LE LÉVI.VTHAN ET L\ T'AIX PERPÉTUELLE
protestation armée, la perspective d'un conilit aux conséquences incalculables glacerait le cœur des plus audacieux. En sorte c|ue la peur des maux et des catastrophes que résume le seul mot de guerre, cette même peur qui conduisit les individus humains à faire régner, à l'ombre des institutions civiles» l'équité et toutes les vertus de la morale naturelle, condamne aujourd'hui les cités humaines, faute d'une institution supérieure qui les domine de son unité bienfaisante, à tolérer, en prévision de calamités plus grandes, le piétinement de cette même morale.
A cette situation désolante n'est-il point d'issue? Si fait, il en est une et il ne se peut que l'œil perçant de Hobbes ne l'ait point découverte ; d'autant que le mouvement naturel de sa dialectique l'y devait amener. Pour quelles raisons il a omis de s'y engager, se résignant à laisser notre race enchaînée pour jamais à son malheureux destin, nous n'avons pas à le rechercher ici. Mais il est certain que nulle raison a priori, nulle impossibilité de fait ne s'opposent à ce que ces grandes personnalités artificielles : les Etats, conviennent de se lier réciproquement par des pactes analogues à ceux qui apportèrent à ces personnalités naturelles : les particuliers, le bienfait de la paix civile, et, par la paix, de la sécurité*. Nul motif in-
I. Un instant, ce problème — d'ailleurs sans nulle référence à Hobbes — s'est présenté au robuste esprit de Josepli de Maistre : « Je demande pourquoi les nations n'ont pu s'élever à l'état social comme les particuliers ? Comment la raisonnable Europe surtout n'a-t-elle jamais rien tenté dans ce genre ? J'adresse en particulier cette même question aux croyants avec encore plus de confiance . Comment Dieu, qui est l'auteur de la
surmontable n'interdirait la création concertée d'un Léviathan du second degré, si l'on peut dire, personnalité nouvelle, chef-d'œuvre supérieur créé par l'industrie, non plus des individus réunis en assemblée plénière, mais des Etats représentés par leurs souverains en un universel congrès. Vivante incarnation du droit des gens, ce Léviathan surhumain — qu'il consiste en un élu désigné ou en la majorité simple de ce congrès — posséderait le glaive des glaives : justices et armées seraient à ses ordres. Arbitre en dernier ressort, il se ferait déférer tous les conflits entre peuples, tout comme les Léviathans du premier ordre appellent et tranchent les querelles entre simples citoyens. Suprême justicier, il n'aurait pas seulement l'autorité qui prononce, mais encore la force qui contraint, puisque les Etats qui l'auraient élu auraient fait de leurs armées les siennes et qu'une seule forme de guerre serait désormais concevable, celle de tous les coalisés pour la paix contre l'Etat parjure égaré dans la rébellion ^ Au début sans
société des Individus, n'a-t-il pas permis que l'homme, sa créature chérie, qui a reçu le caractère divin de la perfectibilité, n'ait pas seulement essayé de s'élever jusqu'à la société des nations ? Toutes les raisons imaginables pour établir que cette société est possible, militeront de même contre la société des individus. » (^Soirées de Saint-Pétersbourg, g^ Entretien.) On sait comment le grand écrivain catholique a éludé la question et sur quels sophismes il a, si je puis dire, excusé Dieu : en alléguant la sublime beauté et la grandeur céleste de la guerre !
