli fâcheux est pris.
Toutefois, même en ce dernier cas, la recette peut être appliquée. « Observez pour cet effet, quel est l'objet qui lui plaît le plus ; ordonnez-lui de s'y appliquer et faites-le jouer tant d'heures par jour, non pas comme pour le punir par là de l'inclination qu'il a pour ce jeu, mais comme si vous vouliez lui imposer cette tâche sous l'idée d'un devoir dont vous prétendez qu'il s'acquitte exactement. Gela fera, si je ne me trompe, que, dans peu de jours, il contractera un
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si grand dégoût pour le jeu qu'il aimait le plus, qu'il ne s'y plaira plus tant qu'à l'étude, surtout si en s'appliquant à l'étude, il peut se dispenser d'une partie de cette tâche... » De cette iuélli()d<' «rénérale qui consiste à faire revêtir au lra\ai[ le déguisement du plaisir il tire des applications relatives aux premiers rudiments du savoir : « on ne doit charger les petits enfants de rien qui sente le travail ou qui soit fort sérieux: c'est un joug cpie leur esprit ni leur corps ne peuvent point porter. Il est préjudiciable à leur santé et je sais que ce n'est que pour avoir été forcés de s'attacher à leurs livres dans un âge ennemi de toute contrainte, que la plupart des enfants haïssent les livres et la science durant tout le reste de leur vie. »
Il y auiait lieu, par exemple, de chercher le moyen de rendre attrayant aux tout jeunes commençants ce premier travail de lecture qui leur est d'ordinaire si pénible. On pourrait imaginer quelque équivalent du Royal Oak, jeu spécial à l'Angleterre, et pour cela tailler une boule d'ivoire, à vingt-quatre faces, où seraient inscrites deux ou quatre lettres de l'alphabet et ensuite d'autres, par degrés, jusqu'aujour où grâce à l'agrément pris à cette loterie d'un nouveau genre, le petit joueur aurait fait assez de progrès pour que l'on put imprimer sur la boule l'alphabet en son entier. Mais il importerait que d'autres personnes y jouassent avec lui et que, le jeu terminé, la boule fut mise en lieu sur, afin de prévenir chez lui la satiété et le dégoût.
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Si les mouvements de la sensibilité doivent être utilisés par un éducateur habile, encore ne doiventils avoir à ses yeux que la valeur de simples moyens ; en aucune manière ils ne sont par eux-mêmes les lins de notre activité, pas plus que les idées auxquelles nos sensations ont donné naissance ne constituent le terme de notre savoir. Ces mouvements, l'auteur, nous l'avons vu, entend qu'on les mette à contribution avec une discrétion extrême, tant il a peur qu'on ne prenne ces auxiliaires pour ce qu'ils ne sont pas, c'est-à-dire pour l'essentiel. Et c'est pour cette raison que Locke (sans parler de sa naturelle douceur) se montre si défavorable à ces châtiments physiques si en honneur aujourd'hui encore et dans les répressions pénales et dans les sanctions éducatives de son pays. Il n'admet guère qu'une exception. « Il y a un défaut qui est l'unique,. à mon avis, pour lequel je crois qu'on doive battre les enfants ; c'est l'obstination ou la désobéissance volontaire ; et en cela même je voudrais qu'on fit en sorte, si l'on pouvait, que la honte que les enfants auraient d'être battus, plutôt que la douleur des coups fit la plus grande partie de la punition'. »
Les mêmes motifs le rendent défavorable à cette-
1. Dans la visite que nous fîmes, en juin 1906, comme délégués des Universités Françaises à l'Université de Londres, nous fûmes reçus à l'Ecole de Westminster. Et là, comme nous nous arrêtions devant un faisceau de verges, mis en place d'honneur, sur la grande table de l'une des salles, un de nous s'informa s'il en était encore fait usage. « Dans un seul cas, répondit le maître anglais qui nous conduisait, dans, le cas de mensonge. » '
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méthode si usitée qui consiste à attirer reniant vers le devoir par l'appât d'une récompense. C'est ainsi « qu'on lui donne des pommes, d(;s dragées- ou quel- (jue autre chose de cette ruiture qu'il aime beaui^oup, afin de Tobliger à apprendre sa leçon >. ; ou (lu'oii lui « promet une cravate à dentelles ou un bel habit neuf, pourvu qu'il s'acquitte de quelqu'un de ses petits devoirs ». Dans l'un et l'autre cas, sous des formes différentes, on commet le même contresens radical, celui de se persuader que tout le but de l'éducation est de favoriser l'idolâtrie du plaisir et l'horreur de la souffrance.