I. Une telle conception sera-t-eile traitée d'utopie ? Ce ne serait assurément point par un homme aussi sagace, aussi matler oj fact que M. Raymond Poincaré qui, en réponse à la question de savoir si la cour d'arbitrage de La Haye, par le fait de son abstention dans le conflit anglo-boer, n'avait pas donné la preuve de son impuissance, écrivait noblement :
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doute — et ce début occupera une durée imprévisible — il y aura lieu de compter avec les résistances cachées ou les révoltes à ciel ouvert, avec les anciennes pratiques de la brutalité ou de la mauvaise foi. Les peuples ont leurs aberrations, comme ils ont leurs routines. Ni les mécomptes, ni les retours en arrière ne seront rares. jNIais ne peut-on se flatter que l'ère des tâtonnements aura son ternie.^ Sur ce terrain plus vaste, l'association des idées accomplira insensiblement sa tâche, comme en l'enceinte de chaque cité elle l'avait antérieurement remplie. De nouveau l'image seule du Léviathan, présente à tous les esprits, aura toute l'efficacité du Léviathan en fiction. Cette seule pensée : la Cité des Etats, n'exécutera-t-elle point, dans cette sphère plus haute, les prodiges que journellement la simple idée d'une cité particulière réalise aujourd'hui sous nos yeux ?" Instruits par l'expérience, les organisateurs de cette société des nations- apprendront, par l'exemple de Hobbes lui-même, à éviter les erreurs dans lesquelles Hobbes est tombé. Au Léviathan supérieur il sera bien inutile de conférer ces attributions indéfinies qui feraient les consciences serviles et frapperaient les vouloirs de stérilité. Pour les nations aussi, vivre n'est pas tout, ce n'est que la condition du
« Je crois bien que si les nations continentales pouvaient arriver à une «ntente unanime et à une action concentrée, l'Ang-leterre, plus lasse qu'elle ne veut le paraître, s'inclinerait devant cette démarche collective. » — Qu'un tel vœu, dont M. I\aymond Poincaré ne se dissimule point les tlifficultés, parvînt à être réalisé, ce serait là quelque chose qui ressemhlerait fort à l'intervention de notre Léviathan.
mieux vivre. Que si des âmes chagrines, attachées au passé et à ses routines, déplorent la suppression de cet élément fertile, l'émulation et la lutte, elles peuvent se consoler. A l'abri de la grande paix, les objets de rivalité ne manqueront pas aux peuples; tant de problèmes, moraux, économiques, scientifiques, sollicitent les initiatives que ce n'est pas trop de toutes les bonnes volontés pour en préparer concurremment la solution.
Un tel avenir est-il chimérique ? Il y a seulement un demi-siècle, bien peu d'hommes se disant sensés eussent eu la témérité de répondre : non. Mais les temps ont marché et, si les armements ont grossi, la réflexion sur la folie des armements à outrance s'est elle-même enhardie de jour en jour. Les idées d'arbitrage international conquièrent des adhésions de plus en plus nombreuses. Ce qui ne fut d'abord qu'un rêve se précise : on a vu le plus puissant autocrate de l'ancien monde prendre l'initiative solennelle de lui donner forme. Initiative, il est vrai, très mollement suivie, contre laquelle des événements douloureux se sont dressés comme de sanglants démentis. Mais Fart humain fait des merveilles et notre civilisation n'est que d'hier. L'homme, plus d'une fois, a créé le possible en y croyant. Méditer sur la paix perpétuelle^,
I. Entendons : une méditation virile, qui n'entraîne nullement l'abandon du devoir présent devant une incertaine espérance. Aimer par avance la paix perpétuelle ce n'est point, il s'en faut bien, consentir à laisser aujourd'hui ou demain la patrie sans défense ni même témoigner d'un moindre vouloir, à lui sacrifier, si elle le commandait, notre vie. La paix, oui ! Non la paix à tout prix ! Non la paix quand même ! Non
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raimer et la faire aiiiu-r, c'est de la j)arl ilc cliacun de nous el dans la modeste nicsuie de ses forces, (mi préparer ravèiieiiuMil.
la paiv dans la servitude! Non la paiv sans dijjnilé! Nos pères <le la Révolution avaient proclamé la fraternité des peuples. En furent-ils moins ardents à repousser les peuples envahisseurs? La cause de la pais perpétuelle, sublime par elle-même, devient monstrueuse, si l'on en prétend déduire le refus du devoir militaire et le reniement de la patrie. Une doctrine n'a pas à répondre de ses propres déformations. Les plus nobles conceptions sont exposées à ces honteux contresens. Gomme l'a •dit excellemment l'antiquité : « Pessima opliini corruplio. Rien n'est pire •que la corruption du meilleur ». |t> avril 1907].
TABLE DES M VTIÈHES