Le premier excès, qui porte à battre à tout propos, n'est bon qu'à faire des opiniâtres, en qui le sentiment du bien sera déformé. « Si l'on veut inspirer aux enfants des sentiments généreux et dignes d'un honnête homme, c'est à la honte d'avoir mal fait et au déshonneur dont leur faute est accompagnée qu'on devrait les rendre sensibles, plutôt qu'à la douleur qui est attachée au châtiment. » Quant au second excès, qui fait multiplier les récompenses, les effets en seront plus funestes encore. 11 favorise l'amour que l'âme a naturellement pour le plaisir. « C'est en vain que vous espérez obliger votre enfant à vaincre cette passion, si vous vous engagez à le dédommager de la contrainte que vous imposez à son inclination en lui proposant do nouveaux objets capables de la satisfaire... Ainsi, pour engager les enfants à apprendre leur grammaire, à danser ou à faire quelque autre chose de cette nature,... on emploie
mal à propos les récompenses et les châtiments, on détruit en eux tout principe de vertu, on renverse Tordre de leur éducation, et on leur inspire le luxe, l'orgueil ou l'avarice... Méthode extravagante, par laquelle un père entretient ses enfants dans de mauvaises inclinations qu'il devrait étouffer entièrement et jette dans leur âme la semence de tous ces vices qu'on ne peut éviter qu'en réprimant ses propres désirs et en s'accoutumant de borine heure à se soumettre à sa raison. » Ces derniers mots résument la fin véritable de l'œuvre éducative et Locke ne fait que la désigner d'une autre expression, lorsqu'un peu plus loin il dédéclare que « disposer l'âme à la vertu, telle est l'unique chose à quoi il faut travailler, car, ce point une fois gagné, tout ce que vous pouvez désirer de plus suivra naturellement ».
Comme la connaissance est le plus haut terme de la pensée, ainsi la vertu est le suprême achèvement de l'action et toutes deux, connaissance et vertu, sont les fruits de l'entendement. Et là, nous saisissons le point de jonction entre la pédagogie de Locke et la doctrine de ÏEssai. Cultiver dans l'enfant la vertu, c'est, pourrait-on lire à chaque page des Quel- 4jues pensées, le dessein unique qui doit guider l'éducateur.
« C'est la vertu, la pure, la simple vertu qui est le
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point difllcilc et essentiel qu'il fiintse proposer clans rétkication. C'est là ce qu'il faut làcluM- de procurer avant toute autre chose aux enfants... » IMus un enfant fera de progrès dans la vertu, plus il seia aisé de l'instruire de toute autre chose. « Car celui (|ui est une fois disposé à se soumettre à la veilu, ne saurait refuser opiniâtrement de se peifectionncr clans tout le reste qui lui convient... »
Or la vertu consiste à suivre la raison de préférence aux appétits, à contracter Diahitudc de les l)raver poui-lui ohéir. En s(jrle que ces deux mots: raison et vertu sont, d'un ])oul à l'autre du livre, convertibles.
Tout l'apparent désordre des préceptes que l'ouvrage contient se débrouille si l'on garde présente à l'esprit l'identité de ces âcux notions. « Le grand principe et la base de toutes les vertus dont un homme peut être orné, consiste en ce qu'il soit capable de vaincre ses propres désirs, de réprimer ses passions et de suivre purement et simplement ce que la Raison lui propose comme le meilleur, ([uoi(|ue ses appétits inclinent d'un autre côté, n Par(;e (jue la suprématie <ie la raison sur le désir est la fin à atteindre, il faut que, dès le commencement, les parents s'appliquent à y façonner leurs enfants. Et parce que cette suprématie s'incarne en quelque sorte dans les parents, il convient que les enfants en bas âge les respectent -avec crainte comme des maîtres absolus ; mais <c qu'étant parvenus à un âge plus mûr, ils les regardent comme leurs meilleurs amis ». D'où il suit, par
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un corollaire immédiat, qu'à mesure que l'enfant avance en âge et qu'il devient de plus en plus apte à comprendre, son père doit de moins en moins, pour se faire obéir, interposer son autorité, mais, au contraire, amener où il désire son enfant « par des 7msonnements proposés d'une manière douce et insinuante ». Que si on le reprend, il faut « lui faire sentir que Ton ne fait rien qui ne soit raisonnable en soi et qui ne se termine à son propre avantage et que ce n'est point par caprice, par passion ou par fantaisie, qu'on lui commande ou qu'on lui défend telle ou telle chose ». Une telle méthode ne saurait avoir dans les âmes de plus puissants auxiliaires que Vhonneur et V infamie. Aussi Locke a-t-il soin, dans son plan, de faire place à ces deux stimulants d'ordre passionnel et de mettre à profit leur action bienfaisante : l'amour des louanges et de l'estime, la honte devant le blâme et le mépris.
On est loin, il faut bien le dire, de l'entendre ainsi dans les écoles. Là le risque est grand que l'enfant, sous l'influence des mauvais exemples, ne vienne « à joindre au vice la confiance ou la finesse » et qu'il n'apprenne bien plutôt « les tours de malice et de friponnerie, la manière incivile et grossière, que les principes de justice, de générosité et de tempérance, joints à un esprit perfectionné par la réflexion et par l'amour du travail ». C'est pourquoi notre philosophe désapprouve l'éducation en commun et se prononce pour l'éducation domestique, sous l'œil vigilant d'un père et sous la surveillance d'un gouver-